Pistes néotestamentaires pour une pastorale des divorcés remariés, Menahem Macina

 

État de la question

C’est trop peu dire que le phénomène de la prolifération des chrétiens divorcés est un problème pastoral brûlant. Il constitue, en fait, une véritable plaie ouverte dans le flanc de l’Église. Beaucoup d’âmes généreuses et miséricordieuses ont cru devoir suggérer des solutions plus ou moins heureuses, et parfois même franchement audacieuses, à un Magistère qui les a résolument écartées. Prise à partie de toutes parts, accusée de légalisme, voire d’indifférence et de pharisaïsme, l’Église se trouve, de fait, confrontée à une situation apparemment sans issue. A ceux qui lui suggèrent d’user du pouvoir de délier, reçu du Christ tout autant que celui de lier, elle répond: Nous pouvons délier ce que nous avons lié nous-mêmes (1), mais comment oserions-nous délier ce que le Christ a expressément lié ? Ce serait enfreindre l’ordre, donné par Jésus lui-même, d’observer ses commandements (2) et cesser de garder le dépôt confié par le Seigneur à son Église (3).

Quoi qu’en pensent certains, la question n’est donc pas la gravité exceptionnelle du péché d’adultère par répudiation et remariage, qui ferait, de cette situation, la seule faute irrémédiable, mais la discipline concrète que, par fidélité à l’enseignement de Jésus, l’Église catholique (4) croit devoir appliquer à l’égard de ces brebis perdues, pour lesquelles le sang du Christ a pourtant bel et bien coulé, et qui sont, c’est incontestable, l’objet de la miséricorde divine. A cela, on objectera peut-être qu’il ne s’agit pas uniquement d’un problème de discipline ecclésiale, mais bien d’une attitude qui s’impose à l’égard de l’état d’adultère, que constitue le remariage des divorcés, en raison des paroles tranchantes et apparem­ment sans appel, de Jésus, à ce sujet, et ce en plusieurs passages du Nouveau Testament. Nous allons voir bientôt que c’est précisément cette trop grande assurance théologique qu’il importe de purifier et de nuancer, en ne tenant pas seulement compte des paroles qui semblent condamner sans appel, mais également des attitudes effectives de Jésus, lorsqu’il était confronté à un cas de ce genre.

En termes concrets, peut-on envisager sérieusement d’admettre aux sacrements (5) ceux des divorcés remariés qui auront donné des preuves d’une vie conjugale exemplaire et de fidélité dans leur union illicite, et auront persévéré, durant une longue période dans la pénitence (6) et l’obéissance filiale et respectueuse à l’Église et à ses ministres dûment mandatés? Certes, une telle perspective soulèvera bien des craintes. Un tel geste, dira-t-on, n’est-il pas susceptible d’ouvrir une porte dérobée à un laxisme ultérieur? Cette quasi «réhabilitation» de chrétiens ayant bâti une union conjugale sur un adultère n’encourage-t-elle pas les couples mal assortis, éprouvés et chancelants, à se séparer et à se remarier, certains de pouvoir, à terme, «se récupérer» dans l’Église? Ces questions sont sérieuses. De fait, le Magistère a la responsabilité de tout le troupeau, et pas seulement des pécheurs. Il ne peut consoler les uns au risque de scandaliser les autres. Et ceux qui sont versés dans la problématique que nous ne faisons qu’effleurer ici savent à quelle profondeur se situe le débat. Peu de gens soupçonnent combien sont déchirés les cœurs des Pasteurs, passionnément soucieux de donner une insertion ecclésiale à ces âmes repentantes et humbles, dont beaucoup mènent une vie humaine, sociale et spirituelle édifiante. Et comment oseraient-ils exiger de leurs frères tombés, qu’ils brisent une relation qui dure depuis des années, les obligeant ainsi à fouler aux pieds des liens infrangibles qui se sont tissés, sans parler du sort des enfants éventuellement nés (7) de cette union, et des problèmes sociaux, juridiques, humains et affectifs qui découleraient d’une rupture inhumaine, imposée au nom d’une loi religieuse intraitable? Et il va de soi qu’on n’envisagera même pas la solution irréaliste de la «vie comme frère et sœur», qui, si elle peut être menée par des âmes d’élite (8), dans des circonstances exceptionnelles, ne saurait être recommandée à quelque couple que ce soit, au témoignage de l’Apôtre (9) et de la Tradition de l’Église.

Avant même d’entrer dans le vif du sujet de la présente étude, il importe de rappeler ce que la hiérarchie catholique dit des divorcés, et comment elle justifie son attitude actuelle de refus de les admettre aux sacrements. Tout d’abord, elle proclame bien haut qu’il n’est pas question de considérer ceux qui se trouvent dans cette situation comme étant exclus de l’Église. Ils n’ont donc pas à être «reçus» dans l’Église, comme on a tendance à le dire et à l’écrire, car ils en font partie intégrante. Malheureusement, ce langage est le plus souvent perçu comme hypocrite ou irresponsable, par les intéressés. Il rappelle amèrement qu’ils sont exclus de la communion sacramentelle, et même du sacrement de la réconciliation. Ceux d’entre eux qui sont le plus versés dans les questions théologiques font remarquer que cette “excommunion”, si elle n’est pas une excommunication, n’en produit pas moins les mêmes effets. De fait, ils sont le plus souvent considérés (et parfois se considèrent eux-mêmes) comme des «pécheurs publics»; et ce n’est pas la disparition récente de cette expression du Code de Droit canonique (édition 1983), qui les consolera, d’autant que, jusqu’à nos jours, ou presque, on y mettait les fidèles en garde contre la fréquentation de telles gens. Encore plus mal perçue est l’invitation à «participer» fidèlement à l’Eucharistie, sans toutefois s’en approcher pour la recevoir. On entend des réactions scandalisées telles que celle-ci : Autant inviter à un repas de fête un ancien ami, socialement déchu, en prétendant qu’il est toujours le bienvenu, et que nul n’aura honte de lui, et lui demander ensuite de se tenir à l’écart et de ne pas toucher à la nourriture réservée aux «heureux invités au festin de l’agneau» ! Et, de fait, ce qui décourage le plus les divorcés remariés et scandalise leurs amis, chrétiens en règle, mais miséricordieux, c’est la conception, souvent exprimée en termes maladroits, de la nature de leur péché, par rapport aux fautes dites «courantes». On parle, à leur sujet, d’«état de péché objectif», comme si les adultères cachés du tout venant chrétien, leurs injustices et leurs violences, leurs vols et autres turpitudes avaient un caractère moins préjudiciable, de par l’absence de scandale public, et, comme si, par conséquent, ils s’avéraient rémissibles. La vérité, constatent amèrement les divorcés remariés, et ceux qui luttent pour leur insertion véritable dans la communion de l’Église, c’est qu’on a honte de nous. On nous cache comme des membres vils, nous et nous seuls, tout simplement parce que l’échec conjugal des divorcés est patent, public. L’Église serait-elle une société de gens parfaits ? N’est-elle pas constituée aussi de pécheurs? Pourtant, tout le monde sait qu’innombrables sont les chrétiens qui s’accommodent d’un mariage raté, en se «consolant», dans des adultères si fréquents, que certains de ceux qui les commettent devraient être exclus de la Communion de l’Église, parce qu’ils joignent à leur péché, l’hypocrisie et la tartufferie!

De telles dénonciations sont dures à entendre, surtout pour ceux qui affirment vouloir s’en tenir à l’aspect théologique de la problématique, sous prétexte que toute autre considération rendrait le débat passionnel, et en compromettrait l’objectivité. Pourtant, il faut bien entendre ces douloureuses plaintes et en souffrir au moins autant que ceux qui les formulent, pour atteindre enfin le degré de conscientisation qui convertit le théoricien en apôtre et en praticien de la miséricorde divine.

Quoi qu’il en soit des modalités concrètes d’une éventuelle réception des divorcés remariés, qu’elle soit assortie de «conditions», ou de la définition d’un statut pénitentiel particulier, on conviendra que c’est là un problème technique de discipline intérieure de l’Église. L’Esprit aidant, il est possible de le résoudre, et on en laissera le soin aux canonistes et aux spécialistes de la théologie morale et sacramentaire.

Mais, avant même de songer à une telle espérance, encore faut-il qu’il soit possible de la fonder sur une expérience antérieure de l’Église, ou, à son défaut, sur une méditation plus attentive des Écritures, dont nous sommes encore loin d’avoir la pleine connaissance des mystères et des enseignements qu’elles recèlent.

Que de tels tournants soient possibles, l’expérience de l’Église en témoigne. Le Tu es Pierre, et le pouvoir de lier et de délier remis spécialement à cet apôtre (10) n’ont été appliqués au dogme de l’infaillibilité pontificale, qu’au concile Vatican I (1869-1870). De même, il a fallu près de vingt siècles à l’Église, pour qu’elle innocente solennellement les juifs du crime de déicide, et qu’elle ait le courage de rappeler que les juifs de tous temps et de tous lieux ne sauraient être tenus pour responsables de la mort du Christ.

A la lumière de ces faits et de bien d’autres qu’il n’est pas possible de mentionner ici, il semble qu’il soit devenu indispensable de réexaminer l’enseignement des Évangiles, concernant les divorcés remariés, afin de vérifier si l’on n’a pas interprété trop unilatéralement des textes qui exigeaient d’être lus avec leurs parallèles, et à la lumière des contextes de contenu analogue. C’est ce que nous allons nous efforcer de faire, dans les pages qui suivent.

La première Partie sera consacrée à l’attitude de Jésus, face à un cas particulièrement extrême de la situation de vie conjugale irrégulière.

La seconde examinera l’enseignement du Seigneur concernant les remariés, en le replaçant dans son contexte, lequel a de quoi nous faire réfléchir, et peut même nous amener à reconsidérer, d’une manière inattendue et féconde, ce que l’on peut bien appeler la loi d’airain du non possumus du Magistère catholique, en cette matière.

Une troisième Partie examinera les difficultés que soulève une telle remise en question, et s’efforcera de répondre aux objections les plus graves. Enfin, une substantielle Conclusion, en forme de mise au point et d’orientations, invitera les instances responsables à réexaminer la question du statut des divorcés remariés, dans l’Église, sur une base plus évangélique et plus pastorale, et en faisant davantage appel aux lumières de l’Esprit Saint.

I. Le cas de la Samaritaine aux six conjoints successifs

Avant même de resituer l’interdiction du divorce, par Jésus, dans son véritable contexte (voir, plus loin, notre Deuxième Partie), il ne sera pas inutile de nous attarder quelque peu sur la rencontre de Jésus et de la Samaritaine, pour tenter de déterminer si la geste qui nous en est contée a valeur d’enseignement, voire de modèle pour une attitude plus miséricordieuse envers les divorcés remariés.

Précisons tout de suite ce que ne sera pas ce bref excursus. Nous ne considérerons pas ici les diverses solutions proposées, pour cet épisode, par les courants modernes d’exégèse historique. Nous ferons donc de ce récit une lecture «simple» (11) sans voir, dans sa structure narrative et dans son arrière-plan historique, l’initiative d’une Communauté chrétienne primitive préoccupée de rapporter des épisodes favorables aux Samaritains, dont beaucoup adhèrent à la foi nouvelle, dès le début de l’époque apostolique. De même ne discuterons-nous pas telle interpré­tation moderne qui prétend voir dans ce passage un récit symbolique dans le but réel de faire allusion au différend culturel entre juifs et samari­tains (les six «maris» étant la parabole des six collines, ou sanctuaires, de Samarie, etc.) C’est là, en effet, une exégèse qui, outre qu’elle fait la part belle à l’imagination, s’apparente davantage au symbolisme qu’à l’exégèse proprement dite.

Par contre, il semble indispensable de justifier notre point de vue qui voit dans cet épisode une leçon, discrète mais significative, nous invitant à ne pas juger trop vite de l’enseignement de Jésus concernant le divorce, à la seule lumière de ses paroles de condamnation sans équivoque du remariage, mais à en corriger la rigueur apparente par la contemplation de son agir miséricordieux, dans un cas concret. Il importe de le reconnaître avec honnêteté, notre position est isolée et peu de théologiens la partagent. Il ne leur semble pas plausible que la Samaritaine ait été précisément une divorcée plusieurs fois remariée, mais bien plutôt une «femme de mauvaise vie», allant d’homme en homme. L’objection est sérieuse et vaut d’être discutée. Nous y répondrons à deux niveaux: le philologique et le pastoral.

L’affirmation selon laquelle la Samaritaine n’était pas une femme plusieurs fois mariée se heurte à une sérieuse difficulté philologique. En effet, Jésus enjoint expressément à la femme d’appeler son mari (Jn 4, 16). Le terme grec est anêr, qui signifie aussi bien homme en général qu’époux. Il est vraisemblable que Jésus a employé le terme courant, en araméen comme en hébreu, pour désigner le mari, à savoir ba’aI. Cette supposition est corroborée par la version syriaque du N.T. (Peshitto), qui utilise ce terme, et non celui de ‘nash, qui connote plutôt l’homme en général, quoique lui aussi puisse désigner le mari. Autre preuve: en Is 54, 1, la forme hébraïque bè‘ulah, qui signifie mariée, épousée, est rendue par le grec de la Septante: tês ekhousês ton andra, c’est-à-dire littéralement: celle qui a l’homme, alors que le syriaque (Peshitto) serre de près l’hébreu: bè‘iltah (12). Or, c’est précisément l’expression dont se sert la Samaritaine pour répondre à Jésus: Je n’ai point de mari. Dès ce moment, Jésus va jouer sur ces deux termes: avoir et mari (13) pour amener la femme à préciser sa situation peccamineuse. Si elle avait véritablement eu un homme, elle eût été mariée honorablement, mais le fait qu’elle ait eu cinq hommes, et qu’elle vive avec un sixième attestait crûment, pour tout juif pratiquant, qu’il n’était plus question de parler de mariage dans une telle situation. Il est donc plus que probable que la femme n’en était pas à ses sixièmes épousailles (chose possible, en théorie, selon la Loi de Moïse, mais dont aucun cas similaire n’est rapporté dans les sources, qu’elles soient bibliques, apocryphes ou rabbiniques), mais bien plutôt qu’ayant été répudiée, une ou plusieurs fois, la femme ait vécu avec plusieurs hommes successivement.

Toutefois, il ne nous semble pas que cette constatation soit de nature à justifier l’interprétation selon laquelle la Samaritaine était en fait une «femme de mauvaise vie», au sens technique du terme, voire une prostituée. La chose est contredite, tant par la lettre du récit, que par ce que nous savons des coutumes de l’Orient ancien, en général, et de la tradition juive en particulier. En effet, si c’était bien le cas, on ne voit pas pourquoi l’auteur du quatrième Évangile n’aurait pas explicitement précisé – comme c’est le cas dans plusieurs passages, tant dans la tradition johannique que dans celle des Synoptiques -, que la femme de Samarie rencontrée par Jésus appartenait à cette catégorie. De même, si l’on tient pour cette hypothèse, les questions qu’on met dans la bouche de Jésus s’avèrent hors de propos. Dans la société hébraïque de l’époque, nul n’eût songé à demander à une femme de mauvaise vie, et encore moins à une prostituée, d’aller chercher son mari, pas même son homme, au sens ‘concubinal’ du terme. Une femme était mariée ou dépravée. La notion de conjugalité ne reposait pas forcément sur une célébration religieuse (qui, cela va de soi n’avait rien à voir avec notre sacrement de mariage), mais, avant tout, sur la vie en commun d’un homme avec une femme. La fête religieuse qui accompagnait éventuellement le début de cette entreprise ne faisait que sanctionner un état de fait. Et il est fort probable que beaucoup de gens du peuple, peu instruits ou peu pratiquants (l’un allait souvent de pair avec l’autre), ne se souciaient pas toujours de ratifier, par une pieuse cérémonie, une union qui était peut-être, d’ailleurs, souvent contraire aux conventions sévères des rabbins, telles que l’obligation d’épouser une femme de son clan, l’inter­diction des mésalliances – surtout avec un conjoint réputé mauvais pratiquant ou insuffisamment pieux -, et la proscription farouche des unions consanguines. Enfin, si c’est bien à une femme de mauvaise vie que Jésus avait eu affaire, on ne voit pas pourquoi l’Évangile devait préciser qu’elle en était à son sixième mari. On sait que tant dans l’Antiquité que de nos jours, un tel «score» pour une femme censée aller d’homme en homme devrait être considéré comme tellement modeste qu’il confinait presque à la vertu dans cette situation, à moins bien entendu, que la Samaritaine ne fût très jeune !…

On conclura donc ce point en constatant que rien, dans la structure du récit johannique ne permet d’affirmer que nous avons affaire à une «femme de mauvaise vie» plutôt qu’à une remariée. Tout au plus admettra-t-on volontiers qu’il pouvait s’agir d’un cas notoire de concubinages successifs.

Ces considérations, dont on voudra bien excuser la relative abondan­ce, avaient pour but principal de prendre le contre-pied d’une opinion, d’autant plus séduisante qu’elle a l’avantage du bon sens apparent, à savoir : il n’est pas vraisemblable qu’une telle situation (une femme qui en était à son troisième mari) ait pu exister, au temps de Jésus. Personnellement, une certitude si tranquille nous étonne. On a vu que, tant la sémantique du récit, que les mœurs de l’époque, la remettent fortement en question. Mais quand bien même ce ne serait pas le cas, on ne voit pas ce que gagnent ces détracteurs à disqualifier l’influence bénéfique de l’épisode de la Samaritaine, dans le débat sur la question de la miséricorde envers les divorcés remariés.

Et ainsi, nous en venons à l’aspect «pastoral» de notre second argument. Nous estimons, en effet, qu’il n’y a pas lieu de craindre, comme on nous en a mis en garde, que le recours à ce cas particulier, n’affaiblisse notre plaidoyer en faveur des remariés, et ce pour deux raisons. La première est que notre argumenta­tion majeure, dans le présent travail, gravite, avant tout et essentielle­ment, comme on le verra bientôt, autour de la re-situation vigoureuse, qui nous est apparue comme indispensable, de l’interdiction du remariage, par Jésus, dans son contexte naturel, à savoir: celui de la perfection proposée au disciple du Royaume (Mt 5, 20-48). La deuxième raison découle naturellement de la première: si l’épisode de l’entretien entre Jésus et la Samaritaine n’est pas la clé de voûte de notre argumentation en vue d’un changement d’attitude de l’Église envers les divorcés remariés, il reste que, tel que nous l’avons présenté, et même amputé de sa relation effective avec un cas de remariage, ce cas inouï d’un envoi en mission, par Jésus lui-même (et non pas seulement d’une attitude de miséricorde de sa part !), d’une femme dans une situation morale et conjugale inacceptable, représente indéniablement un précédent, dont l’extrapolation au cas des divorcés remariés dans l’Eglise est non seulement possible, mais nous semble devoir s’imposer d’elle-même.

Ces précisions fournies, il est temps d’entamer l’analyse de notre épisode.

Tout d’abord, force est de reconnaître que de nombreux éléments de ce récit sont peu communs. Le même Jésus qui avait dit: N’entrez pas dans une ville de Samaritains” (14) pour souligner la spécificité juive de la première prédication des apôtres (15) entre lui-même dans un bourg de ces schismatiques. Plus surprenant encore: il s’entretient seul à seul avec une femme, ce qui n’est pas l’usage pour un juif pieux, ainsi qu’en témoigne la réaction étonnée des apôtres (16). De surcroît, cette femme n’est pas seulement une schismatique, elle est également dans une situation matrimoniale inacceptable puisqu’elle a vécu successivement avec cinq conjoints, et qu’elle en est à son sixième, lequel, précise Jésus (17) n’est pas son mari. Quelle que soit la manière dont on interprète cette dernière réplique (18), on conviendra qu’un tel cas constitue un point de non retour quasiment unique en son genre. Or, que fait Jésus dans cette situation ? Il amène d’abord la femme à reconnaître sa situation peccamineuse; mais il ne lui enjoint pas, pour autant, de répudier son sixième conjoint. Il accepte même de dialoguer avec elle sur les questions confessionnelles qui séparaient les Samaritains des juifs, problématique dans laquelle s’était vivement réfugiée la femme, qui s’y sentait incontestablement plus à l’aise que dans la remise en cause de sa conduite morale. Mieux encore, il lui fait entrevoir son mystère, au point de l’amener à confesser sa messianité (19). Et voici le summum: la Samaritaine témoigne de ce qui lui est arrivé; elle ose même suggérer à ses concitoyens que ce juif qui lui a “dit tout ce qu’elle a fait” pourrait bien être le Messie (20). Elle devient ainsi la cause de ce que certains croient, sur sa parole à elle (21). Puis, d’autres, plus nombreux, s’adjoignent au groupe des convaincus, et ce, non plus sur la seule parole de la femme, mais sur celle de Jésus lui-même qui les amène à croire fermement qu’il est “le sauveur du monde” (22).

On aura remarqué que cet épisode ne comporte aucun enseignement explicite sur le divorce ni sur le remariage. Pourtant l’interlocutrice de Jésus appartient incontestablement à la catégorie de ceux qui vivent avec un conjoint illégitime ; de plus, elle a récidivé cinq fois. Or, c’est cette femme-là précisément, qui bénéficie (23) de la révélation, par Jésus, du mystère de sa messianité, et elle y croit. Ce qui enseigne à tout chrétien à ne pas se guider, pour évaluer l’état spirituel de ce genre de personnes, sur les passages néotestamentaires qui traitent directement de ce péché et de sa sanction, mais également sur les actes et les attitudes de Jésus, face à des situations existentielles qui n’entrent dans le cadre d’aucun code.

On s’attardera, toutefois, sur une critique qui nous a été faite, avant même la publication de cette étude. Prendre argument de l’absence de condamnation explicite du remariage de la Samaritaine, nous a-t-on dit, pour en tirer la conséquence que Jésus semble ne pas exiger de la femme qu’elle se sépare de son conjoint illicite, c’est utiliser indûment l’argument du silence, c’est-à-dire bâtir une théorie sur ce qui n’est pas expressément dit, faute impardonnable, en bonne rigueur de raisonne­ment, d’autant que le but de la péricope n’est pas de donner un enseignement sur le mariage. Tout d’abord, il importe de rappeler que l’Évangile n’est pas une œuvre littéraire ordinaire. Il a été écrit pour notre enseignement et pour notre salut, et les actes du Christ, comme ses silences, méritent mieux qu’une docte suspension de jugement, de la part de ceux qui veulent tirer de l’écrit qui nous les rapporte, le pain spirituel de leur vie quotidienne. D’ailleurs, pourquoi parler d’argument du silence, alors que Jésus s’est prononcé lui-même très clairement sur l’aspect pécheur de l’union de la Samaritaine: Tu as bien fait de dire: je n’ai pas de mari, car tu as eu cinq maris et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari; en cela, tu dis vrai” (24). Ce qui n’empêche pas Notre­ Seigneur de révéler sa messianité à cette pécheresse, et de se servir d’elle comme témoin et apôtre. Et s’il est bien évident que la péricope ne contient aucun enseignement explicite sur le mariage, comme nous l’avons fait remarquer nous-même, plus haut, il n’est pas indifférent que le Seigneur, qui fait toutes choses pour notre enseignement, ait choisi, pour une aussi haute mission, une femme en situation conjugale si «agressivement» illicite, qu’elle constituait un scandale public. On n’hésitera donc pas à parler d’une intention scripturaire implicite de nous donner un échantillon du caractère insondable et déconcertant des voies divines. Le Seigneur a révélé la Loi et il n’hésite pas à en rappeler la rigueur, lorsque cela s’avère nécessaire ; mais il peut aussi s’interposer entre le pécheur qui l’a enfreinte et les conséquences irréparables de cet acte, parce qu’il est un Dieu immensément bon et miséricordieux, qui n’a pas hésité à envoyer son Fils unique, pour supprimer en sa chair la haine, cette Loi des préceptes avec ses ordonnances (25).

Certains «moralistes», soucieux de dissimuler ce que cet épisode a de fatal pour l’attitude rigoureuse qu’ils préconisent à l’égard des divorcés remariés, ne manquent pas de corriger son impact certain, en rappelant une autre réaction de Jésus, apparemment tranchée et sans appel, celle­-là, à l’égard de la femme adultère (26). Un tel glissement est révélateur. En assimilant ainsi le remariage à l’adultère classique, on raisonne comme si la deuxième union mettait les conjoints illicites dans une situation d’adultère à répétition, à laquelle le seul remède serait la séparation ou la chasteté conjugale. En se référant à l’épisode de la femme adultère, on commet l’erreur classique qui consiste à comparer deux situations qui n’ont pas le même dénominateur commun (27). A la femme mariée qui se donne à un autre homme, alors qu’elle appartient encore juridiquement et religieusement à un époux légitime qui ne l’a pas répudiée, Jésus commande de ne pas renouveler un tel acte. Le “Va et ne pèche plus” (28) veut dire: Ne te donne plus à un autre homme que celui auquel tu es unie légitimement. Par contre, en face d’une situation de divorce consommé, suivi d’un ou de plusieurs remariages (cas de la Samaritaine), Jésus n’enjoint pas de ne plus pécher, ce qui, en l’espèce, ne serait pas possible, mais il amène la contrevenante à confesser sa faute antérieure, et à reconnaître sa condition pécheresse au regard de Dieu. De fait, l’événe­ment peccamineux est depuis longtemps dépassé (29), tandis que s’est créé un nouveau lien qui, pour être illicite, n’en est pas moins réel, sanctionné qu’il est par une vie conjugale subséquente, au vu et au su de tous.

Pour conclure ce paragraphe consacré à la Samaritaine aux six maris, il convient de prendre note de la différence entre la Loi divine que nul ne saurait abolir, et le comportement miséricordieux de Dieu envers ceux qui l’ont enfreinte de manière irréversible. En d’autres termes, Jésus rappelle la Loi mais il ne juge ni ne condamne celui qui a failli. Au contraire, trouve-t-il, chez le pécheur, des sentiments de repentir sincère, il lui pardonne et le rétablit. Sinon, comment comprendre que Dieu ait confirmé David dans sa vocation royale et ne lui ait pas enlevé son Esprit Saint (30), après que le bouillant roi ait ajouté le meurtre à l’adultère? Osera-t-on justifier son union subséquente, en arguant du veuvage de Bethsabée, qu’il s’était employé lui-même si diligemment à rendre effectif ? Or, qu’arriva-t-il ? Si Dieu fit mourir le premier enfant (innocent, lui !), il aima le second, Salomon, lequel fut même appelé «Yedidya», c’est-à-dire «ami de Dieu» (31). On peut diffi­cilement imaginer plus surprenant entérinement d’une situation, pourtant entièrement peccamineuse, à son origine. Et mieux vaut s’abstenir de tenter de justifier Dieu, comme le firent les «amis» de Job, et se contenter de méditer en silence ces paroles qu’Isaïe place dans la bouche de Dieu lui-même: Car vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes voies ne sont pas vos voies.” (32).

II. Le contexte néotestamentaire de l’interdiction du divorce par Jésus

La question de l’indissolubilité du mariage est soulevée quatre fois dans les Synoptiques : une fois de façon occasionnelle et sans contexte (Lc 16, 18) ; deux fois, à la suite d’une question polémique, posée par des élites religieuses à un Jésus, considéré comme un mauvais docteur puisqu’il enseigne apparemment le contraire de ce qu’a édicté Moïse (Mt 19, 1 ss ; Mc 10, 1-12) (33) ; la quatrième et dernière attestation (Mt. 5, 31-32) figure dans un tout autre contexte, sur lequel nous allons nous arrêter plus longuement. En effet, c’est l’unique texte néotestamentaire où l’indisso­lubilité du mariage n’affecte pas la forme d’un rappel de la loi divine, mais est élevée au rang des exigences évangéliques propres à la Loi du Christ.

D’ailleurs, un bref survol de la structure de l’ensemble du contexte suffit pour nous en convaincre:

– Mt. 5, 17-19 n’est pas une unité disparate, raccrochée là par le caprice d’un rédacteur éclectique. En effet, en y regardant de plus près, on perçoit l’arrière-plan polémique. Jésus se lance dans une profession de foi en l’observance de la Loi qu’il affirme ne pas vouloir abolir, mais réaliser dans sa plénitude (v. 17).

– Mt. 5, 20 constitue un logion-charnière qui corrige l’impression légaliste de ce qui précède, non pas au sens d’un affaiblissement de la Loi, mais, au contraire, d’un renforcement de ses exigences, poussées à l’extrême de l’esprit qui leur est sous-jacent: “Si votre justice ne dépasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux”. En d’autres termes : si vous vous limitez à l’accomplissement inconditionnel de ce qui est prescrit par la Loi (= orthopraxie), vous en viendrez à en dénaturer l’esprit, à en manquer la signification profonde, et l’appel qu’elle contient à une plus haute compréhension des implications du précepte (= orthodoxie), lesquels seules peuvent mener à la perfection de la Loi, voulue par Dieu. Et, de fait, les péricopes qui suivent constituent autant d’illustrations du thème, ponctuées du leitmotiv en forme de contrepoint : “Vous avez entendu qu’il a été dit… et moi je vous dis…” (34) Il ne sera pas inutile de passer en revue chacune de ces illustrations que l’on résumera ici en forme d’énumération antithétique :

  • La Loi enjoint de ne pas tuer (5, 21).
  • Le Christ interdit même de se fâcher contre son frère, et de l’insulter. Plus exigeant encore: nul ne peut accéder au culte, si son frère lui garde rancune; il lui faut d’abord se réconcilier avec son frère (vv. 22­-26).
  • La Loi interdit l’adultère (v. 27).
  • Le Christ sanctionne également le désir conscient, même si ce dernier n’est pas suivi d’accomplissement (v. 28). On ne doit pas hésiter à mutiler des membres qui sont occasion de péché (vv. 29-30).
  • La Loi permet la séparation des époux, sous réserve que l’homme délivre à son épouse répudiée un acte légal, la déclarant permise à un autre homme (v. 31).
  • Le Christ récuse cette tolérance mosaïque et impute au mari qui répudie sa femme la responsabilité de l’adultère éventuel de celle-ci.
  • Dans le même sens, il déclare adultère celui qui épouse une répudiée (v. 32).
  • La Loi interdit de se parjurer et exige que l’on s’acquitte de ses serments (v. 33).
  • Le Christ interdit de jurer. Il exige une expression rigoureu­sement conforme à l’intention, et affirme que le reste vient du Mauvais (vv. 34-37).
  • La Loi admet la vengeance (v. 38).
  • Le Christ exige que l’on ne résiste pas au méchant, ni aux exi­gences les plus excessives de son prochain (v. 39-42).
  • La Loi n’exige que l’amour du prochain. Quiconque n’est pas un frère de race ou un coreligionnaire peut être haï, s’il se comporte en ennemi (v. 43).
  • Le Christ exige que l’on aime ses ennemis et que l’on prie pour ses persécuteurs (v. 44).

On aura remarqué que l’esprit des dernières phrases de cet enseigne­ment (vv. 45-48) correspond assez exactement à celui de l’avertissement solennel qui l’a ouvert (v. 20) :

– v. 20 : Si votre justice ne dépasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le «Royaume des cieux».

– v. 48 : Vous donc, vous serez parfaits comme votre «Père des cieux» est parfait.

A l’expression Royaume des cieux, répond symétriquement celle de Père des cieux. C’est donc bien à la perfection de la Loi qu’invite tout ce discours de Jésus. La propre justice, dont se targue quiconque se limite à exécuter ponctuellement les observances de la Loi, fait de lui l’exact pendant de ces scribes et de ces pharisiens, stigmatisés par le Christ (v. 20). L’amour envers ceux qui nous aiment et les salutations chaleureuses retournées à ceux qui nous saluent nous assimilent aux publicains et aux païens qui en font tout autant (vv. 46-47). C’est à la perfection même de Dieu (v. 48) que sont appelés ceux qui se targuent d’avoir pris sur eux la Loi du Christ, laquelle n’est rien d’autre que la perfection de la Loi (Rm 10, 4).

Mais le trait saillant de ces enseignements, présentés dans un style volontairement antithétique, est le fait que, dans le passage du Synop­tique Matthieu, l’exigence de fidélité conjugale n’est aucunement privilégiée par rapport aux autres exigences évangéliques que l’on peut bien qualifier d’extraordinaires. Et, de fait, on conviendra que l’accom­plissement de tous les commandements du Christ contenus dans ce passage exige pour le moins l’héroïcité des vertus. On comprend mieux, à présent, la réflexion désabusée des disciples qui estiment que, dans ces conditions, il ne convient pas de se marier (35), ainsi que la réponse de Jésus, qui fait une discrète, mais nette allusion à l’engagement à la chasteté totale comme constituant un don particulier de Dieu (36).

Si l’on tient que le remariage exclut des sacrements ceux des chrétiens qui ont fait ce choix, un simple survol des péricopes consacrées au exigences inouïes d’un accomplissement parfait des prescriptions de la Loi mènera à la conclusion que devraient être écartés des sacrements de l’Église, jusqu’à ce qu’ils viennent à résipiscence, non seulement ceux qui répudient leur conjoint, ou qui épousent un ou une divorcée, mais également ceux qui se fâchent contre leur prochain, ou lui gardent rancune, ceux qui se complaisent à désirer une femme, ceux qui jurent et n’ont pas un langage de totale vérité, ceux qui se défendent contre leurs ennemis et résistent à leurs spoliateurs, ceux, enfin, qui ne sont pas capables d’aimer leurs ennemis et encore moins de prier pour eux. On conviendra que, si l’on prenait au sérieux cet enseignement du Christ, les chrétiens accusateurs des «adultères» devraient quitter le prétoire, un à un, “en commençant par les plus âgés”, abandonnant leurs frères et sœurs pécheurs à la miséricorde de Celui qui seul est incontestablement sans péché.

III. Difficultés et objections

Outre les objections mineures auxquelles nous avons déjà répondu ci­-dessus, il nous faut, avant de conclure, en examiner deux autres qui méritent considération et nécessitent une mise au point plus approfondie, en vue de dissiper des confusions fâcheuses. Nous intitulerons la première mise au point: L’idéal évangélique, facultatif, pour mieux illustrer l’anomalie d’une certaine attitude chrétienne, laquelle ayant souverainement déclaré impraticables les exigences les plus rudes de l’Evangile, s’accommode fort bien de vivre comme si elles n’existaient pas, tout en réservant inexplicablement toute sa rigueur pour les seuls divorcés remariés. Quant à la seconde, la nature extrêmement spécieuse de l’explication qu’elle propose du refus d’admettre à la communion les divorcés remariés, nous conduit à l’intituler: Le divorcé, bouc émissaire de l’infidélité nuptiale de la Chrétienté?

A. L’idéal évangélique : facultatif ?

Ce que nous venons de déduire des versets de Matthieu, et les conséquences que nous avons cru devoir en tirer sera, nous en sommes conscient, difficile à admettre pour certains théologiens. On nous a déjà remontré que, même si la rédaction de Mt. 5 donne cette impression, il n’est pas question de mettre sur le même plan l’adultère, rigoureusement interdit, et la non-observance des vertus héroïques, réputées forcément non obligatoires, laquelle ne saurait raisonnablement justifier un éloignement, même momentané, des sacrements de l’Église.

Ce qui prévaut en fait dans cette argumentation, c’est la certitude rationnelle (qui ne démontre en rien les prémisses sur lesquelles elle se fonde), que le remariage est une faute plus grave que le fait de traiter son frère de Renégat, offense qui, à en croire Jésus, mérite pourtant la géhenne de feu (37). C’est là, indéniablement, une certitude de bon sens ; mais nos pensées ne sont pas celles de Dieu, et nous devons plutôt nous baser sur Ses paroles à Lui, porteuses de vie éternelle, que sur notre jugement à nous, infirme dès le sein, du fait de notre condition faillible. D’autre part, la conception selon laquelle il y a, dans la Loi divine, des observances obligatoires et des observances «facultatives», a toujours été totalement étrangère au judaïsme, et l’était incontestablement à Jésus. En effet, ce n’est pas, comme on le croit souvent, dans le but de se moquer du zèle pointilleux des scribes et des pharisiens pour les moindres prescriptions concernant la dîme, que le Christ s’écriait à leur adresse: “Malheur à vous (…) qui acquittez la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin”, mais parce qu’en faisant preuve d’une minutie sourcilleuse pour acquitter la part de Dieu et des pauvres, sur des herbes, ils négligeaient les points les plus graves de la Loi: “la justice, la miséricorde et la bonne foi”. Et afin qu’il ne subsiste pas la moindre équivoque à propos de la nécessité d’observer intégralement toutes les prescriptions de la Loi, Jésus ajoute: “Il fallait faire ceci, sans omettre cela” (38).

La spécificité du message évangélique consiste, on l’a vu, en ce qu’il renchérit sur la Loi, en poussant l’accomplissement des commandements divins jusqu’à leurs plus extrêmes conséquences. On ne considérera donc pas comme insolite ou accidentelle la présence, côte à côte avec des prescriptions plus raffinées, de l’interdiction de désirer une autre femme, et de celle de ne pas répudier la sienne propre ni d’épouser une répudiée (39).

C’est précisément parce que, du temps de Jésus, la répudiation et le remariage étaient depuis longtemps considérés comme banals, malgré les invectives des prophètes les concernant (40), que le Seigneur rappelle le commandement initial : Tu ne commettras pas l’adultère” (41). De fait, autant chaque juif abhorrait l’adultère tel qu’en lui-même (c’est-à-dire les relations extraconjugales), autant il lui eût paru inconcevable qu’un mariage avec une femme répudiée (donc «permise», aux termes de la Loi), ou un remariage avec une vierge fussent considérés comme aussi répréhensibles qu’un adultère classique. C’est donc en renchérissant, une fois de plus, sur les exigences de la Loi, que le Christ promulgue ses com­mandements à Lui, dont aucune prescription n’est facultative, et dont l’observance intégrale est requise de quiconque prétend être un «fils du Royaume». C’est pourquoi il n’est pas exagéré d’affirmer que tous les chrétiens sont pécheurs, au regard de l’Évangile, du fait de leur impuissance à en pratiquer toutes les prescriptions, dans leur perfection. Dès lors que l’on reconnaît ce fait patent, en toute vérité et en toute humilité, il apparaît comme d’autant plus intolérable que seule une catégorie bien déterminée de pécheurs soient exposés au pilori, uniquement parce que leur situation «objective» les désigne publiquement comme transgresseurs de l’un des commandements du Christ. Nous développerons ce point, plus en détail!- dans le deuxième chapitre, ci-dessous.

B. Le divorcé, bouc émissaire de l’infidélité nuptiale de la Chrétienté ?

On nous a écrit ce qui suit:

«… L’Église est toute prête à reconnaître, dans les divorcés remariés, des hommes et des femmes de grande foi, capables d’apostolat rayonnant, appelés à la sainteté, susceptibles d’une vie spirituelle profonde et même d’une vie mystique. Ce n’est pas parce qu’elle les estimerait en état de péché mortel, ou comme n’étant pas en «état de grâce» (42), que l’Église leur demande de s’abstenir de la communion. C’est pour un motif tout objectif: «le sacrement de l’Eucharistie est le sacrement de l’unité nuptiale du Christ et de l’Église, unité que symbolise aussi le sacrement de mariage» (43). Quiconque se trouve – peut-être sans faute de sa part – en contradiction avec le sacrement de mariage qu’il a reçu, ne peut donc pas, sans contradiction, communier. En effet, les sacrements, dans l’Église, ne sont jamais des actes purement privés ; ce sont des actes publics, ecclésiaux. De la même manière, le sacrement de pénitence impliquant un aspect de réconcilia­tion avec l’Église, les divorcés remariés qui ne peuvent exprimer la pleine communion avec l’Église, vu leur état, ne peuvent non plus poser l’acte de réconciliation sacramentelle. Ce qui ne veut pas dire, une fois encore, qu’ils ne peuvent pas, dans l’intime de leur cœur, demander pardon à Dieu, en recevoir pleine miséricorde et vivre par conséquent en état de grâce. Vous avez raison d’écrire […] que la situation irrégulière des divorcés remariés est susceptible d’évoluer vers une vie d’union à Dieu (44). Vous écrivez: “Jésus rappelle la Loi, mais il ne juge ni ne condamne celui qui a failli” (45). C’est, en réalité, ce que fait l’Église, mais on ne la comprend pas. »

En résumé, à en croire l’auteur de ces remarques, les divorcés remariés qui mènent une vie d’union à Dieu ne sont pas en état de péché mortel, mais en état de grâce. Ils seraient en bonne posture pour recevoir les sacrements, mais, malheureusement pour eux, en vue de sauvegarder la typologie sacrée du sacrement de l’unité nuptiale du Christ et de l’Église, symbolisée par le sacrement de mariage, on est obligé de les écarter de la table sainte. Outre que Judas lui-même a été mieux traité par Notre Seigneur, de tels arguments confèrent au divorcé des allures de bouc émissaire. D’autant que tel sera son sort jUsqu’à la mort, même sans faute de sa part ! On peut se demander ce qui vaut à ces malheureux un tel traitement, surtout lorsqu’on a présent à l’esprit l’humiliante condition qui est celle de la quasi-totalité des chrétiens qui, comme on l’a reconnu plus haut, sont incapables de porter le “joug léger” du Christ ! Si Jésus a pu dire à ses contemporains: Moïse ne vous a-t-il pas donné la Loi ? Et aucun de vous ne la pratique cette Loi (Jn. 7, 19), il est facile d’imaginer ce qu’il dirait aux chrétiens, s’il revenait soudain: Ne vous ai-je pas donné un Évangile ? Et aucun de vous ne le pratique, cet Évangile. Ainsi, il apparaît que la Chrétienté, dans sa totalité, s’est avérée infidèle à son engagement nuptial, dont l’Evangile constitue le contrat. Aussi est-elle mal venue de s’accommoder d’une sévérité séculaire et sans faille envers la seule fraction des fidèles qui a «trébuché» de manière visible. Elle doit se souvenir qu’à l’instar de ce qu’il en est pour les juifs, à en croire l’Apôtre, leur «chute» n’est pas définitive (46) et qu’il serait dangereux pour elle de “s’enorgueillir”, de peur de n’être pas épargnée davantage (47). Car Dieu les a tous (juifs et gentils = divorcés remariés et chrétiens infidèles à l’Évangile) enfermés dans la désobéis­sance pour faire à tous miséricorde” (48).

La suite du raisonnement de notre théologien est quelque peu décon­certante. Tout d’abord, il use d’une expression inadéquate, en parlant de la réconciliation des divorcés remariés avec l’Église (49), il n’y a, en effet, qu’une réconciliation divine : celle de Dieu avec l’homme qui se convertit du fond du cœur et implore le pardon de ses fautes (50). C’est pourquoi, la suite même de l’explication embarrassée qu’on nous donne, et selon laquelle les divorcés sont invités à demander pardon à Dieu, dans l’intime de leur cœur, pour recevoir pleine miséricorde et vivre en état de grâce, devrait, en bonne logique, amener le Magistère catholique à constater ces bons fruits de la pénitence, à entériner cette réconciliation de Dieu avec ses enfants pécheurs, et à permettre enfin à ces authentiques “pauvres de L’Eternel” d’accéder aux sacrements dont ils ont plus besoin que quiconque. Ou bien doit-on admettre que Dieu s’est réconcilié avec eux (conséquence de l’état de grâce qui leur est généreusement concédé), mais que la hiérarchie de l’Église militante, elle, hésite à suivre les pas de l’Époux qui déclarait n’avoir été envoyé qu’aux brebis perdues de la Maison d’Israël (51), tandis qu’il s’exclamait, face au pharisaïsme de ceux qui se croyaient justes: Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Allez donc apprendre ce que signifie: C’est la miséricorde que je veux et non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs (52). Quoi qu’il en soit des questions douloureuses que suscitent les énoncés de ce théologien, il est bien évident qu’on ne saurait retenir son appel au principe philosophique, ou, si l’on préfère, logique, de «non contradiction», dans une problématique aussi intimement liée à l’Histoire du salut et à la dignité de l’homme, créé à l’image de Dieu et racheté par le sang de son Fils.

Quant à la plainte finale, selon laquelle l’Église ne fait rien d’autre que ce qu’a fait Jésus – à savoir : rappeler la Loi, sans toutefois juger ni condamner celui qui a failli -, et que, malgré cela, elle est mal comprise, elle vaut qu’on s’y arrête, pour examiner si tel est bien le cas. Si nous nous reportons à l’agir de Jésus envers la Samaritaine aux six maris, pouvons­-nous affirmer que tel est celui de l’Église d’aujourd’hui à l’égard des divorcés remariés ? Jésus s’est isolé avec cette pécheresse, en signe de dilection particulière. Il lui a accordé un entretien particulier inouï; c’est pourquoi il lui a dit: “Si tu savais le don de Dieu !” (53). Il lui a même révélé sa transcendance et sa qualité de Messie. En bref, il l’a sauvée, en lui offrant le don de la foi, et elle, en retour, a converti une partie de son village.

Il serait trop cruel de se livrer au jeu des comparaisons, mutatis mutandis, entre l’attitude de Jésus envers cette divorcée, et celle de la chrétienté à l’égard de ses brebis souffreteuses. N’est-ce pas de ses plus rigides intendants que prophétisait Ezéchiel, quand il s’écriait (54) :

Malheur aux pasteurs d’Israël qui se paissent eux-mêmes. Les pasteurs ne doivent-ils pas paître le troupeau ? […] Vous n’avez pas fortifié les brebis chétives, soigné celle qui était malade, pansé celle qui était blessée. Vous n’avez pas ramené celle qui s’égarait, cherché celle qui était perdue. Mais vous les avez régies avec violence et dureté. Elles se sont dispersées. Mon troupeau erre sur les montagnes et sur toutes les collines élevées, mon troupeau est dispersé sur toute la surface du pays, nul ne s’en occupe et nul ne se met à sa recherche.

Mais, objectent les défenseurs inconditionnels de la justice de l’Église, si, effectivement, par le passé, l’attitude du Magistère a pu être rude sur ce point, c’était à cause des mœurs du temps ; de toute façon, il n’en est plus ainsi de nos jours. Pour les écorchés vifs que sont les chrétiens divorcés remariés, ce genre d’affirmation est généralement perçu comme une dérobade apologétique, permettant au plus coupable de masquer sa faute et de retomber sur ses pieds, quoi qu’il ait dit ou fait auparavant. Pour eux, le drame humain et spirituel qu’ils vivent n’est ni une abstraite «question d’école», ni un simple sujet de discussion spéculative. Aussi, rétorquent-ils à ce genre de plaidoirie, que c’est ainsi qu’on parle, en politique, pour endormir le peuple et favoriser le maintien de l’injustice la plus insupportable. Et d’ailleurs, ajoutent-ils, il est faux que la situation soit autre aujourd’hui que ce qu’elle fut jadis. Le langage seul a changé, car ceux qui détiennent l’autorité n’osent plus s’exprimer sur le ton comminatoire et sans appel qui était d’usage, au temps de la toute-puissance du Magistère. L’Église, disent même certains, a déjà perdu une grande partie des masses déshéritées et, dans une certaine mesure, un nombre considérable de fidèles déçus, va-t-elle également perdre, par trop d’intransigeance, ceux que le Bon Pasteur s’efforce de guérir ?

Au delà de la violence du ton et de l’absence de nuance de ces réactions, il convient de retenir la part de vérité qu’elles contiennent. Ce n’est que depuis un passé relativement récent, que s’expriment, de plus en plus, dans les déclarations pontificales et épiscopales, des sentiments d’humilité et de repentir, des aveux d’erreurs et manquements à la charité dans certaines attitudes ecclésiales antérieures. Et il ne faudrait pas oublier que cet état d’esprit nouveau et salutaire est encore loin d’être aussi répandu qu’il le devrait dans l’agir concret quotidien de bien des membres du clergé et des fidèles. Il faut du temps pour panser des plaies mille fois rouvertes t jamais cicatrisées. Et surtout il faut trouver le remède qui rende crédibles ces paroles d’apaisement, en aidant à guérir.

Mais il est un autre aspect des choses, qui risque de passer inaperçu dans ce débat. Il s’agit du pouvoir de remettre ou de retenir les péchés, conféré par Jésus à ses Apôtres, lorsqu’il souffla sur eux et leur dit : “Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.” (55).

Cette «ligature» redoutable que Dieu s’est ainsi imposée, par rapport à ses ministres et à leurs successeurs, est loin d’avoir reçu, à ce jour, les éclaircissements théologiques qu’elle exige. Car, en fait, tout le nœud de la question réside dans ce qui apparaît bien comme une quadrature du cercle. D’une part, Dieu semble s’être lié au Magistère de son Église, quoi que celui-ci décide. D’autre part, est-il concevable que sa miséricorde et sa souveraine puissance soient mises en échec par la lenteur à comprendre de ceux qui ont hérité des Apôtres la lourde tâche de paître le troupeau de l’Église du Christ ? Faut-il donc se décourager, voire se révolter contre des pasteurs jugés intraitables, et auxquels on serait tenter d’appliquer l’invective du Christ: Ils lient de pesants fardeaux et les imposent aux épaules des gens, mais eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt. (56).

Nous allons voir, dans notre Conclusion, que telle n’est pas la solution, et qu’il existe une autre voie, plus conforme au respect dû au Magistère et à l’esprit évangélique.


Conclusion, en forme de mises au point et d’orientations

L’examen relativement sommaire auquel nous avons procédé jusqu’ici aura bien mis en lumière – tout au moins l’espère-t-on – les différences considérables entre ce que nous révèle, d’une part, l’étude des Évangiles, de l’attitude de Jésus, en face d’une situation d’adultère irréversible (cas de la Samaritaine), et, d’autre part, ce qui ressort de l’agir concret du Magistère de l’Église envers les divorcés remariés. Nous avons constaté également que certaines explications de théologiens, pour justifier la discipline actuelle, loin de clarifier le problème, révèlent plutôt le cruel embarras dans lequel se trouvent placées les autorités ecclésiastiques, qui n’osent avouer leur hésitation à prendre une position claire, courageuse, et plus conforme à l’Écriture et à la miséricorde divine. En s’appuyant davantage sur les ressources du discours apologétique, qui trouve toujours les justifications de ce qu’il veut démontrer, on ne convainc que ceux qui ne demandent qu’à être convaincus. Ceux qui, au lieu d’implorer les lumières de l’Esprit Saint, s’efforcent de «rassurer» les chrétiens victimes de cette douloureuse situation, par des paroles de pure forme, censées leur garantir un statut spirituel identique à celui des chrétiens «normaux», sans leur en reconnaître les fruits correspondants, ceux-là font insulte, même sans le vouloir, aux malheureux qu’ils prétendent consoler. En vérité, s’appliquent à eux, mutatis mutandis, les paroles scandalisées de l’Apôtre Jacques : “Si un frère ou une sœur sont nus, s’ils manquent de leur nourriture quotidienne, et que l’un d’eux leur dise: Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous, sans leur donner ce qui est nécessaire à leur corps, à quoi cela sert-il ? (57).

Il faut donc reconnaître, avec honnêteté et sans faux-fuyant, que, pour des motifs dont on n’a aucune raison de suspecter la bonne foi, ni le bien fondé dans la pensée de ceux qui ont promulgué ou perpétué une telle discipline, le Magistère croit devoir «lier sur la terre» les divorcés remariés. Et si quelqu’un prétend le contraire, il devra expliquer alors pourquoi il est interdit d’accorder l’absolution aux chrétiens qui sont dans cette situation. Il est insoutenable d’entendre dire dans un même souffle: Je ne vous considère pas comme étant en état de péché mortel, il se peut même que vous soyez gratifié d’une haute vie spirituelle, voire de faveurs mystiques, mais… je ne peux vous donner l’absolution !

Sur la base de la conviction, exprimée plus haut (58) et qui semble partagée par une bonne majorité des pasteurs, à savoir: que les divorcés remariés qui sont revenus à Dieu de tout leur cœur peuvent être considérés comme étant en état de grâce, plus honnête, et aussi plus conséquente, serait l’attitude qui consisterait, dans un premier temps, à leur accorder l’absolution, tout en stipulant officiellement que, même réconciliés, ces chrétiens devront accepter, avec une humble obéissance, de se priver de la réception du Corps du Christ, jusqu’à ce que l’Esprit éclaire l’Église sur cette question difficile. On conviendra, en effet, que si l’on peut concevoir une privation de la réception de l’Eucharistie, sur décision supérieure, et être assuré que l’âme ainsi éprouvée n’en éprou­vera aucun dommage, puisqu’elle se soumet à l’autorité que Jésus a déléguée aux successeurs des Apôtres, il apparaît comme inconcevable qu’après avoir reconnu la miséricorde de Dieu envers le pécheur, et son état de grâce présumé, on lui refuse ce dont il a impérativement besoin: la rémission sacramentelle de ses péchés, par l’application à son âme malade, des vertus salvifiques du sang du Christ, versé pour tous les péchés du monde (59).

Ce qui est en question ici n’est rien moins que la prise au sérieux de la parole mystérieuse du Christ, évoquée plus haut: “Ceux à qui vous remettrez leurs péchés, ils leur seront remis, ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus” (60). Selon les termes mêmes de ce passage, est conféré, par Jésus, à ses Apôtres et successeurs, un pouvoir qui peut paraître exorbitant. Pourtant, il n’est que la conséquence logique du dessein de Salut de Dieu, qui passe par une incarnation réelle, avec toutes les contraintes et lourdeurs qui peuvent en découler. On voit donc qu’il n’est pas question de rééditer une version moderne et subtile du docétis­me, colorée de gnose, selon laquelle, la véritable Église serait d’en haut, «pneumatique» en quelque sorte, tandis que celle d’ici-bas, comme la Jérusalem à laquelle fait allusion l’Apôtre, “serait esclave avec ses enfants” (61).

Cette conception, souvent sous-jacente aux propos de tant de chrétiens, voire de clercs et de théologiens, et dont on peut aisément démarquer les traces dans maints écrits contemporains, cette conception, on l’aura compris, n’est pas celle de l’auteur de ces lignes, ni celle des fidèles catholiques divorcés remariés, dont on n’entend pas la voix en haut lieu, et qui s’efforcent humblement, mais avec foi et patience, de trouver leur place dans une Église incarnée, qui ne sait que faire de ces “fils prodigues” par trop gênants.

C’est précisément en tant que fils prodigues, que nombre d’entre eux s’adressent à leur Mère, depuis tant d’années, sans arrogance, et conscients de leur misère devant Dieu et devant les hommes. Ils demandent à leurs Pasteurs de ne pas avoir honte des membres souffrants de l’Église; de se souvenir que les pouvoirs de remettre et de retenir les péchés leur ont été confiés, en même temps qu’ils recevaient l’Esprit Saint (consolateur et non procureur). En se liant ainsi à ses ministres, le Christ ne les établissait pas arbitres de ce qui est bien et de ce qui est mal – responsabilité qui n’appartient qu’à Dieu seul -, mais “administrateurs”, “intendants” (62) des richesses de son Royaume. En ce sens, le Magistère catholique fait bien de ne plus émettre, comme jadis, des jugements de valeur sur l’état de l’âme de ceux qui ont posé l’acte de se remarier. Mais, cela ne saurait suffire: il lui faut, comme son Maître, prendre position et poser des actes clairs, susceptibles de rendre la paix et la joie intérieures à des millions d’âmes qui se croient coupées de la grâce et surtout du Corps de l’Église, lequel est celui du Christ lui-même. Il est temps de se souvenir que, depuis que Jésus est remonté auprès de son Père, l’agir ordinaire de Dieu s’opère par l’Esprit Saint. C’est à la lumière de cette conception traditionnelle que doit être apprécié l’exercice, par le Magistère, de la “rémission”ou de la “retenue” des péchés. Les critères ne peuvent plus être l’honorabilité, la peur du scandale, la crainte de ternir son image de marque. Sous peine de se transformer en une société de néo-Cathares, c’est-à-dire de purs, l’Eglise du Christ se doit d’agir comme son Maître, qui mangeait avec les pécheurs et les femmes de mauvaise vie, et qui ne voulait pas que se perde une seule des brebis que le Père lui avait confiées (63).

Les chrétiens restés fidèles doivent se remémorer, avec crainte et tremblement, ces paroles de Paul: “Que celui qui se flatte d’être debout prenne garde de tomber” (64). En ne pouvant se résoudre à sanctionner, par l’administration du sacrement de pénitence, la réconciliation qu’il affirme déjà effective entre Dieu et de nombreux divorcés remariés, le Magistère catholique n’est-il pas prisonnier de l’image de marque ancestrale d’une Église qui tait jalousement les fautes et les tares de ses membres les plus éminents, non par charité seulement, mais surtout par crainte du scandale, alors qu’elle semble trop peu sensible au dénuement spirituel déchirant de ceux que leurs actes visibles ont valu d’être mis au ban de l’Eglise ? C’est pourquoi beaucoup de ces derniers ont déserté les églises, non qu’ils ne croient plus en Dieu ni en sa miséricorde, mais parce que, créés incarnés, comme tous les vivants, ils ont besoin du témoignage visible d’une Église moins solennelle et plus humaine, à l’image de son Maître qui voilait si bien sa divinité qu’il en est mort. Au lieu de parler d’« apostasie des masses », ayons plutôt le courage de parler de « désaffection de masses » à l’égard d’un Organisme qui se prétend, à juste titre, d’origine ­divine, mais qui a perdu, souvent par sa faute, une grande partie de sa crédibilité, en réservant ses meilleurs soins à ceux qui en ont le moins besoin, tandis qu’il laisse peser un joug de plus en plus insupportable sur les épaules de ceux dont la faiblesse est l’état congénital.

Toutefois, la grâce de Dieu n’a pu être mise en échec par la pusillanimité ou la médiocrité de ses serviteurs. La vie divine, plus forte que la mort, a survécu dans de nombreuses âmes, réputées « coupées de la grâce sanctifiante ». Animés par l’Esprit qui ne leur avait pas été retiré, comme le croyaient leurs censeurs, ces chrétiens de seconde zone n’ont pas désespéré de leur salut, ayant compris que, si les hommes les ont rejetés et condamnés, Dieu, lui, n’a pas renoncé à eux. Mal perçus, au début, n’ayant souvent personne pour les aider, Dieu lui-même leur a montré le chemin, leur faisant comprendre que, s’ils voulaient être pardonnés de leurs nombreux péchés, il leur fallait beaucoup aimer (65). Dès lors, pleurant sur leurs fautes, aux pieds de Jésus, et s’efforçant d’aimer leur prochain comme eux-mêmes, ils s’en remettent à Dieu lui-même, sur la parole consolante de Jean (66) : “Petits enfants, n’aimons ni de mots ni de langue, mais en actes et en vérité. A cela nous saurons que nous sommes de la vérité, et devant lui nous apaiserons notre cœur, si notre cœur venait à nous condamner, car Dieu est plus grand que notre cœur et il connaît tout”. Les voici, aujourd’hui, devant le Magistère, les prélats, les pasteurs et les théologiens, par le canal de notre témoignage. Ni découragés, ni révoltés, ni exaltés, mais poussés par ce qu’ils pensent être l’Esprit de Dieu, ils croient devoir leur dire, avec l’humilité, mais aussi avec la liberté que donne ce même Esprit: Délivrez-nous de nos liens. N’abusez pas de ce pouvoir extraordinaire de faire lier par Dieu, au ciel, ce que vous liez sur terre. Souvenez vous qu’en tant qu'”intendants des mystères de Dieu” (67), vous aurez à rendre des comptes encore plus sévères. “De la mesure dont vous vous serez servis pour mesurer les autres, on se servira pour vous mesurer” vous-mêmes en retour (68). Le pouvoir de remettre les péchés est entre vos mains, vous l’avez reçu avec la mesure d’Esprit Saint qui vous a été départie, pour en user à bon escient. Vous n’avez pas à craindre de délier qui ne mérite pas de l’être, car “le Seigneur est fidèle, et il sait qui il a choisi” (69).

On nous permettra de terminer ces réflexions par l’évocation de deux faits remarquables qui, quoique empruntés à deux types de littérature très différents, le Talmud et le Nouveau Testament, ne manqueront pas de jeter, sur la question difficile abordée ici, une lumière surnaturelle, d’ailleurs non dépourvue d’humour divin.

Commençons par le Talmud. Tout à la fin du Traité Sanhédrin, dont l’essentiel du dernier chapitre est consacré à des traditions plus ou moins légendaires (aggadot), concernant les Temps messianiques, nous lisons, avec quelque étonnement, de curieux commentaires, à propos de la sécheresse décrétée par Elie, au temps d’Achab (70). L’Ecriture est muette sur la cause de cette décision du prophète, ce qui n’est pas le cas de la aggadah. Nous en apprenons que c’est sur un coup de colère qu’Elie a fermé le ciel ; sainte colère d’ailleurs, comme nous allons le voir. Se basant sur le fait que l’épisode qui précède le décret de la sécheresse par Élie, est celui de la réédification de Jéricho par Hiel (71), interdite par une malédiction prophétique de Josué (72), et dont le transgresseur dut supporter la tragique conséquence que constitua la perte de ses enfants, la agga­dah, selon un procédé qui lui est coutumier, met en relation la première apparition d’Elie avec ce triste personnage (73). Elle affirme, en effet, que Dieu commanda à Élie d’aller présenter ses condoléances à ce Hiel, qui était un homme important de l’entourage d’Achab. Élie refusa, au motif que l’homme, irrité par la mort de ses fils, pourrait bien proférer des blasphèmes envers Dieu, ce que le prophète affirmait ne pouvoir supporter. Pourtant, Dieu maintient son ordre en précisant: « S’il m’attaque par ses paroles et si ta colère monte contre lui, tout ce que tu décideras, je l’accomplirai ». On voit donc que Dieu, en se liant par avance à toute décision de son envoyé, prenait un risque d’autant plus grand que le prophète de feu était réputé particulièrement intraitable, voire rancunier (74). Et, en effet, la suite des événements, telle que nous la relate la aggadah, confirme ce verdict sévère de R. Yossi. On nous explique que Dieu, qui est miséricordieux, a pitié des souffrances qu’occasionne la famine à son peuple et aux nations limitrophes. Toutefois, comme il s’est lié à la décision d’Élie, il tente de l’amener à plus de compréhension, en permettant que se dessèche le torrent de Karith auquel le prophète s’abreuvait. Voyant qu’Elie reste inflexible, malgré ses propres tribulations consécutives à la sécheresse qu’il a décrétée, Dieu l’envoie alors à Sarepta pour y être nourri par une veuve. On nous explique que le but du Seigneur était d’amener son bouillant messager à rendre ce qui est appelé “la clef des pluies”, à lui confiée. Quelque temps après, le fils de la veuve meurt, et Élie supplie Dieu de lui confier, à présent, la clef de la résurrection des morts. D’accord, dit Dieu, mais il te faut me rendre d’abord la clef des pluies. Élie doit s’exécuter; c’est alors que Dieu exauce sa supplication et que l’enfant ressuscite. A la lumière de sa propre compassion pour la cruelle douleur de la veuve, le prophète comprend alors à quel point son zèle amer et son inflexibilité, qui correspondent à la Justice divine, contrariaient l’autre aspect inséparable de l’essence de Dieu: la Miséricorde infinie du Créateur pour ses créatures (75).

Si n’a pas paru convaincant le rapport entre cet épisode aggadique et l’attitude du Magistère de l’Église à l’égard de ceux qu’il a liés, en liant les mains de Dieu, peut-être la seconde parabole, plus familière à des oreilles chrétiennes, éclairera-t-elle le mystère, insondable pour nous, de l’incompatibilité d’un enchaînement volontaire automatique de Dieu, avec la liberté absolue qui est la sienne, sa souveraine puissance et son immense miséricorde. C’est au livre des Actes que nous emprunterons notre dernier point de comparaison. L’épisode est bien connu: il se présente sous la forme d’un diptyque dont chacun des éléments éclaire le sens de l’autre. C’est, tout d’abord, la vision que Pierre a d’une nappe descendue du ciel et contenant toutes sortes d’animaux réputés impurs par la Loi de Moïse, tandis qu’une voix lui ordonne: Immole et mange (76). La première explication qui vient à l’esprit d’un chrétien est que Dieu manifes­tait ainsi que, dorénavant, ceux des juifs qui croiraient en Jésus pourraient manger de tous les aliments. Mais l’hésitation de Pierre qui, nous dit le Livre des Actes, était à se demander ce que pouvait bien signifier la vision qu’il venait d’avoir, (77) nous avertit qu’il faut aller au-delà des apparences. En effet, la suite du récit va confirmer ce que Pierre soupçonnait déjà du sens symbolique extraordinaire de cet événement. A l’instant même, lui parvient la requête d’un pieux centurion, auquel fai­saient déjà allusion les premiers versets du même chapitre dix, nous dévoilant ainsi, par avance, que Dieu était bien l’instigateur de toute l’affaire (78). En fait, le Seigneur voulait faire comprendre et admettre au Pasteur en chef de son troupeau, que, désormais, la principale barrière extérieure qui empêchait la fréquentation entre juifs et gentils: celle des nombreuses nourritures prohibées, avait été supprimée. Et quand les envoyés du centurion viendront quérir Pierre, l’intervention de l’Esprit Saint lui confirmera qu’il convient de les accompagner (79). Ce qui se produisit ensuite devait amener à un tournant radical, dans l’histoire de l’Église naissante, au point qu’ultérieurement, quand se posera la question de la nécessité de circoncire les non-juifs qui viendront au baptême (ce qui revenait à leur imposer l’observation de toute la loi), il ne sera pas particulièrement difficile aux apôtres de répondre par la négative (80).

On n’a pas assez mesuré en chrétienté, l’implication énorme, pour ce qu’on appelle souvent (improprement d’ailleurs) la théorie de l’évolution des dogmes et de la tradition, que recèle cette intervention céleste, confirmée par le sceau de l’Esprit Saint. En effet, Jésus était mort et ressuscité, peu de temps auparavant. D’un point de vue rationnel, on pourrait s’étonner de ce que, sachant par avance quel dilemme constituerait, pour son Église naissante, la question de l’observance de la Loi, par les croyants venus de la gentilité (81), Jésus n’ait pas, d’emblée, donné les consignes nécessaires pour que ne subsiste aucune ambiguïté en cette matière. Or, il ne fait pas de doute que ce fut là une disposition de ce que Paul (82) et les Pères appellent «l’Économie de Dieu». Jésus n’a-t-il pas dit lui-même à ses Apôtres: J’aurais encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pourriez pas le porter à présent. Mais, quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière (83). Les mots soulignés indiquent bien qu’il y a des temps pour la dispensation du mystère, et que le révélateur et le guide laissé par le Christ, en son lieu et place, est l’Esprit Saint, qui nous assiste et nous enseigne la marche à suivre, chaque fois que celle-ci dépasse la compré­hension de son Église.

En voyant l’Esprit tomber sur de païens non encore baptisés (!) c’est, pour Pierre, l’illumination; il s’écrie alors : Peut-on refuser l’eau du baptême à ceux qui ont reçu l’Esprit Saint, tout comme nous (84).

Espérons que s’est maintenant déchiré le voile de nos deux paraboles:

– Non, Dieu n’a pas les mains liées par le pouvoir qu’il a départi à ses ministres, en s’engageant à entériner leurs décisions. Il garde toute sa liberté d’action, en raison de son omniscience et de son omnipotence. Par son Économie et sa Providence, il saura bien obliger ces émules de l’intraitable Élie, au zèle par trop brûlant pour la Loi du Christ, à lui restituer la clef des péchés, avant que ne vienne le jour où la clef du salut sera indispensable aux élus eux-mêmes, afin qu’ils ne se laissent pas abuser par les grands signes et prodiges qu’accomplira l’Antichrist (85), tandis que la clef de la résurrection viendra seule à bout des Portes de l’Hadès, qui l’eussent emporté contre l’Eglise, n’était la promesse formelle contraire du Christ (86).

– Ceux des pécheurs liés par l’Église catholique, mais que le Seigneur s’est déjà réconciliés, dans le secret, porteront bientôt, si Dieu veut (et déjà on en aperçoit les premiers bourgeons), le «fruit de l’Esprit Saint», lequel, selon Paul, est charité, joie, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi (87). Ce qui amène l’Apôtre à conclure par ces mots, véritable clef qui permettra au Magistère de dénouer enfin les liens des divorcés remariés, pour laisser couler sur eux le Fleuve d’eau vive de la Miséricorde divine: contre de telles choses, il n’y a pas de loi.

On terminera en exprimant notre profonde aspiration à voir bientôt le jour béni où, les larmes aux yeux devant un déferlement particu­lièrement charismatique de cet Esprit qui n’avait cessé d’animer ces membres souffrants du Corps du Christ, les “colonnes de l’Église” s’écrieront, à leur tour, à la manière de Pierre: Pouvons-nous refuser le sang du Christ à “ceux à qui Dieu a ôté leur péché” (88) et “auxquels il n’a pas enlevé son Esprit Saint” ? (89).

Et si d’aucuns font mine de douter qu’un tel événement soit possible, qu’ils méditent la consolante parole du Christ : “aux hommes c’est impossible, mais à Dieu, tout est possible” (90).


Menahem Macina

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Notes

Ce texte est la reprise, après corrections et mise à jour, d’un article paru dans la revue Ad Veritatem (qui a cessé de paraître depuis plusieurs années), n° 26, de juin-juillet 1990, Bruxelles, pp. 23-52.

1. Par exemple, réduire à l’état de laïc un prêtre qui en fait la demande, lui permettant ainsi de se marier, comme n’importe quel fidèle, étant entendu que, du fait de cette mesure, il perd, conformément à la discipline de l’Eglise catholique, tout droit à exercer le ministère sacerdotal.

2. Cf. Jn 14, 15; 15, 10, etc.

3. Cf. 1 Ti 6, 20 ; 2 Ti 1, 12; 1, 14.

4. Dans le cadre de la Parole de Dieu et de la Tradition, dont elle est gardienne.

5. Pénitence, surtout; il n’est évidemment pas question de les remarier sacramentellement.

6. Et pourquoi ne pas envisager de rétablir les anciennes classes de pénitents, en en adaptant l’esprit et la forme aux nécessités et à la mentalité de notre époque ?

7. Ou assumés, lorsqu’il s’agit de ceux du nouveau conjoint.

8. En particulier, à la suite d’un appel intérieur des deux conjoints, et avec le conseil d’une autorité spirituelle digne de ce nom.

9. 1 Co 7, 5.

10. 1 Mt 16, 18-19.

11. Il faudra bien qu’un jour quelqu’un forge une expression heureuse qui connote, avec toute la justesse et les nuances possibles, ce que nous entendons par cette expression. Il ne s’agit, bien entendu, ni de fondamentalisme, ni de littéralisme outranciers, mais d’une lecture de foi, qui considère le texte lu comme une expression authentique et inspirée de ce que Dieu a voulu nous communiquer. On s’y abstient volontairement d’entrer dans les subtilités complexes de la transmission plus ou moins fidèle du texte, dit «origine!», et encore moins dans celles de l’intention du rédacteur ultime, censé réinterpréter les faits réels en fonction de préoccupations théologiques ou pastorales, lesquelles l’auraient amené à relire les événements à sa façon, ce qui – d’après les spécialistes – entache de suspicion toute rédaction de cette nature, et invite à en lire la teneur de façon extrêmement circonspecte, relativiste, voire hypercritique. Il ne sera pas inutile de préciser qu’il s’agit là de questions disputées et non encore résolues, quoi qu’en aient certains courants, qui donnent souvent l’impression d’être «scientifiques», alors que leurs travaux ne sont encore que des théories provisoires, qui ne sont ni définitives, ni sûres, ni contraignantes.

12. A noter que le Targum rend ce passage de manière allégorique, en traduisant notre terme par ville habitée.

13. A cet égard, on notera que Paul emploie le même vocabulaire, en 1 Co 7, 2 : “que chaque homme ait sa femme et chaque femme, son mari.”

14. Mt 10, 5.

15. « Allez de préférence vers les brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 10, 6).

16. Jn 4, 27.

17. Jn 4, 17-18.

18. 0n peut, en effet, comprendre soit que la femme vit en concubinage avec ce sixième homme, soit que ce dernier est encore marié à une autre femme.

19. Jn 4, 25.

20. Jn 4, 29.

21. Jn 4, 39.

22. Jn 4, 42.

23. Que ce soit une grâce particulièrement éminente, dont a décidé Dieu, dans ses insondables desseins, est prouvé par la remarque significative de Jésus: Si tu savais le don de Dieu (Jn 4, 10).

24. Jn 4, 17.

25. Ep 2, 14-15.

26. Jn 8, 3 ss.

27. Que, pour le Nouveau Testament, l’adultère classique soit différent du remariage, est illustré par la distinction des préceptes concernant l’un et l’autre. En effet, en Mt 5, dont nous aborderons bientôt l’analyse, Jésus traite séparément de ces deux situations: aux versets 27-28, il est question de l’adultère classique, tandis qu’aux versets 31-32, il est question de la répudiation et de son corollaire: le remariage.

28. Jn 8,11.

29. Qu’on nous comprenne bien: nous ne voulons pas dire que la situation créée soit normale, mais que, malgré son point de départ peccamineux, elle est ‘rédimable’ et même susceptible d’évoluer vers une vie d’union à Dieu, selon des modalités qui échappent à nos codifications humaines.

30. Ps 51, 13.

31. 2 S 12, 25.

32. Is 55, 8. D’autant que les versets 6 et 7, qui précédent, sont fort consonants avec notre contexte : “Cherchez L’Eternel pendant qu’il se laisse trouver, invoquez­-le pendant qu’il est proche. Que l’impie abandonne sa voie et l’homme de mensonge ses pensées, qu’il revienne à L’Eternel, qui aura pitié de lui, à notre Dieu, car il pardonnera beaucoup”.

33. Un simple rappel au texte même de l’Écriture (Gn 1, 27; 2, 24) permettra à Jésus de confondre ses contradicteurs, en rappelant l’unité primordiale du couple adamique.

34. Mt 5, 21-22, 27-28, 31-32, 33-34, 38-39, 43-44.

35. Mt 19, 10.

36. Ibid. vv. 11-12.

37. Mt 5, 22

38. Mt 23, 23.

39. Mt 5, 28, 32.

40. Voici, entre autres, celle de Malachie: Je hais la répudiation, dit Yahvé, le Dieu d’Israël, et qu’on recouvre l’injustice de son vêtement, dit L’Eternel Sabaot”. (Ml 2, 16).

41. Ex 20, 14 (cf. Mt 5,27).

42. Cette citation est extraite d’une longue réfutation des points majeurs du présent article, rédigée par le R.P. D. Dideberg, S.J., ancien directeur de la NRT (Nouvelle Revue Théologique, Namur), dans sa lettre du 16 mars 1986, par laquelle il déclinait la publication de cette étude ; les guillemets sont de notre main et visent à attirer l’attention du lecteur ; le soulignement du mot « exprimer », est du P. Dideberg.

43. Cf. Ep 5, 32.

44. Voir, ci-dessus, note 27.

45. Voir, ci-dessus, II. Le contexte néotestamentaire de l’interdiction du divorce par Jésus.

46. Rm 11, 11.

47. Rm Il, 20-22.

48. Rm 11, 32.

49. Il n’est d’ailleurs pas le seul: cette expression figure de plus en plus souvent dans des articles ou ouvrages théologiques, et même dans certains documents à caractère plus officiel.

50. Comme en témoigne l’expression brûlante de Paul (2 Co. 5, 20) : Nous vous en supplions, au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu. Voir aussi vv. 18-19.

51. Mt 15, 24

52. Mt 9, 12-13.

53. Jn 4, 10,

54. Ez 34, 1-6.

55. Jn 20, 22-23.

56. Mt 23, 4 ; et cf. Lc 11, 46. Il est remarquable que ce reproche de Jésus soit si mal compris. Comment, dit-on, en effet, les scribes et les pharisiens peuvent-ils se voir accusés d’imposer aux autres des prescriptions qu’ils n’observaient pas eux-mêmes ? C’est tout à fait contraire à ce que l’Évangile et la Tradition juive nous révèlent du zèle surérogatoire de ces gens pour une pratique religieuse méticuleuse, voire tatillonne. En fait, le contexte rend clair ce que Jésus voulait dire. Ces spécialistes de l’étude et de la pratique des innombrables prescriptions, pouvaient le faire aisément, étant donné qu’ils y passaient le plus clair de leur temps, et ne se trouvaient pas dans la position de les enfreindre, comme les gens ordinaires qui n’avaient pas choisi cette voie particulière d’austérité, mais que l’on obligeait pourtant aux mêmes exigences excessives, sans tenir compte de leur état, au risque de les pousser au découragement et à l’abandon pur et simple de toute pratique religieuse. Et à propos de dureté, que penser de ce terrible jugement émis par le P. Bertrand de Margerie, S.J., un théologien, dont les mérites et le savoir sont grands et qui a enrichi la méditation de l’Eglise par ses remarquables contributions historiques et théologiques, dans d’autres domaines. Voici ce qu’il écrivait, dans un article intitulé « Réception indigne et infructueuse de l’Eucharistie. D’après saint Paul : I Co 11, 27-29. Les divorcés remariés peuvent-ils recevoir ce sacrement? », paru dans Esprit et Vie. L’ami du Clergé, vol. 87, octobre 1977, p. 565 : “…ils s’en approcheraient indignement, membres morts du Corps mystique de Jésus-Christ, ils ne peuvent, dans cet état, se nourrir de son Corps et boire son Sang précieux – que leur adultère continue de verser en quelque manière (cf. He 6, 6; 10, 29) – sans manger et boire leur propre condamnation, sans courir le risque, non seulement de la perdition éternelle, mais encore celui de la maladie physique et de la mort temporelle en ce monde (cf. 1 Co 11, 27-32). Texte cité par Michel Legrain, Les divorcés remariés. Dossier de réflexion, coll. “Amour humain”, Le Centurion, Paris 1987, p. 54, n. 15).

57. Jc 2,15-16.

58. Voir, ci-dessus : B. Le divorcé, bouc émissaire de l’infidélité nuptiale de la Chrétienté ?, premier paragraphe.

59. Est-il nécessaire de souligner que, depuis leur péché d’adultère, les divorcés remariés, comme les autres chrétiens, ont péché et pécheront encore de mille et une manières ; et comment seront-ils lavés de ces autres fautes-là s’ils n’ont plus aucun accès au sacrement de réconciliation ?

60. Jn 20, 22-23.

61. Ga 4, 25.

62. Traduction française du grec oikonomos, mot à mot : économe. Voir Lc 12, 42, etc.

63. Cf. Jn 6, 39; 17,12.

64. 1 Co 10, 12.

65. Lc 7, 47.

66. 1 Jn 3, 18-20

67. 1 Co 4, 1.

68. Voir Mt 7,2.

69. Jn 13, 18.

70. 1 R, chapitres 17-18.

71. 1 R 16, 34.

72. Jos 6, 26.

73. Voir la contribution de M.-J. Stiassny à la physionomie d’Élie dans le judaïsme, parue dans Études carmélitaines. Élie et le Prophète, vol. II, p. 202, Paris, 1956. Ce que nous citerons, ci-après, des sources aggadiques, suit à peu près son exposé des faits. Le résumé des textes, que nous donnons, repose sur le Talmud de Babylone, traité Sanhédrin, page 113a, et sur plusieurs passages parallèles du Talmud de Jérusalem et de divers Midrashim.

74. Sanhédrin, 113a : « Rabbi Yossi a fait, à Sepphoris, la réflexion suivante: Le père Élie est bien rancunier ! ». Élie qui avait coutume de lui rendre visite disparut pendant trois jours. « Pourquoi n’es-tu pas venu ? », lui demanda R. Yossi quand il apparut. « Tu m’as traité de rancunier ». « Voilà qui prouve bien que tu l’es », répliqua R. Yossi. Le mot hébreu qapdan, employé par le Talmud, peut aussi se traduire par ‘strict’, voire ‘intraitable’ ; il connote alors l’attitude de celui qui ne laisse rien passer.

75. Ces deux aspects dialectiques de la Justice implacable de Dieu et de sa Miséricorde infinie sont appelés, dans le langage des rabbins: midat hadin et midat harahamim, c’est-à-dire: «mesure de jugement» et «mesure de miséricorde», et Dieu est représenté comme oscillant souvent de l’une à l’autre, jusqu’à ce que finalement, celle de la miséricorde l’emporte.

76. Ac 10, 11-16.

77. Ibid. v. 17.

78. Ibid. vv. 1-8.

79. Ibid. vv. 19-20.

80. Ibid. 15,5-29.

81. Ne pas oublier que Jésus avait envoyé des apôtres prêcher à toutes les nations de la terre (Mt 28, 19).

82. Ep 1, 10; 3, 2, 9, (les traductions ne rendent généralement pas le terme grec par économie, mais par dessein, dispensation), etc.

83. Jn 16, 12-13.

84. Ac 10,47.

85. Mt 24, 24.

86. Mt 16, 18.

87. Ct 5, 22.

88. Ps 32,1 ss.

89. Ps 51, 13.

90. Mt 19, 26.

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Post-Scriptum

(Commentaire d’un professeur protestant, membre du comité de Rédaction de la revue Ad Veritatem, où le présent article a paru, en 1990)

Voilà un très beau texte. Chargé de le prolonger par quelques considérations à partir d’un autre point de vue, je l’ai lu plusieurs fois, avec un profit croissant.

Mais on ne me demande pas un commentaire, ni même une critique s’il y avait lieu d’en formuler une. Je comprends ainsi ma tâche : mettre en lumière ce qui aurait été différent si l’article émanait d’une plume protestante.

Il faut d’abord rappeler une banalité. Nos églises ne connaissent pas une pression doctrinale et disciplinaire comparable à celle exercée par la hiérarchie catholique sur ses pasteurs.

Certes, nous ne sommes pas livrés dans ce domaine à notre bon plaisir. En principe, la demande d’une bénédiction nuptiale de divorcé(s) est examinée par une commission ad hoc dont la compétence déborde le cadre paroissial. Mais je n’ai jamais vu qu’il en sorte un avis négatif, et si cela se produisait je ne suis pas certain que les responsables locaux s’y soumettraient (1).

Cette relative insouciance n’est pas de la négligence. Nous allons en trouver l’explication.

Il faut ajouter qu’une étude protestante sur la question ferait moins de place à l’aspect sacramentel de la difficulté. Refuser éventuellement la bénédiction nuptiale à un couple n’entraîne pas chez nous l’exclusion des intéressés de la sainte cène (2). L’Église romaine confère tradition­nellement au sacrement de pénitence une portée juridique bien mise en évidence par M. Macina, mais que ne comporte pas notre confession des péchés.

Quelles sont alors les questions qu’aborderait une étude protestante sur le remariage des divorcés ?

Nous nous placerions directement sur le terrain de la théologie biblique. Moins confiants que nos frères catholiques en la capacité des chefs d’Église à interpréter infailliblement l’Ecriture, sans cesse à nouveau nous nous remettons en quête d’une meilleure lecture de la Bible pour les situations toujours différentes de la société contemporaine.

Entendons nous bien. M. Macina n’a pas besoin d’être encouragé à cet exercice; ses prises de position s’établissent sans ambiguïté sur les données du Nouveau Testament. Je ne voudrais donc pas insinuer que notre ami campe sur le terrain de sa tradition tandis qu’un protestant se tourne vers la Bible.

La différence que je perçois est plus subtile. C’est le statut même des déclarations évangéliques qui pourrait être examiné de plus près.

Nous lisons donc en plusieurs passages des synoptiques que Jésus considère le mariage après rupture d’un premier lien comme un adultère. M. Macina s’efforce de tempérer la rigueur de ce jugement par la pratique plus indulgente, en tout cas très accueillante, dont Jésus lui-même a usé envers des personnes dans ce cas. A mon sens, la démons­tration est convaincante.

Mais est-on sûr que les déclarations de Jésus doivent être comprises et utilisées comme des directives disciplinaires ? Une tradition ecclésias­tique les a toujours lues ainsi, mais c’est une option à examiner d’un oeil critique. Car on peut aussi penser que Jésus s’exprimait sur le plan purement moral. Il avertissait ses disciples de ce que représente une fidélité conjugale assumée jusque dans ses dernières conséquences. Son enseignement en la matière ne débouche pas nécessairement sur des sanctions disciplinaires, voire sacramentelles, à l’encontre des personnes qui ne l’ont pas observé.

Tous les protestants vont-ils me suivre dans ce que je viens d’écrire ? Sans doute non. Mais nos débats s’engageront sur ce terrain. C’est le statut des textes bibliques que nous cherchons à préciser, leur juste portée pour la pratique ecclésiale, l’interprétation qui respecte leur visée et les rende crédibles aux oreilles de nos contemporains. Cette problématique occupe si bien le devant de la scène que nous reléguons à une place secondaire le respect dû à la discipline ecclésiastique, comme je le disais au début.

J’ai encore deux réflexions au bout de la plume.

D’abord, débordant l’exégèse, un point de vue d’historien et de sociologue, M. Macina déplore à juste titre que l’Église réserve aux échecs conjugaux des sanctions plus sévères que celles appliquées dans les cas d’avarice, de tromperie, de rancune. Or, la condamnation de ces défauts est aussi bien attestée dans les Évangiles.

On déplore cette inconséquence, mais les sciences humaines l’expli­quent peut-être. Un théologien protestant ouvrirait sans doute le volet du soupçon, et s’apercevrait qu’un contrôle exercé sur la vie conjugale et sexuelle des gens est la condition idéale pour les tenir en sujétion.

Ma deuxième et dernière réflexion vaudrait pour une étude de type théologique scientifique. M. Macina s’est placé sur un autre terrain, celui de la pastorale, car c’est là que son plaidoyer peut déployer tous ses effets. Mais si l’on attaquait le problème posé par les textes du Nouveau Testament avec toute la rigueur requise, il faudrait bien s’interroger sur leur première insertion historique. L’enseignement de Jésus n’a pas été écrit pour l’église du )oe siècle, mais dans le contexte de communautés traversées, travaillées par des courants éthiques encore mal discernés. Ici, la recherche se fait à tâtons. Mais elle devrait tôt ou tard éclairer la fonction de ces textes et nous guider dans leur utilisation.

Cela dit, je réitère mon admiration pour l’étude qu’on vient de lire, en souhaitant qu’à travers la modeste publication à laquelle M. Macina l’a confiée elle atteigne est enrichisse les lecteurs concernés.


Pierre Le Fort

(1) J’en juge d’après mon expérience, forcément limitée. Il m’intéresserait de connaître l’histoire et la situation actuelle de ces commissions. Fonctionnent-elles dans tous les districts de l’Église unie ? D’après quels critères se prononcent-elles. Beau sujet pour un mémoire de licence.

(2) Il y a des exceptions, mais nous ne pouvons entrer dans toutes les nuances.

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
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