Guetteurs pour « l’Israël de Dieu »

Guetteurs pour « l’Israël de Dieu »

(cf. Ez 3, 17 et Ga 6, 16)

Les « méditations » qui suivent sont destinées aux membres d’un petit groupe de chrétiens qui ont eu l’humilité de me demander de leur servir d’ »éclaireur » dans leur cheminement sur la voie escarpée où je me suis moi-même engagé il y a bien des années. Sans prétendre à quelque statut que ce soit dans l’Église, eux comme moi croyons que « c’est le moment d’agir pour le Seigneur » (Ps 119, 126) et d’avertir les fidèles, à la manière d’Ezéchiel – que Dieu avait fait « guetteur pour la Maison d’Israël » (Ez 3, 17) -, qu’il leur faut être prêts pour la Venue du Seigneur,  »de telle sorte que ce Jour ne [les] surprenne comme un voleur » (1 Th 5, 4). (Menahem Macina).


I. « Pour l’honneur et la gloire de Dieu »

1. Avant la mise en route


Avertissement : Les textes qui suivent constituent une première série de méditations destinées à celles et ceux qui se sentent appelés à entrer dans le mystère de l’union mystérieuse entre les « deux peuples de l’unique Israël de Dieu », et à avertir leur génération de la proximité des « douleurs de l’enfantement » – l’Apostasie, la révolte des nations, et la manifestation de l’Antichrist –, qui précéderont la victoire finale du Christ et l’établissement de Son Royaume avec Ses saints sur la terre.

« Je vous ai introduits dans la terre du Carmel pour que vous vous rassasiez de ses fruits et de ses biens. Seuls habitent sur cette Montagne l’honneur et la gloire de Dieu. » (Jean de la Croix) (1)


Dans le chapitre intitulé « Cinquième et dernière visitation », d’un opuscule récent (2), j’ai relaté qu’au cours d’une expérience surnaturelle d’intense souffrance, à La Salette, en 1968, et après que je L’eusse imploré avec larmes de me faire comprendre ce qu’Il voulait de moi, le Seigneur m’avait fait cette réponse absconse: « Regarde-toi et tu comprendras ».

Je n’ai pas caché que je n’avais jamais bien compris le sens de cet oracle mystérieux. La seule certitude – qui ne m’a pas quitté depuis – était que, quoi que me destine ce Seigneur de miséricorde, c’est à la lumière (obscure !) des événements qui jalonneraient mon existence personnelle, que je devrais discerner Son dessein et le rôle – si infime fût-il – que moi-même et celles et ceux qui ont reçu un appel similaire, y joueraient.

J’avais également eu l’intuition que je ne prendrais le départ que lorsque les circonstances seraient mûres et que les personnes que Dieu susciterait pour accomplir la tâche, croiseraient ma route, ou moi la leur. C’est la raison pour laquelle j’ai, durant quelques années, fréquenté sporadiquement plusieurs mouvements et groupes spirituels, – tels, entre autres, les très fervents « Focolari », mais aussi, par la suite, les communautés de la mouvance du Renouveau charismatique, de loin les plus nombreuses et les plus visibles.

Jusqu’à récemment, il ne m’était jamais venu à l’esprit de prendre moi-même l’initiative d’un mouvement de vie adapté à mes aspirations, et ce pour plusieurs raisons. D’abord parce que mon tempérament m’incline plutôt à m’agréger à des entités existantes qu’à en improviser de nouvelles. Ensuite, parce que j’estimais qu’il y a suffisamment de formes de vie consacrée – tels les ordres et communautés monastiques et/ou religieux existants, sans parler des tiers-ordres, Instituts séculiers et autres mouvements spirituels de toutes sortes (3), pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y ajouter. Enfin, parce que, en incorrigible optimiste idéaliste que je suis, j’étais persuadé que devait bien exister quelque part un groupe de chrétiens, si modeste fût-il, ayant plus ou moins les mêmes aspirations que les miennes. J’avais même cru l’avoir trouvé, dans les années 1980, en l’espèce de la communauté charismatique du « Lion de Juda » (devenue par la suite « Les Béatitudes »). Leur ferveur judéo-chrétienne m’avait impressionné. Qui sait – me demandais-je alors – si ces gens ne m’ont pas devancé après avoir reçu un appel identique (voire supérieur) au mien ? Si c’était le cas, j’étais prêt à m’agréger humblement à leur initiative, et Emmanuelle, mon épouse, était dans les mêmes dispositions d’esprit. C’était un mirage, et je n’insisterai pas sur les errements subséquents – dont j’avais alors discerné les signes avant-coureurs – de certains de leurs dirigeants, qui furent cause de tant de souffrances et ont gravement compromis ce qu’il y a de bon dans ce mouvement et dans d’autres groupes de la mouvance du Renouveau charismatique.

Des décennies ont passé sans que je trouve le milieu spirituel dans lequel j’aspirais à vivre, ce qui, somme toute, n’est pas étonnant quand on a des exigences aussi insolites que les miennes, dont, entre autres, la détermination à ne faire route qu’avec des chrétiens ouverts au mystère de l’unité dans le Christ des peuples juif et chrétien, et le refus catégorique d’accabler, sous quelque prétexte que ce soit, les millions de Juifs qui ont choisi de vivre dans leur antique patrie, ainsi que l’État qu’ils se sont donné.

C’est parce que je n’ai pas trouvé de chrétiens qui partagent ma vision du dessein de Dieu et l’appel à la pénitence et à la vigilance qu’Il ne cesse d’adresser à ceux qui croient en Lui mais ne font pas Sa volonté (cf. Mt 7, 21), que je suis resté en retrait durant si longtemps. Je faisais miennes symboliquement cette parole d’Isaïe (8, 11): « Le Seigneur m’a saisi la main et m’a appris à ne pas suivre la voie de ce peuple », et celle de Jérémie (15, 17): « Sous l’emprise de ta main, je me suis tenu seul, car tu m’avais empli de colère ».

Mais comme le savent celles et ceux qui connaissent mon itinéraire, j’ai pu, avec l’aide de Dieu, tirer bénéfice de cette solitude de plusieurs décennies, dont j’ai profité pour étudier intensivement l’Écriture, l’histoire de l’Église et la théologie, et lire de larges parties des œuvres de Pères et d’écrivains ecclésiastiques orientaux et latins. Je ne m’attarderai pas ici sur l’immense enrichissement spirituel que m’ont valu mes années d’études et de lectures assidues des monuments de la littérature rabbinique ; il me suffit de dire qu’elles ont renforcé et nourri ma foi chrétienne, non sans lui conférer des dimensions inattendues, dont je m’efforce de faire passer l’essentiel dans mes écrits. C’est ainsi qu’avec l’aide de Dieu – et même si ce fut majoritairement de manière non conventionnelle –, j’ai acquis un certain savoir qui m’a permis de mieux comprendre l’action multiforme de l’Esprit de Dieu, et m’a profondément enraciné dans la voie sûre de la Révélation et de la Tradition.

Je dois à la vérité des faits de reconnaître que je n’aurais pu garder le cap que Dieu a voulu pour moi, sans l’amour et la confiance de mon épouse Emmanuelle, qui a cru d’emblée à l’empreinte du Seigneur sur ma vie, et m’a considérablement aidé à obéir à Son appel. Elle a su me réconforter aux heures les plus sombres, quand personne ne croyait à ce que le Seigneur m’avait donné à comprendre, ni ne s’intéressait à ma perception de Son dessein sur les peuples juif et chrétien, et que les moqueries, les médisances, voire les calomnies m’accablaient de toutes parts. Sans sa foi, humble mais tenace, j’aurais perdu confiance en ce que Dieu Lui-même m’avait donné à contempler, outre que rien de ce que j’avais écrit depuis des années n’aurait paru de mon vivant. C’est elle, en effet, qui m’a aidé à surmonter mes résistances et mes craintes d’être cause d’erreurs pour le peuple de Dieu. Et c’est elle encore qui m’a persuadé d’écrire pour le grand public et de témoigner, par mes écrits, de ce que le Tout-Puissant, semble-t-il, veut communiquer à Son peuple par le truchement de l’instrument indigne que je suis.

Je vais maintenant évoquer brièvement les personnes que Dieu a mises sur ma route au moment opportun, et dont l’amitié, le soutien et la collaboration m’ont été d’un précieux secours dans ma longue marche vers la compréhension du dessein de Dieu.

C’est d’abord Sœur Maggy, qui – hormis mon épouse – fut la première à adhérer à ce que j’écris. Depuis des années, elle consacre une partie de sa pension de retraite à soutenir financièrement mes activités, et collabore à mes recherches en corrigeant mes traductions et commentaires de mots et de textes grecs de l’Écriture et des Pères, grâce à sa maîtrise de cette langue. Elle ne dédaigne pas pour autant les besognes humbles, telles la saisie au clavier et la relecture de textes que je mets en ligne et publie. Je lui dois beaucoup.

Puis, ce furent Ginette, veuve chrétienne admirable, et sa sœur Marie-Thérèse, religieuse, mes aînées par l’âge mais sœurs par l’amitié et la communion d’idéal. Toutes deux souffraient intérieurement depuis des décennies du peu de place que tenaient les Juifs et Israël dans la foi, la méditation et la prière chrétiennes, ainsi que de leur solitude spirituelle eu égard à l’idéal judéo-chrétien qui est le leur. D’emblée, elles ont été en communion avec mes écrits, qu’elles avaient découverts sur mon site Rivtsion. Je les tiens en haute estime.

Même état d’esprit chez Olivier, membre de l’Église évangélique, que j’avais eu comme élève dans un Institut d’études bibliques protestant vers le début des années 1990, et qui a retrouvé ma trace par Rivtsion, il y a deux ans. Il me dit alors qu’il n’avait jamais oublié mon enseignement sur la réunion finale des peuples chrétien et juif, après leur schisme primordial, que préfigurait celui qui avait opposé les royaumes d’Israël et de Juda. Devenu professeur d’enseignement religieux dans le Secondaire, et toujours aussi fervent de la Parole de Dieu, il a immédiatement adhéré à mon idéal et s’efforce, depuis, d’en diffuser le message en milieu protestant. C’est un compagnon fidèle, doté d’un discernement très au-dessus de son âge.

Je veux aussi mentionner trois amis qui, sans y être impliqués de manière active, partagent notre idéal à des degrés divers, lisent régulièrement nos échanges ainsi que mes livres et les textes qui figurent sur le site Rivtsion, et s’intéressent au cheminement et au mûrissement de notre initiative.

C’est d’abord Damien, si cher à mon cœur (il sait pourquoi !), qui fut le premier à m’inciter à rendre publiques les grâces du Seigneur, et qui a œuvré sans relâche à la publication de mon premier livre.

C’est aussi Sœur Claire, âme apostolique, consacrée à Dieu au sein du Renouveau charismatique et toute donnée à la prédication de la Parole sur les ondes.

C’est ensuite Nicole, qui a adhéré spontanément aux fondamentaux de notre initiative, après avoir entendu mon témoignage dans son assemblée évangélique ; malheureusement, son état de santé ne lui permet pas de s’impliquer plus intensément dans notre action, mais elle m’est chère et je la porte sans cesse dans ma prière.

Enfin, il y a quelques mois, ont adhéré à l’esprit de notre idéal ou l’ont encouragé, Jean, pieux laïc catholique à la foi ardente, ainsi qu’une carmélite, touchée dès son plus jeune âge par le mystère d’Israël. L’une et l’autre sont des âmes si ferventes, que je suis confus de l’être si peu, en comparaison ; je dirai d’ailleurs, à l’occasion, tout ce qu’ils apportent à notre initiative.

En m’entretenant avec tous les membres de notre petit groupe, par courrier et parfois de vive voix, j’ai découvert, avec émotion et action de grâces, que Dieu avait déjà initié certains d’entre eux au mystère qui est au centre de ma contemplation et de mon action. Comme je l’ai écrit quelque part, ce fut pour moi un grand réconfort et une confirmation indirecte de ce que ma longue attente n’avait pas été vaine. Un jour en effet, alors que j’étais en prière et me désolais de ne connaître personne qui ait foi en ce mystère, l’exemple d’Élie me revint en mémoire. Il croyait être le seul de son peuple à ne pas avoir apostasié, mais Dieu le détrompa en lui disant : « Je me suis réservé sept mille hommes qui n’ont pas fléchi le genou devant Baal (cf. 1 R 19, 18) ; ce que commente St Paul en ces termes : « De même, au temps présent, il y a un reste, élu par grâce » (Rm 11, 5). Depuis, j’ai découvert que des serviteurs et des servantes de Dieu, que Lui seul connaît, cheminent dans l’ombre, depuis très longtemps pour certains, avec, au cœur, le même appel, et dans une solitude identique à celle qui fut longtemps la mienne, faute d’avoir trouvé le milieu fraternel propice à l’approfondissement de cet idéal et à sa diffusion, auxquels ils veulent se consacrer.

Il est temps que je relate l’événement – minime en apparence (cf. Za 4, 10) – qui a été le déclencheur de ma « mise en route » (4). C’est Jean, l’ami évoqué plus haut, qui en a été l’instrument. Dans plusieurs de nos nombreux échanges de mails, il recourait à la métaphore de la cordée quand il faisait allusion au groupe minuscule que nous constituons, pour me dire combien il aimerait en faire partie. Ayant compris que c’était moi qu’il voyait comme « premier de cordée », je lui avais écrit pour lui signifier sans ménagement à quel point j’étais rétif à l’idée d’être à la tête d’un groupe, quel qu’il soit, même sous l’appellation métaphorique de « cordée ». « Pour que je m’y résolve », avais-je écrit, « il faudra un concours indiscutable de circonstances et la motion de l’Esprit Saint ». Et Jean, qui est humble mais souvent inspiré, m’avait rétorqué : « une cordée spirituelle, c’est la cordée d’un petit nombre de frères et de sœurs qui marchent auprès d’un ancien plus expérimenté, un ancien qui s’efface devant le Seigneur ». J’étais confondu. Il ne m’a pas fallu longtemps pour admettre que je n’avais aucune raison valable de refuser, au nom d’une humilité inopportune, de faire bénéficier de mon expérience ce fervent disciple du Christ, ainsi d’ailleurs que quiconque voudrait se joindre à nous. Je priai pour que le Seigneur m’éclaire ; ce qu’Il a fait en me faisant comprendre que moi qui insistais tellement, dans mes écrits et mes entretiens, sur le fait que les circonstances sont l’expression habituelle de la volonté de Dieu, j’étais plutôt mal venu de refuser cette circonstance-là.

J’ai écrit à Jean pour lui demander pardon de l’avoir rudoyé en me défendant – sincèrement au demeurant – de vouloir guider qui que ce soit. À ma décharge, je lui ai confié qu’ayant été, en son temps, témoin des ravages causés à maintes âmes par des gourous de pacotille, ou des prédicateurs autoproclamés et présomptueux, j’étais, par contrecoup, devenu allergique à tout ce qui ressemble, même de loin, à des groupes exaltés, où la manipulation mentale est souvent en embuscade. Je reconnaissais que ma crainte maladive d’être considéré indûment comme un guide spirituel m’avait amené à éconduire des gens sincères, isolés comme lui, et sans nourriture spirituelle et intellectuelle qui correspondît à l’appel de Dieu sur eux, et je l’assurai que je ne les repousserais plus désormais, s’ils s’adressaient à moi, ni ne les laisserais cheminer seuls dans cette voie, que je sais difficile et même périlleuse pour qui s’y aventure sans guide. Je l’ai toutefois prévenu que, s’il voulait faire partie de « notre cordée » – selon l’expression imagée par laquelle il désigne celles et ceux qui se nourrissent des quelques lumières que j’ai reçues sur le mystère de l’unité des deux peuples et du dessein de Dieu sur l’un et l’autre –, il devrait accepter mon interprétation de sa métaphore, que je précise maintenant.

La cordée dont j’assisterai éventuellement l’ascension, faute de mieux, ne recherchera pas la singularité, ni ne sera en concurrence avec celles qui, depuis longtemps pour certaines, gravissent déjà la montagne de Dieu (5) à leur manière et selon leur charisme propre, et qu’il n’est pas question de sous-estimer et encore moins de mépriser, car les voies d’accès à son sommet sont multiples ! En ce qui nous concerne, nous nous efforcerons humblement de frayer une piste, qui n’existe peut-être pas encore, vers ce sommet. Et j’ajoute que quiconque choisira de se joindre à nous pour cette ascension devra admettre que le véritable « premier de cordée », c’est le Christ. Pour ma part, je mettrai mes pas humains dans Ses empreintes divines, mais c’est Lui, et Lui seul qui décidera de l’itinéraire, des pauses et des bivouacs, des risques à prendre et de ceux dont il faut se garder. Bref, je ne ferai cette ascension – pour laquelle j’ai été entraîné, à mon insu, durant plus d’un demi-siècle –, qu’avec celles et ceux qui seront prêts à obéir en toute chose à ce que le Seigneur demandera et montrera.


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Notes

(1) Le titre et l’exergue font allusion au chef-d’œuvre de la littérature mystique du XVIe siècle, de Saint Jean de la Croix, « La montée du Carmel ». L’exergue est extrait des Œuvres spirituelles du Bienheureux Père Jean de la Croix, réédition du R.P. Lucien-Marie de Saint-Joseph, Desclée de Brouwer, Paris, 1958, p. LXVI. J’exposerai, dans une prochaine méditation, l’origine de l’inspiration carmélitaine de mon action.

(2) Confession d’un fol en Dieu, à paraître, en septembre 2012, aux éditions Docteur angélique, Avignon.

(3) Selon le Répertoire des Associations Internationales de Fidèles, établi par le Conseil Pontifical pour les Laïcs, il existe 122 mouvements ecclésiaux ou communautés nouvelles !

(4) Par l’expression « mise en route », j’entends le sentiment intérieur que s’accomplit pour moi, symboliquement, ce passage scripturaire (Ps 119, 126): « C’est le moment d’agir pour L’Eternel ».

(5) D’où le titre du présent texte (voir note 1, ci-dessus).

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2. Pourquoi le Carmel ?

Deux illustres figures m’ont orienté vers la spiritualité carmélitaine : Thérèse d’Avila, la grande réformatrice espagnole du Carmel, puis Élie, à qui une pieuse légende attribue l’origine de l’Ordre (1).

Ce n’est pas par mépris de la chronologie que j’évoque Thérèse avant Élie, mais parce que c’est la Sainte d’Avila que Dieu a mise en premier sur ma route quand Il s’est manifesté à moi, en 1958. N’ayant trouvé ni prêtre ni religieux pour m’aider en cette circonstance, c’est par la lecture des œuvres de la Sainte que j’ai pu comprendre ce qui m’arrivait et supporter les contradictions violentes de mon entourage – persuadé que j’affabulais ou que je souffrais de troubles psychologiques (2). Je me souviens encore du réconfort immense que j’éprouvai en reconnaissant, dans les exposés thérésiens des faveurs surnaturelles dont bénéficient les contemplatifs, la description de la première dont Dieu, dans Son immense compassion, avait daigné me gratifier alors que je débutais dans la vie spirituelle et avais à peine commencé à me convertir.

Pour ce qui est d’Élie, les choses se sont passées de manière tout à fait différente. C’est par la lecture, puis l’étude et la recherche, que j’ai découvert le rôle eschatologique de ce prophète. La citation ci-après, extraite de l’ouvrage d’un auteur byzantin du VIe siècle, résume bien la perception que j’ai du rôle d’Élie à la fin des temps (3) :

[…] Elie, homme de longue vie, sans vieillesse, stratège gardé en réserve contre l’Antéchrist, qui s’opposera à lui, confondra sa fourberie et son orgueil, et ramènera à Dieu, lors de la consommation des siècles, tous les hommes égarés par sa séduction. Voici celui qui est jugé digne d’être le précurseur de la deuxième glorieuse venue du Seigneur Christ […].

Durant mes études universitaires et postuniversitaires, j’ai consacré des mois de recherches personnelles, à passer en revue les écrits rabbiniques et la littérature ascétique et liturgique chrétienne orientale des premiers siècles, pour tenter de cerner le rôle confié par Dieu à ce prophète. Deux aspects ont particulièrement retenu mon attention : l’analogie entre la vocation et le comportement d’Élie et ceux de Jean le Baptiste (4), et l’unanimité de plusieurs Pères de l’Église à propos de l’affrontement entre Élie et l’Antichrist à la fin des temps (5).

Je dois à l’honnêteté d’avouer que, hormis ma grande dette envers Thérèse de Jésus, la seule raison de mon intérêt pour l’Ordre du Carmel était la personne d’Élie, qui, dorénavant, n’était plus pour moi un sujet d’étude, mais un prophète eschatologique dont j’attendais la venue à la manière juive, comme je l’exposerai en son lieu. Mais au fil des années subséquentes, quelques événements – apparemment fortuits et sans grande portée – ont peu à peu modifié mon point de vue. Ci-dessous, quelques faits qui, rétrospectivement, me semblent ne rien devoir au hasard.

  • Après une décennie d’immersion en Israël et d’étude de l’histoire de la Pensée juive (1971-1982) à l’Université Hébraïque de Jérusalem, le Carmel m’a fait signe en la personne d’une carmélite française dont j’avais fait la connaissance en 1985, au cours d’une session effectuée à la Faculté de théologie catholique de Strasbourg, dans le cadre d’un cursus de théologie catholique auquel nous étions inscrits l’un et l’autre. Intéressée par mes recherches sur le rôle eschatologique d’Élie, cette savante religieuse, dont la dévotion à Élie est grande, avait convaincu son carmel de m’inviter à venir en parler dans son couvent de Saint-Rémy. C’était en 1987. En 2006, soit près de vingt ans plus tard, elle m’invitait elle-même dans une laure de Roumanie, dont elle était devenue responsable entre temps, pour y exposer mes vues sur l’avènement du Royaume de Dieu à la Fin des temps et le rôle qu’y jouera le prophète Élie. J’ai alors appris l’existence de la Fraternité St Élie, créée par le monastère Saint Elie (6), et j’en suis devenu membre avec joie.
  • Puis, en 2010, nouvelle intervention d’une moniale du Carmel, inconnue de moi comme je l’étais d’elle, qui, sans demande ni suggestion de quiconque, a recensé pour L’Osservatore Romano mon premier livre, paru l’année précédente et parvenu en service de presse à ce prestigieux organe de presse catholique de Rome (7).
  • Enfin, il y a quelques mois, je suis entré en relation épistolaire avec une autre carmélite sensibilisée depuis longtemps au mystère d’Israël. Elle s’intéresse à mes écrits concernant le dessein de Dieu sur les deux peuples – Juifs et Chrétiens – qui figurent sur le site rivtsion.org et accompagne, de sa prière de contemplative, notre humble initiative.

Pris séparément, ces événements peuvent sembler dénués de signification particulière, mais vus sous l’angle de la Providence divine, il se peut qu’ils constituent autant de signes – humbles, certes, mais prégnants – de la volonté de Dieu que le témoignage du mystère de la réunion des peuples juif et chrétien, porté par notre petit groupe, prenne racine dans l’Église à l’ombre du Carmel.

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Notes

(1) Voir, sur le site Le Carmel en France, « Les origines sur le Mont Carmel ».

(2) Voir mon petit livre intitulé Confession d’un fol en Dieu, à paraître en septembre 2012 aux éditions Docteur angélique, Avignon.

(3) Cosmas Indicopleustès, Topographie chrétienne, Livre V, 140, in S.C. 159, Paris, 1970, p. 204.

(4) « Jean le Baptiste était-il Elie? Examen de la tradition néotestamentaire », paru dans Proche-Orient Chrétien (POC), t. XXXIV (1984), pp. 209-232.

(5) « Le rôle eschatologique d’Élie le Prophète dans la conversion du peuple juif », version revue et corrigée d’un article paru initialement dans Proche Orient Chrétien (POC), t. XXXI (1981), pp. 71-99.

(6) Voir la page Internet consacrée à cette Fraternité.

(7) Voir Cristiana Dobner, o.c.d., « Gli ebrei, i cristiani e i luoghi del dialogo » (Les Juifs, les Chrétiens et les domaines du dialogue), in L’Osservatore Romano du 1er août 2010. J’en ai traduit le texte en français sur mon site rivtsion.org : « Recherche et expérience personnelle dans un volume de Menahem Macina ».

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3. L’attente du Royaume de Dieu

Tandis que nous faisons l’ascension spirituelle (et… virtuelle) de la « Montagne où résident l’honneur et la gloire de Dieu », je voudrais vous faire part de mes réflexions sur un thème que beaucoup de chrétiens ont parfois sur les lèvres mais rarement dans le cœur : l’attente du Royaume de Dieu. Je veux parler du Royaume qui s’établira « sur la terre », à en croire certains anciens Pères de la foi chrétienne, dont surtout Irénée de Lyon (IIe s.). La plupart des fidèles en placent l’avènement au ciel, sans prendre garde que, dans la prière que nous a enseignée Jésus, nous demandons à Notre Père céleste que Son règne advienne sur la terre comme au ciel (1). Ce que le Christ voulait nous inculquer par cette formule, c’est qu’il faut aspirer à ce que la royauté qu’exerce Dieu au ciel, de toute éternité, s’exerce aussi ici-bas. Je rappelle que la foi en un règne du Christ sur la terre avec ses saints, à la Fin des temps, est une croyance vénérable, qui s’appuie principalement sur ce passage de l’Apocalypse :

Ap 20, 1-6 : Puis je vis un Ange descendre du ciel, ayant en main la clef de l’Abîme, ainsi qu’une énorme chaîne. Il maîtrisa le Dragon, l’antique Serpent – c’est le Diable, Satan – et l’enchaîna pour mille années. Il le jeta dans l’Abîme, tira sur lui les verrous, apposa des scellés, afin qu’il cessât de fourvoyer les nations jusqu’à l’achèvement des mille années. Après quoi, il doit être relâché pour un peu de temps. Puis je vis des trônes sur lesquels ils s’assirent, et on leur remit le jugement ; et aussi les âmes de ceux qui furent décapités pour le témoignage de Jésus et la Parole de Dieu, et tous ceux qui refusèrent d’adorer la Bête et son image, de se faire marquer sur le front ou sur la main ; ils reprirent vie et régnèrent avec le Christ mille années. Les autres morts ne purent reprendre vie avant l’achèvement des mille années. C’est la première résurrection. Heureux et saint celui qui participe à la première résurrection ! La seconde mort n’a pas pouvoir sur eux, mais ils seront prêtres de Dieu et du Christ avec qui ils régneront mille années.

Les écrits de certains Pères témoignent de l’embarras de l’Église des premiers siècles à propos de cette question. L’un des premiers à avoir pris au sérieux cette doctrine est l’apologiste chrétien d’origine païenne, Justin (IIe s.), qui mourut martyr. Dans son dialogue avec Tryphon, il affirme qu’il y croit fermement, tout en reconnaissant qu’elle ne fait pas l’unanimité des fidèles (2):

Pour moi et les chrétiens d’orthodoxie intégrale, tant qu’ils sont, nous savons qu’une résurrection de la chair adviendra, pendant mille ans, dans Jérusalem rebâtie et agrandie. […] Beaucoup, par contre, même chrétiens de doctrine pure et pieuse, ne le reconnaissent pas.

Quant à Irénée de Lyon, dont la réputation doctrinale est sans tache, il croyait tellement à la réalité de ce royaume sur la terre, qu’il a consacré la totalité du cinquième et dernier livre de son œuvre majeure, Contre les hérésies (3), à rapporter en détail les récits et enseignements des Apôtres et des presbytres à ce sujet ; et il réputait hérétiques ceux qui n’y accordaient pas créance :

Adv. Haer. V, 32, 1. Ainsi donc, certains se laissent induire en erreur par les discours hérétiques au point de méconnaître les « économies » de Dieu et le mystère de la résurrection des justes et du royaume qui sera le prélude de l’incorruptibilité […] Aussi est-il nécessaire de déclarer à ce sujet que les justes doivent d’abord, dans ce monde rénové, après être ressuscités à la suite de l’Apparition du Seigneur, recevoir l’héritage promis par Dieu aux pères et y régner ; ensuite seulement aura lieu le jugement de tous les hommes. Il est juste, en effet, que, dans ce monde même où ils ont peiné et où ils ont été éprouvés de toutes les manières par la patience, ils recueillent le fruit de cette patience ; que, dans le monde où ils ont été mis à mort à cause de leur amour pour Dieu, ils retrouvent la vie ; que, dans le monde où ils ont enduré la servitude, ils règnent.

Et d’exposer en ces termes sa pensée sur le règne millénaire du Christ avec ses saints :

Adv. Haer. V, 36, 3. Ainsi donc, de façon précise, Jean a vu par avance la première résurrection, qui est celle des justes, et l’héritage de la terre qui doit se réaliser dans le royaume ; de leur côté, en plein accord avec Jean, les prophètes avaient déjà prophétisé sur cette résurrection. C’est exactement cela que le Seigneur a enseigné lui aussi, quand il a promis de boire le mélange nouveau de la coupe avec ses disciples dans le royaume (4), et encore lorsqu’il a dit: « Des jours viennent où les morts qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de l’homme, et ils ressusciteront, ceux qui auront fait le bien pour une résurrection de vie, et ceux qui auront fait le mal pour une résurrection de jugement » : il dit par là que ceux qui auront fait le bien ressusciteront les premiers pour aller vers le repos, et qu’ensuite ressusciteront ceux qui doivent être jugés. C’est ce qu’on trouve déjà dans le livre de la Genèse, d’après lequel la consommation de ce siècle aura lieu le sixième jour, c’est-à-dire la six millième année ; puis ce sera le septième jour, jour du repos, au sujet duquel David dit : « C’est là mon repos, les justes y entreront » : ce septième jour est le septième millénaire, celui du royaume des justes, dans lequel ils s’exerceront à l’incorruptibilité après qu’aura été renouvelée la création pour ceux qui auront été gardés dans ce but. C’est ce que confesse l’apôtre Paul, lorsqu’il dit que la création sera libérée de l’esclavage de la corruption pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu.

Malheureusement, le Magistère ordinaire catholique est plus que réticent à l’égard de ces perspectives (5) et va même jusqu’à prendre ses distances avec la croyance en un règne millénaire du Christ (6), qui, on vient de le voir, était pourtant partagée par d’éminents Pères de l’Église. Cela rend ma tâche d’autant plus difficile que – comme le savent bien ceux qui en ont été l’objet – le soupçon d’hétérodoxie suffit à discréditer un témoignage ou un enseignement, même si celui qui le diffuse se fonde sur des textes scripturaires clairs et une Tradition dont l’orthodoxie est indiscutable.

Malgré cet inconvénient non négligeable, je ne me sens pas le droit de taire plus longtemps la « bonne nouvelle » que Dieu m’a mise au cœur voici plus de quatre décennies, et dont je ne témoigne clairement que depuis peu. « Malheur à moi, en effet, si je ne proclame pas cette « bonne nouvelle », à savoir : Dieu a rétabli son peuple (7).

Et si l’on demande des signes et des preuves de la véracité d’une telle affirmation, en voici quelques-uns :

  • Il y a plus d’un siècle que les juifs du monde entier ne cessent de revenir progressivement dans la terre de leurs ancêtres, comme il est écrit (Jr 3, 14): « Je vous prendrai, un d’une ville, deux d’une famille, pour vous amener à Sion » ; et encore (Za 13, 9): « Je ferai entrer ce tiers dans le feu ; je les épurerai comme on épure l’argent, je les éprouverai comme on éprouve l’or ».
  • Et ce pays recouvré, ils l’ont réhabilité et continuent à le mettre en valeur, comme il est écrit (Is 61, 4) : « Ils rebâtiront les ruines antiques, ils relèveront les restes désolés d’autrefois ; ils restaureront les villes en ruines, les restes désolés des générations passées » ; et encore (Am 9, 14) : « […] ils rebâtiront les villes dévastées et les habiteront ».
  • Et même les guerres qu’on impose à Israël, il les gagne, comme il est écrit (Is 54, 15) : « […] s’il se produit une attaque, ce ne sera pas de mon fait ; quiconque t’aura attaquée tombera à cause de toi ».

De telles perspectives, j’en ai fait maintes fois l’expérience, ont le don d’exaspérer les chrétiens que j’ai qualifiés ailleurs de « palestinistes », dont le « nouvel évangile » est celui des droits des Palestiniens sur la totalité du territoire d’Israël (8), aux dépens de l’existence même de l’État dans lequel environ les deux tiers du peuple juif disséminé dans le monde sont revenus vivre, et qui constitue son antique patrie – laquelle a le tort de se trouver dans un Proche-Orient massivement arabe et musulman (9).

Aucun terrain d’entente n’est possible entre ces détracteurs chrétiens systématiques d’Israël, et ceux « qui veulent la paix de Jérusalem » (Ps 122, 6). Les premiers portent sur les événements défavorables à leurs protégés le même regard scandalisé que celui de l’apôtre Pierre quand le Maître annonça qu’il allait être tué. Sa réaction – qui lui valut de se faire traiter de « Satan », par son Maître (v. 23) – fut à peu près la même : « que jamais de la vie une telle chose n’arrive ! » (Mt 16, 22). Et il ne fait guère de doute que Jésus ferait aux chrétiens « palestinistes » le même reproche qu’à Pierre : vos « pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (ibid.). En érigeant leur perception de la justice en norme suprême qu’ils placent au-dessus du dessein de Dieu, manifesté par les Écritures, ils tombent sous le coup de la sentence de Paul (Rm 10,3) :

Ignorant la justice de Dieu et cherchant à établir la leur propre, ils ne se sont pas soumis à la justice de Dieu.

Sans leur imputer de mauvaises intentions, j’estime qu’il est inutile de répondre à leurs polémiques et de chercher à les convaincre qu’ils ont tort, parce que, comme le disait Paul de ses contradicteurs (Rm 10, 2), ils « ont du zèle pour Dieu », même si « c’est un zèle mal fondé ». Mieux vaut donc se conformer à la sage directive de l’Apôtre (1 Co 4, 5) :

[…] ne portez pas de jugement prématuré. Laissez venir le Seigneur; c’est lui qui éclairera les secrets des ténèbres et rendra manifestes les desseins des cœurs. Et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui revient.

Cette mention des « desseins des cœurs » renvoie à cet autre passage scripturaire (Ps 33, 10) à portée eschatologique :

L’Éternel déjoue les desseins des nations, il rend vaines les pensées des peuples.

Il témoigne que Dieu fait grief aux peuples de refuser son Règne sur eux, et de haïr Son peuple messianique. Ce que confirme cette prière du Livre de Ben Sira, sur laquelle je reviendrai en son lieu :

Si 36, 1-17 : Aie pitié de nous, maître, Dieu de l’univers, et regarde, répands ta crainte sur toutes les nations. Lève la main contre les nations étrangères, et qu’elles voient ta puissance. Comme, à leurs yeux, tu t’es montré saint envers nous, de même, à nos yeux, montre-toi grand envers elles. Qu’elles te connaissent, tout comme nous avons connu qu’il n’y a pas d’autre Dieu que toi, Seigneur. 5 Renouvelle les prodiges et fais d’autres miracles, glorifie ta main et ton bras droit. Réveille ta fureur, déverse ta colère, détruis l’adversaire, anéantis l’ennemi. Hâte le temps, souviens-toi du serment, que l’on célèbre tes hauts faits. Qu’un feu vengeur dévore les survivants, que les oppresseurs de ton peuple soient voués à la ruine. Brise la tête des chefs étrangers qui disent : « Il n’y a que nous. » Rassemble toutes les tribus de Jacob, rends-leur leur héritage comme au commencement. Aie pitié, Seigneur, du peuple appelé de ton nom, d’Israël dont tu as fait un premier-né. Aie compassion de ta ville sainte, de Jérusalem le lieu de ton repos. Remplis Sion de ta louange et ton sanctuaire de ta gloire. Rends témoignage à tes premières créatures, accomplis les prophéties faites en ton nom. Donne satisfaction à ceux qui espèrent en toi, que tes prophètes soient véridiques. Exauce, Seigneur, la prière de tes serviteurs selon la bénédiction d’Aaron sur ton peuple. Et que tous, sur la terre, reconnaissent que tu es le Seigneur, le Dieu éternel !


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Notes


(1) Voir, entre autres : « Le Royaume messianique s’établira-t-il sur la terre, ou dans les cieux ? » ; « La croyance en un Règne du Messie sur la terre » ; « Le Royaume de Dieu : au ciel ou sur la terre? » ; voir aussi « Millénarisme (Irénée et la tradition rabbinique) ».

(2) Dialogue avec Tryphon, 80, 5 et 80, 2. Cité d’après Philippe Bobichon, Justin Martyr. Dialogue avec Tryphon, Vol. 1, Academic Press, Fribourg, 2003, p. 405. Pour sa part, le grand Augustin, après avoir partagé cette croyance finit par l’abandonner ; toutefois, conscient de son origine néotestamentaire et de la foi des fidèles, il allégorisa le règne de mille ans en y voyant la Cité de Dieu, c’est-à-dire, pour lui, l’Église.

(3) Irénée de Lyon, Contre les hérésies. Dénonciation et réfutation de la prétendue gnose au nom menteur. Traduction française par Adelin Rousseau, moine de l’Abbaye d’Orval, éditions du Cerf, Paris, 1991. J’ai transcrit l’intégralité de ce Livre V, sur rivtsion : «Irénée de Lyon : Traité des Hérésies, Livre V».

(4) Et en effet, le Christ a affirmé à ses Apôtres : « je ne boirai plus désormais de ce produit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai avec vous, nouveau, dans le Royaume de mon Père. » (Mt 26, 29 = Mc 14, 25). Toutefois, les chrétiens qui refusent la perspective d’un royaume du Christ sur la terre, estiment que l’Évangile parle du Royaume de Dieu « dans le ciel », mais le parallèle de Luc (22, 18) leur donne tort : Jésus précise qu’il ne boira plus de vin « jusqu’à ce que vienne le royaume de Dieu ». Il s’agit donc d’un événement à venir, eschatologique.

(5) Voir : « Ce monde /  »l’au-delà », ou « patrie céleste » : La « spiritualisation » du Royaume de Dieu » ; « Catéchisme de l’Église catholique et avènement du Royaume en gloire » ; « Le « millénarisme » d’Irénée a-t-il été condamné par le Catéchisme de l’Église catholique ? » ; « La doctrine d’un royaume millénaire du Christ sur terre est-elle orthodoxe ? » ; etc.

(6) Décret du Saint-Office, (11 juillet 1941), publié dans Estudios, Buenos Aires, de nov. 1941, p. 365, et reproduit intégralement dans Periodica, t. 31, n° 15, d’avril 1942, pp. 166-167 : « Le système du millénarisme, même mitigé – à savoir, qui enseigne que, selon la vérité catholique, le Christ Seigneur, avant le jugement final, viendra corporellement sur cette terre pour régner, que la résurrection d’un certain nombre de justes ait eu lieu, ou n’ait pas eu lieu –, ne peut être enseigné avec sûreté (tuto doceri non posse). ».

(7) Sur l’expérience spirituelle intense qui fut à l’origine de cette mienne certitude, voir mon petit livre déjà cité : Confession d’un fol en Dieu, « Deuxième visitation : Dieu a rétabli son peuple ». Voir aussi mon article intitulé « Ce ‘palestinisme’ qui fait peur aux Juifs ».

(8) Je n’ignore pas, bien entendu, que l’appartenance de ces territoires à l’État juif est violemment contestée par les Palestiniens eux-mêmes et par les très nombreuses nations qui épousent leur déni. Mais ce n’est pas le lieu d’en parler.

(9) Voir : Guy Millière, « Israël, le Proche-Orient et la Judée-Samarie », qui expose en termes clairs, engagés mais non partisans, l’essentiel du contentieux – hérité du cynisme et de la démagogie des puissances alliées de l’époque du Mandat britannique – qui oppose depuis des décennies Israël et les Arabes résolus à la disparition de l’État juif, confortés en cela, officiellement ou tacitement, par la complicité et la lâcheté des nations, sur fond d’antisémitisme irrédentiste.

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4. Éprouver les esprits : prophétie et avertissement

A la demande de plusieurs d’entre vous, je vais essayer d’exposer les grandes lignes de ma réflexion sur ce que devrait être la « forme de vie et d’action » de celles et ceux de notre petit groupe, qui aspirent à s’engager dans la voie spirituelle que je préconise. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, que des ajustements ultérieurs, voire des modifications, ne seront pas nécessaires.

1. L’Église (j’entends par là le Corps universel du Christ, dont les membres – que Dieu seul connaît –, forment, avec ceux qui sont déjà dans la béatitude céleste, la « communion des saints »), est répandue sur toute la terre et se développe à travers les siècles jusqu’à « constituer cet Homme parfait, dans la force de l’âge, qui réalise la plénitude du Christ » (Ep 4, 13). Elle n’a jamais manqué de l’assistance de cet « autre Consolateur » que le Christ avait promis de demander à Son Père pour qu’il soit sans cesse avec ses disciples – « l’Esprit Saint » (Jn 14, 16-17). C’est par cet Esprit que Dieu la pourvoit de toutes sortes de charismes et suscite, au fil du temps et en toute circonstance, dans le cœur de fidèles attentifs aux difficultés de l’exercice de la foi ici et maintenant, la volonté de créer des formes de vie qui répondent aux besoins spirituels propres à leur époque (1) et contribuent à l’extension de Son dessein de salut de l’humanité. Mus intérieurement par la grâce divine, ces fidèles, ayant constaté des déficiences dans tel ou tel domaine de l’action et de la spiritualité de l’Église de leur époque, y ont remédié de diverses façons, avec leur génie propre, au bénéfice de la chrétienté tout entière. Après de rudes épreuves et de nombreuses tribulations – le plus souvent infligées par des membres de la hiérarchie religieuse –, leurs initiatives ou leurs réformes ont été intégrées dans l’organisme de la chrétienté et ont porté des fruits bénéfiques, qui ont donné lieu à la création de multiples congrégations et instituts religieux et, plus spécifiquement depuis plus d’un siècle, à l’émergence de nombreux mouvements laïcs en prise avec une société en pleine mutation qu’ils tentent, avec succès parfois, de christianiser et de sanctifier.

2. Nul, s’il veut s’inscrire dans cette dynamique d’Église, ne peut faire abstraction de l’existence de ces entités (même si certaines ont déchu de leur ferveur originelle, ou pire, comme ce fut le cas de plusieurs d’entre elles au cours des décennies écoulées, ont été causes de scandale public du fait de défaillances graves de certains de leurs responsables et de leurs membres). Il existe, en effet, des formes multiples de sanctification, tant religieuses et monastiques que laïques (2). Toutefois, c’est parce qu’ils n’ont pas trouvé leur place parmi elles, que celles et ceux qui me fréquentent et me lisent, depuis des années pour une partie d’entre eux, ont adhéré à mes conceptions. Mais certains ont voulu aller plus avant. Sur leurs instances, et après maintes hésitations, j’ai fini par accepter de les accompagner dans leur aspiration à une voie spirituelle, dont ils perçoivent confusément et intuitivement les contours, sans en avoir encore défini la forme et les modalités concrètes.

3. Il doit être clair que quiconque s’engage sur une voie qui n’a pas encore de statut ecclésial défini prend un risque et le fait courir à celles et ceux qui seront enclins à lui emboîter le pas. Les spécialistes de sociologie religieuse disent fort justement que quiconque veut réformer ou créer une forme de vie dans l’Église conteste, au moins implicitement, celles qui existent déjà. Mais la situation se complique encore plus quand un individu – moi, en l’occurrence – affirme qu’il ne veut ni réformer un mouvement existant, ni en créer un nouveau, mais qu’il croit devoir obéir à un appel intérieur, extrêmement fort et persistant, à avertir, de la part de Dieu, le peuple chrétien, que le dessein de Dieu est entré dans une phase capitale et irréversible, que ni lui ni ses pasteurs, dans leur majorité, n’ont discernée jusqu’ici (j’en traiterai dans la cinquième méditation, qui s’intitulera « L’Apocatastase, ou la réalisation de tout ce que Dieu a énoncé par la bouche de Ses saints prophètes de tout temps »).

4. Outre le scandale, la dérision, voire l’accusation de démesure, d’hérésie ou de schisme, que risque d’engendrer un tel propos, il sera demandé des comptes à celles et ceux qui le font ou le feront leur. Nous devrons donc être, comme le recommande saint Pierre (1 P 3, 15), « toujours prêts à l’apologie face à quiconque vous demande raison de l’espérance qui est en vous ». Cette « apologie » devra être dénuée d’agressivité et formulée avec humilité, ce qui n’exclut pas la fermeté. Mais pour être convaincante, elle devra reposer sur une connaissance solide de notre foi, à la lumière de l’Écriture et de la Tradition. C’est pourquoi la première phase de notre activité ad intra consistera surtout à nourrir notre connaissance religieuse et – j’ose le mot – théologique. Toutefois, nous n’emprunterons pas la voie universitaire (non qu’elle soit mauvaise en soi, mais parce qu’elle n’entre pas dans le cadre de notre appel tel que je le conçois), mais plutôt celle de la Lectio divina. J’entends par là une « lecture sainte » des Écritures (3), dans laquelle la centralité christique dessine, de manière étonnante, les contours, encore indistincts mais déjà discernables, de « l’Israël de Dieu » (cf. Ga 6, 16) ; à quoi doit s’ajouter la lecture expliquée des Pères de l’Église, dits « millénaristes » parce qu’ils ont enseigné l’instauration du Royaume de Dieu sur la terre, tel Irénée de Lyon, dans le 5ème livre de son Adversus Haereses.

5. On se demandera sans doute dans quelle ligne s’inscrit notre initiative. Je réponds en toute simplicité, sans craindre les moqueries (ou le mépris) prévisibles : celle de la tradition prophétique d’Israël. Certes, il n’y a plus de prophètes au sens biblique du terme – Jean le Baptiste ayant été le dernier d’entre eux –, mais « l’esprit de prophétie », dont parle l’Apocalypse (19, 10), fait toujours partie des charismes dont son fondateur a doté l’Église, il est même le plus éminent, comme en témoigne saint Paul :

1 Corinthiens 14,1-5 : […] Aspirez aux phénomènes spirituels, surtout la prophétie. Car celui qui parle en langue ne parle pas aux hommes, mais à Dieu. Personne ne le comprend: sous l’inspiration, il énonce des choses mystérieuses. Mais celui qui prophétise parle aux hommes: il édifie, exhorte, encourage. Celui qui parle en langue s’édifie lui-même, mais celui qui prophétise édifie l’assemblée. Je voudrais, certes, que vous parliez tous en langues, mais plus encore que vous prophétisiez ; car celui qui prophétise l’emporte sur celui qui parle en langue, ou bien que [le glossolale] interprète, afin que l’assemblée en tire édification. […]

C’est une erreur commune et répandue de croire que prophétiser consiste uniquement à annoncer l’avenir. L’activité des prophètes d’Israël ne s’est pas limitée à cela. Ils ont tout autant repris et corrigé le peuple, tel, entre autres, Isaïe (29,13 = Mt 15, 8-9), qui disait:

« ce peuple s’approche de moi en paroles et me glorifie des lèvres, alors que son coeur est loin de moi et que sa crainte n’est qu’un commandement humain, une leçon apprise… »

Aussi ne devrons-nous pas craindre de faire de même à l’égard des chrétiens, si l’Esprit nous y pousse, en tenant compte des consignes de saint Paul (1 Co 14, 29-33) :

Quant aux prophéties, que deux ou trois prennent la parole et que les autres jugent. Si un assistant reçoit une révélation, celui qui parle doit se taire. 31 Vous pouvez tous prophétiser, mais chacun à son tour, pour que tout le monde soit instruit et encouragé. Le prophète est maître de l’esprit prophétique qui l’anime. Car Dieu n’est pas un Dieu de désordre, mais un Dieu de paix. Comme cela se fait dans toutes les Églises des saints…

6. Nous devrons aussi être conscients que nombreux sont, de nos jours, celles et ceux qui se disent ou que l’on répute gratifiés de ce charisme de prophétie. Saint Jean, dans sa 1ère Epître (4, 1), nous met en garde en ces termes :

Bien-aimés, ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu, car beaucoup de pseudo-prophètes sont venus dans le monde. (1 Jn 4, 1).

Nous ne devons pas pour autant jeter à priori le discrédit sur celles ou ceux qui prophétisent. Imitons plutôt l’attitude de Moïse à cet égard (Nb 11, 26-29) :

Deux hommes étaient restés au camp ; l’un s’appelait Eldad et l’autre Médad. L’Esprit reposa sur eux ; bien que n’étant pas venus à la Tente, ils comptaient parmi les inscrits. Ils se mirent à prophétiser dans le camp. Un jeune homme courut l’annoncer à Moïse : « Voici qu’Eldad et Médad prophétisent dans le camp », dit-il. Josué, fils de Nûn, qui depuis sa jeunesse servait Moïse, prit la parole et dit : « Moïse, Monseigneur, empêche-les ! ». Moïse lui répondit: « Serais-tu jaloux pour moi ? Ah ! puisse tout le peuple de L’Eternel être prophète, L’Eternel leur donnant son Esprit ! » (Nb 11,26-29).

Jésus réagit de façon similaire quand ses apôtres ne conçoivent pas que d’autres qu’eux puissent opérer des prodiges au nom du Christ (Lc 9, 49-50 = Mc 9, 38-39) (4) :

Jean prit la parole et dit : « Maître, nous avons vu quelqu’un expulser des démons en ton nom, et nous voulions l’empêcher, parce qu’il n’est pas des nôtres ». Mais Jésus lui dit : «Ne l’en empêchez pas; car qui n’est pas contre vous est pour vous».

Ceci étant dit, l’Écriture nous invite, par le ministère de Michée le prophète (3, 5-8), à dénoncer les vaticinations des prophètes démagogues qui, au lieu d’avertir et d’appeler le peuple de Dieu à la reconnaissance de ses péchés et à la pénitence, le bercent d’illusions :

Ainsi parle L’Éternel contre les prophètes qui égarent mon peuple: S’ils ont quelque chose entre les dents, ils proclament: « Paix ! » Mais à qui ne leur met rien dans la bouche ils déclarent la guerre. C’est pourquoi la nuit pour vous sera sans vision, les ténèbres pour vous sans divination. Le soleil va se coucher pour les prophètes et le jour s’obscurcir pour eux. Alors les voyants seront couverts de honte et les devins de confusion; tous, ils se couvriront les lèvres, car il n’y aura pas de réponse de Dieu. Moi, au contraire, je suis plein de force et du souffle de L’Éternel, de justice et de courage, pour proclamer à Jacob son crime, à Israël son péché. (Mi, 3, 5-8).

La transposition à ce qui se passe de nos jours est facile à effectuer. Pour être authentique, le charisme de prophétie que nous nous efforcerons d’exercer devra se conformer aux paroles adressées par Dieu à Ezéchiel en ces termes (3, 17, 21) :

Fils d’homme, je t’ai fait guetteur pour la maison d’Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part. Si je dis au méchant : Tu vas mourir, et que tu ne l’avertis pas, si tu ne parles pas pour avertir le méchant d’abandonner sa conduite mauvaise afin qu’il vive, le méchant, lui, mourra de sa faute, mais c’est à toi que je demanderai compte de son sang. Si au contraire tu as averti le méchant et qu’il ne s’est pas converti de sa méchanceté et de sa mauvaise conduite, il mourra, lui, de sa faute, mais toi, tu auras sauvé ta vie. Lorsque le juste se détournera de sa justice pour commettre le mal et que je mettrai un piège devant lui, c’est lui qui mourra; parce que tu ne l’auras pas averti, il mourra de son péché et on ne se souviendra plus de la justice qu’il a pratiquée, mais je te demanderai compte de son sang. Si au contraire tu as averti le juste de ne pas pécher et qu’il n’a pas péché, il vivra parce qu’il aura été averti, et toi, tu auras sauvé ta vie.

7. Enfin, on se souviendra que Dieu précise à Ezéchiel qu’il doit exercer son ministère d’avertissement, que ses auditeurs « écoutent ou qu’ils n’écoutent pas » (Ez 2, 5.7 ; 3, 11). Nous ferons de même, à notre mesure, et en prenant soin de ne pas oublier l’essentiel, qui est l’amour, comme l’écrit magnifiquement l’apôtre Paul (1 Corinthiens 13, 1-13) :

Quand je parlerais en langues, celle des hommes et celle des anges, s’il me manque l’amour, je suis un métal qui résonne, une cymbale retentissante. Quand j’aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et de toute la connaissance, quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens aux affamés, quand je livrerais mon corps aux flammes, s’il me manque l’amour, je n’y gagne rien. L’amour prend patience, l’amour rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas, il ne s’enfle pas d’orgueil, il ne fait rien de laid, il ne cherche pas son intérêt, il ne s’irrite pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il trouve sa joie dans la vérité. Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne disparaît jamais. Les prophéties? Elles seront abolies. Les langues? Elles prendront fin. La connaissance? Elle sera abolie. Car notre connaissance est limitée, et limitée notre prophétie. Mais quand viendra la perfection, ce qui est limité sera aboli. Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Devenu homme, j’ai mis fin à ce qui était propre à l’enfant. À présent, nous voyons dans un miroir et de façon confuse, mais alors, ce sera face à face. À présent, ma connaissance est limitée, alors, je connaîtrai comme je suis connu. Maintenant donc ces trois-là demeurent, la foi, l’espérance et l’amour, mais l’amour est le plus grand.


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Notes

(1) Je m’inspire ici d’un passage de l’œuvre d’Irénée de Lyon, Adversus Haereses, Livre IV, 20, 6, Irénée de Lyon, Contre les hérésies. Dénonciation et réfutation de la prétendue gnose au nom menteur, éditions du Cerf, 1991, p. 473 : « Certains [prophètes] voyaient l’esprit prophétique et son assistance en vue de l’effusion de tous les genres de grâces ; d’autres voyaient la venue du Seigneur et le ministère par lequel, depuis les origines, il accomplit la volonté du Père, tantôt au ciel et tantôt sur la terre ; d’autres voyaient les gloires du Père propres aux époques et à ceux qui voyaient et entendaient alors et à ceux qui devaient entendre par la suite… » (traduction légèrement remaniée par mes soins sur base du latin).

(2) Selon le Répertoire des Associations Internationales de Fidèles, établi par le Conseil Pontifical pour les Laïcs, il existe 122 mouvements ecclésiaux ou communautés nouvelles. Voici quelques-une des plus connues : communauté Sant’Egidio, le Renouveau charismatique et le Mouvement des Focolari, Communion et Libération, les Cursillos di Cristianidad, le Chemin néo-catéchuménal, Schönstatt, les Légionnaires du Christ, le Mouvement pour un Monde Meilleur, l’Institution Thérésienne, le Chemin neuf, le Mouvement Lumière-Vie, l’Arche, les Équipes Notre-Dame, etc.

(3) J’emprunte cette expression audacieuse calquée sur celle d’ « histoire sainte » et créée par le cistercien A. Veilleux, « La lectio divina comme école de prière chez les Pères du désert ».

(4) Paul est dans le même esprit lorsqu’il affirme, en 1 Co 12, 3 : « C’est pourquoi, je vous le déclare: personne, parlant avec l’Esprit de Dieu, ne dit : « Anathème à Jésus », et nul ne peut dire : « Jésus est Seigneur », s’il n’est avec l’Esprit Saint. »


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5. L’Apocatastase, ou réalisation de tout ce que Dieu a énoncé par la bouche de Ses saints prophètes de tout temps (cf. Ac 3,21)


Dans la méditation précédente (4. « Éprouver les esprits : prophétie et avertissement »), je faisais état de la nécessité intérieure qui s’était imposée à ma conscience – et n’a fait que se renforcer durant le demi-siècle qui s’est écoulé depuis la première « visitation » divine dont j’ai été gratifié –, à savoir : avertir le peuple chrétien, que « le dessein divin est entré dans une phase capitale et irréversible, que ni les fidèles ni leurs pasteurs, dans leur majorité, n’ont discernée jusqu’ici ».

Ainsi émise, cette assertion peut apparaître comme une prétention inouïe, voire extravagante, d’autant qu’elle se réfère à une vision privée qui ne saurait avoir le statut d’authenticité de la Révélation, telle qu’elle s’exprime dans les Saintes Écritures et est garantie par l’Église comme faisant partie du « dépôt » (1) confié par Dieu aux Apôtres et à leurs successeurs.

Je rappelle ici ce que j’ai écrit et dit, à maintes reprises, ces derniers mois : je n’aurais jamais exposé publiquement les grâces du Seigneur si le message de l’une d’entre elles au moins ne dépassait ma personne limitée et concernait, à l’évidence, l’ensemble du peuple chrétien. Je ne puis nier qu’il m’ait été dit expressément, au cours d’une extase accompagnée d’une lumière éblouissante : « Dieu a rétabli Son peuple » (2). Je ne peux non plus oublier qu’au sortir de cette vision, j’eus la certitude intérieure que cette phrase référait à un passage du début du Livre des Actes des Apôtres (Ac 3, 21), que je trouvai presque immédiatemen. L’apôtre Pierre y dit de Jésus, récemment ressuscité et monté aux cieux, « que le ciel doit [le] garder jusqu’aux temps de la restitution [grec : apokatastasis = apocatastase] de tout ce que Dieu a énoncé par la bouche de ses saints prophètes de tout temps. »

On peut, il est vrai, parler, comme le fait la Bible de Jérusalem, de « restauration de toutes choses, dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes d’autrefois ». La différence entre les deux interprétations n’est pas seulement sémantique mais théologique. Dans la première, la restitution-apocatastase connote la réalisation finale d’un événement inéluctable, parce que voulu, voire « programmé » par Dieu dans Son dessein éternel. Dans la seconde, la restauration-apocatastase dont il est question concerne un rétablissement de – ou un retour à – un état de choses originel (3).

La difficulté – on l’aura compris – tient au sens à donner au terme grec apokatastasis. Le grand Origène, dont l’influence – qui a traversé les siècles et marque encore de nombreux spécialistes d’aujourd’hui – en a définitivement orienté l’interprétation en écrivant (4) :

Nul n’est rétabli dans un lieu où il n’a jamais été, mais le rétablissement de quelqu’un ou de quelque chose se fait dans son lieu propre. Par exemple, quand un des membres est démis, le médecin essaie de réaliser le rétablissement du membre démis ; quand quelqu’un se trouve hors de sa patrie pour une raison juste ou injuste et qu’il reçoit la faculté d’être de nouveau légalement dans sa patrie, il est rétabli dans sa patrie ; tu auras le même sens pour un soldat cassé de son grade, puis rétabli. Dieu dit donc ici, à nous qui nous sommes détournés de lui, que si nous nous convertissons, il nous rétablira. Et tel est, en effet, le terme de la promesse – comme il est écrit dans les Actes des Apôtres, au [verset] : « Jusqu’au temps du rétablissement de tous dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes depuis toujours » […]

Toutefois, si érudit qu’il fût, les cas évoqués par le grand exégète alexandrin (IIe – IIIe s.) ne rendent pas suffisamment compte de la palette variée des acceptions, aussi fréquentes qu’usuelles, de ce terme, dans les domaines financier, juridique, militaire et administratif, tels que rétablir (une situation, un compte déficitaire), payer (un prix convenu, un dédommagement), acquitter, honorer (une dette, un engagement), compenser, résoudre, restituer, donner ce qui est dû, etc. Pour autant, je n’ai pas été convaincu par l’affirmation d’un savant bibliste (5), qui estimait qu’il fallait voir dans le terme apokatastasis « l’idée d’une libération, d’un règlement définitif ou d’une réalisation des prophéties ». Une telle interprétation avait, à mes yeux, l’inconvénient de faire disparaître la connotation sémantique majeure, présente dans de multiples textes, et bien soulignée par Origène : le retour à une situation ou un état antérieurs, exprimé, selon les contextes, par des termes tels que « restauration », « réhabilitation ».

Faute d’une terminologie qui satisfasse à ces exigences sans nécessiter des périphrases ou des notes à chacune de ses occurrences, j’ai opté pour la transcription littérale du grec sous-jacent, apokatastasis, en « apocatastase », pour parler du processus en lui-même, et « apocatastatique » pour désigner les textes et situations scripturaires qui y ont trait. Je propose de considérer la phrase de Pierre en Ac 3, 21 comme l’annonce inspirée selon laquelle, au temps fixé, Dieu amènera à sa plénitude l’ordre primordial conçu dans Son dessein éternel, tel que l’ont exprimé les prophètes et les auteurs inspirés. En attendant que « l’Esprit de vérité nous introduise dans la vérité tout entière » (cf. Jn 16, 13), celles et ceux qui « cherchent avant tout le Royaume de Dieu et sa justice » (cf. Mt 6, 33), avec sincérité et humilité, verront clairement, à Sa lumière et à celle des Écritures, s’il y a, dans ce dont je témoigne, « une parole de l’Éternel » (cf. Za 11, 11), ou si je parle par arrogance (cf. Dt 18, 22). Le même Esprit leur fera discerner les signes avant-coureurs de la remise en vigueur de situations prophétisées par les Ecritures, et ceux de l’imminence du surgissement d’événements ayant déjà eu lieu dans le passé sans qu’en aient été épuisées toutes les potentialités prophétiques, lesquelles révéleront leur portée plénière à la fin des temps, comme il ressort, semble-t-il, de la lecture que faisait Irénée de Lyon de Gn 2, 1-2, comme étant « à la fois un récit du passé, tel qu’il s’est déroulé, et une prophétie de l’avenir » (6).

Telle est l’apocatastase à laquelle le Seigneur veut « ouvrir l’oreille » du cœur de ceux qui ne « l’aiment ni de mots ni de langue, mais en actes et en vérité » (1 Jn 3, 18) ; et telle sera leur profession de foi :

Le Seigneur L’Éternel m’a donné une langue de disciple pour que je sache apporter à l’épuisé une parole de réconfort. Il éveille chaque matin, il éveille mon oreille pour que j’écoute comme un disciple. Le Seigneur L’Éternel m’a ouvert l’oreille, et moi je ne me suis pas rebellé, je ne me suis pas dérobé. (Is 50, 4-5).


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Notes


(1) Cf. les exhortations de saint Paul à Timothée : « garde le dépôt, évite les discours creux et impies, les objections d’une pseudo-science » (1 Tm 6, 20) ; « je sais en qui j’ai mis ma foi et j’ai la conviction qu’il est capable de garder mon dépôt jusqu’à ce Jour-là » (2 Tm 1, 12 ; « Garde le bon dépôt avec l’aide de l’Esprit Saint qui habite en nous » (2 Tm 1, 14).

(2) Voir la relation circonstanciée que j’en fais dans un livre à paraître en septembre 2012 aux éditions Docteur Angélique, Avignon : Confession d’un fol en Dieu, « Deuxième visitation – « Dieu a rétabli son peuple » ».

(3) J’ai fait, en son lieu, un état relativement technique de la question, en motivant mon choix sémantique sans omettre les difficultés d’interprétation qui tiennent tant à l’écart chronologique et culturel qui nous sépare des auditeurs de l’époque, avec toutes les différences de compréhension qui découlent de cette altérité. Voir, entre autres : Menahem Macina, « Le mystère de l’Apocatastase », et les documents y afférant, auxquels renvoient les liens cités dans ce texte.

(4) Origène, Homélie sur Jérémie, XIV, 18, Cerf, coll. « Sources chrétiennes» n° 232, Paris, 1976, p. 109-111.

(5) A. Méhat, « “Apocatastase” : Origène, Clément d’Alexandrie, Ac 3, 21 », in Vigiliae Christianae, vol. X, 1956, p. 196-214 (en ligne sur Rivtsion).

(6) Irénée de Lyon, Adversus Haereses V, 28, 3.

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6. Rôle eschatologique d’Élie


Elie, homme de longue vie, sans vieillesse, stratège gardé en réserve contre l’Antéchrist, qui s’opposera à lui, confondra sa fourberie et son orgueil, et ramènera à Dieu, lors de la consommation des siècles, tous les hommes égarés par sa séduction. Voici celui qui est jugé digne d’être le précurseur de la deuxième glorieuse venue du Seigneur Christ (1).

J’ai souligné, tant sur mon site rivtsion.org que dans la deuxième des méditations ci-dessus, la place capitale que tient Élie dans ma spiritualité. Pour mémoire, je lui ai consacré quelques études approfondies, rédigées à l’époque où je m’appuyais presque exclusivement sur la recherche universitaire pour examiner les doctrines eschatologiques du judaïsme et du christianisme (2). Quiconque les consulte pourra découvrir le rôle eschatologique central que l’Écriture et la tradition assignent au prophète de feu, dans la ligne du prophète Malachie (3, 23-24) :

Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que n’arrive le Jour de L’Éternel, grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils et le coeur des fils vers leurs pères, de peur que je ne vienne frapper le pays d’anathème.

Dans son éloge des Pères (Si 48, 10), Ben Sira, un Sage juif du IIe siècle avant notre ère remodèle ce célèbre oracle en y ajoutant une note nouvelle : celle d’un Élie restaurateur des tribus d’Israël (3) :

Toi qui es appointé pour le temps [fixé], pour faire cesser la colère face à la fureur [divine ?], ramener le cœur des pères vers les fils et restaurer les tribus de Jacob (4).

Un bon connaisseur de la problématique eschatologique d’Élie fait cette remarque pertinente (5):

[…] le fait que Ben Sira attribue cette tâche à Élie lors de son retour prouve qu’il a vu en lui une figure messianique, dans la mesure où a) il rétablit les tribus d’Israël, les ramenant de l’Exil et les libérant de leurs oppresseurs, et b) obtient la paix pour le peuple de Dieu en apaisant la colère divine […]. En fait, Élie est celui qui prépare la venue de Dieu comme Juge ; il est celui par lequel Dieu exauce la prière formulée en Si 36, 17 : « Rassemble toutes les tribus de Jacob et rends-leur leur héritage, comme au commencement » (36, 10).

Jésus lui-même entérine cette prophétie de rétablissement des tribus d’Israël, en annonçant à Ses apôtres que c’est par eux qu’elles seront dirigées dans le Royaume de Son Père, qu’Il établira sur la terre lors de la Parousie (Mt 19, 28) :

En vérité je vous le dis, à vous qui m’avez suivi : dans la régénération, quand le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous siégerez, vous aussi, sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël. »

L’attente du retour d’Élie avant les temps messianiques était vivace au temps du Christ, qui s’inscrit dans cette ligne, comme en témoigne l’évangile de Matthieu (17, 10-13) :

Et les disciples lui posèrent cette question: « Pourquoi les scribes disent-ils qu’Élie doit venir d’abord ? » Il répondit: « Oui, Élie doit venir et tout restaurer, or, je vous le dis, Élie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu, mais l’ont traité à leur guise. De même le Fils de l’homme aura lui aussi à souffrir d’eux ». Alors les disciples comprirent que ses paroles visaient Jean le Baptiste.

Ayant traité en détail ailleurs (6) de la présentation, apparemment surprenante, que Jésus fait du Baptiste comme anticipant en sa personne la manifestation d’Élie, je n’y reviendrai pas ici. Par contre, j’attire l’attention sur le propos suivant attribué à Jésus (Mt 11, 13-14), et aux nuances desquels il convient d’être attentif :

Tous les prophètes en effet, ainsi que la Loi, ont prophétisé jusqu’à Jean. Et lui, si vous voulez m’en croire [litt. : le recevoir] il est cet Élie qui doit venir. Que celui qui a des oreilles entende !

Il ne faudrait pas déduire de ce texte que Jean était Élie redivivus et qu’il est inutile d’attendre la réalisation de la prophétie de Malachie. Sans résoudre pour autant le mystère (7), la dénégation de Jean lui-même (1, 19-23) coupe court à cette opinion :

Et voici quel fut le témoignage de Jean, quand les Juifs lui envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites pour lui demander : « Qui es-tu ? » Il confessa, il ne nia pas, il confessa : « Je ne suis pas le Christ. » – « Qu’es-tu donc ? », lui demandèrent-ils. « Es-tu Élie ? ». Il dit : « Je ne le suis pas. » – « Es-tu le prophète ? » Il répondit : « Non. » Ils lui dirent alors : « Qui es-tu, que nous donnions réponse à ceux qui nous ont envoyés ? Que dis-tu de toi-même ? » – Il déclara : « Moi [je suis] la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droit le chemin du Seigneur, comme a dit Isaïe, le prophète ».

Le ministère du Baptiste est encore décrit, dans trois passages de l’évangile de Luc, comme anticipant, pour le peuple juif du temps de Jésus, celui d’Élie à la fin des temps, prophétisé en Ml 3, 23-24. Leur point commun est l’annonce de la proximité du Royaume de Dieu en gloire, et l’appel urgent au changement de conduite :

Lc 3, 2-7 : …la parole de Dieu fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. Et il vint dans toute la région du Jourdain, proclamant un baptême de repentir pour la rémission des péchés, comme il est écrit au livre des paroles d’Isaïe le prophète : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers ; tout ravin sera comblé, et toute montagne ou colline sera abaissée; les passages tortueux deviendront droits et les chemins raboteux seront nivelés. Et toute chair verra le salut de Dieu.

Lc 1, 17 : Il marchera devant [le Seigneur] avec l’esprit et la puissance d’Élie, pour ramener le coeur des pères vers les enfants et les rebelles à la prudence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé.

Lc 1, 76-79 : Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; car tu marcheras devant le Seigneur pour lui préparer les voies, pour donner à son peuple la connaissance du salut par la rémission de ses péchés, grâce aux sentiments de miséricorde de notre Dieu, dans lesquels il nous a visités d’en haut, pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l’ombre de la mort, afin de guider nos pas dans le chemin de la paix.

Enfin, il est un aspect du rôle, en quelque sorte conjoint, de Jean le Baptiste et d’Élie, que je considère comme « apocatastatique » (8). Il ressort de l’affirmation de Jésus (en Mt 17, 11, cité ci-dessus) : « Oui, Élie doit venir et tout restaurer ». Le verbe grec sous-jacent est apokathistanai, dont j’ai parlé en détail dans mes écrits (9). Ce qui, me semble-t-il, corrobore ma perception du rôle eschatologique d’Élie, comme central pour l’approfondissement du mystère de l’apocatastase, dont celles et ceux qui me lisent savent le rôle qu’il tient dans ma foi et ma vie spirituelle de juif et de chrétien. La conception de la nécessité d’une « réparation-restauration » du monde est très prégnante dans la spiritualité juive. Elle s’exprime par la notion de « tikkoun », qui est centrale dans la Kabbale. On la trouve, à la forme verbale, dans la prière ‘Aleinu, de l’office de Shaharit (prière du matin), sous la forme : « letaqen ‘olam bemalkhut shaddai » (réparer le monde par la royauté du Très-Haut). Chaque fidèle juif est invité à collaborer à cette remise en état du monde abîmé par le péché, pour que le Royaume de Dieu puisse s’y instaurer en gloire.

Dans la septième méditation de ce cycle, intitulée « Résister à l’apostasie de l’Antéchrist… », j’exposerai, avec la grâce de Dieu, comment nous préparer à la phase eschatologique de ce processus, sous la forme de la résistance des justes, soutenus par Elie, à l’apostasie des nations séduites par l’Antéchrist.

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Notes

(1) Cosmas Indicopleustès, Topographie chrétienne, Livre V, 140, in S.C. 159, Paris, 1970, p. 204. J’ai cité cet auteur byzantin du VIe s. dans ma deuxième méditation : « Pourquoi le Carmel ? », dont je reprends ici certains éléments.

(2) Voir surtout « Élie et la conversion finale du peuple juif, à la lumière des sources rabbiniques et patristiques », version revue et corrigée d’un article paru initialement dans Proche Orient Chrétien (POC), t. XXXI (1981), pp. 71-99.

(3) J’ai traité, au fil de mes écrits, de l’importance de la notion de tribus, tant dans les Ecritures que dans la tradition juive. Voir surtout : « Juda et Israël : réunion eschatologique ».

(4) M’écartant délibérément de la traduction courante basée sur le grec de la Septante, j’ai traduit ce passage à partir de l’original hébreu présumé du Livre de Ben Sira, retrouvé à la fin du XIXe siècle dans une très ancienne guenizah (entrepôt de livres endommagés). Pour qui lit l’hébreu moderne et veut consulter le texte originale, voir Sefer Ben Sira hashalem, édité par Moshe Tsvi Segal, Mosad Bialik, Jérusalem, 1972, p. ל »ש.

(5) Fr. Lawrence Frizzell, « Élie dans les traditions juive et chrétienne », Bulletin du SIDIC, 2002, Volume XXXV, Numéro 2-3, pp. 25-32. Texte repris sur le site rivtsion. Tout l’article est à lire.

(6) Voir : M. Macina, « Jean le Baptiste était-il Élie ? Examen de la tradition néotestamentaire », paru dans Proche-Orient Chrétien (POC), t. XXXIV (1984), pp. 209-232 ; et «Témoignage des Pères de l’Église sur le retour d’Élie» ; etc.

(7) Force est bien d’adopter le qualificatif de ‘mystérieux’ pour caractériser une telle identité Élie=Jean le Baptiste. Faute de vocabulaire adéquat, il faudrait créer une expression particulière, voire un néologisme, pour caractériser une telle situation où ce n’est plus le passé qui est type et figure de l’avenir, mais le présent qui réalise historiquement une prophétie, sans en épuiser les possibilités, mais en en laissant, au contraire, l’accomplissement plénier comme suspendu dans un avenir eschatologique. J’oserais risquer l’étrange expression suivante: typologie redondante. En effet, nous avons la situation bizarre que voici : Jean le Baptiste est le type de la venue eschatologique d’un prophète qui l’a précédé et qui reviendra, mais comme il accomplit, dans une certaine mesure et par avance, ce qu’Élie réalisera en plénitude à la Fin des Temps, Jean le Baptiste devient lui-même le type de cet Élie passé et à venir!…

(8) Voir « Annonces eschatologiques à caractère apocatastatique ».

(9) Voir, entre autres : « Le mystère de l’apocatastase ».


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7. Résister à l’apostasie de l’Antéchrist qui « agit déjà »

et préparer au Seigneur un peuple bien disposé (2 Th 2, 7 ; Lc 1, 17)

Paul a dûment mis en garde les premiers chrétiens de son temps contre la croyance en l’imminence de la Parousie, et l’avertissement vaut pour toutes les générations :

2 Th 2, 1-4 : Nous vous le demandons, frères, à propos de la Venue de notre Seigneur Jésus Christ et de notre rassemblement auprès de lui, ne vous laissez pas trop vite mettre hors de sens ni alarmer par des manifestations de l’Esprit, des paroles ou des lettres données comme venant de nous, et qui vous feraient penser que le Jour du Seigneur est déjà là. Que personne ne vous abuse d’aucune manière. Auparavant doit venir l’apostasie et se révéler l’Homme d’iniquité, l’être perdu, l’adversaire, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu ou reçoit un culte, allant jusqu’à s’asseoir en personne dans le sanctuaire de Dieu, se produisant lui-même comme Dieu.

Malheureusement, le propos de l’Apôtre est trop souvent mal interprété, quand il n’est pas utilisé pour discréditer les fidèles qui, sans croire « que le Jour du Seigneur est déjà là », n’en sont pas moins attentifs à la présence mystérieuse, ici et maintenant, de l’apostasie et de l’Antichrist, sur la foi de ces paroles de Jean :

1 Jn 2, 18 : Petits enfants, voici venue la dernière heure. Vous avez entendu dire que l’Antichrist doit venir ; et déjà maintenant beaucoup d’antichrists sont survenus : à quoi nous reconnaissons que la dernière heure est là.

Mais Paul parle, lui, d’une autre Apostasie ‑ eschatologique celle-là et d’une ampleur incommensurable – qui aura lieu avant la Venue du Christ en gloire, et au cours de laquelle « se révélera l’Homme impie, l’Être perdu… » (cf. 2 Th 2, 3). S’agit-il d’une contradiction, ou d’une de ces obscurités qui ne sont pas rares dans l’Écriture ? En fait, la difficulté vient de notre ignorance de la tradition apostolique. Nous croyons que l’apostasie est un événement ponctuel encore à venir. Or, telle n’est pas la perception qu’en avaient les Pères de l’Église des trois premiers siècles, dont surtout Irénée de Lyon. Dans son ouvrage intitulé Adversus Haereses (Contre les hérésies), et sous-titré « Dénonciation et réfutation de la prétendue gnose au nom menteur », Irénée considère l’apostasie comme une atteinte originelle au plan divin de salut, dont les conséquences traversent le temps jusqu’à la fin de l’histoire humaine, ainsi qu’en témoigne ce long passage :

C’est pourquoi aussi, dans la bête qui doit venir, aura lieu la récapitulation de toute iniquité et de toute tromperie, afin que toute la puissance de l’apostasie ayant conflué vers elle et s’étant ramassée en elle, soit jetée dans la fournaise de feu. C’est donc à juste titre que le chiffre de la bête aura le chiffre six cent soixante-six, récapitulant en lui tout le mélange de mal qui se déchaîna avant le déluge par suite de l’apostasie des anges […] récapitulant aussi toute l’erreur idolatrique postérieure au déluge et le meurtre des prophètes et le supplice du feu infligé aux justes, car la statue dressée par Nabuchodonosor avait soixante coudées de hauteur et six coudées de largeur, et c’est pour avoir refusé de l’adorer qu’Ananias Azarias et Misaël furent jetés dans la fournaise de feu, prophétisant par cela même qui leur arrivait l’épreuve du feu que subiront les justes à la fin des temps : toute cette statue a été, en effet, une préfiguration de l’avènement de celui qui prétendra se faire adorer lui seul par tous les hommes sans exception. Ainsi donc, les six cents ans de Noé, au temps de qui le déluge eut lieu à cause de l’apostasie, et le nombre des coudées de la statue, à cause de laquelle les justes furent jetés dans la fournaise de feu, signifient le chiffre du nom de cet homme en lequel sera récapitulée toute l’apostasie, l’injustice, l’iniquité, la fausse prophétie et la tromperie de six mille ans, à cause de quoi surviendra le déluge de feu.

(Irénée, Adversus Haereses, V, 29, 2 = Irénée de Lyon, Contre les Hérésies. Dénonciation et réfutation de la prétendue gnose au nom menteur, Cerf, 1991, p. 655-656.)

De ces considérations et de plusieurs autres qui figurent dans cette œuvre, il ressort que l’apostasie qui culminera lors de la manifestation de l’Antéchrist, s’origine à une rébellion angélique primordiale contre Dieu. La Révélation nous enseigne que l’être céleste qui en est l’instigateur, est parvenu, par ruse, à y impliquer l’espèce humaine en la personne des créatures naïves et inexpérimentées qu’étaient Adam et Êve. A ce propos, Irénée fait remarquer que si Adam et Êve ont bien été punis, cependant, Dieu ne les a pas maudits. Il n’empêche, ce drame cosmique se perpétuera et deviendra le paradigme et le type de la rébellion contre Dieu, dont la sanction est la peine du feu, tant pour les êtres célestes que pour les hommes eux-mêmes s’ils imitent cet exemple de déchéance angélique :

… toute la malédiction retomba sur le serpent qui les avait séduits : « Et Dieu dit au serpent : Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les animaux domestiques et tous les animaux sauvages de la terre. » C’est la même malédiction que le Seigneur adresse dans l’Evangile à ceux qui se trouveront à sa gauche : « Allez, maudits, au feu éternel que mon Père a préparé pour le diable et ses anges. [Mt 25, 41] ». Il indique par là que le feu éternel n’a pas été préparé principalement pour l’homme, mais pour celui qui a séduit et fait pécher l’homme et qui est l’initiateur de l’apostasie, ainsi que pour les anges qui sont devenus apostats avec lui ; c’est ce même feu que subiront aussi en toute justice ceux qui, à l’instar des anges, dans l’impénitence et l’obstination, auront persévéré dans les œuvres mauvaises.

(Id., Ibid., III, 23, 3 = Id. Ibid., p. 389.)

Dans le même ouvrage, Irénée expose le « mécanisme » théologique de cette apostasie primordiale de Satan, et le moyen qu’a prévu Dieu pour prémunir l’espèce humaine des conséquences catastrophiques de cette volonté diabolique de faire échec à Son dessein de salut universel :

Tel est le diable. Il était l’un des anges préposés aux vents de l’atmosphère, ainsi que Paul l’a fait connaître dans son épître aux Éphésiens [cf. Ep 2, 2]. Il se prit alors à envier l’homme et devint, par là même, apostat à l’égard de la loi de Dieu: car l’envie est étrangère à Dieu. Et comme son apostasie avait été mise au jour par le moyen de l’homme et que l’homme avait été la pierre de touche de ses dispositions intimes, il se dressa de plus en plus violemment contre l’homme, envieux qu’il était de la vie de celui-ci et résolu à l’enfermer sous sa puissance apostate. […]

(Id., Ibid., V, 24, 4 = Id. Ibid., p. 641.)

Et c’est à bon droit que Justin a dit qu’avant la venue du Seigneur, Satan n’avait jamais osé blasphémer Dieu, parce qu’il ignorait encore sa condamnation: car c’est en paraboles et en allégories que les prophètes avaient parlé de lui. Mais depuis la venue du Seigneur, par les paroles du Christ et de ses apôtres, il sait de façon claire qu’un feu éternel a été préparé pour lui, qui s’est séparé de Dieu de son propre mouvement, et pour tous ceux qui, refusant de faire pénitence, auront persévéré dans l’Apostasie.

(Id., Ibid., V, 26, 2 = Id. Ibid., p. 649.)

Même thématique, mais, cette fois, avec une portée eschatologique, dans un autre ouvrage d’Irénée, consacré à la « prédication apostolique » :

Que, ressuscité et enlevé à la droite du Père, il [le Christ] attende le moment fixé par le Père pour le jugement, tous ses ennemis devant d’abord lui être soumis – ces ennemis sont tous ceux d’entre les anges, archanges, puissances et trônes qui auront été trouvés dans l’apostasie, [ainsi que] tous ceux qui auront rejeté la vérité – le prophète David le dit encore en ces termes [Ps 109, 1 ; 8, 7) : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Siège à ma droite, jusqu’à ce que j’aie placé tes ennemis sous tes pieds. »

Irénée de Lyon, Démonstration de la Prédication apostolique, 85 (Sources chrétiennes n° 406, éditions du Cerf, Paris, 1995, p. 198-199.)

Ces textes sont précieux en ce que, à la manière de la aggadah dans la Tradition juive, ils nous transmettent, par le canal des presbytres – sur les dires desquels Irénée se fonde massivement dans ses exposés concernant la foi, en général, et les événements eschatologiques, en particulier –, des enseignements qui n’ont pas été rapportés par les auteurs du Nouveau Testament. Il serait erroné d’en inférer qu’il s’agit de traditions hétérodoxes ou légendaires. En effet, la finale de l’évangile de Jean (21, 25) – malgré son caractère hyperbolique – atteste du contraire :

Il y a encore bien d’autres choses qu’a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait.

Et Irénée d’exposer comment Dieu triomphe, par son dessein de vie, du dessein de mort du Diable. C’est par cette humanité même, qu’il voulait associer à sa rébellion contre le Créateur et entraîner dans sa perte éternelle, que le corrupteur est mis en échec :

Mais l’Artisan de toutes choses, le Verbe de Dieu, après avoir vaincu [le Diable] par le moyen de l’homme et avoir démasqué son apostasie, le soumit à son tour à l’homme, en disant: « Voici que je vous donne le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions, ainsi que toute la puissance de l’ennemi. » De la sorte, comme il [le diable] avait dominé sur les hommes par le moyen de l’apostasie, son apostasie était à son tour réduite à néant par le moyen de l’homme revenant à Dieu.

(Irénée, Adversus Haereses, V, 24, 4 = Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, Cerf, 1991, p. 641.)

Il convient d’être attentif à ce qui ressort de la fin du passage cité ci-dessus : le repentir et la conversion à Dieu sont LE moyen donné par Dieu pour vaincre l’apostasie, tant celle qui est déjà à l’œuvre dans le monde de notre époque, que celle de la fin des temps. Voici d’ailleurs ce que disait le Christ à son propos (Mt 24, 24-25) :

Il surgira, en effet, des faux Christs et des faux prophètes, qui produiront de grands signes et des prodiges, au point d’abuser, s’il était possible, même les élus. Voyez, je vous aurai prévenus.

Paul est dans la même veine, en plus détaillé (2 Th 9, 10) :

Sa venue à lui, l’Impie, aura été marquée, par l’influence de Satan, de toute espèce d’oeuvres de puissance, de signes et de prodiges mensongers, comme de toutes les tromperies du mal, à l’adresse de ceux qui sont voués à la perdition pour n’avoir pas accueilli l’amour de la vérité qui leur aurait valu d’être sauvés.

Dans la 4ème méditation (« Éprouver les esprits : prophétie et avertissement »), j’invitais à remettre en vigueur et à exercer, à notre modeste mesure, le « charisme de prophétie », à la manière d’Ezéchiel chargé par Dieu d’avertir les gens de son peuple, « qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas » (Ez 2, 5.7 ; 3, 11). J’appelle ici celles et ceux qui reçoivent notre témoignage et pensent « qu’il y a là une parole de L’Éternel » (cf. Za 11, 11), à s’adresser – humblement mais sans crainte – à nos contemporains chrétiens, dans les termes mêmes de Jean le Baptiste, repris par Jésus lui-même (Mt 3, 2 ; 4, 17 = Mc 1, 15) :

« Repentez-vous, car le Royaume des Cieux est tout proche »

Bien que conscients de l’imperfection de notre vie, nous les avertirons de « la Colère qui vient » (cf. Mt 3, 7), en transposant ainsi les exhortations du Précurseur (Mt 3, 8-12) :

Produisez donc un fruit digne du repentir et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : « Nous avons pour Maître le Christ ». Car […] Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des disciples au Christ. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu. Pour nous, nous vous appelons au repentir ; mais celui qui vient […] vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient en sa main la pelle à vanner et va nettoyer son aire ; il recueillera son blé dans le grenier ; quant aux bales, il les consumera au feu qui ne s’éteint pas.

C’est le lieu de rappeler qu’en parlant ainsi, le Baptiste se comportait comme Élie, dont il avait reçu l’esprit, ainsi qu’en témoigne l’évangile de Luc (Lc 1, 16-17) :

il ramènera de nombreux fils d’Israël au Seigneur, leur Dieu. Il marchera devant lui avec l’esprit et la puissance d’Élie, pour ramener le coeur des pères vers les enfants et les rebelles à l’intelligence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé.

Il n’y a nulle démesure à exercer – avec humilité, certes, mais sans lâcheté – le charisme prophétique d’« avertissement » évoqué plus haut, pour contribuer, avec tous ceux et celles « qui n’ont pas plié le genou devant Baal » (cf. 1 R 19, 18), à préparer, avec l’esprit d’Élie et dans l’attente de sa venue pour combattre l’Antéchrist, le « peuple bien disposé » que « le maître en arrivant trouvera en train de veiller » (cf. Lc 12, 37), et sur lequel l’apostasie n’aura aucune prise.

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8. Le phénomène de l’« intrication prophétique »

Ma manière de lire l’Écriture procède de la découverte du phénomène de l’« intrication prophétique » (1) inscrite dans le « génome » scripturaire du dessein divin, entre le destin du peuple juif et celui de son Roi-Messie (2). J’y reviendrai.

Il faudra beaucoup de temps et d’humble méditation de ce mystère pour en exprimer, en termes humains, toutes les conséquences. Mais il semble qu’il soit possible, d’ores et déjà, d’appliquer la formule – que j’ai appelée « irénéenne » (3) – à maints passages de l’Écriture, qui faute d’avoir été lus à sa lumière, ont alimenté jusqu’ici une perception chrétienne d’Israël indûment substitutionniste, aux dépens du « rassemblement dans l’unité des enfants de Dieu dispersés », accompli, selon Jean (11, 51-52), par la mort du Christ, mais dont l’extension eschatologique à son peuple est en cours.

Ce n’est certainement pas un hasard si, dans sa prédication aux juifs de son temps, en Ac 13, 40-41, Paul invoque ce texte d’Habacuq (1, 5) :

Regardez parmi les peuples et voyez, soyez au comble de la stupéfaction ! Car voici que je réaliserai, de vos jours, une chose que vous ne croiriez pas si on la racontait…

On observera que Paul omet l’expression « parmi les peuples » (Ha 1, 5), qui y figure et qui visait originellement les nations (Goyim). Si l’on prend ce fait au sérieux, force est d’admettre que la corrélation entre ces applications prophétiques du même texte scripturaire à deux destinataires aussi différents, tant sur le plan de leur identité que sur le plan chronologique, relève, par voie d’analogie, du phénomène que j’ai appelé « intrication prophétique » (4).

J’en vois une préfiguration, parmi d’autres, dans cet oracle d’Isaïe (46, 10) :

J’annonce dès l’origine ce qui doit arriver, d’avance, ce qui n’est pas encore accompli, je dis : « Mon dessein s’accomplira, et tout ce qui me plaît, je le ferai ».

Plus frappant encore, et plus significatif, est le reproche de Jésus à Pierre, qui vient de trancher l’oreille du serviteur du Grand Prêtre (Mt 26, 54) :

Penses-tu donc que je ne puisse faire appel à mon Père qui me fournirait sur-le-champ plus de douze légions d’anges ? Mais alors comment s’accompliraient les Écritures d’après lesquelles il doit en être ainsi ?

J’ai mis en italiques la phrase insolite. Elle implique que toute action, même défensive, contraire au dessein de Dieu prophétisé par les Écritures, pourrait, si c’était possible, en empêcher l’accomplissement. Cette constatation est lourde de conséquences en ce qui concerne le rôle de l’Écriture dans le dessein de Dieu. Quand on examine attentivement le Nouveau Testament, tout se passe comme si ce qu’ont annoncé les prophètes devait s’accomplir inéluctablement.

Ce caractère – en quelque sorte obligatoire – des événements connus par la prescience de Dieu, et qui doivent advenir, justement parce qu’ils ont été vus d’avance par Dieu, est exprimé dans le Nouveau Testament par le verbe grec dein, (falloir, ou devoir), comme, entre autres, dans les occurrences suivantes :

Mt 16, 21 : A dater de ce jour, Jésus commença de montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter.
Mt 17, 10  (= Mc 9, 11): Et les disciples lui posèrent cette question: « Que disent donc les scribes, qu’Elie doit venir d’abord ? »
Mt 24, 6 (= Mc 13, 7) : Vous aurez aussi à entendre parler de guerres et de rumeurs de guerres; voyez, ne vous alarmez pas: car il faut que cela arrive, mais ce n’est pas encore la fin.
Mt 26, 54 : Comment alors s’accompliraient les Ecritures d’après lesquelles il doit en être ainsi?
Mc 8, 31 : Et il commença de leur enseigner: « Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter…
Mc 13, 10 : Il faut d’abord que l’Evangile soit proclamé à toutes les nations.
Lc 9, 22 : Le Fils de l’homme, dit-il, doit souffrir beaucoup, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter.
Lc 13, 33 : […] aujourd’hui, demain et le jour suivant, je dois poursuivre ma route, car il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem.
Lc 17, 25 : il faut d’abord qu’il souffre beaucoup et qu’il soit rejeté par cette génération.
Lc 21, 9 : Lorsque vous entendrez parler de guerres et de désordres, ne vous effrayez pas; car il faut que cela arrive d’abord, mais ce ne sera pas de sitôt la fin.
Lc 22, 37 : Car, je vous le dis, il faut que s’accomplisse en moi ceci qui est écrit: Il a été compté parmi les scélérats. Aussi bien, ce qui me concerne touche à sa fin.
Lc 24, 7 : Il faut, disait-il, que le Fils de l’homme soit livré aux mains des pécheurs, qu’il soit crucifié, et qu’il ressuscite le troisième jour.
Lc 24, 26 : Alors il leur dit: « Ô coeurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endure cela pour entrer dans sa gloire ? »
Lc 24, 44 : Puis il leur dit: « Telles sont bien les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous: il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. »
Jn 3, 14 : Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme…
Jn 13, 18 : Ce n’est pas de vous tous que je parle ; je connais ceux que j’ai choisis; mais il faut que l’Écriture s’accomplisse: Celui qui mange mon pain a levé contre moi son talon.
Jn 20, 9 : En effet, ils ne savaient pas encore que, d’après l’Ecriture, il devait ressusciter d’entre les morts.
Ac 1, 16 : Frères, il fallait que s’accomplît l’Écriture où, par la bouche de David, l’Esprit Saint avait parlé d’avance de Judas, qui s’est fait le guide de ceux qui ont arrêté Jésus.
Ac 3, 21 : … celui que le ciel doit garder jusqu’aux temps de la réalisation de tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses saints prophètes de toujours…
Ac 17, 3 : Il les leur expliquait, établissant que le Christ devait souffrir et ressusciter des morts…
Ac 27, 24 : et il m’a dit: Sois sans crainte, Paul. Il faut que tu comparaisses devant César…
1 Co 11, 19 : Il faut qu’il y ait aussi des scissions parmi vous, pour permettre aux hommes éprouvés de se manifester parmi vous.
1 Co 15, 25 : Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait placé tous ses ennemis sous ses pieds.
1 Co 15, 53 : Il faut, en effet, que cet être corruptible revête l’incorruptibilité, que cet être mortel revête l’immortalité.
2 Co 5, 10 : Car il faut que tous nous soyons mis à découvert devant le tribunal du Christ, pour que chacun recouvre ce qu’il aura fait pendant qu’il était dans son corps, soit en bien, soit en mal.
1 Jn 2, 19 : Ils sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des nôtres. S’ils avaient été des nôtres, ils seraient restés avec nous. Mais il fallait que fût démontré que tous n’étaient pas des nôtres.
Ap 20, 3 : Il le jeta dans l’Abîme, tira sur lui les verrous, apposa des scellés, afin qu’il cessât de fourvoyer les nations jusqu’à l’achèvement des mille années. Après quoi, il doit être relâché pour un peu de temps.

Qu’on n’aille surtout pas croire qu’il s’agit là d’une espèce de prédestination événementielle, et donc de fatalité, au sens que celle-ci revêt dans la tragédie grecque, où des héros, tel Oreste, ne peuvent échapper à leur destin. La théodicée antique a tenté de régler la question difficile de la contradiction entre le déterminisme naturel et le libre arbitre humain auquel Dieu semble faire échec, comme dans le cas d’école de Pharaon dont l’obstination est attribuée à Dieu sur la foi de l’affirmation mise dans sa bouche par l’Écriture : « J’endurcirai le cœur de Pharaon » (Ex 4, 21, etc.). Les anciens commentateurs, tant juifs que chrétiens, ont tenté de résoudre cette aporie en dissuadant de comprendre cette phrase au pied de la lettre. L’Écriture, affirment-ils en substance, veut dire que plus Dieu le frappe, plus le Pharaon résiste et s’endurcit, et c’est en ce sens qu’on peut attribuer à Dieu son endurcissement.

Si, à l’évidence, les versets du Nouveau Testament cités ci-dessus n’entrent pas dans cette perspective, il reste que le problème qu’ils soulèvent donne une impression de parenté, en ce qu’ils paraissent accréditer le soupçon que l’homme n’est pas libre, du fait que tout ce qui arrive – y compris la trahison de Judas – est présenté par l’Écriture comme étant inéluctable. Pourtant, comme nous le verrons plus loin, la différence de situations est totale. Dans les cas de figure évoqués par le Nouveau Testament, le fait que Dieu ait su d’avance que des actes mauvais seraient commis par un individu ne le prédestine pas à les commettre. La prescience divine laisse entière la liberté humaine. La tradition juive s’est évidemment mesurée à ce problème. Selon certains spécialistes, la solution qu’elle a trouvée s’exprime dans la formule suivante : « Tout est prévu, mais la liberté est donnée. » (5). Quant à Paul, il tranche la question par un argument d’autorité, selon lequel Dieu n’a pas de comptes à rendre à l’homme (Rm 9, 17-20):

Car l’Écriture dit au Pharaon: Je t’ai suscité à dessein pour montrer en toi ma puissance et pour qu’on célèbre mon nom par toute la terre. Ainsi donc il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut. Tu vas donc me dire : Qu’a-t-il encore à blâmer ? Qui résiste en effet à sa volonté ? » Ô homme ! Qui es-tu pour disputer avec Dieu ? L’œuvre va-t-elle dire à celui qui l’a modelée: Pourquoi m’as-tu faite ainsi ? […].

Il ne faudrait pas déduire de cette déclaration péremptoire de l’Apôtre qu’elle ferme la porte à tout effort de compréhension de la portée prophétique de l’Écriture, et de discernement des signes de son accomplissement. En effet, le même Paul affirme aussi (Rm 15, 4) :

[…] ce qui a été écrit par avance l’a été pour notre enseignement, afin que par la persévérance et par la consolation [que procurent] les Écritures, nous ayons l’espérance.

On ne peut mieux résumer l’encouragement que procure la lecture des Écritures au croyant qu’elles instruisent des promesses et des oracles prophétiques, et auxquels elles en garantissent l’accomplissement, suscitant sa persévérance et illuminant sa foi de consolation et d’espérance.

Par ailleurs poursuit l’Apôtre (Rm 15, 8-12) :

Je l’affirme en effet, le Christ s’est fait ministre [ou s’est mis au service] des circoncis à l’honneur de la véracité divine, pour accomplir les promesses faites aux patriarches, et les nations glorifient Dieu pour sa miséricorde, selon le mot de l’Écriture : C’est pourquoi je te louerai parmi les nations et je chanterai à la gloire de ton nom ; et cet autre : Nations, exultez avec son peuple ; ou encore : Toutes les nations, louez le Seigneur, et que tous les peuples le célèbrent. Et Isaïe dit à son tour : Il paraîtra, le rejeton de Jessé, celui qui se dresse pour commander aux nations. En lui les nations mettront leur espérance.

Ce développement est précieux pour une perception « judéo-chrétienne » de la Révélation. En effet, non seulement il exprime le but ultime du dessein de Dieu, révélé dans les Écritures, qui est de fondre dans l’unité les juifs et les chrétiens, mais il en récapitule les étapes et les modalités. Dans cet exposé saturé de références bibliques, les deux peuples sont comme en miroir l’un par rapport à l’autre, mais leur spécificité est nettement exprimée. S’agissant des juifs (les « circoncis »), Paul déclare tout net que le Christ s’est mis à leur service par fidélité à l’engagement que Dieu a pris envers leurs ancêtres (les « patriarches »). Quant aux nations, elles bénéficient de sa miséricorde. La hiérarchie de cette geste divine, si subtile qu’en soit l’expression, est perceptible. Elle concerne d’abord les juifs (6), et si, chez Paul, les nations leur sont, à l’évidence, inextricablement liées, c’est en la personne du Messie (« le rejeton de Jessé »), qui les régira (7) et sera leur seule espérance.

Ceci étant dit, je ne prétends pas avoir éclairci le mystère – car c’en est un – que recèlent ces propos, comme d’ailleurs tous ceux qui traitent des juifs et des nations, qui, selon l’Apôtre sont objets du même jugement et de la même miséricorde de Dieu. J’ai seulement voulu mettre en garde les chrétiens contre leur sous-estimation routinière de la portée eschatologique des Écritures, qui les maintient jusqu’à ce jour dans l’ignorance du dessein de Dieu sur le peuple juif et, par contrecoup, sur la chrétienté.

Leur incompréhension de l’histoire tragique du peuple juif est du même ordre que celle dont ont fait preuve les Apôtres eux-mêmes des nombreux passages de l’Écriture qu’ils avaient maintes fois lus sans comprendre qu’ils s’appliquaient à Jésus, comme en témoigne l’évangile de Luc (24, 25-27) :

Alors il leur dit : « Ô cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? » Et, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait.

Au risque d’être considéré comme un blasphémateur, j’ose la transposition suivante de ce texte : « Ô cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le peuple juif endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? » Et il n’aura pas échappé à celles et ceux qui ont lu tout ou partie de ce que j’ai écrit sur ce thème depuis des décennies, que je ne cesse d’ « interpréter dans toutes les Écritures ce qui concerne » ce peuple.

Je terminerai ce chapitre sur une autre transposition, plus audacieuse encore, de ce que dit Jésus dans ce même passage de l’évangile (Lc 24, 44) :

« il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes » ;

et que je lis ainsi : « il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit des juifs dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes ».

Irez-vous, me dira-t-on sans doute, jusqu’à transposer aux juifs ce que dit de Jésus le v. 46 ?

« Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait et ressusciterait d’entre les morts le troisième jour… »

Ma réponse est que ce ne sera pas nécessaire, car cet oracle d’Osée, aussi mystérieux que fulgurant, l’a fait, lui (Os 6, 1-2) :

Venez, retournons à L’Éternel. Il a déchiré, mais il nous guérira ; il a frappé, mais il soignera nos plaies ; après deux jours il nous fera revivre, le troisième jour il nous relèvera et nous vivrons devant lui.

Au moins, pensera-t-on sans doute, le verset 47 du chapitre 24 de Luc, est irréductible à la transposition au peuple juif :

et qu’en son nom le repentir en vue de la rémission des péchés serait proclamé à toutes les nations, à commencer par Jérusalem.

Sans aucun doute. Mais il faut avoir à l’esprit que « l’intrication prophétique », des Écritures, dont je parle, ne postule pas que tous les termes d’un même texte concernant à la fois le peuple juif et le Christ, s’appliquent littéralement à l’un et à l’autre (8).

Autre remarque : l’évangile relate que les Sadducéens, qui ne croyaient pas à la résurrection des morts, avaient forgé, pour en démontrer l’impossibilité, l’apologue de la femme aux sept maris (Mt 22, 23-28). Jésus leur avait répliqué (v. 29) :

Vous faites erreur, faute de connaître les Écritures et la puissance de Dieu.

Les chrétiens qui ne croient pas à l’intrication du dessein de Dieu sur son peuple et sur le Christ sont, mutatis mutandis, enfermés dans la même ignorance invincible. Plaise à Dieu que ce Christ auquel ils croient, avec juste raison, fasse pour eux ce qu’il fit pour ses Apôtres (Lc 24, 45) :

Alors il leur ouvrit l’esprit pour qu’ils comprissent les Écritures

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9. Il y aura une reddition de comptes


Le concept de reddition de comptes – nettement attesté dans l’Ecriture – est aussi mal reçu par les chrétiens que celui de vengeance divine, que j’ai examiné ailleurs. L’une des plus anciennes attestations figure dans le Deutéronome (18, 19) :

Si un homme n’écoute pas mes paroles, que ce prophète aura prononcées en mon nom, alors c’est moi-même qui en demanderai compte à cet homme.

S’agissant de l’attitude hostile des nations envers Israël, le corollaire de cette reddition de comptes est la sanction divine pour les agissements des ennemis d’Israël. En témoigne, entre autres, Ézéchiel 36, 5- 7 :

Eh bien, ainsi parle le Seigneur L’Éternel. Je le jure dans l’ardeur de ma jalousie, je m’adresse au reste des nations, à Édom tout entier, qui, la joie au cœur et le mépris dans l’âme, se sont attribué mon pays en propriété pour piller son pâturage. À cause de cela, prophétise au sujet de la terre d’Israël. Tu diras aux montagnes et aux collines, aux ravins et aux vallées : Ainsi parle le Seigneur L’Éternel. Voici que je parle dans ma jalousie et ma fureur : puisque vous subissez l’insulte des nations, eh bien, ainsi parle le Seigneur L’Éternel: je lève la main, je le jure, les nations qui vous entourent subiront elles-mêmes leur insulte.

J’ai donné en son lieu (1) un florilège des passages vétérotestamentaires attestant du comportement – hostile et souvent meurtrier – des nations à l’égard d’Israël, et du jugement divin qui en sera la conséquence. On voudra bien s’y reporter. Je me limiterai ici à ce passage de Joël (4, 1-2) :

Car en ces jours-là, en ce temps-là, quand je rétablirai (2) Juda et Jérusalem, je rassemblerai toutes les nations, je les ferai descendre à la Vallée de Josaphat ; là j’entrerai en jugement avec elles au sujet d’Israël, mon peuple et mon héritage, car ils l’ont dispersé parmi les nations et ont divisé mon pays.

Il s’agit, à l’évidence, d’une prophétie à portée eschatologique. On y reconnaît la thématique classique du rétablissement de la royauté et des tribus, qui peuple les textes prophétiques vétérotestamentaires (p. ex. : Si 48, 10 ; Is 1, 26 ; Mi 4, 8 ; Am 9, 11 sq.; etc.), mais qui, chose plus surprenante, est également présente dans le Nouveau Testament, comme je l’ai déjà fait remarquer. C’est le cas, dans la question des Apôtres en Ac 1, 6 :

Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas restituer (3) la royauté à Israël ?

C’est également le cas dans l’évangile (Mt 19, 27-28 = Lc 22, 30), où est relatée la réponse de Jésus à la question des Apôtres concernant la récompense que leur vaudra leur adhésion à la prédication du Maître :

En vérité je vous le dis, à vous qui m’avez suivi : dans la régénération, quand le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous siégerez vous aussi sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël.

Ceux qui ne parviennent pas à prendre au sérieux la littéralité de ces textes, et en renvoient la réalisation aux « calendes célestes » (4), feront bien de lire attentivement ce passage de l’œuvre majeure d’Irénée de Lyon (5) :

Ces événements ne sauraient se situer dans les lieux supracélestes – « car Dieu, vient de dire le prophète, montrera ta splendeur à toute la terre qui est sous le ciel » -, mais ils se produiront aux temps du royaume, lorsque la terre aura été renouvelée par le Christ et que Jérusalem aura été rebâtie sur le modèle de la Jérusalem d’en haut. […] Et rien de tout cela ne peut s’entendre allégoriquement, mais au contraire tout est ferme, vrai, possédant une existence authentique, réalisé par Dieu pour la jouissance des hommes justes. Car, de même qu’est réellement Dieu Celui qui ressuscitera d’entre les morts, et non allégoriquement, ainsi que nous l’avons abondamment montré. Et de même qu’il [l’homme] ressuscitera réellement, c’est réellement aussi qu’il s’exercera à l’incorruptibilité qu’il croîtra et qu’il parviendra à la plénitude de sa vigueur aux temps du royaume, jusqu’à devenir capable de saisir la gloire du Père.

Des décennies de lecture priante et de méditation contemplative des Écritures m’ont convaincu de « l’intrication prophétique » (6) de ces différents passages et d’autres de même nature. À ce propos, je veux souligner que cette mienne métaphore scientifique n’a rien de pédant ni d’ésotérique. Elle ne ressortit pas non plus à l’arsenal pseudo-scientifique d’un jargon ésotérique dont le but est de stupéfier l’auditoire pour mieux dissimuler l’ignorance du sujet qu’on expose et lui donner une apparence de savoir réservé à une élite. Simplement, elle me paraît relativement adéquate pour donner forme langagière à une saisie de l’Écriture que, sauf erreur, aucun auteur n’a documentée jusqu’ici. Je veux parler des relations atemporelles et non locales qu’ont des événements et situations sans lien démontrable entre eux, mais qui ont en commun le fait d’être mis en relation (« intriqués ») par des oracles prophétiques scripturaires.

À ce stade, je dois signaler les dangers de la conception magique de la corrélation/intrication, tels qu’ils sont brièvement exposés dans la page que consacre Wikipedia aux effets indésirables du « paradoxe EPR » (7) :

Le chercheur Étienne Klein donne une métaphore romantique de l’effet EPR : Deux cœurs qui ont interagi dans le passé ne peuvent plus être considérés de la même manière que s’ils ne s’étaient jamais rencontrés. Marqués à jamais par leur rencontre, ils forment un tout inséparable. […] John Stewart Bell, pour sa part, était fasciné par les jumeaux, dont il parlait fréquemment à ses collègues alors qu’il préparait ses travaux sur l’intrication quantique. Le cas des Jim Twins, séparés à la naissance mais ayant vécu des vies étrangement « intriquées », l’avait particulièrement étonné.

Le danger d’un retour à « des pensées irrationnelles qui se tapissent sous la surface de la culture moderne », que craignait un David Bohm, vaut également pour l’idée d’une « intrication prophétique » (8).

C’est faute d’un meilleur paradigme que j’ai recours au phénomène de « l’intrication quantique » pour donner, par voie d’analogie, une représentation expérimentale du « mécanisme prophétique » à l’œuvre dans le processus narratif scripturaire. À l’instar du scientifique qui ne « crée » pas les « lois » de la physique, mais les « découvre » par l’expérimentation, il semble possible que l’observation empirique de l’Écriture permette au bibliste et/ou à l’exégète de découvrir qu’en effet, même si on ne peut pas en donner une explication entièrement satisfaisante il existe une corrélation entre des événements annoncés par des oracles vétérotestamentaires, et les différentes « reprises » – à l’identique ou non – qu’en font, par-delà le temps et l’histoire, des passages scripturaires variés. Les longues citations bibliques que j’ai faites dans les pages qui précèdent pour illustrer ce phénomène, n’ont certes pas valeur de preuve, mais elles me paraissent être, en quelque sorte, la « trace expérimentale » décelable de sa réalité.

Pour en revenir à l’objet de ce développement consacré à la reddition de comptes à venir, on aura compris qu’elle concerne, en premier lieu, l’attitude des chrétiens envers les juifs, en général, et envers l’État d’Israël, en particulier.

Jusqu’ici – comme la quasi-totalité des auteurs qui ont étudié l’antijudaïsme et l’antisémitisme chrétiens ainsi que l’histoire ancienne et récente des relations entre juifs et non-juifs –, je me suis focalisé uniquement sur le passé et le présent. Dans les présents textes, c’est sur le futur que portent mes investigations et ma réflexion. Qu’il soit clair qu’il ne s’agit nullement de prospective, quoique – mes ouvrages précédents en témoignent – je n’aie jamais cessé de faire de la prospective à portée eschatologique (9). La différence de mon approche actuelle tient à la lecture scripturaire « intriquée » que j’y fais – et ce pour la première fois – du comportement des nations, en général, et des chrétiens, en particulier, à l’égard de la portion du peuple juif qui vit aujourd’hui sur la terre de ses ancêtres, après une immigration progressive – et encore en cours – qui dure depuis plus d’un siècle.

Je crois avoir démontré le caractère perturbant de la présence inexplicable, dans des textes messianiques, d’éléments textuels qui ne cadrent pas du tout avec le caractère auguste et saint du Messie à venir, tel qu’il est prophétisé dans les Écritures. Contrairement à certains spécialistes, je ne considère pas ces dissonances comme des aberrations, ou des phénomènes insignifiants.

Pour mémoire, en citant, dans mon ouvrage évoqué plus haut (10), les versets 2 à 18 du Psaume 40, unanimement considérés comme messianiques par la tradition chrétienne, j’ai fait remarquer que les versets 7 à 9 corroborent cette perception :

Tu ne voulais ni sacrifice ni oblation, tu m’as ouvert l’oreille, tu n’exigeais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit: Voici, je viens. Au rouleau du livre il est écrit de moi de faire tes volontés […]

Mais j’ai également souligné la dissonance étonnante que constitue le v. 13 du même Psaume, qui, lui, ne peut, à l’évidence, s’appliquer au Christ :

mes torts retombent sur moi, je n’y peux plus voir ; ils foisonnent plus que les cheveux de ma tête […].

Les professeurs d’Ancien Testament et l’ensemble des spécialistes n’expliquent pas ce phénomène de manière satisfaisante. Les plus catégoriques considèrent qu’il s’agit d’un de ces « accidents de parcours » qui sont monnaie courante dans le processus de transmission des textes. C’est dire qu’ils seront probablement révulsés par le fait que, pour ma part, j’en tire les conclusions théologiques exposées dans un livre récent paru à compte d’auteur (La pierre rejetée par les bâtisseurs. Israël, révélateur de l’apostasie des nations.)

Comme je l’ai écrit plus haut (10), à propos de l’oracle relatif au massacre des enfants de Bethléem – repris de Jérémie par l’évangile de Matthieu (2, 16-18 = Jr 31, 15) –, les spécialistes arguent que l’évangéliste a pris, dans le texte de la prophétie, ce qui correspondait à l’événement qu’il relatait, et a laissé le reste de côté parce que sans adéquation avec son propos. J’ai parlé, à ce propos, d’une « conception placentaire » de l’Écriture, consistant à considérer la masse des textes de l’Ancien Testament comme une espèce de placenta, dont la fonction était de nourrir l’embryon néotestamentaire, et que l’on a mis au rebut quand il a terminé son rôle. Je vais m’efforcer de démontrer, au contraire, à la lumière des textes scripturaires qui seront cités ci-après, que les événements pré-eschatologiques qu’ils décrivent ou annoncent, et dont les prophéties font ressortir le caractère « intriqué », sont à prendre au sens littéral et qu’il n’y a qu’aveuglement à en nier le sens obvie en les interprétant de manière dite « spirituelle », voire en les allégorisant.

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Notes


(1) Dans mon ouvrage La pierre rejetée par les bâtisseurs, publié à compte d’auteur, Bruxelles, 2012, Deuxième Partie : « Comprendre les Écritures » ; L’hostilité des nations à l’égard d’Israël au miroir de la bible » ; « L’hostilité des nations à l’égard d’Israël selon l’Ancien Testament ».

(2) L’expression hébraïque – difficile à traduire et souvent mal rendue, y compris par la vénérable Septante –, est shuv shvut, qui désigne un rétablissement de situation dans l’état éternellement prévu par la prescience de Dieu.

(3) On peut aussi comprendre : donner à Israël la royauté qui lui revient.

(4) J’ai forgé cette expression en raison de la propension chrétienne à transposer « au ciel » diverses situations eschatologiques, tels surtout le jugement des nations et le règne du Christ, à la littéralité desquels ont cru des Pères de l’Église aussi prestigieux qu’Irénée de Lyon.

(5) Adv. Haereses V, 35, 2, cité d’après Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, Op. cit., p. 443, 445, 451.

(6) Par analogie avec l’expression « intrication quantique », dont j’ai donné la définition technique dans l’Avant propos de mon ouvrage La pierre rejetée par les bâtisseurs, Op. cit., intitulé L’« intrication prophétique ».

(7) Voir l’article de Wikipedia Le paradoxe EPR, § « Un enthousiasme encombrant ».

(8) Illustration dans l’article de Wikipedia, cité ci-dessus : « L’erreur commune selon laquelle l’effet EPR pourrait servir à transmettre de l’information instantanément est répandue jusque dans la littérature pour enfants […] : les espions communiquent (y compris entre différents univers parallèles) avec des dispositifs exploitant cet effet ».

(9) En témoigne le sous-titre de mon premier ouvrage sur le sujet (Chrétiens et juifs depuis Vatican II, op. cit.) : État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique.

(10) Voir La pierre rejetée par les bâtisseurs, (réf. ci-dessus, note 1) : 1ère Partie. « Une longue ignorance théologique » ; « La substitution selon le christianisme » ; « La substitution attestée par l’Écriture ? ».

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10. Croire dès maintenant « pour que le Jour du Seigneur ne nous surprenne pas comme un voleur » (Cf. 1 Th 5, 4)


Pour comprendre ce dont il est question, il faut avoir lu les nombreuses pages que j’ai consacrées, dans mes livres et sur mon site Rivtsion.org, à la réalité de l’établissement du Royaume de Dieu sur la terre et des événements, bénéfiques et catastrophiques, qui, à en croire les Écritures, quelques Pères anciens et certains théologiens, en jalonneront l’instauration.

Je rappelle que Justin martyr (IIe siècle) y croyait fermement, tout en reconnaissant que cette doctrine ne faisait pas l’unanimité des fidèles :

Pour moi et les chrétiens d’orthodoxie intégrale, tant qu’ils sont, nous savons qu’une résurrection de la chair adviendra, pendant mille ans, dans Jérusalem rebâtie et agrandie. […] Beaucoup, par contre, même chrétiens de doctrine pure et pieuse, ne le reconnaissent pas (1).

Quant à Irénée de Lyon, Père de l’Église du IIe s., à la réputation doctrinale sans tache, il croyait tellement à la réalité de ce royaume sur la terre, qu’il a rapporté la Tradition des Apôtres et des presbytres à ce sujet (2), allant jusqu’à réputer hérétiques ceux qui n’y accordaient pas créance :

Ainsi donc, certains se laissent induire en erreur par les discours hérétiques au point de méconnaître les « économies » de Dieu et le mystère de la résurrection des justes et du royaume qui sera le prélude de l’incorruptibilité […] Aussi est-il nécessaire de déclarer à ce sujet que les justes doivent d’abord, dans ce monde rénové, après être ressuscités à la suite de l’Apparition du Seigneur, recevoir l’héritage promis par Dieu aux pères et y régner ; ensuite seulement aura lieu le jugement de tous les hommes. Il est juste, en effet, que, dans ce monde même où ils ont peiné et où ils ont été éprouvés de toutes les manières par la patience, ils recueillent le fruit de cette patience ; que, dans le monde où ils ont été mis à mort à cause de leur amour pour Dieu, ils retrouvent la vie ; que, dans le monde où ils ont enduré la servitude, ils règnent (3).

Malheureusement, le Magistère ordinaire catholique est plus que réticent à l’égard de ces perspectives (4) et va même jusqu’à prendre ses distances avec la croyance en un règne millénaire du Christ (5) qui, on l’a vu, était pourtant partagée par d’éminents Pères de l’Église. Cela rend ma tâche d’autant plus difficile que – comme le savent bien ceux qui en ont été l’objet – le soupçon d’hétérodoxie suffit à discréditer un témoignage ou un enseignement, même si celui qui le diffuse se fonde sur des textes scripturaires clairs et une Tradition dont l’orthodoxie est indiscutable.

Malgré cet inconvénient non négligeable, je ne me sens pas le droit de taire plus longtemps la « bonne nouvelle » que Dieu m’a mise au cœur voici plus de quatre décennies et dont je me décide enfin à témoigner clairement. « Malheur à moi, en effet, si je ne proclame pas cette « bonne nouvelle (6)», à savoir : Dieu a rétabli son peuple (7).

Et si l’on demande des signes et des preuves de la véracité d’une telle affirmation, en voici quelques-uns :

  • Il y a plus d’un siècle que les juifs du monde entier ne cessent de revenir progressivement dans la terre de leurs ancêtres, comme il est écrit (Jr 3, 14): « Je vous prendrai, un d’une ville, deux d’une famille, pour vous amener à Sion » ; et encore (Za 13, 9): « Je ferai entrer ce tiers dans le feu ; je les épurerai comme on épure l’argent, je les éprouverai comme on éprouve l’or ».
  • Et ce pays recouvré, ils l’ont réhabilité et continuent à le mettre en valeur, comme il est écrit (Is 61, 4) : « Ils rebâtiront les ruines antiques, ils relèveront les restes désolés d’autrefois ; ils restaureront les villes en ruines, les restes désolés des générations passées » ; et encore (Am 9, 14) : « […] ils rebâtiront les villes dévastées et les habiteront ».
  • Et même les guerres qu’on impose à Israël, il les gagne, comme il est écrit (Is 54, 15) : « […] s’il se produit une attaque, ce ne sera pas de mon fait ; quiconque t’aura attaquée tombera à cause de toi ».

De telles perspectives, j’en ai fait maintes fois l’expérience, ont le don d’exaspérer les chrétiens que j’ai qualifiés ailleurs (8) de « palestinistes », dont le « nouvel évangile » est celui des droits des Palestiniens sur la totalité du territoire d’Israël (9), aux dépens de l’existence même de l’État dans lequel un tiers du peuple juif disséminé dans le monde est revenu vivre dans son antique patrie – laquelle a le tort de se trouver dans un Proche-Orient massivement arabe et musulman.

Aucun terrain d’entente n’est possible entre ces détracteurs chrétiens systématiques d’Israël, et ceux « qui veulent la paix de Jérusalem » (Ps 122, 6). Les premiers portent sur les événements le même regard scandalisé que celui de l’apôtre Pierre sur le destin tragique de son Maître, que celui-ci venait d’annoncer à ses disciples, d’où sa réaction : « que jamais de la vie une telle chose ne t’arrive ! (Mt 16, 22) –, ce qui lui valut de se faire traiter de « Satan », par son Maître (v. 23). Ce diagnostic de Jésus atteint les chrétiens philo-palestiniens de la même manière : comme celles de Pierre leurs « pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (ibid.). En érigeant leur perception de la justice en norme suprême qu’ils placent au-dessus du dessein de Dieu, manifesté par les Écritures, ils tombent sous le coup de la phrase de Paul (Rm 10,3) :

Méconnaissant la justice de Dieu et cherchant à établir la leur propre, ils ont refusé de se soumettre à la justice de Dieu.

Sans leur imputer de mauvaises intentions, j’estime qu’il est inutile de répondre à leurs polémiques et de chercher à les convaincre qu’ils ont tort, parce que, comme le disait Paul de ses contradicteurs (Rm 10, 2), ils « ont du zèle pour Dieu », même si « c’est un zèle mal fondé ». Mieux vaut donc se conformer à la sage directive de l’Apôtre (1 Co 4, 5) :

[…] ne portez pas de jugement prématuré. Laissez venir le Seigneur; c’est lui qui éclairera les secrets des ténèbres et rendra manifestes les desseins des cœurs. Et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui revient.

Cette mention des « desseins des cœurs » renvoie à cet autre passage scripturaire (Ps 33, 10) à portée eschatologique :

L’Éternel déjoue les desseins des nations, il rend vaines les pensées des peuples.

C’est l’occasion de revenir, comme je l’annonçais dans mon Introduction, sur ce texte d’Irénée, qui, selon moi, relève du principe de l’« intrication prophétique » des Écritures :

Tel est le diable. Il était l’un des anges préposés aux vents de l’atmosphère, ainsi que Paul l’a fait connaître dans son épître aux Éphésiens ; il se mit alors à envier l’homme et devint, par là même, apostat à l’égard de la loi de Dieu: car l’envie est étrangère à Dieu. Et comme son Apostasie avait été mise au jour par le moyen de l’homme et que l’homme avait été la pierre de touche (10) de ses dispositions intimes, il se dressa de plus en plus violemment contre l’homme, envieux qu’il était de la vie de celui-ci et résolu à l’enfermer sous sa puissance apostate. Mais l’Artisan de toutes choses, le Verbe de Dieu, après l’avoir vaincu par le moyen de l’homme et avoir démasqué son Apostasie, le soumit à son tour à l’homme, en disant: « Voici que je vous donne le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions, ainsi que toute la puissance de l’ennemi. » De la sorte, comme il avait dominé sur les hommes par le moyen de l’Apostasie, son apostasie était à son tour réduite à néant par le moyen de l’homme revenant à Dieu (11).

Le terme latin rendu par l’expression française « pierre de touche » est « examinatio » ; il signifie, à la lettre, un « examen », une « épreuve », qui révèlent sans ambiguïté leur propos. Selon cette théologie, c’est l’homme qui a été l’occasion de la mise au jour du dessein meurtrier de Satan. L’évangile de Jean (8, 44), qualifie le diable d’anthtrôpoktonos (littéralement « tueur d’homme ») :

Vous êtes du diable, votre père, et ce sont les désirs de votre père que vous voulez accomplir. Il était homicide dès le commencement […].

L’« intrication prophétique » de cette thématique s’est manifestée clairement lors de la mise à mort de Jésus par les Romains, sur l’instigation du diable et par le truchement de Judas ; et à nouveau, à notre époque, lors de l’extermination de six millions de juifs, par le truchement de Hitler ; et elle se manifestera en plénitude lors de l’ultime tentative de meurtre du peuple juif par les nations, annoncée de manière plus ou moins mystérieuse dans les oracles des prophètes, dont les deux suivants en particulier :

Zacharie 13, 7-9: Épée, éveille-toi contre mon pasteur et contre l’homme qui m’est proche, oracle de L’Éternel Sabaot. Frappe le pasteur, que soient dispersées les brebis (31), et je tournerai la main contre les petits. Alors il arrivera dans tout le pays – oracle de L’Éternel – que deux tiers en seront retranchés, périront, et que l’autre tiers y sera laissé. Je ferai entrer ce tiers dans le feu; je les épurerai comme on épure l’argent, je les éprouverai comme on éprouve l’or. Lui, il invoquera mon nom, et moi je lui répondrai ; je dirai : Il est mon peuple ! et lui dira : L’Éternel est mon Dieu !

Zacharie 14, 1-21: Voici qu’il vient le Jour de L’Éternel, quand on partagera tes dépouilles au milieu de toi. J’assemblerai toutes les nations vers Jérusalem pour le combat ; la ville sera prise, les maisons pillées, les femmes violées ; la moitié de la ville partira en exil, mais le reste du peuple ne sera pas retranché de la ville. Alors L’Éternel sortira pour combattre les nations, comme lorsqu’il combat au jour de la guerre. En ce jour-là, ses pieds se poseront sur le mont des Oliviers qui fait face à Jérusalem vers l’Orient. Et le mont des Oliviers se fendra par le milieu, d’est en ouest, en une immense vallée, une moitié du mont reculera vers le nord, et l’autre vers le sud. La vallée des Monts sera comblée, oui, elle sera obstruée jusqu’à Yasol, elle sera comblée comme elle le fut par suite du séisme, au temps d’Ozias roi de Juda. Et L’Éternel mon Dieu viendra, tous les saints avec lui. Il arrivera, en ce jour-là, qu’il n’y aura plus de lumière mais du froid et du gel. Et il y aura un jour unique – L’Éternel le connaît – plus de jour ni de nuit, mais au temps du soir, il y aura de la lumière. Il arrivera, en ce jour-là, que des eaux vives sortiront de Jérusalem, moitié vers la mer orientale, moitié vers la mer occidentale : il y en aura été comme hiver. Alors L’Éternel sera roi sur toute la terre; en ce jour-là, L’Éternel sera unique, et son nom unique. Tout le pays se transformera en plaine, depuis Géba jusqu’à Rimmôn du Négeb. Jérusalem sera exhaussée et habitée en son lieu, depuis la porte de Benjamin jusqu’à l’emplacement de l’ancienne porte, jusqu’à la porte des Angles, et de la tour de Hananéel jusqu’aux pressoirs du roi. On y habitera, il n’y aura plus d’anathème et Jérusalem sera habitée en sécurité. Et voici la plaie dont L’Éternel frappera tous les peuples qui auront combattu contre Jérusalem : il fera pourrir leur chair alors qu’ils se tiendront debout, leurs yeux pourriront dans leurs orbites et leur langue pourrira dans leur bouche. Il arrivera, en ce jour-là, qu’il y aura de par L’Éternel une grande panique parmi eux. Chacun saisira la main de son compagnon et ils lèveront la main l’un contre l’autre. Juda lui aussi combattra à Jérusalem. Les richesses de toutes les nations alentour seront rassemblées, or, argent, vêtements en énorme quantité. Pareille sera la plaie des chevaux, des mulets, des chameaux, des ânes et de toutes les bêtes qui se trouvent dans les camps : une plaie semblable à celle-là. Il arrivera que tous les survivants de toutes les nations qui auront marché contre Jérusalem monteront année après année se prosterner devant le roi L’Éternel Sabaot et célébrer la fête des Tentes. Celle des familles de la terre qui ne montera pas se prosterner à Jérusalem, devant le roi L’Éternel Sabaot, il n’y aura pas de pluie pour elle. Si la famille d’Égypte ne monte pas et ne vient pas, il y aura sur elle la plaie dont Yahvé frappe les nations qui ne monteront pas célébrer la fête des Tentes. Telle sera la punition de l’Égypte et la punition de toutes les nations qui ne monteront pas célébrer la fête des Tentes. En ce jour-là, il y aura sur les grelots des chevaux : consacré à L’Éternel, et les marmites de la maison de L’Éternel seront comme des coupes à aspersion devant l’autel. Toute marmite, à Jérusalem et en Juda, sera consacrée à L’Éternel Sabaot, tous ceux qui offrent un sacrifice viendront en prendre et cuisineront dedans, et il n’y aura plus de marchand dans la maison de L’Éternel Sabaot, en ce jour-là.

J’ai tenu à citer in extenso ce long passage, en raison de son caractère indéniablement eschatologique, d’abord, mais aussi du fait de sa focalisation sur la terre d’Israël et sur Jérusalem, car c’est là qu’aura lieu la confrontation finale entre Dieu et les « nations en tumulte » (Ps 2, 1), « à propos d’Israël, son peuple » (cf. Jl 4, 2) et des non-juifs qui se seront « joints à [lui] pour s’associer à la maison de Jacob » (Is 14, 1).


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Notes


(1) Dialogue avec Tryphon, 80, 5 et 80, 2. Cité d’après Philippe Bobichon, Justin Martyr. Dialogue avec Tryphon, Vol. 1, Academic Press, Fribourg, 2003, p. 405.

(2) Surtout dans le Livre V de son Adversus Haereses. Voir « Millénarisme (Irénée et la tradition rabbinique) » ; « La croyance en un Règne du Messie sur la terre » ; « Le Royaume de Dieu : au ciel ou sur la terre? » ; « Le Royaume messianique s’établira-t-il sur la terre, ou dans les cieux ? » ; etc.

(3) Irénée de Lyon, Adv. Haer., V, 32, 1.

(4) Voir : « Ce monde /  »l’au-delà », ou « patrie céleste » : La « spiritualisation » du Royaume de Dieu » ; « Catéchisme de l’Église catholique et avènement du Royaume en gloire » ; « Le « millénarisme » d’Irénée a-t-il été condamné par le Catéchisme de l’Église catholique ? ».

(5) Décret du Saint-Office, (11 juillet 194), publié dans Estudios, Buenos Aires, de nov. 1941, p. 365, et reproduit intégralement dans Periodica, t. 31, n° 15, d’avril 1942, pp. 166-167 : « Le système du millénarisme, même mitigé – à savoir, qui enseigne que, selon la vérité catholique, le Christ Seigneur, avant le jugement final, viendra corporellement sur cette terre pour régner, que la résurrection d’un certain nombre de justes ait eu lieu, ou n’ait pas eu lieu –, ne peut être enseigné avec sûreté (tuto doceri non posse). ».

(6) Je reprends ici l’exclamation de Paul en 1 Co 9,16. Le verbe grec euaggelizein, qu’utilise l’Apôtre – et que l’on traduit généralement – par « évangéliser », est utilisé par la Septante, en Is 52, 7, pour rendre le verbe hébreu BSR, qui signifie « annoncer une nouvelle » et, le plus souvent, une « bonne nouvelle ».

(7) Sur l’expérience spirituelle intense qui fut à l’origine de cette mienne certitude, voir Menahem Macina, Confession d’un fol en Dieu, éditions Docteur Angélique, Avignon, septembre 2012, 1ère Partie, « Deuxième visitation: Dieu a rétabli son peuple ».

(8) Voir Menahem Macina, La pierre rejetée par les bâtisseurs, ouvrage édité à compte d’auteur, 2012, IVème Partie : L’aliénation chrétienne d’Israël. La souveraineté des juifs sur la terre de leurs ancêtres contestée par les nations. Quand des chrétiens font cause commune avec les détracteurs du peuple juif par État d’Israël interposé. Dans un ouvrage précédent (Chrétiens et Juifs depuis Vatican II, édit. Docteur angélique, Avignon, 2009, p. 345-347), j’ai évoqué, le cas typique de cette attitude – d’autant plus inquiétante qu’elle est le fait d’un ecclésiastique auquel le dialogue entre juifs et chrétiens doit beaucoup et qui fut pendant douze ans secrétaire du Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme.

(9) Je n’ignore pas, bien entendu, que l’appartenance de ces territoires à l’État juif est violemment contestée par les Palestiniens eux-mêmes et par les très nombreuses nations qui épousent leur déni. Mais ce n’est pas le lieu d’en parler.

(10) Le terme latin rendu par l’expression française « pierre de touche » est « examinatio », qui signifie à la lettre un « examen », une « épreuve », ou leur résultat. Selon cette théologie, c’est l’homme qui a été l’occasion de la mise au jour du dessein meurtrier de Satan

(11) Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, V, 24, 4, Op. cit. in Sources Chrétiennes, n° 153, Cerf, Paris, 1969, p. 307.

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II. « Un temps pour agir »


11. « En un seul esprit » Approfondir et mettre en œuvre l’unité voulue par Dieu entre les deux familles de « l’Israël de Dieu » : les juifs et les chrétiens


« Car c’est lui qui est notre paix, lui qui des deux a fait un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair la haine, cette Loi des préceptes avec ses ordonnances, pour créer en sa personne les deux en un seul Homme Nouveau, faire la paix, et les réconcilier avec Dieu, tous deux en un seul Corps, par la Croix: en sa personne il a tué la Haine. […] par lui nous avons en effet, tous deux en un seul Esprit, libre accès auprès du Père. » (Ep 2, 14-18).


Définition de cette action

Elle a pour but de susciter chez les chrétiens – par la prière, la méditation des Saintes Ecritures, l’étude et le témoignage – la purification du regard qu’ils portent sur les juifs, et la prise de conscience de l’unité déjà réalisée par le Christ entre eux (cf. Éphésiens 2, 14 et ss.), et de la présence des signes avant-coureurs de « la remise en vigueur de tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses saints prophètes de toujours » (cf. Actes 3, 21) (1).

Esprit

Réunis en Concile à Rome, de 1962 à 1965, les évêques catholiques du monde entier ont promulgué, en 1965, une Déclaration intitulée Nostra Aetate, consacrée aux rapports de l’Église avec les religions non chrétiennes. Dans le chapitre 4 de ce texte, elle se penchait sur le mystère de sa relation avec le peuple juif. Cette partie de la Déclaration a fait l’objet d’intenses controverses entre les Pères conciliaires ; en témoignent les nombreux amendements apportés à la rédaction primitive (voir Synopse des versions successives) avant l’adoption du texte définitif. Ces difficultés étaient la conséquence de l’aliénation mutuelle des deux communautés de foi, laquelle s’était traduite, au fil des siècles, par une ignorance et une hostilité réciproques débouchant sur une absence quasi totale de dialogue et d’empathie.

Nostra Aetate, § 4, a constitué une rupture radicale par rapport à la situation antérieure (voir Relations entre judaïsme et christianisme). Les Commentateurs ont défini l’attitude qui s’y exprimait comme un « Autre regard », puisque, en effet, elle tranchait radicalement avec tout ce qu’avaient dit, écrit et fait les Pères de l’Église et les responsables religieux chrétiens, au fil des siècles, concernant les juifs. La relation entre les deux communautés de foi y était même décrite comme intrinsèque à l’Église (2).

Dans les décennies suivantes, divers documents élaborés par des commissions vaticanes et épiscopales, ainsi que par des déclarations papales (particulièrement celles de Jean-Paul II), ont développé et précisé la pensée de l’Église sur cette nouvelle relation, censée exclure toute conflictualité.

Toutefois, l’ampleur et la complexité du travail de reconnaissance mutuelle apparurent bientôt. Il s’avéra que la bonne volonté ne suffisait pas à compenser des siècles d’ignorance et de méfiance réciproques. De plus, à mesure que se multipliaient les travaux des commissions spécialisées et des théologiens, apparaissaient les difficultés concrètes et les malentendus. Comme c’est le cas dans les familles éclatées, il est souvent douloureux de renouer les fils d’une relation dévastée, et les frustrations et les griefs longtemps enfouis surgissent souvent et ravivent les conflits entre les partenaires du dialogue.

Quarante-sept années après Nostra Aetate, § 4, le grain de sénevé de cette Déclaration est devenu un arbre touffu, voire une forêt dans laquelle le fidèle a souvent du mal à se repérer. C’est que le contentieux entre chrétiens et juifs était lourd et complexe. A force de vivre chacune de leur côté, les deux communautés de foi ne se comprenaient plus. Même leur source commune – l’Écriture – n’était pas d’un grand secours, juifs et chrétiens ayant développé, au fil du temps, tout un corpus de traditions et d’interprétations, parfois gauchies par une apologétique sous-jacente, plus ou moins consciente.

En outre, pour des chrétiens, même pieux et animés des meilleures intentions à l’égard du peuple juif, la non-reconnaissance de la messianité et de la divinité de Jésus était, et reste encore pour beaucoup, une pierre d’achoppement insurmontable. Et c’est peu dire que, sauf exceptions, les fidèles, leur clergé, voire certains membres de la haute hiérarchie ecclésiastique, n’ont pas pris l’exacte mesure des implications théologiques profondes, voire révolutionnaires du chapitre 4 de la Déclaration Nostra Aetate.

Beaucoup d’entre eux la perçoivent uniquement comme un nouveau chapitre de la relation entre chrétiens et juifs, dont on renouerait le fil, après un long sommeil, et il va de soi que c’est là un aspect important. Mais ce renouveau relationnel ne sera ni possible ni fécond, s’il n’émane pas d’une conviction profonde découlant de la foi de l’autre, et de la spécificité et de la complémentarité de l’appel de Dieu sur lui. Ce qui implique une approche théologique exigeante. C’est ce qu’exprimait, il y a trois décennies, le cardinal Etchégaray, en ces termes :

« Tant que la théologie n’aura pas répondu, d’une manière claire et ferme, au problème de la reconnaissance par l’Église, de la vocation permanente du peuple juif, le dialogue judéo-chrétien demeurera superficiel et court, plein de restrictions mentales » (3).

Depuis ces propos, la recherche chrétienne concernant le judaïsme s’est développée de manière considérable ; des lieux d’étude, de formation et d’enseignement ont surgi en nombre ; quantité d’ouvrages et d’articles ont paru, et il faut s’en réjouir. Toutefois, le risque, ici comme ailleurs, est l’hypertrophie d’une approche intellectuelle, systématique, et, pour tout dire, plus spéculative et abstraite que vivante et relationnelle. C’est de ce constat qu’est issue la présente action qui, tout en tirant le bénéfice de la recherche évoquée, insiste davantage sur une méditation plus spirituelle, voire plus contemplative de ce que l’apôtre Paul a appelé un « mystère » (cf. Rm 11, 25) – et propose d’« aller plus loin » (4). Ses membres ont pris conscience de ce que c’est le cœur même de leur foi qu’il leur faut scruter pour approfondir des paroles scripturaires telles que « le Juif d’abord, puis le Grec » (Rm 1, 16 ; 2, 10) ; ou « Lui qui, des deux, a fait un » (Ép 2, 14) ; et encore, « ce n’est pas toi qui portes la racine, c’est la racine qui te porte » (Rm 11, 18) ; etc.

Grandes lignes

Il doit être clair pour quiconque s’interroge sur cette action qu’elle n’a pas la prétention de se substituer à celles qui existent déjà. Au contraire, elle entend apporter sa modeste contribution aux activités des entités qui ont fait leurs preuves en ce domaine, tout en marquant sa spécificité par rapport à elles.

Et tout d’abord, il importe d’être attentif à la terminologie à laquelle nous recourons. En effet, notre action ne s’insère pas, à proprement parler, dans le cadre de ce qu’on a coutume d’appeler les « relations entre chrétiens et juifs », même si, bien entendu, nous les considérons comme utiles et hautement souhaitables. Pour ce qui nous concerne, nous privilégions la méditation et l’approfondissement de la connaissance de l’unité mystérieuse des deux communautés de foi, voulue de toute éternité par le Père et réalisée dans l’histoire humaine par l’Incarnation, la Passion et la Résurrection du Seigneur Jésus, qui « des deux a fait un […] en un seul Esprit », par la greffe des « branches » chrétiennes, sur la « racine » juive qui les « porte ».

C’est pourquoi, plus qu’à l’étude, nous recourons à la Lectio divina du dessein divin sur les deux parties de «l’Israël de Dieu» (Ga 6, 16). Nous entendons par là une lecture fervente et contemplative des Écritures, par laquelle nous entrons en communion avec Dieu qui s’y exprime, et méditons son dessein universel de salut et d’unité, afin d’y participer, autant qu’il nous est possible, et de le communiquer aux fidèles qui sont attentifs à la volonté divine. En outre, nous pratiquons et recommandons la lecture des écrits des anciens Pères et des auteurs spirituels, juifs et chrétiens.

Ce qui précède est le cœur de notre projet, mais il va de soi que, comme toute entreprise humaine, nous devons nous situer et agir dans la communauté plus large, que le Nouveau Testament et la Tradition chrétienne appellent « l’Église », au sens de communauté des croyants dans le Christ, répandue à travers le monde et dont l’infinie diversité des membres est maintenue dans l’unité par l’Esprit Saint. C’est dans cette « société », spirituelle mais bien réelle, – qui constitue la part pérégrinante, sur la terre, de la « Communion des Saints » –, que s’élabore, se développe et s’exprime la perception du « mystère de la foi » (1 Tm 3,9), en général, et de celui de l’unité des deux parties de « l’Israël de Dieu » (Ga 6, 16).

C’est à cet aspect précis du mystère que nous consacrons l’essentiel de notre méditation, de notre prière et de notre action. C’est pourquoi nous devons bien connaître ce qu’ont fait, dit et écrit les « ouvriers » que le Maître a envoyés, et envoie encore, de nos jours, dans cette partie de son champ ; assimiler comme il convient cette semence et œuvrer à son développement qui est loin d’avoir porté tous ses fruits.

Toutefois, comme nous l’a enseigné le Seigneur dans le Nouveau Testament, par la parabole du bon grain et de l’ivraie (Mt 13, 24-30), nous devons nous attendre à ce que l’Ennemi suscite (comme il le fait déjà) de faux apôtres qui sèmeront la zizanie et enseigneront des doctrines qui ne viennent pas de Dieu. Pour contrecarrer leurs manœuvres, il sera nécessaire de recourir aux « armes de l’Esprit », ce qui suppose la connaissance des Écritures et de la Tradition des Anciens, mais aussi, en ce domaine particulier, une bonne maîtrise des textes fondateurs du « nouveau regard » chrétien sur le peuple juif, ainsi que de ceux qu’ont élaborés les commissions spécialisées et les théologiens versés dans l’étude de la pensée de l’Église sur ce point.

A ce propos, il sera bon de garder en mémoire les deux aphorismes suivants, l’un, juif, et l’autre, chrétien:

« Il ne t’incombe pas d’achever la tâche, mais tu n’es pas libre de t’y dérober » (Mishna Avot, II, 16).

« La moisson est abondante mais les ouvriers sont peu nombreux, priez donc le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson. » (Mt 9, 37-38).


Caractéristiques particulières

Souci de mieux connaître la foi et les croyances juives

Étant donné la place centrale qu’occupe, dans cette action, l’héritage spirituel, historique, théologique et culturel des juifs et chrétiens, il va de soi que rien de ce qui contribue à sa connaissance ne doit nous être étranger. Aussi nous efforçons-nous, de diverses manières, de mieux le connaître et le faire connaître. C’est peu dire que l’ignorance mutuelle en ce domaine est grande : elle est souvent abyssale. Pour y remédier autant qu’il est possible à mesure humaine, nous ne nous érigerons pas en pôle d’étude et de connaissance, non par mépris pour le savoir organisé, mais par souci de cohérence avec notre démarche humaine et spirituelle.

Laissant aux institutions existantes – qui dispensent, avec les dons et les compétences qui leur sont propres, un enseignement plus ou moins systématique, voire académique -, le soin de former les esprits désireux de combler leurs lacunes en la matière, voire d’entreprendre des études spécialisées en vue de la recherche et de l’enseignement, nous nous en tenons, pour notre part, à l’approfondissement spirituel, par la fréquentation assidue des textes scripturaires et traditionnels des confessions de foi juive et chrétienne, la méditation et la prière.

La préséance est donnée à l’étude et à la méditation des Écritures (Ancien et Nouveau Testament), lues de manière simple et traditionnelle avec l’éclairage des commentateurs anciens les plus réputés.

Plusieurs passages bibliques sont à la base de notre action, tels, entre autres, ceux-ci :

Is 66, 5 : Écoutez la parole de L’Éternel, vous qui tremblez à sa parole. Ils ont dit, vos frères qui vous haïssent et vous rejettent à cause de mon nom: « Que L’Éternel manifeste sa gloire, et que nous soyons témoins de votre joie », mais c’est eux qui seront confondus !

Jr 33, 24 : N’as-tu pas remarqué ce que disent ces gens: « Les deux familles qu’a élues L’Éternel, il les a rejetées! » Et ils nient avec mépris que mon peuple soit encore une nation face à eux.

Ez 37, 16-28 : Et toi, fils d’homme, prends un morceau de bois et écris dessus: « Juda et les Israélites qui sont avec lui ». Prends un morceau de bois et écris dessus: «Joseph, bois d’Éphraïm, et toute la maison d’Israël qui est avec lui». Rapproche-les l’un de l’autre pour faire un seul morceau de bois; qu’ils ne fassent qu’un dans ta main. Et lorsque les fils de ton peuple te diront: « Ne nous expliqueras-tu pas ce que tu veux dire ? », dis-leur : Ainsi parle L’Éternel: Voici que je vais prendre le bois de Joseph, qui est dans la main d’Éphraïm, et les tribus d’Israël qui sont avec lui ; je vais les mettre contre le bois de Juda, j’en ferai un seul morceau de bois et ils ne seront qu’un dans ma main. Quand les morceaux de bois sur lesquels tu auras écrit seront dans ta main, à leurs yeux, dis-leur: Ainsi parle le Seigneur L’Éternel. Voici que je vais prendre les Israélites parmi les nations où ils sont allés. Je vais les rassembler de tous côtés et les ramener sur leur sol. J’en ferai une seule nation dans le pays, dans les montagnes d’Israël, et un seul roi sera leur roi à eux tous; ils ne formeront plus deux nations, ils ne seront plus divisés en deux royaumes. Ils ne se souilleront plus avec leurs ordures, leurs horreurs et tous leurs crimes. Je les sauverai des infidélités qu’ils ont commises et je les purifierai, ils seront mon peuple et je serai leur Dieu. Mon serviteur David régnera sur eux; il n’y aura qu’un seul pasteur pour eux tous; ils obéiront à mes coutumes, ils observeront mes lois et les mettront en pratique. Ils habiteront le pays que j’ai donné à mon serviteur Jacob, celui qu’ont habité vos pères. Ils l’habiteront, eux, leurs enfants et les enfants de leurs enfants, à jamais. David mon serviteur sera leur prince à jamais. Je conclurai avec eux une alliance de paix, ce sera avec eux une alliance éternelle. Je les établirai, je les multiplierai et j’établirai mon sanctuaire au milieu d’eux à jamais. Je ferai ma demeure au-dessus d’eux, je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Et les nations sauront que je suis L’Éternel qui sanctifie Israël, lorsque mon sanctuaire sera au milieu d’eux à jamais.

Ép 2, 14-18: Car c’est lui qui est notre paix, lui qui des deux a fait un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair la haine, cette Loi des préceptes avec ses ordonnances, pour créer en sa personne les deux en un seul Homme Nouveau, faire la paix, et les réconcilier avec Dieu, tous deux en un seul Corps, par la Croix: en sa personne il a tué la Haine. […] par lui nous avons, en effet, tous deux en un seul Esprit, libre accès auprès du Père.

Attention portée aux signes et aux réalités de notre temps

C’est le point le plus délicat. Nous estimons, en effet, que si spirituel que se veuille notre action, elle ne peut, sous prétexte de non-implication politique, ou par souci de ne pas donner prise à l’accusation de parti-pris pro-israélien, passer sous silence les difficultés dans lesquelles se débat l’État d’Israël, c’est-à-dire le peuple des juifs qui ont choisi cette terre comme patrie.

Les conflits incessants que les nations, en général, et la quasi-totalité des États arabes, en particulier, imposent à Israël, ainsi que les procès d’intention et les accusations les plus exorbitantes dont il est l’objet, se dévoilent de plus en plus clairement pour ce qu’ils sont réellement, à savoir: un déni de l’existence indépendante du peuple juif dans cette infime portion du globe, qui fut pourtant sa patrie durant des millénaires.

Notre conviction est que, sous l’apparence d’un conflit géopolitique, nous avons affaire à un refus mondial catégorique d’admettre que le processus qui a vu, en un peu plus d’un siècle, la reconstitution de la nation juive sur sa terre ancestrale, est l’incarnation d’un dessein, conçu de toute éternité par Dieu (5). Nous pensons qu’approche le temps de la grande confrontation entre ceux et celles qui attendent l’avènement, sur la terre, du Royaume de Dieu, sous l’égide du Messie, et qu’il importe que les chrétiens s’y préparent.

Cet aspect de notre initiative nous a amenés à inclure dans le blog « en un seul esprit », consacré à cette partie spécifique de notre action, des articles et analyses géopolitiques qui paraîtront sans doute incompatibles avec la visée spirituelle, voire mystique que nous affichons. Nous assumons ce choix en vertu de la conviction qui est la nôtre, que l’incarnation du dessein de Dieu n’a rien d’une geste désincarnée ou angélique, que son déroulement passe par tout ce qui agite les tréfonds de l’humanité, jusqu’à ce qu’elle parvienne, sous l’action de l’Esprit qui l’informe et la transforme, à la connaissance et à l’acceptation de la Royauté de Dieu, et à la foi en la restitution aux juifs des promesses à eux destinées, lesquelles n’ont jamais été abolies, mais ont été étendues aux nations qui croient au Christ.


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Notes


(1) Il s’agit de situations prophétisées par les Écritures, et de l’imminence du surgissement d’événements ayant déjà eu lieu dans le passé sans qu’en aient été épuisées toutes les potentialités prophétiques, lesquelles révéleront leur portée plénière à la fin des temps, à en croire Irénée de Lyon : « Car autant de jours a comporté la création du monde, autant de millénaires comprendra sa durée totale. C’est pourquoi le livre de la Genèse dit: « Ainsi furent achevés le ciel et la terre et toute leur parure. Dieu acheva le sixième jour toutes les œuvres qu’il avait faites » (Gn 2, 1-2). Ceci est à la fois un récit du passé, tel qu’il se déroula, et une prophétie de l’avenir : en effet, si « un jour du Seigneur est comme mille ans » [cf. Ps 90, 4 et 2 P 3, 8] et si la création a été achevée en six jours, il est clair que la consommation des choses aura lieu la six millième année… » (Irénée de Lyon, Contre les hérésies, V, 28, trad., Cerf, coll. « Sources chrétiennes ». Livre I : trad. Adelin Rousseau et Louis Doutreleau, 1979, 416 pages ; Livre II, 1982, 376 pages ; Livre III, 1974, 448 pages ; Livre IV, 1965, 2 vol., 995 pages ; Livre V: 1969, 472 pages ; et en un volume (traduction française uniquement : Contre les hérésies. Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, trad. Adelin Rousseau, 3° éd. 1991, 752 pages).

(2) « « Nos frères aînés ». Allocution du Pape Jean-Paul II à la Synagogue de Rome (13 avril 1986) », le défunt pape y affirmait : « l’Église du Christ découvre son « lien avec le judaïsme », en scrutant son propre mystère » (cf. Nostra Aetate, ibid.). La religion juive ne nous est pas « extrinsèque » mais, d’une certaine manière, elle est « intrinsèque » à notre religion. Nous avons donc envers elle des rapports que nous n’avons avec aucune autre religion. Vous êtes nos frères préférés et, d’une certaine manière, on pourrait dire nos frères aînés. »

(3) Extrait d’une conférence de Mgr R. Etchégaray, prononcée le 24 mai 1981, devant l’Amitié judéo-chrétienne de France, et parue dans le Supplément à L’Église aujourd’hui à Marseille, n° 23, du 28 juin 1981. Voir aussi : M. Macina, « La Question juive : la théologie doit répondre« .

(4) Menahem Macina, Chrétiens et Juifs : pour aller plus loin, in revue catholique internationale Théologiques 11/1-2 (2003), p. 285-320.

(5) Menahem Macina a exposé ses conceptions dans plusieurs ouvrages publiés

1) Chrétiens et Juifs depuis Vatican II. Etat des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique, éditions Docteur Angélique, Avignon, décembre 2009, présentation et recension par le prof. Y. Chevalier (revue Sens) et le P. Michel Remaud, sur le site de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France.  
(2) Les Frères retrouvés. De l’hostilité chrétienne à l’égard des juifs à la reconnaissance de la vocation d’Israël, éditions de l’Oeuvre, Paris, mars 2011, recension par le Prof. Yves Chevalier, dans la revue Sens N° 362 – 63 ème année – septembre-octobre 2011 (texte en ligne).
3) L’apologie qui nuit à l’Eglise. Révisions hagiographiques de l’attitude de Pie XII envers les juifs. Suivi des contributions des professeurs Michael R. Marrus et Martin Rhonheimer. Éditions du Cerf, avril 2012, 330 p. (Index et tables). Recension par Michaël de Saint-Cheron, sur le site de BHL, “La Règle du Jeu”, 15 juin 2012.
4) Confession d’un fol en Dieu, Editions Docteur Angélique, Avignon, 2012, 145 pages.

Lieux d’étude et de ressourcement

Auteurs, Instruments de travail, bibliographies, etc.

Sites et Blogs

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12. Un exemple de discernement de l’apostasie :

H. de Lubac *, s.j., Lettre à mes supérieurs (25 avril 1941)


* Au moment de la rédaction de ce texte, le Père Henri de Lubac, âgé de 45 ans, était professeur de théologie fondamentale et d’histoire des religions, aux Facultés catholiques de Lyon. Il résidait au scolasticat de théologie de la Compagnie de Jésus à Fourvière. Sa lettre s’adresse au recteur du scolasticat et à travers lui aux supérieurs provinciaux de la compagnie. Le Père de Lubac avait alors déjà publié Catholicisme, en 1938.

[Le texte qui suit est extrait de Jean Chélini, L’Église sous Pie XII. La Tourmente 1939-1945, Fayard, Paris, 1983. Ce texte figure également dans H. de Lubac, Œuvres complètes, t. XXXIV. Résistance chrétienne au nazisme, Paris, Éd. du Cerf, 2006, p. 103-122.]


Mon Révérend Père, Pax Christi,

Sans doute vaudrait-il mieux que les réflexions qui suivent fussent signées d’un autre nom que le mien. Je sais trop que, pour plus d’une raison, je devrais être le dernier à prétendre me faire écouter. Mais j’ose vous supplier d’oublier présentement ma personne, pour ne considérer que les choses elles-mêmes. Si la forme où elles se présentent sur ce papier ne vous paraît point assez sereine, que votre bonté l’attribue au double effort, moral et physique, que j’ai dû faire sur moi-même, pour les exposer. Un seul désir m’a soutenu dans cet effort : celui de servir, par mes pauvres moyens, l’Église du Christ dans sa détresse présente. Et je sais que lorsqu’il s’agit d’une telle cause, un jésuite peut toujours, quels que soient ses défauts ou ses maladresses, s’adresser avec une liberté confiante à ses Supérieurs.

Veuillez recevoir, mon Révérend Père, le témoignage de ma soumission filiale in Christo et in Ecclesia Christi (1).

H. L.

I

La guerre de conquête menée aujourd’hui par l’Allemagne hitlérienne n’est pour elle qu’une étape dans la marche en avant d’une révolution qui, avant d’être une lutte anti-française, par exemple, ou anti-anglaise, est une révolution anti-chrétienne. Il s’agit là d’un phénomène aux proportions énormes, dont l’expansion ne dépend d’ailleurs pas uniquement du succès des armes allemandes. Il s’apparente au communisme, quoique celui-ci soit plutôt le fruit d’un excès d’intellectualité, tandis que le nazisme marque au contraire un retour brutal à l’instinct. Mais pour lui trouver quelque analogie dans l’histoire, il conviendrait en outre d’évoquer à la fois le premier siècle de l’Islam et la révolte luthérienne.

Au philosophe, au théologien, à tout homme qui réfléchit sur son action, un phénomène de cette ampleur pose une longue série de problèmes. Un effort d’intelligence et de « critique » c’est-à-dire de discernement s’impose, pour en libérer les éléments valables et pour préparer, dans la mesure du possible, les adaptations et les assimilations nécessaires. Mais un tel effort est tout le contraire d’un abandon. Il ne saurait servir de prétexte à paralyser le mouvement de réaction chrétienne sans lequel tout est perdu. Pour avoir chance d’aboutir, il doit s’exercer dans des conditions saines, ce qui demande avant tout clairvoyance et fermeté. Sachons donc d’abord regarder le péril en face.

Depuis huit ans, la persécution religieuse sévit en Allemagne, et ses effets vont s’aggravant. En 1937, Pie XI pouvait dire dans son allocution au Consistoire de Noël :

« Peu de fois il y eut une persécution aussi grave, aussi terrible, aussi triste dans ses effets les plus profonds. C’est une persécution à laquelle ne font défaut ni l’usage de la force, ni la pression de la menace, ni les embûches de l’astuce et du mensonge. »

Depuis lors, l’étreinte s’est resserrée. La guerre même n’y a point apporté de détente. Hier encore, l’archevêque de Fribourg-en-Brisgau, Mgr Gröber, longtemps réputé comme l’un des membres les plus « conciliants » de l’épiscopat, écrivait sa douleur « de ne voir presque partout autour de (lui) que des ruines et des spoliations ».

« Moi-même, avouait-il, j’avais espéré avec un impardonnable optimisme qu’au moins le conflit actuel aurait favorisé un apaisement, mais je me suis trompé. » (1).

D’autres évêques allemands, les évêques autrichiens viennent aussi de faire entendre leurs plaintes, dans des lettres pastorales.

Les ruines en effet sont immenses. Partout les écoles religieuses sont fermées ou transformées, les associations catholiques sont dissoutes, les Facultés de théologie supprimées les unes après les autres, les ordres religieux entravés de mille manières dans leur apostolat, la presse catholique réduite à rien. Des mesures sont prises contre toutes les personnalités chrétiennes qui ne sont pas encore abattues ou exilées. Dans la plupart des cas, de simples opérations de police suffisent à tout, l’état nazi ne s’embarrassant pas de légalité. Périodiquement de grandes campagnes sont déchaînées : procès des « devises », procès de mœurs, procès du « catholicisme politique »… Le but est moins de détruire complètement le catholicisme, que de l’avilir. On le dénonce comme chose méprisable, en même temps qu’on cherche à ruiner tous ses foyers d’influence, de culture, de forte spiritualité. Partout un enseignement païen est imposé. L’enfance et la jeunesse sont systématiquement déchristianisées, et les apostasies se multiplient…

Or, pour comprendre la portée de cette persécution, et pour en tirer les conséquences utiles à notre conduite, il est essentiel de faire ici deux remarques.

En premier lieu, il ne s’agit pas seulement d’une persécution exercée en quelque sorte du dehors sur l’Église par un État, comme il y en eut tant d’autres en d’autres siècles ou en d’autres pays. Rien de comparable ici au « gallicanisme » ou au « joséphisme ». Même le laïcisme anticlérical du combisme ou le Kulturkampf de Bismarck sont loin de compte. Car il s’agit en même temps d’une formidable poussée païenne, qui dispose à la fois des moyens les plus puissants de séduction et de contrainte qui se soient jamais trouvés réunis. Nous sommes en présence d’un corps de doctrines anti-catholiques et anti-chrétiennes, que l’Église a déjà condamnées par deux fois (pour ne point parler de maint autre document moins solennel) : dans l’encyclique Mit brennender Sorge (14 mars 1937) et dans la Lettre de la Sacrée Congrégation des Séminaires et Universités (13 avril 1938). Or ces doctrines sont systématiquement appliquées, par une volonté pleine d’esprit de suite, avec une habileté sournoise et une absence totale de scrupules. Elles inspirent les mœurs et les lois (par exemple : stérilisations et meurtres médicaux), sans que la moindre liberté soit laissée aux consciences de discuter ou de protester.

En second lieu, cette entreprise ne concerne pas seulement l’Allemagne, même en y adjoignant l’Autriche, mais elle s’étend à tous les peuples sur lesquels l’Allemagne exerce, à des degrés divers, son pouvoir ou son influence. Témoin ce qui se passe en Italie depuis plusieurs années. Témoin ce qui se passe d’atroce en Pologne depuis un an et demi, ce qui se passe en Alsace, en Lorraine, au Luxembourg depuis bientôt un an (2). Il y aurait déjà bien des compléments douloureux à apporter aux deux articles que le R. P. Lebreton publiait dans Les Etudes l’an dernier (3). Au reste, les chefs nazis ne s’en sont pas cachés : c’est l’Europe entière qu’ils ont entrepris, très consciemment, d’arracher à ce qui lui reste de foi chrétienne (4).

Ce serait donc une lourde erreur de croire que notre pays, au moins dans ses éléments encore catholiques, est à l’abri du péril hitlérien. Non seulement le péril existe, mais, dans l’une et l’autre zone, les ravages ont commencé. Si le péril de persécution proprement dite est encore pour demain, l’entreprise de corruption (plus grave) est dès aujourd’hui à l’œuvre. Parce qu’il est interdit de la dénoncer en public, beaucoup ne s’en doutent pas, en sorte qu’ils ne peuvent se mettre en garde. La mainmise du vainqueur sur tous les organes d’information et de pensée est ici particulièrement lourde de conséquences. L’expérience le montre : très vite, même lorsqu’on a commencé par voir nettement que tout ce qui s’imprime ou se prononce à l’heure actuelle est faussé par une telle mainmise, on vient à en subir l’effet : on se laisse d’abord endormir par les silences imposés, puis modeler, plus ou moins, par la propagande…

N’oublions pas, cependant, que celle-ci va s’intensifier encore. Dans les conditions présentes, la « collaboration » économique ou politique dans laquelle nous nous trouvons engagés avec l’Allemagne (et sur laquelle je n’ai rien à dire ici) entraîne par la force des choses une « collaboration culturelle » à laquelle les nazis ne tiennent pas moins, c’est-à-dire, pour parler franc, une ouverture sans défense de notre malheureux pays au virus hitlérien.

II

Déjà ce virus est à l’œuvre. L’hitlérisme commence 1) de nous imposer ses méthodes et ses idées (disons plutôt ses passions), et en même temps 2) d’asservir l’Église.

1. Je n’apporterai que quelques exemples. Nous avons sur notre sol l’affreux régime des camps de concentration, pour les étrangers et aussi, depuis quelque temps, pour les Français. Certes, il ne peut s’imposer qu’à la faveur d’une consigne rigoureuse de silence : la conscience de trop de Français se révolterait contre un régime si contraire à toute idée de justice (la seule police y règne) et d’humanité (les conditions de vie y sont dans bien des cas, physiquement et moralement, épouvantables). Mais il s’implante.

Autre exemple. Nous sommes conduits peu à peu vers un culte de l’État contraire à la doctrine catholique et souvent condamné depuis un siècle. Ce culte s’insinue grâce à certaines confusions : on exploite à cette fin certains sentiments d’une tout autre nature, tels que l’amour de la patrie blessée, le besoin si légitime d’une autorité forte, l’attachement à l’homme qui a pris en main le gouvernail en des heures si critiques… On parle aussi d’une évolution fatale de nos sociétés d’une forme individualiste à une forme « communautaire » : ce qui est incontestable. Mais ce à quoi l’on veut en réalité nous mener, c’est à toute une conception de la société, disons même de l’être, qui écrase la personne humaine (et avec elle la famille), parce que, d’abord, elle nie le Dieu transcendant. «

L’histoire des hommes, écrivait par exemple récemment M. René Château, est une et indivisible, on ne peut lui fixer des bornes arbitraires, et ce serait fermer les yeux à la réalité que de refuser de voir qu’après le christianisme, il naît une civilisation toute neuve ; par exemple, la notion de l’État est une conquête de l’espèce, qui dépasse l’anarchisme abstrait des philosophies chrétiennes et judaïques. »

Ainsi, la pente où l’on nous entraîne est celle de l’apostasie collective.

Autre exemple encore : la propagation de l’antisémitisme. Celui-ci sévit sous sa forme la plus abjecte, par la campagne destinée à lui rallier l’opinion : presse, image, cinéma (on vient de passer à Lyon un film répugnant, importé d’Allemagne), et il commence aussi de sévir sous une forme injuste dans des lois arbitraires. Qu’on se rappelle le décret du Saint-Office du 21 mars 1928 :

« Le Siège Apostolique condamne de la façon la plus nette la haine contre le peuple qui était autrefois le peuple élu de Dieu, cette haine qu’on désigne aujourd’hui en général sous le nom d’antisémitisme. »

Y aurait-il besoin, d’ailleurs, d‘une condamnation expresse pour qu’un catholique réprouve une campagne qui excite les passions les plus basses et pour qu’il s’inquiète d’une législation qui frappe indistinctement, avec effet rétroactif, toute une catégorie de Français, sans aucun égard à leurs mérites ou à leurs démérites, à cause de ce qu’on appelle leur « race » (5) ? En zone « occupée », les mesures sont déjà beaucoup plus sévères, et l’on ne nous cache pas qu’il faudra que l’autre zone suive, et qu’on en arrivera à une législation unique pour toute l’« Europe »…

2. En même temps que monte ainsi, en France même, la vague du néo-paganisme (et tout fait craindre que ce ne soient là que de faibles commencements), l’Église est de plus en plus entravée. Le processus est déjà commencé, chez nous, par lequel en Allemagne elle fut dépossédée de ses libertés les plus élémentaires. Sur les questions les plus graves et les plus actuelles, ni les pasteurs ne peuvent instruire et mettre en garde publiquement leurs fidèles, ni les théologiens ne peuvent donner les études doctrinales qui seraient opportunes. En voici deux exemples tout récents. A Paris, une étude du P. de Montcheuil sur « Nietzsche et la critique de l’idéal chrétien », travail tout objectif, ne contenant pas la moindre allusion politique, a été intégralement supprimée (par le syndicat des éditeurs, responsable devant les autorités occupantes). Une étude m’ayant été demandée à moi-même sur les principales objections faites aux missions catholiques, je fus ensuite averti qu’il fallait en rayer tout ce qui avait trait au racisme, c’est-à-dire à la plus virulente de ces objections ; je ne laissai donc plus dans mon texte que l’enseignement officiel de l’Église dans sa généralité ; il fallut malgré cela renoncer à toute publication parce que, m’écrivit Mgr Chappoulie,

« les adversaires de l’Église y retrouveraient trop facilement les idées qu’ils combattent, et nous risquerions de provoquer des complications ou des représailles ».

Les émissions de Radio-Vatican, qui donnent quelques nouvelles exactes sur la situation religieuse, sont brouillées, et si quelqu’un réussit à les entendre, il ne peut les communiquer qu’en secret. Les journaux n’ont pas le droit de reproduire les paroles du pape lui-même, sinon ce que la censure en laisse passer, et ce n’est quelquefois qu’un résumé mensonger, pire que le silence.

Chose plus grave, alors que le pape se trouve déjà dans une situation peu compatible avec son entière indépendance, nous ne sommes plus libres de communiquer avec lui. Aucun secret n’est assuré, non seulement à la correspondance ordinaire avec les congrégations romaines pour l’administration au jour le jour des choses ecclésiastiques, mais à celle des évêques avec le chef de l’Église pour les intérêts majeurs de la foi. L’unité catholique est ainsi gravement atteinte, d’autant plus que ces entraves coïncident avec une invasion d’idées et de passions qui tendent à détruire le sens de cette unité dans les consciences. Or, il importe de le remarquer, et la connaissance de ce qui se fait en Allemagne depuis des années doit ici aussi nous ouvrir les yeux : un tel manque de liberté n’est point un simple fait résultant de l’état de guerre. Il résulte de la mise en application d’un système, qu’une paix hitlérienne ne rendrait que plus rigoureux (6).

III

En face d’une situation aussi tragique, comment ne pas s’étonner de ne percevoir que si peu de signes d’inquiétude dans les milieux catholiques et même ecclésiastiques ? Sans même arrêter par ailleurs leurs menées, les nazis cherchent à endormir notre vigilance, et presque tout se passe comme s’ils y réussissaient. Il semble que nous soyons devenus, dans une large mesure, les dupes de la nécessité où nous nous trouvons de participer au mensonge officiel. Il semble que nous aussi nous nous laissions tromper par l’optimisme de commande et que nous soyons atteints par cette amollissante euphorie qui, au sein même du malheur, a envahi une partie de notre peuple. Beaucoup de prêtres sont dans une ignorance extrême de la situation, ou se montrent sceptiques sur les faits qui sont pourtant, hélas ! les mieux établis ; l’horreur même de ces faits les enfonce parfois dans leur scepticisme. Depuis fort longtemps une propagande fort savante s’exerce sur eux, et, comme la plupart ne soupçonnent pas jusqu’où va l’art du mensonge du mensonge hitlérien, elle n’a eu souvent que trop de succès. Qui donc, par exemple, a seulement songé à remarquer le rôle néfaste joué à cet égard, dès 1938, par le puissant Ami du Clergé, réputé jadis si sage (7) ? Aujourd’hui, de surcroît, la vieille illusion toujours renaissante de l’appui du pouvoir fait oublier tout le reste… Ne se trouve-t-il pas des prêtres pour s’imaginer qu’un ordre hitlérien favoriserait la religion ? Et ne va-t-on pas jusqu’à répandre dans les presbytères que, en cas de victoire allemande, un concordat pourrait être signé, qui assurerait aux curés un traitement (8) ?

Nos chefs spirituels partageraient-ils, si peu que ce soit, un tel état d’esprit ? Telle est la question qu’il est impossible de ne pas se poser aujourd’hui, au fond de son âme, et que je demande humblement la permission de poser, en toute simplicité comme en tout respect. On entend certains d’entre eux se féliciter publiquement de la situation actuelle au point de vue religieux ; les hyperboles fleurissent sur leurs lèvres ou dans leurs écrits, ils parlent volontiers de « défaite providentielle », de « miracle », etc. Mais d’aucun n’est encore parvenu jusqu’à nous le plus timide rappel de la doctrine, la plus modeste mise en garde, au moins en public. Il ne semble pas que la plupart se préoccupent d’éclairer leur clergé sur la situation présente du catholicisme et sur le péril de la foi. Prêtres et fidèles sont ainsi laissés sans avertissement, sans direction, alors qu’au dehors tous les entraînements les sollicitent. Beaucoup en souffrent, quelques-uns s’en découragent, l’ensemble est laissé à son insouciance. Ne risquons-nous pas de glisser de la sorte, sans nous en apercevoir, jusqu’au jour où, brusquement, sans préparation, nous pourrons nous trouver en demeure de confesser notre foi ?

Est-ce que, pour beaucoup, ce ne sera pas alors trop tard ? Est-ce que les apostasies que l’on a constatées en Allemagne et en Autriche (et déjà, bien que ces cas soient sans doute très rares, en Lorraine) ne se renouvelleront pas alors chez nous ? Car, en attendant, nos âmes sont minées par une propagande aux mille formes, qui seule a le droit de s’exprimer, et qui se fera toujours plus séduisante et plus intimidante, pour passer ensuite s’il le faut au chantage et à la menace.

Que ces perspectives ne soient point chimériques, l’histoire de ce qui s’est passé ailleurs doit le faire craindre. Déjà les évêques de Hollande ont dû interdire l’affiliation des catholiques au parti nazi, sous peine de refus des sacrements. Même chez nous les indices alarmants grossissent. En France occupée, si nos renseignements sont exacts, plusieurs évêques ont été déjà soumis à des chantages précis. A Paris, tandis que l’archevêque préside dans sa cathédrale un concert inoffensif donné par les « moineaux de Ratisbonne », on annonce des conférences de l’infâme Rosenberg, directeur intellectuel de l’État nazi et ennemi acharné du christianisme (9). L’attitude que l’on sait du cardinal Baudrillart, celle de plusieurs autres ecclésiastiques, réguliers ou séculiers (tels que le P. Gorce surtout, ou M. T., ou le P. B…), n’est-elle pas de nature à lui faciliter la besogne ? Dans La Gerbe, journal fondé pour rallier à l’Allemagne les conservateurs de vieille tradition catholique, paraissent déjà des articles qui prêchent ouvertement l’apostasie : n’est-ce pas un signe que les âmes ne sont pas en état de résistance (10) ? A Lyon et dans toute la France non occupée, une série de feuilles pernicieuses se répand impunément, certaines d’entre elles allant jusqu’à exploiter l’autorité de l’Église pour se répandre plus aisément parmi les catholiques. Il est significatif que la censure « nationale », qui se montre si sévère en matière religieuse, laisse couler un tel flot d’ignominies. Mais comment se fait-il que nos chefs religieux ne paraissent pas s’en soucier ? Sont-ils au courant, par exemple, de ce que publient soit Gringoire, soit L’Émancipation française, soit l’Union française, etc. ?

Si rares que soient jusqu’ici, grâce à Dieu, les fléchissements à l’intérieur de l’Église de France, une grande publicité leur est faite, qui les rend plus nocifs, tandis que silence total est fait sur les condamnations et les cris d’alarme de l’autorité suprême, qui ne datent pourtant que d’hier et qui seraient pour nous d’une opportunité pressante. Pendant ce temps, des émissaires cherchent à rassurer les évêques et les supérieurs religieux, à émousser au moins leur esprit de résistance. On voudrait les entraîner dans des négociations, qui, s’ils s’y prêtaient, pourraient aller jusqu’à la trahison envers leurs frères dans l’épiscopat d’Allemagne. On fait agir sur eux par un gouvernement qui ne peut faire autrement que de se plier aux ordres qu’il reçoit. On spécule même parfois sur leur « esprit surnaturel » pour les éloigner de ce qu’on appelle un « catholicisme politique » et les détourner ainsi de leur premier devoir. On est habile à faire dévier sur d’autres objets leur inquiétude. Déjà, auprès de certains, il semble que ce soit faire du mauvais esprit que de rappeler les enseignements de l’Évangile et de la papauté. Ou bien, on dénonce calomnieusement comme manquant de loyalisme civique ceux qui, pour des motifs strictement religieux, résistent à des entraînements excessifs. On traite comme agités par des passions politiques ceux qui ne cachent pas leur angoisse chrétienne. Il se trouve toujours des intermédiaires naïfs (jusque parmi de bons religieux) pour faire ainsi parvenir aux oreilles des Supérieurs les thèmes inventés par la ruse fertile de l’adversaire. L’expérience se renouvellera-t-elle, dans l’Église de France, qui a déjà porté ailleurs des fruits si amers ?

« On nous a misérablement trompés », dut constater le cardinal Innitzer quelques mois à peine après l’installation du régime nazi en Autriche, « la haine du national-socialisme, égale à celle du communisme, s’est déclenchée sans retenue contre l’Église… LES ÉVÊQUES ONT ÉTÉ LOYAUX ET CONFIANTS, ON LES A SYSTÉMATIQUEMENT ABUSÉS. IL FAUT QU’ON LE SACHE. »

Pourquoi faut-il que nombre de prêtres et de religieux français se refusent aujourd’hui à le savoir ? Quels terribles lendemains ne risque pas de préparer cette anesthésie morbide ?

IV

En conséquence, n’y aurait-il pas, d’abord, un premier effort à faire pour s’informer ? pour connaître, par exemple, l’histoire religieuse de l’Allemagne en ces dix dernières années, celle de l’Autriche depuis trois ans, etc. ? pour connaître les écrits des principaux doctrinaires nazis, les premières applications des doctrines racistes, les procédés et les thèmes actuels de la propagande faite en France, les entreprises de séduction de la jeunesse, l’identité et la valeur de certains groupes de journalistes qui influent sur l’opinion catholique, etc. ?

N’y aurait-il pas lieu de veiller plus jalousement que jamais à notre liberté spirituelle, dans toute la mesure où elle dépend de notre vigilance ? Le service de notre patrie lui-même le demande ; à plus forte raison le service de l’Église. « Dieu n’aime rien tant ici-bas que la liberté de son Église. » Le souci de ne pas causer d’ennuis au gouvernement, si légitime qu’il soit, ou de ne pas lui « déplaire », ne doit jamais être le souci suprême, pas plus que le souci de savoir quelle attitude sera la plus « utile ». Ces vérités, que nul ne met en doute dans l’Église, ne pourraient-elles cependant faire l’objet d’un sentiment plus vif ? Et, pour prendre un exemple, ne serait-il pas bon de renoncer plus résolument à des gestes tels que celui de Cité nouvelle, se laissant grever, au départ même, de servitudes qui pourraient devenir lourdes ?

Ne faudrait-il pas aussi nous rappeler davantage que des actes peuvent être contraires au christianisme, même quand ils ne s’en prennent pas aux institutions ou aux hommes d’Église ? De même que les honneurs officiels que ceux-ci peuvent recevoir ne coïncident pas forcément avec un renouveau chrétien, ainsi n’est-ce pas seulement lorsque nos personnes commencent à souffrir que la morale chrétienne et la foi même sont en péril. Toutes les fois que la charité et la justice sont touchées, non pas seulement en fait et en passant, mais en vertu d’un principe, l’Église est touchée par le fait même. Ce qui se fait aujourd’hui, par exemple, contre les Juifs, pourra se faire demain contre nous, le même genre d’horreurs a été répandu en Allemagne sur eux et sur le clergé : or, quel droit aurons-nous à nous plaindre demain, si nous nous accommodons de tout aujourd’hui ? Au reste ne nous y trompons pas : l’antisémitisme actuel n’est plus celui qu’ont pu connaître nos pères ; outre ce qu’il a de dégradant pour ceux qui s’y abandonnent, il est déjà de l’antichristianisme. C’est à la Bible qu’on en veut, c’est à l’évangile aussi bien qu’à l’Ancien Testament, c’est à l’universalisme de l’Église, à ce qu’on appelle « l’Internationale romaine » ; c’est à tout ce que Pie XI revendiquait comme nôtre à la suite de saint Paul, le jour où il s’écriait : « Spirituellement, nous sommes des Sémites ! » (11). Il importe d’autant plus d’y prendre garde, que cet antisémitisme fait déjà des ravages jusque dans les élites catholiques, jusque dans nos maisons religieuses. Voilà un danger qui n’est que trop réel.

La jeunesse surtout risque de s’y laisser prendre, de même qu’à tout cet idéal néo-païen, qui par certains côtés sait se montrer si séduisant. Certes une élite restreinte formée avant la guerre surtout dans les mouvements spécialisés d’action catholique, est solide. Elle est aujourd’hui notre meilleur espoir. Mais que cette digue est petite, contre la marée qui commence à monter ! Ce n’est pas ici le lieu d’examiner comment un christianisme plus approfondi et plus intégralement vécu, offrant moins de prise aux caricatures de l’adversaire, supposant peut-être plus d’une réforme dans nos habitudes et nos méthodes, doit constituer la seule sauvegarde totale. Mais au moins, en ce qui concerne les clercs et les jeunes religieux, ne faudrait-il pas songer à leur inculquer plus fortement les principes chrétiens qui risquent de s’obnubiler chez eux dans l’atmosphère trouble que nous respirons tous malgré nous ? N’y aurait-il pas en tout cas, alors que beaucoup sont portés sans bien s’en rendre compte à « flotter à tout vent de doctrine » [cf. Ep 4, 14], des vertus plus opportunes à leur prêcher que la « vertu de souplesse » (12) ?

Si l’on me demandait maintenant pourquoi j’écris ces choses, je répondrais que chacun porte toujours sa petite part des grandes responsabilités collectives, et que dans les temps de crise exceptionnelle comme celui que nous vivons – « heures tragiquement historiques », disait déjà Pie XI -, c’est pour chacun un devoir plus impérieux d’en prendre conscience et d’agir en conséquence. En attirant ainsi l’attention sur la situation religieuse présente et sur l’attitude qu’elle me semble devoir susciter en nous, je n’ai d’ailleurs aucunement l’intention de réclamer de qui que ce soit, je ne sais quel éclat, quelle condamnation ou quelle intervention tapageuse. Je n’attends et ne désire de nos chefs spirituels aucune activité d’ordre politique, aucune « croisade » impossible. Ce que je voudrais simplement, c’est qu’ils soient plus amplement informés, afin qu’ils puissent mieux donner à ceux qui l’ignorent la connaissance du péril, qu’ils soient mieux à même d’encourager notre foi et de nous aider à sauver nos âmes ; c’est que ne pénètre point peu à peu dans les consciences cette impression que, face au terrible bouleversement du monde, le catholicisme démissionne. Impuissant à atteindre ceux que j’aurais pourtant voulu contribuer à renseigner, c’est naturellement vers les Supérieurs que Dieu m’a donnés que je me tourne. Je m’y sens encouragé par la pensée que mes préoccupations répondent à leurs propres préoccupations, et que ce rapport va en quelque sorte au-devant de leur désir et leur sera peut-être utile. Après tout, n’auraient-ils pas lieu de se plaindre, absorbés qu’ils sont forcément par les soucis quotidiens de leur charge, s’ils devaient constater plus tard qu’ils n’ont pas pu porter remède au mal lorsqu’il en était encore temps, parce que ceux de leurs inférieurs qui en avaient les moyens n’ont pas pris l’initiative de les informer et de les alerter ?

H. L.

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Notes

[Note initiale de Chélini]

(*) Au cours de l’une de nos rencontres, le Père de Lubac me remit plusieurs documents, dont celui-ci, en septembre 1982. Étant donné son grand intérêt historique – il est antérieur de plusieurs mois au premier Cahier du Témoignage chrétien paru en novembre 1941 –, j’ai sollicité l’autorisation de le publier. Le Père de Lubac me donna son accord sous réserve de la permission de ses supérieurs. Il me la fit connaître quelques jours après par un coup de téléphone cordial. Le lendemain j’apprenais son élévation au cardinalat. [L’Église sous Pie XII, p. 310, note 1.]


[Notes de H. de Lubac]


1. En annexe de l’original, le résumé de la lettre pastorale de Mgr Gröber, d’après Radio-Vatican.

2. Les faits concernant l’Alsace et la Lorraine (depuis la désaffectation de la cathédrale de Strasbourg jusqu’aux expulsions d’évêques, prêtres, religieux, religieuses, fermeture des grands et petits séminaires, etc.) peuvent être connus par les Pères alsaciens ou lorrains qui sont au milieu de nous. L’auteur joint à l’original un document fournissant un exemple de propagande païenne qui s’exerce en Alsace (fêtes pascales).

3. Etudes, 5 mars 1940 : « La croix gammée contre la croix du Christ » ; 5 juin : « L’occupation allemande en Pologne ». Il serait très opportun de faire relire ces articles aujourd’hui. Pour la Pologne, une nouvelle documentation est arrivée au Vatican qui a cité quelques faits à la radio. [L’auteur joint quelques extraits des articles du P. Lebreton.]

4. Exemple : extrait d’un article paru en 1938 dans la revue de Rosenberg, sous ce titre : « L’Église romaine se détourne de l’Europe ». [Il s’agit, semble-t-il du Völkischer Beobachter, organe du parti nazi, dont il était rédacteur en chef.]

5. Condamner l’antisémitisme n’est pas nier l’existence d’une question juive, pas plus que condamner le racisme n’est refuser d’envisager les problèmes concernant la race, ou que repousser le socialisme n’est se désintéresser des problèmes sociaux. Il ne faut pas confondre la position d’un problème avec une certaine solution du problème posé.

6. Ici encore, l’exemple de l’Allemagne est instructif. Cf. [Jules] Lebreton, « La croix gammée… », pp. 264-265. Depuis le début de 1937, toutes les encycliques pontificales ont été interdites ; depuis 1935, presque toutes les lettres pastorales des évêques ont été saisies, etc.

7. En octobre 1938, cette revue insérait (pp. 643-647) un long article paru d’abord dans la Revue hebdomadaire, dans lequel on prétendait qu’il n’y avait aucune persécution religieuse en Allemagne, et que la condamnation du racisme par le pape n’était qu’un épisode sans importance. « Je sais que les dirigeants nationaux-socialistes n’en sont pas très contents, mais je pense à part moi que le syllabus de Pie IX a condamné aussi bien d’autres choses assez oubliées de nos évêques. » Malgré la pâle esquisse d’une réserve en note, la revue faisait sien cet article, en présentant cette insertion comme une « rectification » de sa part, pour s’excuser d’avoir auparavant parlé trop peu favorablement du nazisme…

8. De tous côtés arrivent des informations directes, montrant qu’une partie importante du clergé est dans un état d’aveuglement. Il serait facile de dresser une longue liste de propos extraordinaires qui attestent ce fait douloureux.

9. L’auteur joint quelques citations de Rosenberg, tirées de son ouvrage Le Mythe du XXe siècle et de son discours de Nuremberg de 1938.

10. L’auteur cite l’article de Jacques de Lesdain paru dans La Gerbe. [Sur ce journaliste, voir : Jacques de Lesdain… Rédacteur politique à l’Illustration. Itinéraire d’un collaborateur.]

11. L’auteur cite un extrait du discours prononcé par Pie XI au pèlerinage de la Radio catholique belge, en 1938.

12. De même pourquoi rappeler avec tant d’insistance que « notre temps est essentiellement providentiel », comme si tout temps n’était pas providentiel ? Il y a là une déformation du dogme de la Providence, qui tend au fatalisme, à l’acceptation passive de n’importe quoi. C’est aussi, je le crains, se méprendre grandement que d’affirmer le « dynamisme » de certaines jeunesses comme la jeunesse hitlérienne, qui au lieu de dire à la façon de Descartes : « Je pense », disent : « Dieu se pense en moi », et dans cet élan admirable, rencontrent naturellement Dieu ! Nous avons là au contraire un des signes de la paganisation de cette jeunesse, et l’un des leitmotive qu’on lui inculque contre le Dieu du christianisme et de l’Église.

(Ces traits sont empruntés à une conférence faite à Fourvière, le mardi de Pâques 1941, par le Père X. Tout en conservant à son égard nos sentiments de profonde estime et même de vénération, et sans méconnaître les services présents qu’il rend encore à l’Église, nous ne pouvons nous empêcher de penser que l’attitude adoptée en ce moment par lui n’est pas sans danger.)

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Henri de Lubac, s.j.

© Fayard

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13. Les chrétiens sont-ils en état de « pré-apostasie » ?


Le devoir de se démarquer

Le déchaînement médiatique à l’encontre d’Israël, qui se donne libre cours depuis plusieurs décennies et ne cesse de s’intensifier, constitue – comment le nier désormais ? – une incitation consciente et volontaire à la haine de l’État juif et, par voie de conséquence, à celle des juifs du monde entier, censés être complices de la souffrance infligée au peuple palestinien et même y contribuer de toutes les manières possibles.

Il est à craindre que la complicité – au moins tacite – de la majeure partie de l’humanité avec la diabolisation planétaire d’Israël, ou l’indifférence à l’égard de ce processus inexcusable, ne favorisent la ghettoïsation de cet État honni, prélude à l’éviction, voire à l’extermination de sa population, dont rêvent ses ennemis.

Que jamais ne nous parvienne d’Israël l’adieu désespéré qu’adressaient, en 1943, aux Juifs de Palestine, les représentants du judaïsme polonais, alors agonisant. Tous sont morts. Seul leur texte a survécu, comme un acte d’accusation, gravé pour toujours dans la conscience, « marquée au fer rouge » – (cf. 1 Tm 4, 2) – d’une humanité indifférente, ou au mieux, impuissante. J’en cite ici un extrait, en modifiant juste ce qu’il faut pour illustrer le parallèle possible, si – ce qu’à Dieu ne plaise ! – la portion du peuple juif qui a choisi de vivre sur la terre de ses ancêtres devait se trouver un jour dans une situation aussi désespérée :

À la dernière minute avant leur anéantissement total, les derniers survivants du peuple juif en [Israël] ont lancé un appel au secours au monde entier. Il n’a pas été entendu. Nous savons que vous, Juifs de [la Golah], vous souffrez cruellement de notre martyre incroyable. Mais que ceux qui avaient les moyens de nous aider et ne l’ont pas fait sachent ce que nous pensons d’eux. Le sang de […] millions de Juifs hurle vengeance, et il sera vengé ! Et ce châtiment ne frappera pas seulement les [nouveaux] cannibales nazis, mais tous ceux qui ne firent rien pour sauver un peuple condamné. Que cette dernière voix, sortant de l’abîme, parvienne aux oreilles de l’humanité tout entière (1).

Tout ce que nous pouvons espérer, c’est que notre appel à nous en faveur de ce peuple honni des nations – un cri qui, pour l’instant, n’est guère plus audible que celui d’un oiseau au-dessus d’un océan déchaîné -, répété sans cesse et transmis par Internet et le courrier électronique, incite celles et ceux à qui le Seigneur « aura fait des lèvres pures pour qu’ils puissent tous invoquer Son nom » (cf. So 3, 9), à Le supplier de « venir en aide » à Son peuple (Ps 121, 1 ; 124, 8).

Notre seule arme est celle des hommes et des femmes « persécutés pour la justice » (cf. Mt 5, 10) : le témoignage, – si dangereux qu’il soit de nos jours (2), qui consistera à exposer au grand jour, avec courage, le mécanisme machiavélique des méthodes des calomniateurs et des subvertisseurs de l’opinion (3), et à prévenir que quiconque diffuse et accrédite ces propos de haine tombe sous le coup de l’invective du Christ :

Vous êtes du diable, votre père, et ce sont les désirs de votre père que vous voulez accomplir. Il était homicide dès le commencement et n’était pas établi dans la vérité, parce qu’il n’y a pas de vérité en lui : quand il profère le mensonge, il parle de son propre fonds, parce qu’il est menteur et père du mensonge. (Jn 8, 44).

Ce que corrobore un passage de l’œuvre maîtresse d’Irénée de Lyon (IIe s.), que j’ai cité dans la dixième méditation (« Croire dès maintenant “pour que le Jour du Seigneur ne nous surprenne pas comme un voleur” (Cf. 1 Th 5, 4) », où cet éminent Père de l’Église affirme que « l’Apostasie [du diable] a été mise au jour par le moyen de l’homme ». Et de préciser que « l’homme avait été le révélateur de ses dispositions intimes » (4).

L’idée sous-jacente à ce texte est que c’est l’événement qui révèle (ou met au jour) les dispositions intérieures de celui ou celle qui y est confronté. Je me limiterai ici à deux exemples – l’un biblique, l’autre contemporain.

Avant que l’occasion ne lui soit donnée de trahir son Maître, Judas n’avait pas mis en œuvre ce qui n’était encore, chez lui, qu’une tentation (cf. Jn 13,2), avant qu’il y donne son assentiment intérieur (cf. Jn 13, 27) et ne passe finalement à l’acte (cf. Mt 26, 14-16 ; 26, 45-50).

De même, durant l’Occupation allemande, c’est par lâcheté, appât du gain, ambition, soif de puissance, et sous l’empire d’autres vices qu’ils portaient en eux, que des citoyens ordinaires sont devenus collaborateurs, traitres, voire tortionnaires et assassins, quand l’occasion leur a été donnée d’assouvir ces passions cachées.

Deux passages de l’Écriture, entre autres, nous mettent en garde de résister à ces mauvais instincts :

Gn 4, 7 : L’Éternel dit à Caïn: « Pourquoi es-tu irrité et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu agis bien, tu garderas la tête haute. Mais si tu n’agis pas bien, le péché n’est-il pas tapi à la porte, qui te convoite et qu’il te faut dominer ? »

Dt 30, 19 : Je prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre: j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Alors choisis la vie, pour que toi et ta postérité vous viviez.

Quant à Jésus, Il a donné, dans une parabole – que nous lisons, hélas, trop distraitement – l’illustration saisissante de ce que l’on pourrait appeler un « flagrant délit » de malversation spirituelle, quand les artisans d’iniquité révéleront, par leurs actes mêmes, le mal dont leur cœur était rempli, et auquel il ne manquait que l’occasion pour se révéler au grand jour :

Mt 7, 16-20 : C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur des épines ? Ou des figues sur des chardons ? Ainsi, tout arbre bon produit de bons fruits, tandis que l’arbre corrompu produit de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un arbre corrompu porter de bons fruits. Tout arbre qui ne donne pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu. Ainsi donc, c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez.

Jésus exerçait déjà cette fonction de révélateur des mauvais desseins du cœur de l’homme, comme le prophétise mystérieusement le vieillard Syméon :

Lc 2, 35 : Celui-ci [Jésus] constitue un motif de chute et de relève­ment de beaucoup en Israël et un signe de contradiction […] en sorte que se révèlent les pensées de bien des cœurs.

Et Paul a une formule frappante pour décrire ce processus dans sa phase eschatologique :

1 Co, 4, 5 : Ainsi donc, ne jugez de rien avant que ne vienne le Seigneur; c’est Lui qui éclairera les secrets des ténèbres et manifestera les desseins des coeurs. Et alors chacun recevra de Dieu sa louange.

J’ai expliqué ailleurs (6) que c’est ce qui se passera, à l’échelle de l’histoire, quand le « temps des nations » arrivera à sa fin ; et je l’ai illustré par plusieurs passages de l’Écriture, dont celui-ci :

Mi 4, 11-13 : Maintenant, des nations nombreuses se sont assemblées contre toi. Elles disent: « Qu’on la profane et que nos yeux se repaissent de Sion ! ». C’est qu’elles ne connaissent pas les pensées de l’Éternel et qu’elles n’ont pas compris son dessein: il les a rassemblées comme les gerbes sur l’aire. Debout! foule-les, fille de Sion ! car je rendrai tes cornes de fer, de bronze tes sabots, et tu broieras des peuples nombreux. Tu voueras à l’Éternel leurs rapines, et leurs richesses au Seigneur de toute la terre.

J’ose le dire ici : « l’heure vient, et c’est maintenant » (cf. Jn 4, 23), où, soumis à la tentation d’aboyer avec les loups, de calomnier ou de trahir un peuple qui ne leur a fait aucun tort, de le mettre, ou de le laisser mettre à mort, les hommes devront « dominer le péché qui les convoite » (cf. Gn 4, 7), choisir « la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction » (cf. Dt 30, 19), avant que ne les surprenne le jugement de Dieu, inattendu et sans appel, comme Il les en a avertis par avance, par la bouche du prophète Joël :

Jl 4, 2 : Je rassemblerai toutes les nations, je les ferai descendre à la Vallée de Josaphat ; là j’entrerai en jugement avec elles au sujet d’Israël, mon peuple et mon héritage, car ils l’ont dispersé parmi les nations et ont divisé mon pays… (5).

Tel est le jugement, dont parle abondamment l’Écriture, Nouveau Testament compris. Il nous fixera dans l’état où nous trouverons alors de par notre propre volonté manifestée par nos actes, dont la bonté ou la corruption nous vaudront la rétribution correspondante, ainsi que l’expose laconiquement l’apôtre Paul :

2 Co 5, 10 : Car il faut que tous nous soyons mis à découvert devant le tribunal du Christ, pour que chacun recouvre ce qu’il aura fait pendant qu’il était dans son corps, soit en bien, soit en mal.

Tel est le témoignage que nous devons porter devant nos contemporains – et tout particulièrement ceux qui se réclament du « beau nom [chrétien] qui a été invoqué sur eux » (cf. Jc 2, 7) –, si nous ne nous illusionnons pas sur nous-mêmes et avons bien reçu le « charisme d’avertissement », comme il sied à des « guetteurs » dans l’esprit d’Ezéchiel (6).

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Notes

(1) Appel du Comité national de la Résistance juive en Pologne, daté du 15 novembre 1943, à Varsovie, et adressé aux Juifs en Palestine. Cité par Léon Poliakov, Bréviaire de la haine. Le IIIe Reich et les Juifs, éditions Complexe, Paris, 1951, p. 353, et note 478, p. 381.

(2) Pour mémoire, en grec, le mot témoin, se dit « martus », qui signifie à la fois « témoin » et « martyr », au sens de celui qui est prêt à mourir plutôt que de renier sa foi ou de parler contre sa conscience.

(3) Parmi des dizaines de cas, je signale ici celui du mythe – dont on parle trop peu – d’un prétendu « âge d’or de Cordoue, de l’hospitalité et de la tolérance du monde arabe qui, par ces qualités, se serait foncièrement distingué des turpitudes de l’Europe et qui fait dire encore aujourd’hui, en dépit de la réalité passée et présente, que l’antisémitisme n’a concerné que l’Europe chrétienne » (Elias Levy, « L’Exode et la spoliation des Juifs des pays arabes ».

(4) Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, V, 24, 4. J’ai choisi le terme « révélateur » pour rendre le terme examinatio de la version latine, qui peut aussi se traduire par épreuve.

(5) Même idée en Za 2, 12 : « Qui vous touche, touche à la prunelle de mon œil » (Cf. Dt 32, 10).

(6) Voir, en particulier, la Conclusion de mon premier livre, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, éditions Docteur angélique, Avignon, 2009, p. 357 ss ; ainsi que la IIIe Partie de mon second livre, Les Frères retrouvés, éditions de l’Œuvre, Paris, 2011, au chapitre « Résistance à l’apostasie », surtout, p. 252 ss.

(7) Voir ci-dessus : « 4. Éprouver les esprits : prophétie et avertissement ».

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14. Du risque de se prendre pour un prophète et comment le pallier

Mais, nous objectera-t-on peut-être, à la lecture de ce qui précède, n’est-ce pas là prendre et faire prendre à d’autres un risque non minime ? En ces temps troublés, dira-t-on, n’êtes-vous pas en train de battre le ban et l’arrière-ban des illuminés de tout acabit, dont les vaticinations enfiévrées s’étalent déjà sur des centaines de milliers de pages du Net ? Il y a gros à parier que nombre d’entre eux sauteront sur l’occasion et s’autoproclameront « guetteurs dans l’esprit d’Ezéchiel ».

Nous sommes conscients de cette possibilité, encore qu’il y ait lieu de douter que des personnes de ce genre soient prêtes à s’astreindre à la rigueur des exigences spirituelles et ascétiques que s’imposent volontairement celles et ceux qui adhèrent à notre mode d’action. Et puis, il suffit de lire avec attention les deux versets bibliques où est évoquée cette mission du prophète Ezéchiel,

Ez 3, 17 (= 33, 7) : Et toi, fils d’homme, je t’ai fait guetteur pour la maison d’Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part.

pour noter deux éléments importants, mis en exergue par les italiques, ci-dessus :

  1. C’est Dieu qui impartit à Ezéchiel la tâche de « guetteur ».

  2. Cette mission ne semble pas permanente ; en effet, Dieu précise au prophète qu’il ne devra avertir le peuple que lorsque Lui, Dieu, lui en donnera l’ordre.

De plus, le contexte rend clair qu’Ezéchiel ne se voit pas confier d’oracles, ni même de prophéties, au sens habituel du terme. Dieu lui fait part de l’imminence de catastrophes qui vont frapper le peuple d’Israël et lui ordonne de l’avertir. Il s’agit donc de l’annonce d’événements et d’un appel à s’y préparer, et non, à proprement parler d’un dévoilement des desseins mystérieux de Dieu. Ceci, sur base de l’exégèse rigoureuse du texte. Et c’est exactement ce que nous faisons, en nous efforçant de distinguer les « signes de ce temps-ci », comme Jésus y invitait ses contemporains (Mt 16, 3 ; Lc 12, 56).

Mais nous appliquons aussi d’autres critères de discernement. Et tout d’abord, nous avons toujours présent à l’esprit l’avertissement salutaire de l’apôtre Jean, déjà cité :

1 Jn 4, 1 : Bien-aimés, ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu, car beaucoup de faux prophètes sont venus dans le monde.

En effet, tout esprit ne vient pas de Dieu. Cependant, même s’ils ne suffisent pas toujours, le bon sens et l’expérience permettront de se faire une idée du sérieux de la démarche de quiconque voudra se joindre à notre « cordée ». On se souvient de la genèse de cette métaphore, développée plus haut (voir : « 1. Avant la mise en route »), et que nous devons à Jean. Elle s’avère féconde, comme l’illustre le recours que j’y fais ici.

Si donc quelqu’un croit avoir reçu de Dieu le charisme de « l’avertissement » et veut se joindre à nous pour l’exercer, il devra le faire à notre manière, et, avant tout, se soumettre au discernement collégial des membres de la « cordée » déjà constituée. Ce n’est pas là une exigence exorbitante : les congrégations religieuses et les mouvements d’Église ne procèdent pas autrement, et certains groupes du Renouveau ont, en la matière, une discipline plus rigoureuse encore, que d’aucuns considèrent comme indue.

Nous estimons que cette exigence est plus indispensable encore à quiconque croit devoir ramener les autres dans le droit chemin et s’expose, ce faisant, à la tentation de s’ériger en juge, si ce n’est à se croire investi d’une mission de « police des polices » en matière de réforme des mœurs, en général, et de comportement religieux, en particulier.

Ces précisions et mises en garde étant émises, il n’en résulte pas – tant s’en faut – qu’il faille se taire et ne pas avertir nos contemporains de ce qui, semble-t-il, est sur le point d’advenir. Dieu ne laisse planer aucun doute sur ce qui attend le messager qui se tait :

Ez 3, 18 : Si je dis au méchant: Tu vas mourir, et que tu ne l’avertis pas, si tu ne parles pas pour avertir le méchant d’abandonner sa conduite mauvaise afin qu’il vive, le méchant, lui, mourra de sa faute, mais c’est à toi que je demanderai compte de son sang.

Une autre sorte de difficulté attend les véritables « guetteurs » selon le cœur de Dieu : la dénégation opposée par ceux et celles qui ont la faveur des gens, parce qu’ils leur assurent que tout ira bien. En témoigne l’altercation, relatée dans l’Écriture, entre le prophète Jérémie et un autre du nom de Hananya :

Jr 28, 1-17 : […] au début du règne de Sédécias, roi de Juda […] le prophète Hananya […] parla ainsi à Jérémie, dans le Temple de L’Éternel, en présence des prêtres et de tout le peuple : « Ainsi parle L’Éternel Sabaot, le Dieu d’Israël. J’ai brisé le joug du roi de Babylone ! Encore juste deux ans et je ferai revenir en ce lieu tous les ustensiles du Temple de L’Éternel que Nabuchodonosor, roi de Babylone, a enlevés d’ici pour les emporter à Babylone. De même Jékonias, fils de Joiaqim, roi de Juda, avec tous les déportés de Juda qui sont allés à Babylone, je les ferai revenir ici, oracle de L’Éternel, car je vais briser le joug du roi de Babylone ! » Alors le prophète Jérémie répondit au prophète Hananya, devant les prêtres et tout le peuple présents dans le Temple de L’Éternel. Le prophète Jérémie dit : « Amen ! Qu’ainsi fasse L’Éternel ! Qu’il accomplisse les paroles que tu viens de prophétiser et fasse revenir de Babylone tous les ustensiles du Temple de L’Éternel ainsi que tous les déportés. Cependant, écoute bien la parole que je vais prononcer à tes oreilles et à celles de tout le peuple : Les prophètes qui nous ont précédés, toi et moi, depuis bien longtemps, ont prophétisé, pour beaucoup de pays et pour des royaumes considérables, la guerre, le malheur et la peste ; le prophète qui prophétise la paix, c’est quand s’accomplit sa parole qu’on le reconnaît pour un authentique envoyé de L’Éternel ! » Alors le prophète Hananya enleva le joug de la nuque du prophète Jérémie et le brisa. Et Hananya dit devant tout le peuple : « Ainsi parle L’Éternel. C’est de cette façon que dans juste deux ans je briserai le joug de Nabuchodonosor, roi de Babylone, l’enlevant de la nuque de toutes les nations ». Et le prophète Jérémie s’en alla. Or, après que le prophète Hananya eut brisé le joug qu’il avait enlevé de la nuque du prophète Jérémie, la parole de L’Éternel fut adressée à Jérémie : « Va dire à Hananya : ainsi parle L’Éternel. Tu brises les jougs de bois ? Eh bien, tu vas les remplacer par des jougs de fer ! Car, ainsi parle L’Éternel Sabaot, le Dieu d’Israël : c’est un joug de fer que je mets sur la nuque de toutes ces nations, pour les asservir à Nabuchodonosor, roi de Babylone […] Et le prophète Jérémie dit au prophète Hananya : « Ecoute bien, Hananya : L’Éternel ne t’a point envoyé et tu as fait que le peuple se confie au mensonge. C’est pourquoi, ainsi parle L’Éternel. Voici que je te renvoie de la face de la terre : cette année tu mourras, car tu as prêché la révolte contre L’Éternel ».

Cet épisode est intéressant à plus d’un titre. Tout d’abord, les hommes qui sont aux prises, ont tous les deux prouvé, par le passé, leur qualité de prophètes. Et pourtant, l’un annonce la guerre, l’autre la paix. Ici, se vérifie le critère établi par Moïse pour juger de la véracité d’une prophétie :

Dt 18, 20-22 : Mais, si un prophète a l’audace de dire en mon nom une parole que je n’ai pas ordonné de dire – et s’il parle au nom d’autres dieux – ce prophète mourra. Peut-être vas-tu dire en ton coeur : « Comment saurons-nous que cette parole, L’Éternel ne l’a pas dite ? » Si ce prophète a parlé au nom de L’Éternel et que sa parole reste sans effet et ne s’accomplit pas, alors L’Éternel n’a pas dit cette parole-là. Le prophète a parlé avec présomption. Tu n’as pas à le craindre.

Mais il est intéressant de noter que, dans un premier temps, Jérémie, après avoir émis ses doutes, s’en remet au jugement de Dieu. Il n’invective pas son collègue, ni ne lui dénie la qualité de prophète : il se tait et s’en va (v. 10-11). Ce n’est que lorsque Dieu l’éclaire (v. 12 ss) qu’il convainc l’autre de mensonge, ou, à tout le moins, de présomption. Il est symptomatique que cette fausse prédiction de Hananya soit appelée révolte contre Dieu. On comprend mieux ainsi la grande responsabilité du prophète : dire ce que Dieu n’a pas dit, vouloir ce qu’il n’a pas voulu, concevoir ce qu’il n’a pas conçu, est une révolte, une apostasie ; c’est l’oeuvre de Satan, l’Adversaire; comme en témoigne, dans un autre contexte, la réaction de Jésus aux remontrances de Pierre qui ne croit pas à la Passion prochaine de son maître et veut le dissuader de faire une telle “folie” :

Mt 16, 23 : Écarte-toi de moi, Satan ! Tu me fais scandale, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.

En résumé, nous devons nous garder de nous prendre pour des prophètes, sans exclure pour autant que, dans Son immense miséricorde, le Seigneur daigne se servir de nous, si petits que nous soyons à nos propres yeux. De même, nous n’avons pas à craindre la contradiction, voire les moqueries que ne manqueront pas de nous infliger les prophètes de bonheur, que fustigeait cruellement Michée, en ces termes :

Mi 3, 5-8 : Ainsi parle L’Éternel contre les prophètes qui égarent mon peuple:  S’ils ont quelque chose entre les dents, ils proclament: « Paix ! »  Mais à qui ne leur met rien dans la bouche ils déclarent la guerre. C’est pourquoi la nuit pour vous sera sans vision, les ténèbres pour vous sans divination. Le soleil va se coucher pour les prophètes et le jour s’obscurcir pour eux. Alors les voyants seront couverts de honte et les devins de confusion ; tous, ils se couvriront les lèvres, car il n’y aura pas de réponse de Dieu. Moi, au contraire, je suis plein de force et de l’Esprit de L’Éternel, de justice et de courage, pour proclamer à Jacob son crime, à Israël son péché.

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15. Nous n’ambitionnons pas d’être un mouvement d’Église, mais seulement des « guetteurs », prêts à l’avertir si Dieu nous le demande

On nous demande souvent si nous sommes un mouvement d’Église, et sur notre réponse négative, on s’étonne que nous ne le soyons pas. Certains nous soupçonnent de constituer un groupe marginal, voire sectaire, que l’Église n’approuve pas, ou même qu’elle récuse.

Voici ce qu’il en est exactement.

Ce fut la volonté des premiers membres du groupe que nous formons, de ne pas ajouter une famille spirituelle ou religieuse à celles, nombreuses et vénérables, qui ont fait la preuve de l’authenticité et de l’efficacité de leur charisme propre pour l’édification du corps universel de l’Église. Conscients de la singularité de leur démarche, et pour ne pas mettre les autorités religieuses dans l’embarras, les promoteurs de notre initiative n’ont pas voulu ériger notre groupe en association, même informelle, de fidèles, ni solliciter pour lui une reconnaissance ecclésiale. Il suffit de lire notre profession de foi pour comprendre la lucidité de cette décision :

L’esprit qui nous anime nous pousse à appeler les chrétiens à croire que Dieu a pleinement rétabli le peuple juif dans ses prérogatives d’antan – qui n’avaient jamais été abolies –, et à « porter un fruit digne du repentir » pour l’avoir persécuté ou laissé persécuter, au fil des siècles, puis abandonné à la mort, et à la mort de l’Extermination.

Il est clair en effet, que, même s’ils acceptaient de confesser leur culpabilité – au moins solidaire –, dans la discrimination et les mauvais traitements dont les juifs ont été victimes de leur part au fil des siècles, ni les autorités religieuses, ni le peuple chrétien dans son ensemble, ne seraient prêts, au stade actuel, à faire leur notre foi au rétablissement, déjà accompli, du peuple juif.

C’est parce que nous sommes conscients de la difficulté théologique considérable que constitue, pour la théologie chrétienne, une telle conception – et davantage encore sa diffusion publique –, que nous choisissons d’agir de manière indépendante et sans mandat ni approbation formels de l’Église (mais pas à son détriment). Ainsi, il n’y aura pas d’ambiguïté : nul ne pensera que nous parlons au nom de l’Église, ni que nous bénéficions de son approbation.

Pour ce qui est de l’aspect formel de notre initiative, nous accueillons quiconque veut faire sienne notre démarche (sans nécessairement adhérer à notre foi dans le rétablissement déjà accompli du peuple juif), et accepte de prononcer la formule pénitentielle suivante (*) :

Nous avons besoin de pardon. Car nous avons contribué à travers les siècles à la “séparation” des Juifs. Nous les avons considérés comme étrangers, alors qu’ils sont nos pères selon l’esprit. Nous avons été parfois les instigateurs, parfois les complices, parfois les témoins, indifférents ou lâches, de toutes les persécutions qui les ont décimés […] Nous nous sommes souvent reposés, mensongèrement […] sur notre sécurité de « Nouvel Israël », satisfaits d’avoir, nous du moins, le secret de ce mystère. Et nous avons méprisé l’avertissement redoutable de l’Apôtre : « Tu subsistes par la foi. Ne t’enorgueillis pas, mais crains… » (Rm 11, 20) […] Père, pardonne-nous, pardonne-nous…

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On notera que cette démarche n’est pas nouvelle. Tel était l’état d’esprit de nombreux dignitaires de l’Église, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et par la suite. En voici quelques extraits :

  • Nous nous déclarons solidairement coupables, par nos omissions et par nos silences, devant le Dieu de miséricorde, des crimes qui ont été commis contre les juifs par des membres de notre peuple […]. 

     

    Déclaration des Synodes de l’Église évangélique d’Allemagne (Berlin-Weinssensee, 27 avril 1950).
  • En présence de ce crime dont nous portons la responsabilité en tant que nation, nous ne pouvons fermer les yeux et les oreilles. Tous les Allemands qui, en âge de raison, ont assisté à l’horreur de l’extermination des juifs, même ceux qui ont secouru leurs concitoyens dans la détresse, tous doivent reconnaître devant Dieu que, par manque de vigilance et d’esprit de sacrifice dans l’amour, ils se sont rendus complices […] C’est pourquoi nous voulons nous soumettre au jugement de Dieu et reconnaître notre manque d’amour, notre indifférence et notre crainte, voire notre complicité avec le crime, comme notre propre part à cette faute. Nous voulons nous encourager mutuellement à expier notre complicité et à croire, du fond du cœur, que le pardon de Dieu nous donne la vraie liberté et la vie.
Résolution du Synode de l’Église évangélique en Allemagne, au sujet du procès d’Eichmann (1961).
  • Nous sommes le pays dont l’histoire politique récente a été assombrie par la tentative d’extermination systématique du peuple juif. Malgré la conduite exemplaire de quelques individus et groupes, nous avons été en général, à cette époque du National-Socialisme, une communauté ecclésiale qui a vécu en tournant le dos au destin de ce peuple persécuté, une communauté obsédée par la crainte pour ses institutions menacées, une communauté qui a gardé le silence en face des crimes perpétrés contre les juifs et le judaïsme. Aussi, un grand nombre d’entre nous se sont-ils rendus coupables purement et simplement parce qu’ils ont eu peur de risquer leur vie. Et c’est pour nous une humiliation particulière que des chrétiens aient pu prendre une part active à cette persécution. La sincérité réelle de notre désir de renouvellement dépendra de l’aveu de ces fautes et de notre disponibilité à nous laisser douloureusement instruire par l’histoire des forfaits de notre pays et de notre Église.
Déclaration du Synode des évêques catholiques de la République fédérale allemande (Würzburg, 22 novembre 1975).
  • La faute et les souffrances de ce passé ne sauraient être refoulées et oubliées. Les événements de cette époque se sont produits au vu et au su de tous, dans d’innombrables villes et villages de notre pays. Nos concitoyens juifs se sont trouvés abandonnés. Les Églises et les communautés chrétiennes ont, pour la plupart, gardé le silence devant ce déni de justice publique. C’est pourquoi, pour nous chrétiens, le 9 novembre est un jour de tristesse et de honte.
Texte à lire dans toutes les paroisses catholiques d’Allemagne fédérale, à la demande de la Conférence épiscopale allemande, à l’occasion du 40e anniversaire de la «Nuit de Cristal» (9 novembre 1978).
  • Dans de larges milieux de la population allemande existait une tradition antisémite, et les catholiques n’y échappaient pas. Mais la position de l’Église se fondait sur une divergence doctrinale traditionnelle et non sur une idéologie raciste […] Il est d’autant plus difficile de comprendre aujourd’hui que, ni lors du boycottage des commerces juifs, le 1er avril 1933, ni à l’occasion des lois raciales de Nuremberg, en septembre 1935, ni à la suite des excès commis après la « Nuit de Cristal », des 9-10 novembre 1938, l’Église n’ait pas pris une position suffisamment claire et actuelle.
« L’Église catholique et le National-socialisme». Déclaration du Secrétariat de la Conférence épiscopale allemande (31 janvier 1979).
  • Les chrétiens doivent prendre conscience de cette histoire au cours de laquelle ils ont profondément aliéné les juifs. Il est indéniable que les nations chrétiennes ont initié et approuvé la persécution. Des générations entières de chrétiens ont considéré avec mépris ce peuple (qu’elles croyaient) condamné à rester errant sur la terre, du fait de la fausse accusation de déicide. Les chrétiens devraient reconnaître, avec repentance et profond regret, la part qui est la leur dans cette tragique histoire de l’aliénation (juive) […].
L’Église luthérienne et la communauté juive (1979).
  • L’Église est amenée (à développer de nouvelles relations avec le peuple juif) par (plusieurs) facteurs (dont, entre autres) : la reconnaissance de la co-responsabilité et de la culpabilité chrétiennes dans l’Holocauste – la diffamation, la persécution et le meurtre de juifs dans le Troisième Reich […] En conséquence, le Synode provincial déclare que, frappés, nous confessons la co-responsabilité et la culpabilité de l’Église allemande dans l’Holocauste […].
« Vers la rénovation des relations entre chrétiens et juifs ». Déclaration du Synode de l’Église protestante de la région rhénane (1980).
  • Des enseignements du mépris des juifs et du judaïsme dans certaines traditions se sont avérés être un terreau fertile pour l’iniquité de l’Holocauste nazi […].
« Considérations oecuméniques sur le dialogue entre juifs et chrétiens ». Conseil mondial des Églises (1982).
  • Au cours des siècles, la théologie chrétienne, l’enseignement et les actes de l’Église ont été viciés par l’idée que le peuple juif était rejeté par Dieu. Cet antijudaïsme chrétien devint l’une des racines de l’antisémitisme. En conséquence, nous qui sommes concernés, confessons que la Chrétienté en Allemagne porte la responsabilité et la culpabilité communes de l’Holocauste […].
Déclaration du Synode de l’Église évangélique allemande de la Province de Baden, sur les relations entre chrétiens et juifs (mai 1984).
  • Aujourd’hui, bien des gens regrettent que les Églises n’aient pas prononcé publiquement une parole de condamnation (du pogrome de la « Nuit de Cristal », en novembre 1938). […] nos prédécesseurs (les évêques et cardinaux) n’élevèrent aucune protestation collective du haut de la chaire […]. Une protestation officielle, un geste fortement explicite d’humanité et de solidarité, n’auraient-ils pas été la réponse qu’exigeait le ministère de vigilance de l’Église ?
« Accepter le poids de l’histoire ». Déclaration commune des Conférences épiscopales d’Allemagne fédérale, d’Autriche et de Berlin (20 octobre 1988).
  • Les évêques des Pays-Bas […] affirment que, par son antijudaïsme, l’Église néerlandaise a contribué au climat qui a rendu possible le génocide des juifs pendant la dernière guerre. Ils écrivent notamment : « nous sommes remplis de honte et d’effroi quand nous repensons à la Shoah […] Il est certain que les instances de l’Église ont, elles aussi, commis des fautes […]. Une tradition théologique et ecclésiale d’antijudaïsme a contribué à la naissance d’un climat dans lequel la Shoah avait sa place […].
La responsabilité des catholiques dans la persécution contre les juifs. Déclaration des évêques des Pays-Bas (1996).
  • […] Dans leur majorité, les autorités spirituelles, empêtrées dans un loyalisme et une docilité allant bien au-delà de l’obéissance traditionnelle au pouvoir établi, sont restées cantonnées dans une attitude de conformisme, de prudence et d’abstention, dictée, pour une part, par la crainte de représailles contre les oeuvres et les mouvements de jeunesses catholiques. […] Ainsi, face à la législation antisémite édictée par le gouvernement français […] face aux décisions d’internement dans des camps de juifs étrangers qui avaient cru pouvoir compter sur le droit d’asile et sur l’hospitalité de la France, force est de constater que les évêques de France ne se sont pas exprimés publiquement, acquiesçant par leur silence à ces violations flagrantes des droits de l’homme et laissant le champ libre à un engrenage mortifère. […] des intérêts ecclésiaux entendus d’une manière excessivement restrictive l’ont emporté sur les commandements de la conscience […] Force est d’admettre, en premier lieu, le rôle, sinon direct du moins indirect, joué par des lieux communs antijuifs, coupablement entretenus dans le peuple chrétien, dans le processus historique qui a conduit à la Shoah. […] Devant l’ampleur du drame et le caractère inouï du crime, trop de pasteurs de l’Église ont, par leur silence, offensé l’Église elle-même et sa mission. Aujourd’hui, nous confessons que ce silence fut une faute. Nous reconnaissons aussi que l’Église en France a alors failli à sa mission d’éducatrice des consciences et qu’ainsi elle porte avec le peuple chrétien la responsabilité de n’avoir pas porté secours, dès les premiers instants, quand la protestation et la protection étaient possibles et nécessaires […] Nous confessons cette faute. Nous implorons le pardon de Dieu et demandons au peuple juif d’entendre cette parole de repentance.
Déclaration de repentance de dix-huit évêques de France (30 septembre 1997).
  • Nos Églises reconnaissent dans la honte ne pas s’être montrées sensibles au sort des juifs et d’innombrables autres persécutés […] Les Églises n’ont pas protesté contre le tort bien visible qui s’exerçait, elles se sont tues, ont détourné le regard, elles n’ont pas « empêché la roue de tourner » (Bonhoeffer). Et c’est ainsi que non seulement des chrétiens et des chrétiennes, mais également nos Églises, partagent la faute de l’Holocauste de la Shoa.
« Le temps de la conversion – Les Églises évangéliques d’Autriche et les juifs » (Extrait de la déclaration du Synode général du 28 octobre 1998).

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Forts de ces propos admirables – qu’on n’entend plus guère aujourd’hui de la bouche des Pasteurs et des fidèles chrétiens – interpellons hardiment celles et ceux qui se sont assoupis en attendant l’Époux qui tarde (cf. Mt 25, 5), et ce dans les termes mêmes de l’avertissement que leur adresse l’Écriture :

Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison va venir, le soir, à minuit, au chant du coq ou le matin, de peur que, venant à l’improviste, il ne vous trouve endormis. (Mc 13, 35-36).

Je connais ta conduite: tu n’es ni froid ni chaud – que n’es-tu l’un ou l’autre! – Ainsi, puisque te voilà tiède, ni chaud ni froid, je vais te vomir de ma bouche. […] Aussi, suis donc mon conseil : achète chez moi de l’or purifié au feu pour t’enrichir ; des habits blancs pour t’en revêtir et cacher la honte de ta nudité ; un collyre enfin pour t’en oindre les yeux et recouvrer la vue. Ceux que j’aime, je les semonce et les corrige. Allons ! Un peu d’ardeur, et repens-toi ! (Ap 3, 15-19).

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Note

 

 

(*) Cette prière a été composée par le pasteur Pasteur Charles Westphal, alors vice-président de la Fédération Protestante de France ; elle a paru dans le Premier Cahier d’études juives (avril 1947), de la revue revue Foi et Vie qu’il dirigeait.

1) Chrétiens et Juifs depuis Vatican II. Etat des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique, éditions Docteur Angélique, Avignon, décembre 2009, présentation et recension par le prof. Y. Chevalier (revue Sens) et le P. Michel Remaud, sur le site de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France.  
(2) Les Frères retrouvés. De l’hostilité chrétienne à l’égard des juifs à la reconnaissance de la vocation d’Israël, éditions de l’Oeuvre, Paris, mars 2011, recension par le Prof. Yves Chevalier, dans la revue Sens N° 362 – 63 ème année – septembre-octobre 2011 (texte en ligne).
3) L’apologie qui nuit à l’Eglise. Révisions hagiographiques de l’attitude de Pie XII envers les juifs. Suivi des contributions des professeurs Michael R. Marrus et Martin Rhonheimer. Éditions du Cerf, avril 2012, 330 p. (Index et tables). Recension par Michaël de Saint-Cheron, sur le site de BHL, “La Règle du Jeu”, 15 juin 2012.
4) Confession d’un fol en Dieu, Editions Docteur Angélique, Avignon, 2012, 145 pages.

 

Lieux d’étude et de ressourcement

Instruments de travail, bibliographies, etc.

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
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