Le témoignage des Sages d’Israël sur les temps messianiques

1. Les Sages d’Israël ont beaucoup parlé du Royaume de Dieu, de la venue du Messie et des signes qui l’accompagneront. On en lira, ci-après, plusieurs témoignages, choisis en fonction de leur adéquation à l’objet de cet écrit. Sauf exception, et dans la mesure où ils sont suffisamment explicites, ils ne seront pas commentés (1).

2. «Voici ce qu’a dit Rabbi Yohanan : lors de la génération où viendra le Fils de David, les Sages ne seront plus qu’en petit nombre. Quant aux autres, leurs yeux s’épuiseront de chagrin et de gémissements, et de grandes souffrances et de dures calamités ne cesseront de se produire. La première sera à peine terminée que surviendra la suivante.» (TB Sanhédrin, 97 a).

3. « Rabbi Nehoraï dit : lors de la génération où viendra le Fils de David, les jeunes feront blêmir les personnes d’âge en leur manquant de respect et les anciens devront se lever devant les jeunes. La fille se dressera contre sa mère, la belle-fille contre sa belle-mère ; le visage de cette génération sera comme celui d’un chien. Les fils n’auront pas honte en face de leur père. » (Ibid.; cf. Mi 7, 6 [Sefarim]= Mt 10, 36).

4. « Rabbi Nehemiah dit : lors de la génération où viendra le Fils de David, l’arrogance augmentera, les valeurs seront perverties […] L’empire tout entier deviendra incroyant, sans qu’aucun reproche ne soit entendu. » (Ibid.).

5. « Nos maîtres ont enseigné [sur la base des textes bibliques suivants] : Car le SEIGNEUR prendra parti pour son peuple, il prendra en pitié ses serviteurs, lorsqu’il les verra à bout de forces et sans ressources. Le Fils de David ne viendra pas avant qu’abonde la délation […] Pas avant que les hommes aient abandonné tout espoir de délivrance, puisqu’il est dit : à bout de forces et sans ressources : si l’on peut s’exprimer ainsi, [Dieu] ne sera plus là pour soutenir et sauver Israël. » (Ibid.; cf. Dt 32, 36) [Sefarim].

6. « Rabbi Katina a dit : le monde durera six millénaires, et il restera détruit pendant mille ans, car il est dit : Dieu seul sera grand en ce jour [un jour = un millénaire]. Selon Abaye le monde restera détruit pendant deux millénaires, car il est dit : Après deux jours, il nous rendra la vie, le troisième jour, il nous relèvera et nous vivrons en sa présence […] Et encore : Car mille ans sont à tes yeux comme le jour d’hier. » (Ibid.; cf. Is 2, 11 [Sefarim]; Os 6, 2 [Sefarim]; Ps 90, 4 [Sefarim]).

7. « Comment comprendre : Il annoncera son échéance, et il ne mentira pas? Rabbi Samuel ben Rahmania dit : Que le vent emporte ceux qui calculent l’échéance [de la venue du Messie]! Lorsqu’arrive le jour qu’ils ont déterminé par leurs calculs et que le Messie n’est pas venu, ils prétendent qu’il ne viendra plus. Attends-le au contraire, car il est dit : S’il tarde, attends-le avec confiance. » (Ibid., 97 b; cf. Ha 2, 3 [Sefarim]).

8. « Rav a dit : Tous les computs sont dépassés. La venue du Messie ne dépend plus que du repentir et des bonnes actions […] Selon Rabbi Éliézer, Israël n’obtiendra la délivrance que s’il se repent. Rabbi Josué dit, par contre : Israël ne sera pas délivré s’il ne se repent pas, mais alors le Saint, béni soit-Il, lui suscitera un roi dont les décrets seront aussi cruels que ceux d’Aman, si bien qu’Israël finira par faire pénitence. » (Ibid., 97 b).

9. « Rabbi Éliézer disait : Israël sera délivré s’il se repent, car il est dit : Revenez, fils rebelles, je guérirai vos infidélités. Rabbi Yehoshua lui a rétorqué : un autre texte dit : Gratuitement vous avez été vendus, et c’est sans avoir à payer que vous serez libérés [Israël sera délivré] même sans faire pénitence et sans bonnes actions […] Rabbi Eliézer a répliqué à Rabbi Yehoshua : mais il y a le texte : Revenez à moi et je reviendrai à vous. Rabbi Josué répliqua : N’est-il pas dit aussi : Moi, j’agirai en maître avec vous [c’est-à-dire : même contre votre volonté, même si vous ne faites pas pénitence], je vous amènerai à Sion.» (Ibid.; cf. Jr 3, 22; Is 52, 3; Ml 3, 7; Jr 3, 14).

10. « Rabbi Hillel a dit : il n’y aura pas de Messie pour Israël l’époque messianique a déjà été ‘consommée’ au temps du roi Ézéchias. Rav Yosefa dit : que Dieu pardonne à Rabbi Hillel. Le roi Ézéchias, quand était-ce ? – à l’époque du premier Temple. Alors que le prophète Zacharie prophétisait pour le second Temple et il a dit : Réjouis-toi, fille de Sion jubile fille de Jérusalem, voici que ton roi vient à toi, juste et secouru [par Dieu], humble et monté sur un âne sur le petit d’une ânesse. » (Ibid., 99 a ; cf. Za 9, 9).

11. « Rabbi Hiya, fils de Abba, a dit au nom de Rabbi Yohanan : tous les prophètes n’ont prophétisé que pour les jours du Messie, mais pour ce qui est du monde à venir, aucun œil, ô Dieu, n’a vu, excepté toi, ce qu’il accomplira pour celui qui l’attend. » (Ibid.; cf. Is 64, 3).

12. « [Il est dit, au sujet des] disciples des Sages : aucun œil, ô Dieu, n’a vu, excepté toi […] – Commentaire du Maharsha : “Aux jours du Messie [les justes] ressusciteront en leur chair et en leur âme, pour recevoir la rétribution matérielle qu’ont entrevue les prophètes. Mais pour ce qui est du monde à venir – qui est un monde spirituel : celui des esprits -, la rétribution [des justes] est spirituelle et les prophètes n’avaient pas la force intellectuelle de l’imaginer […] Et dans ce monde à venir, les justes siègent et jouissent et se délectent de la splendeur de la gloire de Dieu [Shekhinah]. » (TB Berakhot, 34 b. Commentaire du Maharsha (R. Edels), dans ‘Ein Ya‘aqov, édit. Yaqov bar Shlomoh Haviv, vol. 1, Jérusalem 1961, p. 140; cf. Is 64, 3).

13. Élie est associé aux événements eschatologiques, et surtout à la venue du Messie. Selon certains des textes qu’on lira ci-après, Élie jouera le rôle de convertisseur de son peuple – motif qui sera d’ailleurs repris par les Pères de l’Église. (Cf. surtout Si 48, 10 et Ml 3, 23-24).

14. « Dans la deuxième année d’Achaz, Élie disparut et on ne le verra plus jusqu’à ce que vienne le roi Messie ; alors, on le verra à nouveau, puis il disparaîtra encore et on ne le verra plus jusqu’à ce que viennent Gog et Magog. » (Midrash Seder Olam, éd. Mirsky, N.Y. 1966, p. 71; cf. Ez 38, 2, etc.).

15. « Élie ne vient pas pour décider du pur et de l’impur, mais pour écarter ou rapprocher. Pour écarter ceux qu’on a introduits de force et ramener ceux qu’on a écartés de force […] D’après Rabbi Shimeon, Élie vient résoudre les divergences d’opinions. Et les Sages disent : Élie ne vient ni éloigner ni ramener, mais instaurer la paix dans le monde ». (Mishnah, Eduyot, VIII, 7; cf. Is 57, 19).

16. «Rabbi Judah dit : Israël n’est pas racheté s’il ne se convertit pas, et Israël ne se convertira que lorsqu’il sera dans une profonde détresse […] Et Israël n’accomplit pas de grande conversion tant que ne vient pas Élie, d’heureuse mémoire, selon qu’il est dit : Voici que je vous envoie Élie, le prophète, il ramènera le cœur des pères vers les fils et le cœur des fils vers leurs pères. » (Pirké de Rabbi Eliezer, édit. Eshkol – Weinfeld, Jérusalem 1973, p. 168; cf. Ml 3, 23-24).

17. « Je me suis couchée et je me suis endormie, dit la communauté d’Israël. Je me suis couchée pour ce qui est de la prophétie et je me suis endormie pour ce qui est de l’Esprit Saint [Israël n’a plus de prophètes]. Il m’a réveillée par l’entremise d’Élie, selon qu’il est écrit : Voici que je vous envoie Élie le prophète [la prophétie est rendue à Israël en la personne d’Elie]. » (Midrash Tehillim (ou Shoher Tov), réédit. du manuscrit de Vilna, Jérusalem 1973, p. 39; cf. Ps 3, 6; Ml 3, 23). «Et l’Esprit Saint amène la résurrection des morts et la résurrection des morts a lieu par l’entremise d’Élie, d’heureuse mémoire!» (Mishnah Sotah, Ch. 9, fin de la mishnah 15).

18. N’est-ce pas ce que signifiaient prophétiquement ces deux passages des écrits pauliniens : Éveille-toi, ô toi qui dors, lève-toi d’entre les morts, et sur toi luira le Christ ; Que sera leur admission, sinon une vie d’entre les morts ! (Ep 5, 14; Rm 11, 15).

19. «Même si tu es banni à l’extrémité des cieux, de là même la Parole du SEIGNEUR ton Dieu vous rassemblera – par l’entremise d’Élie, le grand prêtre, et de là il vous fera revenir – par l’entremise du Roi-Messie.» (Targum Palestinien (add. 27031) sur Dt 30, 4. Voir R. Le Déaut, Targum du Pentateuque, T. IV: Deutéronome, Paris 1980, p. 267).

20. «On trouve que deux prophètes ont été suscités à Israël, de la tribu de Lévi : Moïse, le premier, et Élie le dernier [sauvent] Israël sur mission [divine]. Moïse les a sauvés d’Égypte sur envoi [en mission] […] et Élie les sauvera à l’avenir. Voici que je vous envoie Élie le prophète, etc. […] Après que Moïse les eut sauvés de l’Égypte, en premier lieu, ils n’y sont pas retournés en esclavage. Et Élie, quand il les sauve de la quatrième [captivité], celle d’Édom, ils ne reviennent plus et ne sont plus asservis, mais c’est un salut définitif. » (Midrash Pesikta Rabbati, édit. M. Friedmann, Vienne 1880, réimpr. T-Aviv, 1963, p. 13, Parashah Beyom hashmini, Ch. 4; cf. Ml 3, 23.

21. «Et Dieu me montra les quatre forgerons. Qui sont ces quatre forgerons ? Rav Hana bar Biznadit, au nom de Rabbi Shimeon Hasida : Le Messie, fils de David, le Messie fils de Joseph et Élie et le Prêtre juste […] ils viendront les épouvanter et abattre les cornes des nations qui élevaient la corne contre le pays de Juda afin de le disperser.» (TB Sukkah, 52 b; cf. Za 2, 3-4).

22. « Et à nos portes sont les meilleurs fruits. Rabbi José a dit : C’est Élie qui vient et qui dit à Israël : Je suis Élie. Et ils lui disent : Si tu es Élie, ressuscite-nous les morts ! ». (Midrash Zuta al Shir haShirim, Ruth, Eicha wekohelet, Éd. Buber 1895, Réimpr. T-Aviv, sans date, Parashah 7, 14, p. 35; cf. Ct 7, 14).

23. Rabbi Yehoshua fils de Lévi évoque deux textes scripturaires qui semblent se contredire : Et voici que, sur les nuées du ciel est arrivé comme un fils d’homme (cf. Dn 7, 13). Il est humble et monté sur un âne (Za 9, 9). [Le Talmud donne la solution :] «S’ils le méritent il viendra sur les nuées du ciel, s’ils ne le méritent pas : humble et monté sur un âne» (TB Sanhedrin, 98 a).

24. N’est-ce pas exactement ce qui s’est produit, lors de la curieuse entrée à Jérusalem du prophète galiléen, juché sur un âne ? Il ne semble pas que furent nombreux ceux qui comprirent l’allusion à la prophétie messianique de Zacharie et qui s’associèrent aux acclamations du petit groupe des disciples : Hosanna au fils de David ! (Cf. Mt 21, 9).

25. De ce scepticisme, voire de la dérision des réactions, témoigne le reproche de Jésus : N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs c’est elle qui est devenue pierre de faîte c’est là l’œuvre du SEIGNEUR et elle est admirable à nos yeux? (Mt 21, 42 = Ps 118, 22-23).

26. Cette apostrophe est généralement comprise par les chrétiens comme une condamnation définitive et sans appel de l’incrédulité d’Israël, d’autant qu’elle est sanctionnée par la terrible sentence qui suit : Aussi, je vous le dis : le Royaume de Dieu vous sera retiré pour être confié à un peuple qui lui fera produire ses fruits. (Mt 21, 43).

27. Mais les choses ne sont pas aussi simples quand il s’agit d’un mystère. L’évocation, par Jésus, de la pierre rejetée par les bâtisseurs – citation littérale du Psaume 118 – nous renvoie mystérieusement, par delà son premier accomplissement prophétique en Jésus, à une ‘apocatastase’ * messianique de cette prophétie. En effet, le Psalmiste inspiré avait prédit que ce seraient les Juifs eux-mêmes, sauvés et bénéficiant enfin de la vision de leur Sauveur, qui prononceraient, avec une joie délirante, ces paroles, proférées jadis par le Christ, sur le ton du reproche. Et c’est bien ce que leur annonce Jésus : Je vous le dis, en effet, désormais vous ne me verrez plus, jusqu’à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! (Mt 23, 39 = Ps 118, 26).

28. Cette geste est une disposition particulière de l’économie divine. Et ce afin que, quand le moment en sera venu, soient contraints au repentir et à l’humilité les chrétiens qui se glorifient de leur appel et qui s’enorgueillissent, au lieu de craindre ; oublieux qu’ils sont des affirmations de l’apôtre Paul, selon lesquelles Dieu n’a pas rejeté le peuple qu’il a jadis choisi […] car ses dons et son appel sont irrévocables ? (Rm 11, 18. 20; Rm 11, 2.29).

29. Comme l’indique la prophétie rabbinique involontaire évoquée plus haut [cf § 23), il y a, dans l’Écriture, deux descriptions prophétiques de la manifestation du Messie. Évangile en main, les chrétiens savent que la première a eu lieu, et que le Christ d’avant la résurrection s’est présenté à ses concitoyens, conformément à la prophétie de Zacharie, humble et monté sur un âne. C’est qu’alors, conformément à la première hypothèse du midrash évoqué, les Juifs n’étaient pas dignes. Mais, Ancien et Nouveau Testament en main, il est temps que ces mêmes chrétiens sachent aussi que le Messie Jésus viendra – triomphalement cette fois -, conformément à la prophétie de Daniel, sur les nuées du ciel. Et alors se réalisera, par apocatastase *, la deuxième hypothèse du midrash : les Juifs seront dignes. (Za 9, 9; Dn 7, 13).

30. En ce temps-là, c’est avec brisement de cœur, amour et émerveillement que les Juifs contempleront Celui qu’on a transpercé. Alors, ils verront, les yeux dans les yeux, LE SEIGNEUR revenant à Sion. Alors, le Royaume sera rendu à Israël, comme le demandaient les Apôtres à Jésus ressuscité. Alors aussi, le Psaume 118, auquel faisait mystérieusement allusion Jésus, trouvera son plein accomplissement, et les Juifs, enfin rachetés et rétablis dans leur vocation messianique, pourront faire leurs les actions de grâce du Psalmiste : Non, je ne mourrai pas, mais je vivrai et je publierai les œuvres du SEIGNEUR. LE SEIGNEUR m’a frappé et frappé : à la mort il ne m’a pas livré […] La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la tête de l’angle : c’est là l’œuvre du SEIGNEUR, ce fut merveille à nos yeux. Voici le jour que fit LE SEIGNEUR, pour nous [les Juifs] allégresse et joie […] Béni soit au nom du SEIGNEUR Celui qui vient ! Nous vous bénissons de la maison du SEIGNEUR. LE SEIGNEUR est Dieu, il nous illumine. Serrez vos cortèges, rameaux en main, jusqu’aux cornes de l’autel. C’est toi mon Dieu, je te rends grâce, mon Dieu, je t’exalte, je te rends grâce, car tu m’as exaucé, tu fus pour moi le salut. Rendez grâce au SEIGNEUR, car il est bon, car éternel est son amour! (Za 12, 10; Is 52, 8; Ac 1, 6; Ps 118, 17-29).

(1) Les citations qui suivent sont majoritairement extraites de l’oeuvre intitulée Aggadoth du Talmud de Babylone – La Source de Jacob -‘Ein Yaacov, traduite en français et annotée par Arlette Elkaïm-Sartre, Lagrasse, Verdier (Les Dix Paroles), 1982.

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
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