L’expression « temps des nations » (Ez 30, 3 et Lc 21, 24) se réfère-t-elle à l’occupation bimillénaire de Jérusalem, ou à un événement eschatologique ? Menahem Macina

« Luc 21.24 paraît bien impliquer que Jérusalem restera sous contrôle des Gentils tant que dureront les « temps des nations » et qu’elle reviendra alors sous autorité juive – dans une conversation avec Edmund P. Clowney (ancien président du Westminster Theological Seminary), son accord sur ce point m’a encouragé. Cette implication de Luc 21.24 n’est-elle pas devenue histoire en 1967 ? Si c’est bien le cas, les temps des nations tirent à leur fin et le grand réveil spirituel des Israélites est proche… »

(Henri Blocher, « La déclaration de Willowbank et sa pertinence aujourd’hui », ThEv, vol. 2, n° 1, 2003, p. 3-20.)

Depuis plus de quatre décennies, circule dans un nombre non négligeable de groupes chrétiens fervents – surtout des protestants évangéliques, ou pentecôtistes, mais aussi des catholiques de la mouvance charismatique – une exégèse actualisante, qui se veut prophétique, du discours eschatologique de Jésus, en Mt 24 ; Lc 13 ; Lc 21.

Une expression surtout focalise l’attention des fidèles persuadés que l’ère messianique est aux portes, celle de “temps des nations”, qui figure en Lc 21, 24 : “Ils tomberont sous les coups de l’épée et seront emmenés captifs dans les nations. Et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que soient accomplis les temps (*) des nations.”

Or, certains membres de ces groupes fervents proclament que ce “temps des nations” est déjà accompli depuis que l’Etat juif a “réuni” Jérusalem, suite à sa victoire lors de la Guerre dite “des Six-Jours”, en juin 1967. Dès lors, selon eux, la fin des temps est proche, qui coïncidera avec la conversion des Juifs avant la Parousie, ou retour glorieux du Christ.

Comme en témoigne la citation mise en exergue, cette interprétation n’est pas seulement une pieuse croyance populaire, mais elle est partagée par certains théologiens, au moins en milieu protestant évangélique.

On peut, bien entendu, estimer qu’il s’agit là d’une relecture piétiste actualisante des Ecritures, à laquelle il ne faut pas attacher plus d’attention qu’elle n’en mérite. Je partagerais volontiers cet avis si le contexte où figure le verset de Luc évoqué n’était, à l’évidence, eschatologique. En effet, quiconque lit l’entièreté du passage se convaincra aisément qu’il ne peut concerner uniquement la prise de Jérusalem en 70 de notre ère – comme on le lit ou l’entend dire couramment –, ne serait-ce qu’en raison des signes de nature apocalyptique qui accompagneront les événements annoncés. On lit en effet, dans les versets suivants de Luc : “Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur la terre les nations seront dans l’angoisse, inquiètes du fracas de la mer et des flots ; les hommes défailliront de terreur, dans l’attente de ce qui menace le monde habité, car les puissances des cieux seront ébranlées.” (Lc 21, 25-26).

Ces prodiges sont d’ailleurs l’un des meilleurs atouts des contempteurs de l’exégèse aventureuse évoquée plus haut, qui arguent, à juste titre, que ces signes ne se sont pas produits en 1967, ni par la suite. Mais les tenants de l’interprétation actualisante évoquée plus haut ne se démontent pas pour autant et font remarquer que, précisément, d’après le NT, ces signes ne se produiront qu’après l’accomplissement du temps des nations (Lc 21, 24). Nous sommes – estiment-ils -, depuis juin 1967, qui marque la fin du temps des nations, dans la période qui précède la Parousie du “Fils de l’Homme venant dans une nuée et avec puissance et grande gloire” (cf. Ibid., v. 27).

En fait, il n’est pas difficile de démonter les présupposés de ces deux courants d’interprétation. Le premier pèche par historicisme. Il est clair, en effet, que ses tenants ne doutent pas un instant que la prise de la Ville Sainte et la déportation subséquente de ses habitants, annoncées en Lc 21, 23ss. et parallèles, décrivent uniquement les événements de l’an 70 de notre ère, alors que, comme on l’a vu plus haut, la suite du texte rend évident qu’il s’agit aussi d’un événement eschatologique.

Le second courant pèche par excès d’actualisation eschatologique. Ses adeptes croient fermement que l’Esprit Saint les guide dans leur compréhension de ce passage. En réalité, celle-ci est étroitement tributaire de leur langue maternelle, qui ne leur permet pas de saisir le sens du grec sous-jacent et les amène à commettre plusieurs contresens ruineux pour le caractère soi-disant prophétique de leur exégèse.

Tout d’abord, ils projettent dans les textes dont ils tentent de sonder le mystère, leurs propres conceptions eschatologiques, sans prendre garde au sens qu’avaient, pour les contemporains des événements relatés dans le Livre des Actes, des expressions telles que “temps des nations” et “fin du temps des nations”.

De la même manière, mais par ignorance linguistique cette fois, il est visible qu’ils comprennent l’expression “Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations”, comme décrivant l’occupation étrangère presque bimillénaire de la ville, depuis sa prise par Titus, en 70, jusqu’à ce qu’ils considèrent comme sa “libération” (en fait, réunification) par l’armée israélienne en 1967. Or, le verbe grec pateô (fouler), utilisé dans ce verset, n’a pas cette signification. On le trouve dans des phrases telles que “le Seigneur a foulé au pressoir la vierge, fille de Juda” (Lm 1, 15) ; ou bien : “si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on ? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens (Mt 5, 13), etc. Il est donc clair que ce verbe ne connote pas une situation passive durable, telle qu’une “occupation”, mais une action violente, un écrasement, accompagnés de massacres et de destructions, et suivis de déportations.

Cette contextualisation et les précisions philologiques qui l’accompagnent permettent de comprendre que l’expression “jusqu’à ce que soient accomplis les temps des nations” (Lc 21, 24) n’a rien à voir avec le scénario pseudo-messianique, évoqué plus haut, d’un terme, mis par l’armée israélienne, à l’occupation de Jérusalem par différentes nations au cours des siècles.

Il reste que le caractère solennel de l’expression, unique en son genre dans le NT, et sa portée, indéniablement eschatologique, obligent à l’examiner de plus près et à chercher si elle ne s’enracine pas dans une tradition vétérotestamentaire. Il semble que ce soit le cas.

L’expression “temps des nations” (kairoi ethnôn) ne figure que deux fois dans l’Ecriture :

– Dans l’AT, en Ez 30, 3 : Car le jour est proche, il est proche le jour de L’Eternel ; ce sera un jour de nuée, le temps des nations [1].

– Dans le NT, en Lc 21, 24 : Ils tomberont sous les coups de l’épée et seront emmenés captifs parmi les nations. Et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que soient accomplis les temps des nations. [2].

Notons deux particularités intéressantes :

a) Contrairement à Lc 21, 24 qui l’exprime en grec par kairos ethnôn, l’expression “temps des nations” est rendue en Ez 30, 3 (Septante) par  kairos peras ethnôn, “temps-fin des nations” avec insertion du terme peras, qui signifie “fin”, “terme” (**).

b) Concernant le mot “foulée” (en grec: patoumenè), en Lc 21, 24, comme dit plus haut, tant la morphologie du verbe, que son sens dans ce contexte, ne permettent pas de retenir le sens d’occupation prolongée, qui est à la base de l’exégèse actualisante dont on traite ici. A preuve le parallèle néotestamentaire suivant :

Apocalypse 11, 2 : quant au parvis extérieur du Temple, laisse-le, ne le mesure pas, car on l’a donné aux païens [nations] : ils fouleront (en grec, patèsousin) la Ville Sainte durant quarante-deux mois [3].

Ce qui nous amène au rôle néfaste des nations hostiles à Israël, aux temps eschatologiques.

C’est un fait auquel trop peu de spécialistes chrétiens ont prêté attention, ou auquel ils n’ont pas accordé l’importance qu’il mérite : l’Ecriture témoigne, à maintes reprises et de multiples manières, d’une hostilité endémique, souvent violente et dramatique, des nations à l’encontre du peuple d’Israël. On en lira, ci après, quelques extraits choisis pour leur consonance avec la thématique eschatologique de Lc 21, 4 et Ez 30, 3, analysés plus haut.

  • Ps 2, 1-10 : 1 Pourquoi ces nations en tumulte, ces peuples qui parlent en vain ? 2 Des rois de la terre s’insurgent, des princes conspirent contre L’Eternel et contre son Oint 3 « Faisons sauter leurs entraves, débarrassons-les de leurs liens ! » 4 Celui qui siège dans les cieux s’en amuse, L’Eternel les tourne en dérision. 5 Puis dans sa colère il leur parle, dans sa fureur il les épouvante. 6 « C’est moi qui ai sacré mon roi sur Sion, ma montagne sainte. » 7 J’énoncerai le décret de L’Eternel. Il m’a dit : « Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. 8 Demande, et je te donne les nations pour héritage, pour domaine les extrémités de la terre ; 9 tu les briseras avec un sceptre de fer, comme vases de potier tu les fracasseras. » 10 Et maintenant, rois, comprenez, corrigez-vous, juges de la terre ! 11 Servez L’Eternel avec crainte, 12  baisez ses pieds avec tremblement ; qu’il se fâche, vous vous perdez en chemin, d’un coup flambe sa colère. Heureux qui s’abrite en lui ! [4].

  • Apocalypse 12, 1-6 : 1 Un signe grandiose apparut au ciel : une Femme ! le soleil l’enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête ; 2 elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de l’enfantement. 3 Puis un second signe apparut au ciel : un énorme Dragon rouge feu, à sept têtes et dix cornes, chaque tête surmontée d’un diadème. 4 Sa queue balaie le tiers des étoiles du ciel et les précipite sur la terre. En arrêt devant la Femme en travail, le Dragon s’apprête à dévorer son enfant aussitôt né. 5 Or la Femme mit au monde un enfant mâle, celui qui doit mener toutes les nations avec un sceptre de fer ; et son enfant fut enlevé jusqu’auprès de Dieu et de son trône, 6 tandis que la Femme s’enfuyait au désert, où Dieu lui a ménagé un refuge pour qu’elle y soit nourrie mille deux cent soixante jours. [5].

  • Acts 4, 23-30 23 Une fois relâchés, Pierre et Jean rejoignirent leurs compagnons et leur racontèrent tout ce que les grands prêtres et les anciens leur avaient dit. 24 On les écouta ; puis, tous, unanimes, s’adressèrent à Dieu en ces termes : «Maître, c’est toi qui as créé le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s’y trouve, 25 toi qui as mis par l’Esprit Saint ces paroles dans la bouche de notre père David, ton serviteur : Pourquoi les grondements des nations et ces vaines entreprises des peuples ? 26 Les rois de la terre se sont assemblés et les chefs se sont ligués contre le Seigneur et contre son oint. 27 Car, en vérité, ils se sont ligués dans cette ville, Hérode et Ponce Pilate, avec les nations et les peuples d’Israël, contre Jésus – ton saint serviteur que tu as oint – 28 pour faire tout ce que ta main et tes décisions avaient arrêté d’avance. 29 Et maintenant, Seigneur, sois attentif à leurs menaces et accorde à tes serviteurs de dire ta Parole avec une entière assurance. 30 Étends donc la main pour que se produisent des guérisons, des signes et des prodiges par le nom de Jésus, ton saint serviteur.» [6].

  • Apocalypse 11, 18: « Les nations s’étaient mises en fureur ; mais voici ta fureur à toi, et le temps pour les morts d’être jugés ; le temps de donner leur salaire à tes serviteurs les prophètes, les saints, et ceux qui craignent ton nom, petits et grands, et de perdre ceux qui perdent la terre. » [7].

  • Jérémie 31, 15-17 : Ainsi parle L’Eternel: A Rama, une voix se fait entendre, une plainte amère; c’est Rachel qui pleure ses fils. Elle ne veut pas être consolée pour ses fils, car ils ne sont plus. Ainsi parle L’Eternel : Cesse ta plainte, sèche tes yeux ! Car il y a un salaire pour ta peine – oracle de L’Eternel – ils vont revenir du pays ennemi. Il y a donc espoir pour ton avenir oracle de Yahvé ils vont revenir, tes fils, sur leur territoire. [8]

  • Matthieu 2, 18 : Une voix dans Rama s’est fait entendre, pleur et longue plainte : c’est Rachel qui pleure ses enfants ; et elle ne veut pas qu’on la console, car ils ne sont plus. (***) [9].

  • Ben Sira, 48, 10 : Toi qui fus désigné dans des menaces futures pour apaiser la colère avant qu’elle n’éclate, pour ramener le cœur des pères vers les fils et rétablir les tribus de Jacob. [10].

———————-

Notes

(*) Le parallèle Ez 30, 3 = Lc 21, 24 n’est pas rendu irrecevable par le fait qu’en Lc 21, 24 le mot hébreu ‘et (temps, au singulier) est rendu par kairoi (moments, au pluriel). En effet, en Si 48, 10, l’hébreu porte nakhon la‘et, prêt pour le moment (au singulier), ce que la Septante rend par eis kairous (au pluriel) ; cf. aussi, en Nb 9, 3, où l’expression bemo‘ado (en son temps, au singulier) est rendu par la Septante : kata kairous (au pluriel).

(**) Cf. Dn 12, 9 (Théodotion) : kairou peras (qui rend l’hébreu ‘et qets, temps de la fin). En Ez 30, 3, l’ajout du mot peras est conforme à ce que nous connaissons du Targum, qui n’est pas à proprement parler une traduction, au sens moderne du terme, mais une adaptation en langue vulgaire (ici hébreu/araméen) ayant pour but d’expliciter le texte sacré. Le fidèle juif de langue grecque, peu au fait du langage biblique, n’aurait pas perçu le caractère eschatologique de l’expression “temps des nations” si elle avait été rendue littéralement par kairos ethnôn (qui figure, d’ailleurs, dans la version alexandrine) ; c’est pourquoi le targumiste lui a substitué l’expression “jour fin des nations”, dans laquelle l’ajout (peras) est en apposition au mot “Jour” et vient préciser le sens qu’il a dans ce contexte, à savoir celui de fin du temps des nations ; ce faisant il a respecté la règle d’or du Targum qui autorise les ajouts mais interdit les suppressions.

(***) On remarque que Mt 2, 18  ne cite que le verset 15 de l’oracle de Jérémie, que l’évangéliste rapporte au massacre des enfants de Bethléem. Les versets 16 et 17 (en italiques, dans la citation précédente) n’ont pris sens qu’après la Shoah, quand une partie du peuple juif a commencé à revenir dans sa terre – processus encore en cours de nos jours –, avant le grand rassemblement des déportés, que Dieu opérera, à main forte et bras étendu, comme lors de la sortie d’Egypte.

 

© Menahem Macina

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
This entry was posted in Exégèse chrétienne, Exégèse pseudo-prophétique, Spéculation prophétique. Bookmark the permalink.

Comments are closed.