Jacques Maritain – Pie XII – Mgr Montini : Encore quelques précisions, Bruno Charmet

 

[Avant-Propos]

Décidément, le 3ème tome de la correspondance Journet-Maritain, longuement analysé et commenté dans le numéro d’octobre 1999 de Sens, plus brièvement évoqué dans le numéro de février 2000,réserve encore bien des surprises pour qui veut revenir sur ces pages et scruter chacune des notes qui s’y rattachent.

On se souvient particulièrement de la lettre de Jacques Maritain du 12 juillet 1946, rédigée sous forme de supplique, adressée à Mgr Montini, alors Substitut à la Secrétairerie d’Etat, demandant à Pie XII un document solennel « témoign(ant) de Sa compassion pour le peuple d’Israël (et) renouvel(ant) les condamnations portées par l’Eglise contre l’antisémitisme » [1]. La réponse de Pie XII à J. Maritain renvoyait en fait à un discours prononcé quelques mois auparavant (29 novembre 1945) devant un groupe de 70 survivants de la Shoah venus le « remercier personnellement pour la générosité qu’il leur avait témoignée, lorsqu’ils furent persécutés durant la terrible période du nazi-fascisme » [2]. Nous avions noté le décalage tragique entre la demande du philosophe et la réponse pontificale.

Léo Kubowitzki

Une autre source d’investigation, tout aussi passionnante, revient à se demander quelle fut la réaction du philosophe devant un silence pontifical persistant après la Shoah (1945-1958). Or, un personnage qui nous avait échappé lors d’une première lecture se révèle précieux par la profondeur des liens qu’il sut tisser avec J. Maritain. II s’agit de Léo Kubowitzki, l’un des dirigeants du Congrès juif mondial qui, pendant et après la guerre, tint un journal. En 1967, un compte rendu de ses rencontres, accompagné de commentaires postérieurs de l’auteur, est publié à Jérusalem par les Yad Vashem Studies (vol. VI, pp. 7-25). Une note très importante du tome 3 de la correspondance Journet-Maritain résume le contenu de ces pages :

Kubowitzki y rend compte de ses vains efforts, dès 1943, pour trouver des personnalités catholiques prêtes à faire pression sur le Pape pour qu’il condamne publiquement la persécution des Juifs et qu’il excommunie les chefs d’Etat catholiques complices des déportations (Mussolini en Italie, Jozef Tiso en Slovaquie). Seul Maritain, qui reçoit Kubowitzki le 8 juin 1944 aux Etats-Unis, se déclare prêt à agir dans le sens demandé par son visiteur, car il est profondément déçu de la politique du Vatican. Après la guerre, convaincu que l’antisémitisme prend sa source dans l’enseignement de l’Eglise à propos des Juifs et particulièrement dans la liturgie du Vendredi-Saint, Kubowitzki décide de demander à Pie XII de publier une encyclique à ce sujet. Dans ce but, il obtient une audience du Pape qui exprime une grande compassion pour les souffrances de ses coreligionnaires. Mais à sa requête, il répond: « Vous pensez à une proclamation ? Nous considérerons sans doute la chose avec bonne volonté, avec toute notre sympathie ; nous considérerons la chose. » [3].

Mgr Montini, devant la même prière, montre encore plus de réserve que le Pape. Maritain, qui rencontre Kubowitzki à Paris le 11 août 1946, lui déclare avoir fait la même proposition au Pape et à Mgr Montini [4].

Pie XI, ajoute le philosophe, aurait répondu affirmativement à l’attente des Juifs et aurait été sensible au danger que l’antisémitisme fait courir à la conscience chrétienne [5].

Ce document est bien évidemment très précieux pour les historiens. Car nous avons, ici encore, la réaction du Pape, face à la demande, cette fois-ci, d’un interlocuteur juif, de publier une encyclique après la guerre, sur la Shoah. La réponse est hésitante, et finalement ne s’accompagnera pas d’acte concret.

Quant à J. Maritain, nous avons ici l’expression de sa déception qui n’apparaît pourtant pas en tant que telle dans sa correspondance avec Ch. Journet, du moins jusqu’à l’année 1949, puis que nous ne disposons pas encore des années postérieures. Propos rapportés, dira-t-on. Il n’y a pas de raison de mettre en doute la véracité de ce que consigne Léo Kubowitzki [6], même si rien ne remplace, bien évidemment, ce que la personne concernée pourrait exprimer dans une correspondance privée.

Résiliant ses fonctions d’ambassadeur le 1er juin 1948, J. Maritain reviendra sur la personnalité de Pie XII, en envoyant quelques jours plus tard (le 11 juin) une note écrite à l’intention de Georges Bidault, qui était à l’époque ministre des Affaires étrangères. Dans un style diplomatique, il touche à l’essentiel :

[…] II reste que Pie XII paraît plus préoccupé des résultats pratiques à atteindre par les voies de la prudence politique et diplomatique et par l’exercice de la charité que du témoignage à porter en posant des actes et en faisant entendre des paroles qui ébranleraient la conscience des peuples. De là certaines déceptions ressenties par le monde et qui sans doute l’affligent lui-même, et que son constant, son incomparable effort de bonne volonté est impuissant à éviter » [7].

Mgr Montini

Face à cette même demande, l’attitude encore plus réservée de Mgr Montini ne surprend pas vraiment lorsqu’on se souvient avec quelle vigueur il défendra, une quinzaine d’années plus tard, en juin 1963, très peu de temps avant son élection au siège de saint Pierre, « l’action de Pie XII durant la dernière guerre en face des excès criminels du régime nazi » devant les attaques suscitées par la pièce de Rolf Hochhut, Le Vicaire [8].Quelques mois plus tard (4-6 janvier 1964), lors de son pèlerinage en Terre Sainte, selon la terminologie constante, il défendra encore la mémoire de Pie XII [9]. Et puisque nous évoquons le voyage de Paul VI en Israël, il est passionnant de relire ce que J. Maritain écrivait à son grand ami, Julien Green, au sujet de ce pèlerinage :

Comme vous, j’ai été très ému et bouleversé par le pèlerinage de Paul VI en Terre sainte. Vous savez que j’ai beaucoup connu Mgr Montini à Rome, et qu’il y a une vraie amitié entre nous. Mais il réfléchit avec prudence et scrupule, cherchant toujours la plus parfaite exactitude, alors que Jean XXIII suivait les impulsions d’un instinct de paysan italien plein d’intuitions à la fois poétiques, cyniques et saintes. J’avoue avoir bien regretté que Paul VI n’ait pas déposé lui-même les six cierges déposés par le cardinal Tisserant en mémoire des six millions de Juifs massacrés… (13 février 1964) [10].

A la lecture de ces quelques lignes, on mesure tout le chemin parcouru en trente-six ans, jusqu’à ce 23 mars 2000 où Jean-Paul II va réaliser à Yad Vashem le vœu prémonitoire de J. Maritain. Mais le vieux philosophe pouvait-il imaginer l’autre geste du Pape, allant encore plus loin quelques jours plus tard, se coulant dans la démarche de tout Juif venant déposer un message dans les interstices du Mur occidental, message en l’occurrence de demande de pardon ?

Sans vouloir juger Paul VI, sans doute faut-il dire que les temps n’étaient pas encore mûrs…

Un autre témoignage, lui aussi très précieux, nous vient du successeur de Léo Kubowitzki au Congrès juif mondial, Gerhart Riegner. Dans ses mémoires intitulés Ne jamais désespérer [11], G. Riegner rapporte la conversation pathétique qu’il eut avec Mgr Montini, à Rome, en novembre 1945. Riegner fait part à Mgr Montini d’un sujet qui préoccupait au plus haut point le Congrès juif mondial : la recherche d’enfants juifs sauvés par des Catholiques pendant la guerre. II évoque la perte énorme d’enfants juifs au cours de la Shoah (1 million 500 000). Mgr Montini ne peut croire à un tel chiffre : « ce n’est pas possible ; ils ont probablement émigré. » Et Riegner ajoute :

Alors, pendant vingt minutes, j’ai lutté avec Mgr Montini, pour me rendre finalement compte qu’il était troublé. Je crois que c’est seulement à ce moment qu’il a, pour la première fois, saisi l’étendue de notre catastrophe : que 6 millions de Juifs avaient été massacrés, et que cela voulait dire la perte de un million et demi d’enfants. Je me souviens qu’il semblait très impressionné. Mais cela ne veut pas dire qu’il était prêt à nous aider. Il m’a dit en substance : Signalez-moi où se trouvent les enfants et je vous aiderai à les récupérer. J’ai répondu, en gros : Si je le savais, je n’aurais pas besoin de vous. Qu’est-ce que tout cela voulait dire ? Je ne mets pas en doute la bonne foi de Mgr Montini. Mais sa réaction voulait dire que, pendant toute la guerre, ni lui-même ni la haute bureaucratie de l’Église catholique n’avaient compris ce qui s’était passé. Même après la guerre, l’ignorance de l’ampleur de la tragédie subsista. C’est une constatation.

Toujours est-il que

« Mgr Montini restera toujours à l’écoute des suppliques de Maritain en faveur d’Israël (nous le verrons au moment du Concile) [12], mais s’efforcera, surtout dans le contexte nouveau d’après 1948, marqué par la naissance d’un Etat juif en Palestine, de tenir la balance plus égale entre les deux camps qui s’affrontaient. En témoignent ses contacts durant cette période avec l’orientaliste français, Louis Massignon, grand ami de Maritain et avocat de la cause arabe » [13].


© Bruno Charmet


[1] Journet-Maritain, Correspondance. Volume III, 1940-1949, Ed. Saint-Augustin Parole et Silence. Diffusion Ed. du Cerf, 1998, p. 920. [Cf. Sens, 2000 n° 2, p. 103. NDLR.]

[2] La Documentation Catholique, n° 1025, 12 septembre 1948, col. 1183. [Cf. Sens, idem, p. 105. NDLR].

[3] Yad Vashem Studies, Jérusalem, vol. VI, 1967, p. 22.

[4] Journet-Maritain, Correspondance. Annexe : Lettre de J. Maritain à Mgr Montini, 12 juillet 1946, op. cit,. p. 917-920.

[5] Journet-Maritain, Correspondance, op. cit., note 6, p. 496.

[6] [Le fait est confirmé indirectement par le témoignage de Gerhardt M. Riegner, dans son livre autobiographique, Ne jamais désespérer. Soixante années au service du peuple juif et des droits de l’homme, Cerf, Paris, 1998, p. 178.] Ajout de Menahem Macina.

[7] Impressions d’ensemble (Note écrite le 11 juin 1948 à l’intention de Georges Bidault, Ministre des Affaires étrangères), Oeuvres complètes, Volume XVI, Editions universitaires, Fribourg, Suisse, Editions Saint-Paul, Paris, 2000, p. 1199.

[8] La Documentation Catholique, n° 1406, 18 août 1963, col. 1071-1075. Cf. aussi Jacques Nobécourt,“Le Vicaire et l’histoire, Ed. du Seuil, 1964, p. 337-339.

[9] Lors de son adieu aux autorités d’Israël, le 5 janvier 1964, Paul VI avait notamment défendu la mémoire de Pie XII en ces termes: « […] Nous sommes venu parmi vous avec les sentiments de Celui que Nous avons conscience de représenter, et que les prophètes ont annoncé jadis sous le nom de Prince de la paix. C’est-à-dire que Nous ne nourrissons, envers tous les hommes et envers tous les peuples, que des pensées de bienveillance. L’Eglise, en effet, les aime également tous. Notre grand prédécesseur Pie XII l’affirma avec force et à maintes reprises au cours du dernier conflit mondial, et tout le monde sait ce qu’il a fait pour la défense et le salut de tous ceux qui étaient dans l’épreuve, sans aucune distinction. Et pourtant, vous le savez, on a voulu jeter des soupçons et même des accusations contre la mémoire de ce grand Pontife. Nous sommes heureux d’avoir l’occasion de l’affirmer en ce jour et en ce lieu : rien de plus injuste que cette atteinte à une aussi vénérable mémoire. Ceux qui ont connu, comme Nous, de près cette âme admirable savent jusqu’où pouvaient aller sa sensibilité, sa compassion aux souffrances humaines, son courage, sa délicatesse de cœur. Ils le savaient bien aussi ceux qui, au lendemain de la guerre, vinrent, les larmes aux yeux, le remercier de leur avoir sauvé la vie. Vraiment, à l’exemple de Celui qu’il représente ici-bas, le Pape ne désire rien tant que le bien véritable de tous les hommes ». Notons que Paul VI faisait ici référence, entre autres, à la démarche de ces 70 survivants de la Shoah venus remercier Pie XII le 29 novembre 1945. Cf. Sens, février 2000, p. 104-106.

[10] J. Green-J. Maritain : Une grande amitié. Correspondance 1926-1972, coll. Idées, n° 472, Ed. Gallimard, 1982, p. 237-238.

[11] Ed. Du Cerf, 1998, pp. 179-180.

[12] Cf.particulièrement la Déclaration Nostra Aetate et son § 4 sur la religion juive (28 octobre 1965) [NDLR de Sens].

[13] Philippe Chenaux, Paul VI et Maritain. Les rapports du montinianisme et du maritanisme, Istituto Paolo VI, Edizioni Studium, Roma, 1994, p. 45.

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
This entry was posted in Eglise catholique, Shoah. Bookmark the permalink.

Comments are closed.