Un précieux document d’archives [1973]: ‘L’équivoque palestinienne’, R.-P. Michel Riquet

Un témoignage instructif sur l’histoire de l’antagonisme arabe à l’encontre d’Israël, paru en mars 1973, dans la Revue des Deux Mondes. Il est l’oeuvre d’un prêtre, contemporain des faits, qui fut aussi un grand Résistant durant la Seconde Guerre mondiale. Nous devons la communication de ce document à Patrick Gordon. Qu’il en soit remercié. (Menahem Macina).
17/03/09

Le R-P. Riquet, jésuite, résistant, ancien déporté et grand ami d’Israël

Au moment où s’achève le conflit qui, pendant trente ans, a mis à feu et à sang ce qui fut l’Indochine, les amis de la paix aspirent à trouver une solution à celui qui, dans le même temps, ensanglante et déchire ce qui fut et devrait demeurer la Terre Sainte.

Au cœur du drame palestinien, il y a celui des milliers de réfugiés réduits à vivre, plus ou moins misérablement, dans les camps où la générosité des Nations Unies les entretient dans un état de précaire médiocrité. Mais il y a aussi, certains voudraient l’oublier, la tragédie de milliers de Juifs chassés d’Europe par les pogromes de Russie et de Pologne, au xixème siècle, puis, au xxème, par le monstrueux génocide de six millions d’Israélites, dont un grand mufti de Jérusalem n’hésitait pas à féliciter Hitler.

Il n’était pas question pour ceux qui furent les premiers pionniers du retour dans la terre d’Israël, Eretz Israel, d’en chasser ceux qui, depuis plus ou moins longtemps, y avaient élu domicile. Ils pensaient seulement y retrouver, eux aussi, leur patrie. Car, s’il est une terre au monde où les Juifs peuvent se considérer chez eux, c’est bien la Judée qui porte leur nom.

Ils y étaient bien avant les musulmans arabes qui envahirent la Palestine, en 638, sans autre droit que celui de leurs armes.

Ce qu’on prétend être, aujourd’hui, la nation palestinienne, n’a jamais existé. Les seuls moments de l’histoire où Jérusalem ait été capitale d’un État souverain sont ceux où les rois d’Israël, de David aux Macchabées, pendant près d’un millénaire, régnèrent sur la Pales­tine, “de Dan à Bersabée”, c’est-à-dire de la Haute Galilée au Néguev.

Après comme avant, la Palestine, dont les frontières ne furent jamais précisément fixées, fut surtout un lieu de passage et de ren­contre où s’affrontèrent les empires rivaux de l’Égypte, de l’Assyrie, de Babylone et des Perses. Les Romains en firent une sous-préfecture de la province de Syrie, Byzance y maintint son empire jusqu’au jour où il fut supplanté, au viième siècle, par celui des conquérants arabes au nom de l’islam mais, dès le xiiième siècle, ils seront, à leur tour, relayés par les Turcs seldjoukides, puis ottomans. De 1517 à 1918, pendant quatre siècles, Jérusalem fut un sandjak du vilayet de Syrie, simple province, comme l’Arabie, d’un empire dont la capitale était Constantinople.

Pendant les treize siècles de domination musulmane, arabe puis turque, comme pendant les trois siècles de l’empire byzantin, il ne fut jamais question d’une nation palestinienne. D’une part, il y avait la communauté musulmane, l’umma, gouvernée par le khalife de Damas, puis de Bagdad, jusqu’à Cordoue en Espagne. C’était la nation unique soumise à un chef unique à la fois militaire, politique et religieux. Elle était, il est vrai, composée d’un agrégat de populations multiples, Syriens, Phéniciens, Druses, Kurdes, Iraniens, Coptes, Berbères, Ibères, progressivement ou brutalement arabisées et islamisées.

Au sein de cette communauté musulmane constituée par cet agglo­mérat de peuples divers, survécurent des communautés ethniques et religieuses soumises politiquement à la domination musulmane mais conservant, avec leur religion, une autonomie relative. Telle fut la condition des communautés chrétiennes et juives de Jérusalem et de Palestine, d’Égypte, de Syrie, comme d’Espagne et du Maghreb. Elles étaient “protégées”. Grâce à quoi, elle ne furent pas absorbées par l’islamisation et gardèrent, tant bien que mal, leur identité, leurs biens, leurs lieux de culte.

Or, la communauté juive de Jérusalem, héritière des traditions mo­saïques et talmudiques, n’a jamais cessé de s’y maintenir, comme, d’ailleurs, celles de Jaffa, de Tibériade ou de Safed en Galilée. Elle n’a jamais cessé, non plus, d’accueillir les Juifs répandus dans le monde entier mais pour lesquels Jérusalem demeurait le centre de leur vie religieuse et nationale. Car, s’il n’y eut jamais une nation palesti­nienne, il y a, depuis Moïse et même Abraham, un peuple juif qui n’a jamais renoncé à considérer la Judée comme sa patrie et Jérusalem sa capitale. Toute la Bible en témoigne. Mais aussi Flavius Josèphe, Strabon et Tacite, comme aujourd’hui les historiens tant soit peu sé­rieux.

Cela ne supprime pas pour autant les titres de propriété légitime­ment acquis en Palestine par d’autres que les Juifs. Mais cela ne permet pas aux Arabes de se prétendre les seuls maîtres légitimes d’une terre que d’autres qu’eux ont occupée, cultivée et gouvernée bien avant eux et, souvent, beaucoup mieux qu’eux.

Bien avant la déclaration Balfour de 1917, bien avant le livre de Hertzl sur l’État juif, en 1896, la communauté juive de Jérusalem est déjà, et depuis trois siècles, la plus nombreuse. Sur 15.510 habitants, en 1844, on dénombre 7.120 Juifs pour 5.000 musulmans et 3.390 chrétiens. De 500 familles en 1621, la population juive de Jérusalem est passée à 1.200 familles en 1700 et 3.000 en 1824. En 1896, 28.400 Juifs représen­tent 61,9 °/o de la population de Jérusalem, en face de 8.560 musulmans et 8.748 chrétiens. En 1905, les statistiques turques font apparaître 40.000 Juifs à Jérusalem, 12.000 à Safed, 5.500 à Tibériade. A cette date, dans l’ensemble de l’actuelle Palestine, il y a 17 colonies juives instal­lées sur des terres en friches ou marécageuses, cédées un bon prix par leurs propriétaires turcs, persans ou levantins. C’est le cas, notam­ment, de la ferme-école Mikveh-Israel créée par l’Alliance israélite universelle, fondée à Paris, en 1870, par Charles Netter et Adolphe Crémieux. Celle de Rishon-le-Tzion s’est établie en 1882, grâce au baron Edmond de Rothschild. A cette époque, le territoire qui deviendra, en 1948, celui de l’État d’Israël, compte à peine 200.000 habitants, dont 60.000 Juifs. En 1914, ceux-ci seront 85.000, dont la moitié, 45.000, à Jérusalem. Ainsi, depuis Titus et Hadrien, des Juifs n’ont jamais cessé de se maintenir en Palestine, cependant que les millions d’autres dis­persés à travers le monde vivaient dans l’espérance du retour : “L’an prochain à Jérusalem”.

De quel droit, dès lors, prétendre que les Juifs sont des étrangers et des intrus au pays de leurs pères et de leurs patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, dont Hébron conserve encore les tombeaux? Les Juifs se considèrent en Judée comme les Polonais en Pologne, les Armé­niens en Arménie, les Irlandais en Irlande, même quand ceux-ci revien­nent après en avoir été exilés pendant plus d’un siècle.

Leur droit d’y revenir est d’autant moins contestable que, dans la plupart des pays où ils s’étaient réfugiés, ils ont eu à souffrir de vexations et de sévices particulièrement odieux, voire de massacres, de spoliations et d’expulsions. Les pays arabes n’ont pas fait exception, à commencer par ces tribus juives de Médine, massacrées ou expul­sées par Mahomet.

Aux quelque 800.000 Palestiniens qui auraient quitté, en 1948, le territoire où fut fondé l’État d’Israël, on peut opposer un nombre égal de Juifs que les événements de 1948 à 1967 ont contraints de quit­ter les États arabes, Irak, Syrie, Égypte et Maghreb, en y laissant la plupart de leurs biens. La masse de ceux-ci n’est certes pas inférieure à ceux que les réfugiés palestiniens prétendent avoir abandonnés, mais qui sont, aujourd’hui encore, sous séquestre à moins qu’ils n’aient été dûment remboursés à leurs propriétaires. De plus les immigrants juifs en Palestine n’y sont pas venus en parasites. Les premiers pion­niers arrivés de Russie, à partir de 1880, s’appliquent à transformer des terres en friches et des marécages en cultures productives. Les vallées de Yizréel et de Sharon, devenues stériles et malsaines, retrou­vent leur fécondité d’antan grâce à l’effort des kiboutzniks qui les ont drainées, assainies, cultivées. Les rendements s’améliorent en même temps que se perfectionnent les procédés de culture et d’irrigation. Mais les immigrants vont également implanter des industries jusque-là inconnues dans ce pays, alors sous-développé. C’est, d’ailleurs, ce qui provoque un afflux d’Arabes des pays voisins, en quête de travail.

Si, de 1919 à 1948, la population juive de Palestine s’est accrue de 483.000 immigrants, la population arabe, elle aussi, s’est augmentée de 558.085 âmes. Mais la natalité n’est pas le seul facteur de cet accrois­sement, alors que la mortalité infantile est encore de 150 pour mille. Comme le remarque un rapporteur de l’U.N.R.W.A. : “Après 1931 les emplois du temps de guerre et, d’une façon générale, le développe­ment de l’industrie, plus rapide en Palestine que dans les pays arabes voisins, ont attiré de nombreux ressortissants de ces pays, sans bien souvent que les autorités aient enregistré leur entrée sur le territoire.” C’est ainsi que la population de la Palestine sous mandat va passer de 752.048, en 1922, à 1.676.571, au 31 décembre 1943, dont 1.028.715 musulmans, 502.912 Juifs, 131.281 chrétiens.

Ainsi la présence accrue des Juifs en Palestine, loin d’entraîner un appauvrissement du pays, y apporte richesse et augmentation de l’em­ploi telles que les Arabes des pays voisins viennent s’y embaucher et s’y fixer. C’est ce que tenait à souligner, dans une déclaration à la B.B.C., le 23 mai 1939, M. Lloyd George :

L’immigration juive a élevé le niveau de vie des Arabes en Pales­tine. Leurs salaires ont triplé. Leur hygiène s’est améliorée grâce aux institutions médicales et aux aménagements sanitaires réalisés par les Juifs. En de nombreuses régions, l’eau est abondamment fournie pour l’irrigation, l’énergie électrique et les besoins domestiques. La malaria disparaît grâce à l’assèchement des marais; grâce à l’exemple juif également, les méthodes primitives de culture se transforment petit à petit. Aucun Arabe n’a été exproprié de sa terre contre son gré. Les Juifs achètent des marais arides et désolés par la malaria, ainsi que des collines pierreuses, en les payant à leurs propriétaires arabes des prix exorbitants. Ensuite ils drainent ces déserts, les irriguent, les fer­tilisent et les ensemencent jusqu’à ce que la terre de Canaan, où cou­laient jadis le lait et le miel, apparaisse à nouveau.”

Le secrétaire aux colonies, cependant peu favorable aux sionistes, Malcolm Mac Donald, n’hésitait pas à confirmer les dires de Lloyd George : “C’est parce que les Juifs qui sont venus en Palestine ont créé des services sanitaires modernes et apporté un certain nombre d’autres avantages, que les Arabes, hommes et femmes, qui autrement seraient morts, sont aujourd’hui en vie et que des enfants arabes gran­dissent, qui autrement ne seraient jamais nés.”

Cependant, si le droit de retour des Juifs au pays de leurs ancêtres n’est pas moins certain que celui des Arméniens en Arménie, des Polonais en Pologne, des Irlandais en Irlande, si ce retour a été, pour la terre d’Israël, un incontestable bienfait dont la main-d’œuvre arabe a très largement profité, grâce aux emplois qu’elle y a trouvés, c’est un fait que, de 1919 à 1948, l’opposition des Arabes à Israël s’est faite de plus en plus agressive et virulente. Les notables, les grands féo­daux arabes de Jérusalem, les effendis, réveillent et attisent dans la masse le ferment nationaliste. Le plus acharné apparaît alors un effendi de Jérusalem, Hadj-Amin-el-Husseini. Il est le principal res­ponsable de l’agitation qui, dès février 1920, saisit la foule arabe. Les colonies juives de Haute-Galilée, Tel-Haï, Kfar Guiladi, Metoulla, sont attaquées par des Arabes armés de couteaux. Il y a dix morts. A Jéru­salem, à l’occasion de la Pâque de cette année 1920, les Arabes atta­quent les Juifs à coups de pierres, de matraques, de couteaux, pil­lent maisons et magasins. Cent quatre-vingts Juifs sont blessés, plu­sieurs à mort, Hadj-Amin-el-Husseini est arrêté, mais on arrête aussi Vladimir Jabotinski coupable d’avoir organisé la défense des Juifs sauvagement attaqués. Dans un but d’apaisement le gouvernement britannique nomme alors Haut-commissaire : Sir Herbert Samuel, un israélite anglais. Arrivé le 1er juillet 1920, il proclame une amnistie générale, Jabotinsky est libéré, mais aussi Hadj-Amin-el-Husseini, qui devient, en 1921, grand mufti de Jérusalem, chef suprême des Arabes de Palestine.

Dès le mois de mai 1921, de nouveaux troubles éclatent. A Jaffa et à Tel-Aviv, on tue des Juifs sans défense, tel que le poète Haïm Brenner et sa famille. Tandis qu’on laisse armes et munitions aux Arabes, tout Juif porteur d’un revolver est arrêté.

A Hébron, le 23 août 1929, au témoignage de Sir John Chancelier on déplore “les meurtres sauvages perpétrés sur des membres sans dé­fense de la communauté juive, sans égard pour l’âge ou le sexe et accom­pagnés d’actes de férocité indicibles, incendie des fermes et des maisons, dans les villes et les campagnes, pillage et destruction des biens”. Dans le même temps, à Jérusalem, à Safed, à Tel-Aviv, les mêmes mas­sacres des Juifs se reproduisent. La plupart des victimes ont reçu au moins trois blessures, plus d’une en a reçu douze à dix-huit sur tou­tes les parties du corps. Quarante-cinq pour cent d’entre elles sont des femmes, dix-neuf pour cent des enfants de un à dix ans.

La réponse de l’administration britannique fut la publication, en octobre 1930, d’un premier Livre blanc qui limitait l’émigration juive en Palestine et, d’autre part, décidait des mesures draconiennes qui devaient empêcher les Juifs de s’armer pour leur défense. Il ne leur restait qu’à organiser clandestinement leur résistance. C’est à quoi répond la création de la Hagana de Jabotinsky, à quoi s’ajouteront les organisations parallèles de l’Irgoun et du groupe Stern.

Mais tandis que David Shaltiel, parti chercher des armes en Eu­rope, se fait coiffer par la Gestapo et envoyer à Dachau et Buchenwald jusqu’au 18 mars 1939, le grand mufti de Jérusalem se fait ravitail­ler par Hitler. Exilé par les Anglais, en juillet 1937, il continue son action à Bagdad où l’accueille Nouri-Saïd. En 1941, il se réfugie à Berlin auprès de Hitler, auquel il offre la collaboration d’une brigade de Waffen SS arabes. Accompagné d’Eichmann il visite les chambres à gaz d’Auschwitz et encourage la solution finale qu’elles apportent à la question juive.

Alors que la persécution des Juifs fait rage en Allemagne, en Autri­che et, après Munich, en Tchécoslovaquie, les Arabes, en Palestine, continuent de se livrer contre les Juifs à de sauvages agressions. Le 4 octobre 1938, 19 Juifs sont brûlés ou poignardés à Tibériade. La synagogue est incendiée. A cela, l’administration de Sa Majesté répond par un nouveau Livre blanc, le 17 mai 1939. Il limite pour cinq ans l’émigration juive.

La guerre, qui survient en septembre 1939 va, un moment, estomper le conflit entre Juifs et Arabes. D’une part, le principal agitateur, Hadj-Amin-el-Husseini, est en Allemagne collaborant avec Hitler. De l’au­tre, les Juifs sont à côté des alliés et participent de leur mieux à leur combat. Des milliers de Juifs servent dans l’armée britannique au Moven-Orient, tel Moshé Dayan qui perd un œil après avoir, par un coup d’audace, pris le fort Gouraud. Ils sont à Bir-Hakeim avec Koenig et rendent plus d’un service à Montgomery, en Cyrénaïque. Cepen­dant, le projet d’une brigade juive se battant comme telle au côté des armées alliées ne recevra l’approbation du Cabinet britannique qu’en mars 1945. Cela lui permettra d’être à Berlin pour la capitulation du IIIème Reich.

Mais, à peine terminée la guerre et achevé le monstrueux génocide de six millions d’israélites, la situation des Juifs en Palestine se heurte aux mêmes difficultés, aux mêmes hostilités qu’en 1939. Les malheu­reux rescapés des camps de la mort que soutenait l’espérance de re­trouver une patrie à Jérusalem se voient refoulés par la police bri­tannique. On leur interdit l’entrée en Palestine, on en interne plus de 20.000 à Chypre, dans des camps de sinistre mémoire.

Les bateaux où on les entasse connaissent parfois un tragique destin. Le Patria coule dans le port même de Haïfa où 1.800 émigrants sont noyés. Le Salvador s’engloutit dans la mer de Marmara avec 326 émi­grants, le Struma coule dans le Bosphore avec 769 Juifs échappés de Roumanie. Enfin, c’est la tragédie de l’Exodus avec 4.500 passagers, dont 400 femmes enceintes qui, après un hallucinant voyage, vont se retrou­ver parqués dans un camp en Allemagne.

On comprend l’exaspération qui entraîne alors l’Irgoun et la Hagana dans une lutte acharnée, à la fois contre la police britannique et contre les commandos arabes qui ne cessent de les attaquer. Pour protester contre les arrestations massives (2.718) de juin 1946, l’Irgoun fait sau­ter l’hôtel King David, mais après avoir prévenu les occupants qui, malheureusement, n’en tiennent pas compte. Il y a 200 morts.

Enfin, le 29 novembre 1947, les Nations unies prennent la décision de partager la Palestine en trois zones : 1° celle d’Israël qui compren­drait 546.000 Juifs et 350.000 Arabes sur 14.477 kilomètres carrés ; 2° celle des Arabes avec 945.000 habitants, dont 8.000 Juifs sur 11.655 kilomètres carrés ; 3° une zone internationale autour de Jérusalem avec 170.000 habitants dont 106.000 Juifs.

Aussitôt, les Arabes s’insurgent contre cette décision à laquelle, malgré tout, Israël se rallie. Le 3 décembre 1947, à Jérusalem, 200 Ara­bes poignardent les passants, pillent des magasins, brûlent les mar­chandises. Le 31 décembre 1947, les employés arabes de la raffinerie de Haïfa attaquent 400 ouvriers juifs de la même entreprise, 39 sont assassinés, 7 autres blessés. Le 18 janvier 1948, 35 étudiants de l’Uni­versité hébraïque de Jérusalem sont attaqués, massacrés jusqu’au der­nier et leurs corps odieusement mutilés. Le 22 février 1948, une formida­ble explosion dans la rue Ben-Yehouda fait 50 morts et 150 blessés avec des ruines énormes. Le 14 avril 1948, un convoi de 10 véhicules transportant médecins, infirmières, malades et personnel de l’Univer­sité vers le Mont Scopus, se trouve attaqué, malgré le drapeau de la Croix-Rouge : 35 tués, 20 blessés.

C’est dans ce climat de violence et de guérilla qu’il faut, pour le comprendre, situer le drame de Deir Yâsin que la propagande arabe va grossir et exploiter à plaisir.

Les Anglais ayant annoncé la fin de leur mandat et le départ de leurs troupes pour le 14 mai 1948, Juifs et Arabes se préparaient à la lutte finale. Pour Israël il s’agissait alors de sauvegarder la voie unique qui reliait Jérusalem à Tel-Aviv et à la mer. Les Arabes ne manquèrent pas de s’installer sur les hauteurs d’où ils pourraient intercepter les convois israéliens. C’est pourquoi ils fortifièrent le village de Deir-Yâsin et celui du Qastel. Le 10 avril 1948, l’Irgoun entreprit de les en déloger. Mais avant d’ouvrir le feu sur Deir Yâsin, ils invitèrent, par haut-parleurs, la population civile, femmes et enfants, à évacuer les lieux. 200 villageois en profitèrent effectivement pour se mettre à l’abri dans la vallée. Alors seulement l’Irgoun passe à l’attaque. Ils n’avaient d’ailleurs ni canons ni mortiers, rien que des armes légères, une mi­trailleuse Bren et des grenades. Les Arabes ayant arboré aux fenêtres des drapeaux blancs, l’avant-garde fut surprise d’être accueillie par un déluge de feu qui toucha le commandant de l’unité. La bataille fut acharnée, progressant maison par maison, les assaillants jetaient des grenades par les fenêtres. Leur stupeur fut grande de trouver, parmi les cadavres de soldats irakiens et palestiniens, des femmes et des enfants. Le nombre des victimes civiles et militaires fut de 200, l’Irgoun ayant eu 4 tués et 37 blessés. Un des notables de Deir Yâsin, Yunes Ahmad Assad déclarera dans le quotidien jordanien, Al Urdun, du 9 avril 1955 : “Les Juifs n’ont jamais eu l’intention de porter atteinte à la population du village, mais s’y trouvèrent forcés quand ils eurent à faire face au feu de l’adversaire placé au milieu de cette population.”

Si la propagande arabe s’empressa de faire de Deir Yâsin le symbole de la barbarie sioniste, elle ne dit rien de l’atroce massacre que les Palestiniens accomplirent, peu après, le 12 mai 1948, à Kfar Etzion sur la route de Jérusalem à Hébron. Ce sont les blindés de la Légion arabe qui encerclent le village où les Juifs résistent avec de pauvres moyens. Dans le combat 239 hommes, femmes et enfants juifs furent tués, mais, après la reddition, 110 autres furent massacrés et mutilés sauvage­ment.

Le 14 mai 1948, à minuit, prenait fin le mandat britannique. Bien avant l’heure, militaires et fonctionnaires vident les lieux. A 16 heures dans la salle bondée du musée de Tel-Aviv, Ben Gourion proclame la fondation de l’État juif en Terre Sainte, qui portera le nom d’Israël. Mais déjà les armées régulières de l’Irak, de la Syrie, de la Jordanie, du Liban et de l’Égypte apportent l’appui de leurs chars, de leurs canons et de leurs mitrailleuses lourdes aux Arabes de Palestine.

Pour défendre Jérusalem, la Hagana ne dispose que de 1 400 hommes et d’un armement dérisoire, 2 voitures blindées munies de canon, une autre sans canon, 2 mortiers et 4 mitrailleuses lourdes. Avec cela, ce­pendant, la Hagana va tenir tête à la Légion arabe de Glubb Pacha, puissamment armée. Seule la vieille ville tombera en leurs mains. Dans toute la Palestine, des combats acharnés opposent les Israéliens mal armés aux armées de Syrie, de l’Irak et de l’Égypte. Le conseil de sécu­rité de l’O.N.U. réussit enfin à imposer une trêve effective le 10 juin, mais le 9 juillet, la bataille reprend encore jusqu’à un nouvel armis­tice le 19 juillet 1948. Ce n’est qu’en 1949, à Rhodes, que seront signés les traités d’armistice qui vont fixer les frontières provisoires de l’État d’Israël avec ses voisins. Ne tenant aucun compte du plan de partage adopté par les Nations unies, la Jordanie annexe la vieille ville de Jéru­salem, Bethléem, Hébron, la Samarie, l’ouest du Jourdain. La Syrie s’installe sur les hauteurs qui dominent le lac de Tibériade. L’Égypte s’étend jusqu’à Gaza et Charm-el-Cheik.

Ces sanglants affrontements entre Juifs et Arabes au long des an­nées 1947-1948 ont provoqué un large exode des populations de Palestine. Le quartier juif de la vieille ville de Jérusalem est entière­ment vidé de ses occupants séculaires, les synagogues transformées en écuries et en latrines, les cimetières juifs du Mont des Oliviers profa­nés. Dans le monde arabe, en Irak, Syrie, Yémen, Égypte, Maghreb, la situation faite aux Juifs va les contraindre à s’exiler. La plupart vont se réfugier en Israël. De 1948 à 1956, 254.399 Juifs passèrent du Yémen, de l’Irak, de la Syrie et du Liban en Israël, 197.388 d’Égypte et du Maghreb, au total 441.787, soit 56 % des immigrés. Un nombre à peu près égal d’Arabes palestiniens, au cours de la période 1947-48, ont quitté leur foyer pour se réfugier au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Égypte. Ont-ils été chassés? Les Arabes le prétendent. Israël assure qu’il a tout fait pour les retenir. Ce qui est certain, c’est que la Pales­tine sous mandat, à la veille des événements de 1948, comptait 1.887.000 habitants dont 1.143.000 musulmans. De ceux-ci, 560.000 habitaient la partie annexée par la Jordanie, 132.510 la bande de Gaza annexée par l’Égypte; de plus, 140.000 Arabes demeurèrent dans la zone occupée par Israël conjointement avec 655.000 Juifs. Ce qui représente un total de 1.421.000 personnes restées sur place. Il n’y aurait donc que 460.000 Palestiniens à avoir quitté leur habitation située en Israël.

D’où vient alors que les statistiques de l’U.N.R.W.A. font état, en juin 1950, de 960.000 réfugiés immatriculés qui deviennent, en juin 1972, 1.506.640 ?

Une note discrète du Rapport présenté par le commissaire général de l’U.N.R.W.A. à l’Assemblée générale de l’O.N.U. en 1963 nous l’expli­que. “Les données statistiques ci-dessus sont établies d’après les listes d’immatriculation de l’Office et, en raison de facteurs tels que le nom­bre élevé des décès non déclarés et des immatriculations injustifiées et non décelées, elles n’indiquent pas nécessairement l’effectif réel de la population réfugiée.”

A partir du moment où l’inscription sur les listes de l’U.N.R.W.A. donnait droit à des rations alimentaires, à des services sanitaires et scolaires, voire à un logement, les candidats ne manquèrent pas. On réussit même à camoufler les décès et à déclarer plusieurs fois les nais­sances. Nous sommes en Orient. Qui connaît les modes de vie des popu­lations de ces régions sait qu’elles comportent une bonne part de noma­des et de semi-nomades. La création de camps de réfugiés entretenus par les distributions alimentaires et autres que subventionnent les Na­tions unies crée une puissante attraction pour des populations mouvan­tes et mal loties qui vont s’y nicher. A quoi s’ajoute la panique provo­quée par la propagande arabe invitant les Palestiniens à s’enfuir pour revenir après la victoire qui les rendrait propriétaires des riches cul­tures et des industries crées par l’ingéniosité, mais aussi par le travail des Juifs.

La conjonction de ces facteurs sociologiques et politiques aboutit à la création d’un abcès qui, depuis plus de vingt-cinq ans, empoisonne la vie du Proche-Orient, mais aussi de l’Organisation des Nations unies, donc du monde entier.

Lorsque l’on se rappelle comment, de 1945 à 1961, 57 millions de personnes déplacées (D.P.) par la Guerre mondiale ont été relogées et réintégrées par les soins du Haut-Commissariat aux Réfugiés, l’Allema­gne fédérale, à elle seule, en intégrant douze millions, on s’étonne que les efforts de l’U.N.R.W.A. spécialement chargée par l’O.N.U. de résou­dre ce problème, n’aient pas réussi à faire absorber par le monde arabe les réfugiés palestiniens qui ne pouvaient être, en 1948, plus de cinq à six cent mille au maximum.

A l’exception de la Jordanie, qui accueillit le plus grand nombre de réfugiés et leur conféra la nationalité jordanienne en même temps qu’elle leur offrait les plus grandes facilités d’intégration parmi les Jordaniens qui sont leurs frères, le Liban, la Syrie, et l’Égypte se refusèrent à intégrer les réfugiés palestiniens dans leur population et les contraignirent à vivre parqués dans des camps, parfois même, comme à Gaza, sans pouvoir en sortir pour circuler librement.

Cependant, cette intégration fut envisagée par les Nations unies qui, en créant l’U.N.R.W.A., lui donnaient pour objectif de “promouvoir des projets économiques constructifs dans les pays arabes hôtes pour aider ceux-ci à installer les réfugiés”. Un crédit de 200 millions de dollars fut ouvert à cette fin. L’opposition des pays arabes fit obstacle à la réalisation de ce projet.

Quoi qu’il en soit de cet échec, on doit rendre hommage au dévoue­ment, à l’ingéniosité, déployés par les fonctionnaires et collaborateurs de l’U.N.R.W.A. au service des réfugiés. Depuis 1950, ils ont assuré à un nombre croissant de réfugiés — de 816.667 en 1951 à 1.506.640 en 1972 — la distribution régulière de rations alimentaires, des logements, des services de santé et des services sociaux pour tous ceux qui en au­raient besoin. Plus encore mérite l’éloge l’effort considérable accom­pli pour la scolarisation des jeunes réfugiés. Au 31 mai 1963, l’U.N.R.W.A., conjointement avec l’U.N.E.S.C.O. avait créé 403 écoles primaires et primaires supérieures fréquentées par 145.458 élèves ; 8 écoles profes­sionnelles, 4 écoles normales d’instituteurs étaient fréquentées par 4.500 élèves cependant que des bourses permettaient à 544 étudiants de fré­quenter les universités du Proche-Orient.

Pour l’ensemble de ces activités et services, l’U.N.R.W.A. recevait des Nations unies, de l’U.N.E.S.C.O., de l’O.M.S. une contribution annuelle d’environ 35 millions de dollars, auxquels s’ajoutaient les dons d’organi­sations charitables qui furent, en 1963, de 622.408 dollars.

Grâce à cet effort de scolarisation et d’enseignement professionnel, auquel l’U.N.R.W.A. consacre 47 % de son budget, un grand nombre de jeunes réfugiés palestiniens ont pu trouver un travail bien rému­néré dans les pays arabes, particulièrement ceux qui sont producteurs de pétrole, notamment le Koweït et l’Arabie Séoudite.

A quoi il faut ajouter l’efficacité des services sanitaires, dispen­saires et hôpitaux, organisés par l’U.N.R.W.A. dans les 56 camps où sont logés 40 % des réfugiés. Des milliers d’enfants ont été préservés de la mortalité infantile, du rachitisme, de la tuberculose, de la polio­myélite, des affections oculaires et intestinales endémiques. Il en est résulté un accroissement démographique considérable. De 1953 à 1963, en dix ans, le nombre des réfugiés immatriculés est passé de 904.122 à 1.210.170 dont 483.490, un bon tiers, avaient moins de quinze ans.

Cependant, l’œuvre éminemment humanitaire de l’U.N.R.W.A. qui, en vingt-cinq ans, aura coûté plus d’un milliard de dollars aux Nations unies, aboutit à maintenir dans les camps de Gaza, du Liban et de Syrie des foyers virulents de haine et d’insurrection contre Israël. Le Fath recrute parmi les étudiants, nés et grandis dans ce milieu, les plus excités et les plus fanatiques de ses militants. Au lendemain de la Guerre des Six-Jours, dans les camps et les écoles de la bande de Gaza, nous avons pu constater par quels moyens les écoliers étaient entraînés à l’exécration d’Israël et à sa destruction par tous les moyens. N’est-il pas considéré et présenté comme l’unique responsable de l’inhu­maine condition des réfugiés palestiniens ?

Cependant, jamais Israël n’a manifesté le projet ou la revendica­tion d’éliminer de Palestine les populations diverses qui, depuis des siècles, l’habitaient. Avec lyrisme, mais sans fausser les réalités de l’Histoire, dans sa Lettre à un ami Arabe, André Chouraqui a évoqué ce que fut, pendant des siècles, en Terre Sainte et notamment à Jéru­salem, la coexistence pacifique et souvent fraternelle des Juifs et des musulmans arabes, druzes ou araméens. La Bible recommande et im­pose à Israël le respect et l’amour de l’étranger, plus encore du voi­sin. Aujourd’hui même, les rabbins aiment à rappeler le verset d’Isaïe : “Les Égyptiens se convertiront à Yahvé qui les exaucera et les gué­rira. Ce jour-là il y aura une route allant d’Égypte vers l’Assyrie. Ce jour-là, Israël, le troisième avec l’Égypte et Assur, sera béni au milieu de la terre. Yahvé Sabaoth les bénira en disant : Bénis soient mon peuple d’Égypte, Assur, l’œuvre de mes mains et Israël, mon héritage” (Is. 19, 23-25). Dans la perspective biblique, tous ces peuples du Proche-Orient sont frères, issus du même patriarche Abraham. Ethniquement ils sont tous des sémites et parlent des langues sœurs.

La déclaration Balfour et les accords internationaux n’envisageaient nullement que la fondation d’un foyer national du peuple juif en Pales­tine entraînât l’exclusion des autres communautés musulmanes ou chrétiennes. Leurs droits devaient être sauvegardés.

C’est dans cet esprit que les premiers pionniers s’installèrent dans la Palestine soumise à la domination ottomane et c’est dans les mêmes conditions que se poursuivait, sous le mandat britannique, l’implan­tation des colonies agricoles juives, Kiboutzim et Moshavim. Il fallut l’hostilité, les brutalités, les voies de fait et les massacres suscités par le grand mufti de Jérusalem et la Ligue arabe, de 1920 à 1939, pour que les Juifs de Palestine se décident à organiser leur défense et à devenir, non seulement des laboureurs mais des soldats. C’est ainsi que l’on aboutit au Plan de partage adopté par les Nations unies, le 29 novembre 1947. Il n’éliminait personne, mais créait une Palestine à majorité arabe, une autre à majorité juive, autour d’une Jérusalem internationalisée, mais avec la majorité juive qui s’y maintenait de­puis des siècles. Ce plan donnait partiellement satisfaction aux vœux des Israélites qui l’acceptèrent. La Ligue arabe et les Arabes de Pales­tine le refusèrent et s’apprêtèrent à expulser tous les Juifs de Pales­tine.

Le 14 mai 1948, la déclaration d’indépendance d’Israël proclamait : “Nous tendons la main de l’amitié, de la paix et du bon voisinage à tous les États qui nous entourent et à leurs peuples, et nous les invitons à coopérer pour le bien commun avec la nation juive indé­pendante.

Le 15 mai 1948, au Caire, le secrétaire général de la Ligue arabe, Azzam Pacha, appelait tous les Arabes à la guerre sainte contre Israël et déclarait :

Ce sera une guerre d’extermination, un massacre dont on parlera comme on parle des massacres des Mongols et des croisés.”

Les États arabes, Égypte, Syrie, Jordanie, Liban, Arabie Séoudite et Irak envahirent alors la Palestine avec 3.110 chars, 885 avions, 517.000 soldats. Ils échouèrent devant la résistance d’une poignée de Juifs comme ceux de Massada et de Miçpa. La panique fit alors s’enfuir quelque 500.000 Palestiniens arabes. Avant de réintégrer dans ses frontières cette masse de fugitifs plus ou moins hostiles, l’État d’Israël était en droit d’exiger des garanties et, d’abord, que les États arabes voisins lui recon­naissent des frontières sûres. C’est précisément ce que, jusqu’à présent, Israël n’a jamais pu obtenir. A la veille du 5 juin 1967, le chef et porte-parole de l’Organisation de la Libération de la Palestine, Choukeiri, décla­rait sans ambages : “Ce sera nous ou Israël, il n’y a pas de moyen terme, rien ne sera accepté en dehors d’une libération. En cas de conflit, il ne resterait pratiquement pas de survivants juifs (Le Monde 2.6.1967).

Nous savons ce qui s’ensuivit. Mais ce n’est pas cela qui résoudra le problème des réfugiés palestiniens. Au contraire, leur nombre s’est accru car une partie de la terre palestinienne précédemment annexée par l’Égypte, la Jordanie et la Syrie se trouve maintenant soumise à l’administration israélienne qui, du coup, se trouve avoir à admi­nistrer un État dont la population globale comprend 300.800 musul­mans, 72.150 chrétiens, 33.000 Druses et autres qui avec 2.434.800 Juifs constituent la population de l’État d’Israël et participent à droits égaux à son gouvernement démocratique. A ces 2.891.100 citoyens israéliens, s’ajoutent, dans les territoires administrés par Israël depuis juin 1967, 990.000 Arabes dont 952.000 musulmans, 32.000 chrétiens et 6.000 Dru­ses. Ainsi, depuis 25 ans, 300.000 Arabes musulmans et, depuis 5 ans, 952.000 autres, soit 1.252.000, font l’expérience de la vie quotidienne avec les Juifs dans un État à majorité juive. De l’avis des observa­teurs étrangers, cette population arabe d’Israël, comme celle des terri­toires administrés, connaît une amélioration considérable de son ni­veau de vie. Le rendement des cultures s’accroît, grâce au progrès des techniques enseignées et subventionnées par l’État d’Israël. Le chô­mage dont souffrait la Cisjordanie et la bande de Gaza tend à dispa­raître en raison des emplois offerts en Israël, lesquels sont rémunérés à des taux cinq fois supérieurs aux précédents, en même temps que les salariés bénéficient d’un régime de sécurité sociale effectif.

Pour ce qui est des droits de l’homme, la liberté de circulation a été donnée à tous, y compris ceux qui, notamment dans la bande de Gaza, en étaient privés par les gouvernements arabes. Entre la Jor­danie et Israël, les ponts sont largement ouverts permettant, non seu­lement le passage des convois de vivres et de produits variés, mais celui des personnes allant visiter leurs parents d’une rive à l’autre du Jourdain, ou simplement visiter les Lieux Saints situés en Israël.

Dans les territoires administrés par Israël, les villages et les villes ont été encouragés à se donner une administration municipale démo­cratiquement élue et responsable de la gestion des biens et services communaux. Quant aux Arabes, musulmans ou chrétiens, citoyens de­puis 1948 de l’État d’Israël, ils y jouissent des mêmes droits y compris le droit de vote et d’éligibilité à la Knesset, parlement israélien.

Ainsi, par la force des choses, dans les actuelles mais provisoires frontières contrôlées par Israël, se poursuit la réalisation, appa­remment utopique, d’une coexistence pacifique, voire fraternelle, entre Juifs, chrétiens et musulmans. Les tristes exploits des terroristes feddayin ont parfois obligé la police israélienne à des mesures de con­trôle, de surveillance, voire de répression énergique. Mais, le calme et l’ordre rétablis, ces 1.200.000 Arabes associés à la vie de 2.434.800 Israélites connaissent une situation sociale, économique et culturelle très supérieure à celle de leurs devanciers. Ils jouissent des droits et libertés que leur refusait, il y a seulement soixante ans, la puissance ottomane.

Cependant, chaque Assemblée générale des Nations unies tient à “réaffirmer les droits inaliénables du peuple de Palestine, tels qu’ils sont énoncés dans la Charte des Nations unies et dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme”.

Elle “note avec un profond regret que ni le rapatriement ni l’in­demnisation des réfugiés n’ont encore eu lieu, qu’aucun progrès notable n’a été réalisé, en ce qui concerne le programme de réintégration des réfugiés, soit par le rapatriement, soit par la réinstallation”.

Mais on se tait sur un certain nombre de faits : 1° jamais encore Israël n’a pu discuter face à face avec les États arabes intéressés au problèmes des réfugiés ; 2° la réintégration des réfugiés de 1948 comme de 1967 suppose au moins que soient définies “les frontières sûres et reconnues“, auxquelles Israël a droit : or, sur ce point, les décisions des Nations unies de 1947 et de 1967 n’ont pas encore été acceptées par les Arabes ; 3° si l’on reconnaît aux réfugiés palestiniens des droits inaliénables, on doit reconnaître aussi les mêmes aux Juifs. C’est ce que contestent cent déclarations des gouvernements du Caire, de Bag­dad et de Damas comme celles de l’Organisation de Libération de la Palestine. C’est aussi ce que contredisent gravement les mesures op­pressives et discriminatoires adoptées contre les Juifs d’Irak, de Syrie et d’Égypte. Eux aussi ont dû s’exiler et laisser leurs biens et leur situation au sein des nations arabes. La somme des avoirs juifs aban­donnés ou confisqués dans les pays arabes compenserait largement les pertes subies par les réfugiés palestiniens.

Dans ces conditions, la proclamation des droits inaliénables des Palestiniens n’est plus qu’une mystification aux dépens, tout à la fois d’Israël et des Palestiniens. Reste que le problème demeure posé à la conscience universelle d’une masse humaine injustement malheu­reuse et misérable. Même si ses conditions de vie sont, malgré tout, meilleures que celles de beaucoup d’autres populations du Tiers Monde, les réfugiés palestiniens se sentent frustrés et brimés. Ils gardent la nostalgie de ce qu’ils considèrent comme leur patrie, encore que la moitié, voire les deux tiers, d’entre eux n’y soient pas nés et n’y aient jamais vécu.

Peut-être faudrait-il, d’abord, démystifier la propagande qui s’exerce en leur faveur dans une complète méconnaissance et de l’histoire et des réalités d’aujourd’hui. Pendant des millénaires, les territoires actuelle­ment occupés soit par Israël, soit par le Liban, la Syrie, la Jordanie et, pour une part, l’Irak, n’ont formé qu’une seule et même province habi­tée par des populations multiples, diverses et mouvantes. En dehors des cités et des bourgades qui fixaient les sédentaires, il y avait une large population de nomades et d’errants pour qui l’idée de patrie n’avait au­cunement les contours précis qu’elle comporte pour les occidentaux. Il n’est donc pas a priori exclu qu’un réfugié palestinien se trouve aussi bien chez lui à l’orient qu’à l’occident du Jourdain, au nord qu’au sud de l’actuel État d’Israël. Si le Liban, la Syrie et l’Égypte avaient intégré les réfugiés palestiniens, comme le fit et le fait encore la Jordanie, le pro­blème serait déjà résolu.

Mais voici qu’aujourd’hui les deux tiers des 1.500.000 réfugiés imma­triculés par l’U.N.R.W.A. se trouvent, soit en Jordanie orientale, soit dans les territoires administrés par Israël. La solution du problème des réfugiés palestiniens dépend donc, pour la plus grande part, de deux interlocuteurs seulement, Israël et la Jordanie. Or, ce sont les deux États qui ont montré le plus de compréhension et d’humanité dans leurs rapports réciproques comme dans la manière de considérer et de traiter les réfugiés palestiniens. Le roi Hussein est le seul à leur avoir, dès le début, offert la nationalité jordanienne et à leur laisser la plus grande liberté de s’intégrer à la population de son royaume. D’ailleurs, la Transjordanie, à l’est du Jourdain, la Cisjordanie à l’ouest, formaient dans le passé une même province avec la Palestine. Les mêmes peuples, en majorité arabe, y vivaient de la même manière, parlaient la même langue. Il suffirait que les deux gouvernements d’Amman et de Jérusalem s’entendent entre eux pour que soit norma­lisé équitablement et humainement le problème palestinien, y compris celui d’un million de réfugiés.

Déjà, entre la Jordanie et Israël, une politique “des ponts ouverts” permet une très large circulation entre les deux rives du Jourdain. Des milliers de familles ont pu se réunir, ou, du moins, se rendre visite et communiquer. Des réfugiés de Gaza ont pu aller en Jordanie ou en Galilée avec une liberté dont, pendant 25 ans, ils avaient été privés par l’Égypte. Bien plus, on va travailler les uns chez les autres, Israël offrant des emplois aux uns et aux autres et ne s’opposant pas à ce que, de Cisjordanie on aille travailler en Transjordanie et vice versa.

Seul un terrorisme aveugle et stérile oblige encore, par souci de sécurité, à restreindre des libertés qui sont cependant beaucoup plus grandes que naguère, dans la bande de Gaza, en Syrie ou au Liban.

A ce dialogue entre Israël et la Jordanie quels sont encore les obs­tacles ?

La solidarité arabe, d’abord. C’est elle qui, en juin 1967, a forcé le roi Hussein à prendre l’offensive contre Israël alors que celui-ci lui avait donné l’assurance qu’il ne serait aucunement attaqué. Il ré­gnerait encore à Jérusalem et à l’ouest du Jourdain s’il ne s’était pas engagé dans la Guerre des Six-Jours.

Mais s’il y a une équivoque palestinienne, il y a aussi, et surtout, l’immense équivoque arabe. Parce qu’au viième siècle, les cavaliers de l’islam ont supplanté, en Asie, en Afrique, et en Espagne, l’empire mori­bond de Byzance, héritière de Rome, il ne s’ensuit nullement que les peuples multiples et divers de ces pays conquis par une poignée d’Ara­bes aient pour autant renoncé à leur identité première, coptes en Égypte, Berbères au Maghreb, Ibères en Espagne. Ils ont été, plus ou moins, arabisés et islamisés, mais beaucoup sont restés juifs ou chrétiens, ils ont souvent aussi, conservé l’habitude de parler le lan­gage de leurs ancêtres à côté de l’arabe devenu la langue officielle de l’administration mais aussi de la culture et du commerce comme de la religion d’État. Sur quatre à cinq cents millions de musulmans répandus dans le monde, il n’y a que soixante millions d’arabophones, mais sur ces soixante millions qui parlent arabe il n’y a de vrais Arabes que douze à quinze millions. Par exemple, en Égypte, 85 % de la popu­lation est d’origine copte et six millions d’Égyptiens sont demeurés fidèles à la religion chrétienne de rite copte, que pratiquaient leurs ancêtres d’Alexandrie et d’Héliopolis, cinq siècles avant la venue des escadrons du khalife Omar, tout comme les nombreuses communau­tés juives, qui, elles, y étaient installées depuis plus longtemps encore.

Il en fut de même dans tout le Proche-Orient où des peuples divers, par vagues successives, sont venus aboutir du Nord et de l’Est, voire de l’Ouest. Dans ces conditions, la prétention de faire de la Pales­tine une terre originairement et irréversiblement arabe, contredit la vé­rité de l’histoire. On ne peut surtout pas contester que Jérusalem ne fut une vraie capitale qu’au temps des rois d’Israël et devint le centre religieux du judaïsme, bien avant que naquît Jésus-Christ, lequel de­vance Mahomet de six cents ans.

Ceci dit, on doit reconnaître que le peuple arabe est proche parent d’Israël. La Bible leur attribue un ancêtre commun : le patriarche Abraham. Le Coran également. Bien avant la naissance de l’islam, les Arabes d’Arabie remontant, du sud au nord, le Wadi-Arabi s’ins­tallèrent à l’est du Jourdain, dans l’actuelle Transjordanie. Ils y sont incontestablement chez eux, mais ni plus ni moins que les Juifs en Palestine.

Il s’agit d’organiser entre Juifs, Arabes et autres, tels les Circassiens installés à Amman au siècle dernier, ou les Druses, une coexistence pacifique, voire fraternelle, dans une parfaite égalité de droits. Celle-ci est déjà réalisée entre tous les citoyens de l’État d’Israël sans au­cune discrimination de race ou de religion. Les Palestiniens d’El Fath protestent aujourd’hui qu’ils ont le même projet, mais dans une Pales­tine où les Arabes seraient majoritaires. C’est ce que nos amis israé­liens admettraient difficilement étant donné la situation humiliée qui fut souvent la leur, dans le passé, au sein de l’empire arabo-musulman et qui, depuis trente ans, est devenue pire encore en Syrie, en Irak, en Égypte, voire au Maghreb d’où la plupart ont dû se réfugier en Israël. L’ombre sinistre d’Auschwitz, mais aussi les émeutes et les massacres suscités par le grand mufti de Jérusalem justifient certaines réticences et certaines précautions des Juifs d’Israël. C’est pour cela, d’ailleurs, que les Nations unies, en 1947, adoptèrent la solution du partage de la Palestine en trois zones, celle où les Juifs seraient majo­ritaires, celle où les Arabes le seraient et, entre les deux, une Jérusalem internationalisée avec une majorité juive.

L’idéal serait, évidemment, que tous ces sémites, arabes ou juifs, ne forment qu’une nation comme les Alsaciens, les Basques, et les Bretons sont redevenus français avec les Normands et les Provençaux. Mais il fallut des siècles pour que la France s’unifie, comme demain devrait s’unifier l’Europe. Dans une Palestine, aujourd’hui déchirée par des passions surexcitées, du dehors plus que du dedans, il faut prévoir des étapes. La plus proche pourrait être une fédération entre l’État que gouverne Hussein d’Arabie, légitime héritier du chérif de La Mecque, et celui d’Israël, après un ajustement de leurs frontières et des échanges de population permettant de réinstaller convenable­ment le million de réfugiés qui subsistent actuellement dans les ter­ritoires contrôlés par l’un et l’autre États. L’Égypte pourrait alors discuter avec Israël de l’évacuation du Sinaï et de la situation de Gaza, à moins, comme il conviendrait, que la population de cette bande ne soit admise à décider, si elle le veut, de son entrée dans la Fédération Israélo-Jordanienne. Après quoi, le Liban ne manque­rait pas de se rallier, peut-être aussi la Syrie.

Alors, Jérusalem, capitale fédérale d’un ensemble arabo-israélien, réaliserait son nom et son destin : “Ville de la Paix”. Alors aussi, les paroles du Psaume prendraient une immense signification :

De Sion l’on dira : “C’est ma mère”, en elle tout homme est né. En toi sont toutes nos sources.

Je rêve, penserez-vous, mais l’action est fille du rêve, et la force d’Israël est de n’avoir jamais cessé d’espérer. “Nous de l’Espérance”, disait Edmond Fleg. Il s’agit, aujourd’hui, d’unir nos efforts et nos amitiés pour que le rêve et l’espoir deviennent réalité dans la justice et dans la paix.


R. P. Michel Riquet


© Revue des Deux Mondes

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
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