L’avenir de Jérusalem, Colloque de ‘Raison garder’, par Véronique Chemla

Sur le Blog de l’auteure, 31 mai 2011


Le mouvement Raison garder a organisé un colloque international du même nom le 13 mars 2011. Des réflexions sur Jérusalem, la cité “où fut proclamée l’unité du genre humain”, réunifiée après la libération, en 1967, de sa partie auparavant sous domination jordanienne et proclamée en 1980 par la Knesset “capitale éternelle et indivisible de l’Etat d’Israël“, sa centralité dans le judaïsme, et les revendications politiques et religieuses, notamment arabes et européennes, visant à sa division ou à sa palestinisation. Résumé à l’approche du Jour de Jérusalem.

A l’initiative d’intellectuels français, tels les professeurs Shmuel Trigano et Raphaël Drai, Raison garder est apparu au printemps 2010 comme une pétition électronique opposée à l'”Appel à la raison” de JCall, lancé lui aussi sur Internet en avril 2010.

Rapidement, le nombre de signatures de Raison garder – 11 495 fin mai 2011 – a dépassé celui de JCall – 7 900 fin mai 2011 – qui bénéficiait pourtant d’un large écho médiatique.

Raison Garder se présente comme une “tribune qui a pour vocation de clarifier, de formuler et d’analyser l’ensemble des questions liées à la configuration politique et intellectuelle actuelle, dans leurs rapports avec les questions juives et le conflit du Moyen-Orient”. En un an, Raison garder s’est doté d’un site Internet, et a organisé des colloques, dont le troisième dédié à Jérusalem a attiré un public nombreux. Les actes de ce colloque sont publiés dans le n° 17 (juin 2011) de Controverses.

“Pour les concepteurs du processus d’Oslo qui voulaient d’abord créer un état de fait, la question de Jérusalem devait être évoquée lors de la dernière étape, car c’est la question la plus difficile : symbolique, politique, religieuse et identitaire”, a déclaré Shmuel Trigano en ouvrant ce colloque.

Jérusalem, pour les Juifs et le judaïsme ? Plus de 600 occurrences “Jérusalem” dans la Bible. Le lieu d’édification des deux Temples abritant l’Arche d’alliance, construit par le roi Salomon, détruit par le roi Nabuchodonosor II en 587 avant l’ère commune, reconstruit après le retour des Juifs de leur captivité et de leur exil à Babylone (-536 – -515 avant l’ère commune) et détruit par l’empereur romain Titus en 70 – deux destructions commémorées par les Juifs depuis des millénaires, notamment par des jeûnes et le bris de verre lors de la cérémonie du mariage Juif. La ville vers laquelle les Juifs se tournent pour prier et dont le nom est rappelé dans leurs liturgie, chants et prières. L’espoir exprimé lors de la fête de Pessah (Pâque juive) et à Kippour “L’an prochain à Jérusalem”. La seule capitale, passée et présente, de l’Etat juif…

Jérusalem terrestre et céleste indissociables

Professeur émérite de philosophie, Armand Abecassis a souligné “l’unité entre la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste comme condition de paix”. Remontant à l’époque des rois David et Salomon, il a souligné combien la Jérusalem céleste devient la cité fondée sur la justice.

Les Romains rasent Jérusalem après la révolte du patriote juif Bar Kokhba, vaincu par l’empereur romain Hadrien en 135; les Romains veulent détruire en Judée tout souvenir d’histoire juive, y compris les noms de Judée et de Jérusalem. Ils donnent à Jérusalem le nom de Ælia Capitolina, et, pour désigner ce territoire, ils forgent le terme « Palestine » à partir du mot Philistins, anciens ennemis des Hébreux et disparus (préhistoire). La Judée disparaît de la région de “Syria Palæstina” (Syrie Palestine). L’accès à Jérusalem est “interdit aux Juifs, et aux chrétiens d’origine juive”.

Jérusalem devient la “métropole de la diaspora” juive.

Dès sa refondation en 1948, l’Etat d’Israël proclame Jérusalem comme sa capitale.

Ajoutons que la ville est alors divisée : les Juifs spoliés de leurs biens sont alors contraints de fuir leurs quartiers sous domination illégale jordanienne, leurs synagogues sont saccagées, etc. Les Juifs sont interdits d’accès à leurs lieux saints. “Entre 1948 et 1967, aucun dirigeant arabe ne s’est rendu à Jérusalem, hormis tardivement le roi Hussein de Jordanie”, a relevé l’écrivain Victor Sharpe. Preuve de l’indifférence du monde arabe pour Jérusalem, hormis pour des raisons politiques.

C’est seulement après la victoire israélienne lors de la guerre des Six jours qu’est établie la liberté religieuse à Jérusalem, pour toutes les religions.

Jérusalem, une “absence très présente dans la tradition coranique”

Orientaliste au ministère israélien de la Justice, Eliezer Cherki a dénoncé le tabou prévalent depuis les années 1920 et qui impose de discuter du conflit aux seuls niveaux politique et social. Or, exclure sa dimension religieuse rend insoluble ce conflit qui, pour les musulmans, est “porteur de significations politiques et religieuses”. Autre conséquence, le dialogue entre Israël et l’islam demeure embryonnaire depuis environ 1400 ans.

Certes le vocable “Jérusalem” n’apparaît pas formellement dans le Coran (6219 versets), mais cette absence est “très présente”, a indiqué Eliezer Cherki qui lie la “crise profonde du monde islamique” à “la rupture entre Mahomet et les Juifs”. Lors de la période mecquoise de Mahomet (610-622), l’islam parle en termes élogieux des Juifs. Mais lors de l’Hégire (dès 622), Mahomet se mue en “chef de guerre en conflit avec les Juifs refusant de le reconnaître comme prophète” : des Juifs sont maudits, massacrés…

Certains musulmans allèguent que la sourate 17 évoque Jérusalem. Mais ce “verset est mystérieux”. Le voyage nocturne que Mahomet aurait fait de “la mosquée sacrée de La Mecque à l’endroit de culte le plus éloigné (al-Aqsa) qui soit” est-il double – horizontal et spirituel (“élévation spirituelle”) ? Selon Aïcha, Mahomet “n’a pas quitté son lit”, et selon “des traditionnalistes, ce voyage céleste” résulte d’un rêve. Cependant, une interprétation tardive a visé une “preuve historique et archéologique apportée par celui qui a construit en 691 la coupole dorée du Rocher sur l’esplanade du Temple”, le calife Abd al-Malik ben Marwan, cinquième calife omeyyade. Dans ce lieu, est inscrite cette sourate 17.

Remontant à l’Hégire, le changement de qibla – direction de la prière – oriente les musulmans vers La Mecque, et non plus vers Jérusalem. Pourquoi ce changement ? Dépit à l’égard des Juifs qui ont refusé de se convertir à l’islam ? “Renonciation à la tradition biblique, étrangère aux Bédouins, pour se raccrocher à la tradition arabique”. Désormais, en “tournant le dos à Jérusalem, l’islam adapte alors tout ce qui va avec : l’ethos bédouin, la razzia ou rapine, le pillage saisonnier, la vengeance, l’exaltation des liens tribaux et d’une sensualité débridée, la pratique de l’infanticide des femmes – une femme vue comme un objet de servilité, la vision binaire du monde estimant les nomades supérieurs aux sédentaires”.

Dans “le subconscient des musulmans, Jérusalem demeure le lieu de la révélation. Reconnaître Jérusalem les délivrerait de leur enfermement, de leur sacralisation du monde bédouin”.

Eliezer Cherki a conclu en prônant “la main tendue vers l’islam confronté à un dilemme mortel : soit il accepte le modèle occidental (la modernité) et perd son âme, soit il se replie sur l’islamisme et s’avère incapable de bâtir une société moderne”.

Quant aux églises chrétiennes, leur position sur Jérusalem a été décrite avec humour par Sergio Minerbi, ancien ambassadeur d’Israël en Côte d’Ivoire et auprès des Communautés européennes. L’internationalisation de Jérusalem permet au Vatican d’avoir un lien avec la Palestine. Le “Vatican refuse de parler avec l’Etat d’Israël de Jérusalem qui réunit 32 lieux chrétiens : basilique du Saint-Sépulcre, Via Dolorosa, etc.” Ce qu’acceptent curieusement les gouvernements israéliens successifs.

Pire, “plusieurs ambassadeurs d’Israël sont incapables de discuter avec le Vatican”.

Et Sergio Minerbi de dénoncer la faiblesse d’Israël qui, malgré l’argumentation juridique en sa faveur, a renoncé à ses droits sur un bâtiment acheté par l’université hébraïque de Jérusalem à une institution chrétienne ; ce qui a accru le nombre des lieux catholiques sous le contrôle du Saint-Siège.

Et Sergio Minerbi de citer les déclarations de responsables catholiques rejetant “l’occupation israélienne car tout Jérusalem est une ville sacrée”.

L’attitude du Vatican à l’égard d’Israël diffère de celle qu’elle adopte vis-à-vis de l’islam ; une position marquée par la peur du fondamentalisme musulman, un long silence à l’égard des persécutions des chrétiens d’Orient – assassinat de Mgr Luigi Padovese, chef de l’Église catholique en Turquie, par son chauffeur musulman fondamentaliste le 3 juin 2010 -, et des critiques ciblant le seul Etat d’Israël lors du synode sur les chrétiens d’Orient (10-24 octobre 2010). Un Vatican qui “veut être celui qui assure la place de l’islam à Jérusalem, et non celui qui” noue des relations avec “Israël au détriment des islamiques”.

“Emprisonnée dans un processus de palestinisation”, consciente de sa grande dépendance à l’égard du pétrole, l’Union européenne (UE) se montre partiale, selon Bat Ye’or qui décrit le but de l’UE : établir une Palestine ayant pour capitale al-Qods (Jérusalem). Ce faisant, l’UE entend “créer un peuple se substituant à Israël, l’occupant, s’en s’arrogeant l’histoire et la légitimité”. Bat Ye’or dénonce “cette entreprise de subversion au niveau international menée par l’OCI (Organisation de la Conférence Islamique)”. La “théologie islamique voit dans la Bible une version falsifiée du Coran : pour l’islam, les prophètes bibliques sont des prophètes musulmans”. Ce qu’a reconnu l’UNESCO en 2010.

Directeur de recherches au Jerusalem Center for Public Affairs (JCPA), Nadav Shragaï a décrit les opérations menées par des Israéliens afin de sauver les objets antiques déversés parmi un amoncellement de terres par des autorités palestiniennes – notamment le WAFQ qui décrète que “tout est islamique” – soucieuses de détruire tout vestige témoignant de la présence juive ancienne à Jérusalem. Ce chercheur a déploré que “les lois israéliennes en matière de construction ne soient pas appliquées”. Faycal Husseini, leader décédé des Arabes de “Jérusalem-est” – cette dénomination est géographiquement erronée et rappelle la division de Berlin – et ancien directeur de la Maison de l’Orient à Jérusalem, avait défini la construction illégale arabe comme “l’acte politique le plus important”.

Renoncer à l’unité de Jérusalem pour des motifs démographiques ? Accepter la partition de Jérusalem transformerait cette cité en “ville frontière”, affaiblissant la sécurité des Israéliens. De plus, refusant cette division, de nombreux Palestiniens ayant la carte de résidents (environ 7 000) se réfugieraient en Israël, ainsi que tous les Palestiniens qui refusent de vivre sous contrôle de l’Autorité palestinienne. En outre, c’est grâce à une présence physique israélienne que les services de renseignements peuvent déjouer des attentats et en arrêter les auteurs.

Enfin, Raphaël Drai a brossé un panorama du droit international applicable. Les “frontières” sont en fait des lignes d’armistice, qui ne préjugent pas du tracé de futures frontières [convenues entre] les parties signataires.

Les récentes déclarations du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu – “fondation de la nation d’Israël” – du Congrès Juif européen (CJE), et du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), ont réaffirmé la place centrale de Jérusalem dans le judaïsme, et leur attachement à son unité.

A lire sur ce blog concernant :

– Juifs/Judaïsme

– Affaire al-Dura/Israël

– Chrétiens

– Monde arabe/Islam

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
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