Jacques Maritain et Pie XII. Quelques précisions d’ordre documentaire, Bruno Charmet

Maritain demande à Pie XII un témoignage de compassion pour les Juifs et une condamnation solennelle de l’antisémitisme [1]

Le numéro de Sens consacré à « Jacques Maritain et Charles Journet contre l’antisémitisme » (1999, n°10) était particulièrement centré sur le 3e tome de la grande correspondance Maritain-Journet (1940-1949) [2]. En annexe de la correspondance proprement dite, des pièces importantes, inédites pour la plupart, sont livrées au public. Parmi celles-ci, il en est une, particulièrement précieuse pour notre propos, qui a été commentée par Menahem R. Macina [3].

Il s’agit de la longue lettre de Jacques Maritain du 12 juillet 1946, rédigée sous forme de supplique, adressée à Mgr Montini, alors Substitut à la Secrétairerie d’Etat, demandant à Pie XII un document solennel « témoignant de sa compassion pour le peuple d’Israël (et) renouvelant les condamnations portées par l’Eglise contre l’antisémitisme » [4]. Il est à noter que cette lettre avait été intégralement publiée pour la première fois par les Cahiers Jacques Maritain en octobre 1991 (n° 23).Compte tenu de l’importance d’une telle lettre, il nous a paru utile de la reproduire ici.

Notons toutefois que la rédaction de cette lettre, à côté d’arguments très forts et en avance sur leur temps, est aussi marquée par son époque et peut, par certains aspects, choquer.

Texte de la lettre de J. Maritain à Mgr Montini

Rome, le 12 juillet 1946


Monseigneur,


C’est avec la pleine confiance et liberté de l’amitié, et non comme Ambassadeur, que je me permets d’écrire à Votre Excellence, pour Lui parler d’une supplique que mon cœur de catholique se sent intérieurement pressé de déposer aux pieds du Saint-Père, avec mes sentiments de filiale et profonde dévotion.

Voilà bien des années que je suis frappé du caractère exceptionnellement grave, et en quelque sorte surnaturel, de la haine dont Israël est l’objet de la part de l’antisémitisme auquel Hitler et Rosenberg ont donné sa force la plus sauvage. Pendant cette guerre six millions de Juifs ont été liquidés, des milliers d’enfants juifs ont été massacrés, des milliers d’autres arrachés de leur famille et dépouillés de leur identité, orphelins sans nom ni foyer, le nazisme a proclamé la nécessité d’exterminer les Juifs de la face de la terre (c’est le seul peuple qu’il ait voulu ainsi exterminer comme peuple), une fureur inouïe d’humiliation et de cruauté s’est abattue sur le peuple d’Israël, comme s’il était, malgré lui, jeté sur la voie du Calvaire et configuré aux souffrances de son Messie. Il n’y a pas là seulement un crime contre la justice et le droit naturel parmi tant d’autres crimes qui ont ravagé et avili l’humanité, mais aussi une tragédie mystérieuse qui touche à ces desseins divins devant lesquels saint Paul pliait le genou, et dans laquelle la haine contre le Christ, enveloppant à la fois les chrétiens et l’olivier parmi les branches duquel les gentils ont été entés, s’est déployée d’abord contre le peuple qui a donné au monde Moïse et les prophètes et dont le Christ est sorti selon la chair.

L’inlassable charité avec laquelle le Saint-Père s’est efforcé par tous les moyens de sauver et protéger les persécutés, les condamnations qu’il a portées contre le racisme, lui ont attiré la juste gratitude des Juifs et de tous ceux dans lesquels vit encore la caritas humani generis. L’admirable dévouement de tant de prêtres, de religieux et de laïques catholiques qui ont tout bravé pour cacher et abriter les victimes des lois iniques, a rendu témoignage de leur intime communion avec Lui, et des sentiments qui animent le cœur chrétien. Cependant, et j’ai bien pu m’en rendre compte partout où j’ai passé, ce dont Juifs et Chrétiens ont aussi et par-dessus tout besoin, c’est qu’une voix, la voix paternelle, la Voix par excellence, celle du Vicaire de Jésus-Christ, dise au monde la Vérité et lui apporte la lumière sur cette tragédie. Il y a eu à ce sujet, permettez-moi de vous le dire, une grande souffrance par le monde. C’est, je ne l’ignore pas, pour des raisons d’une sagesse et d’une bonté supérieures, et afin de ne pas risquer d’exaspérer encore la persécution, et de ne pas provoquer des obstacles insurmontables à l’action de sauvetage qu’Il poursuivait, que le Saint-Père s’est abstenu de parler directement des Juifs et d’appeler directement et solennellement l’attention de l’univers sur le drame d’iniquité qui se déroulait à leur sujet. Mais maintenant que le nazisme a été vaincu, et que les circonstances ont changé, n’est-il pas permis, et c’est là l’objet de cette lettre, de transmettre à Sa Sainteté l’appel de tant d’âmes angoissées, et de La supplier de faire entendre sa parole ?

Il me semble, que Votre Excellence ne voie aucune présomption dans ce que je Lui écris ainsi en toute humilité, il me semble que le moment pour une telle déclaration souveraine de la pensée de l’Église serait particulièrement opportun. D’une part la conscience d’Israël est profondément troublée, beaucoup de Juifs sentent intérieurement l’attrait de la grâce du Christ, et la parole du Pape éveillerait sûrement en eux des échos d’une exceptionnelle importance. D’autre part la psychose antisémite ne s’est pas évanouie, au contraire on voit partout en Amérique comme en Europe, l’antisémitisme se répandre dans bien des couches de la population, comme si les poisons issus du racisme nazi continuaient de faire leur œuvre de destruction dans les âmes, conduisant encore çà et là, en Europe centrale notamment, aux pires violences. Sur un plan qui n’est pas celui de l’Église mais de ce malheureux monde, les difficultés d’ordre politique concernant la « question d’Israël », que la persécution hitlérienne a laissées comme une séquelle aux nations, risquent de favoriser ce processus de désintégration psychologique et de déviation morale, et apparaissent comme rendant plus urgente, dans le domaine tout différent de la conscience religieuse et de la vérité surnaturelle, une œuvre d’illumination des esprits. Enfin, quand je me rappelle la part que beaucoup de catholiques ont eue dans le développement de l’antisémitisme, soit dans le passé, soit récemment en France et en Europe au temps de l’occupation allemande, soit maintenant encore, en Argentine par exemple, je ne puis m’empêcher de penser qu’une proclamation de la vraie pensée de l’Église serait, en même temps qu’une œuvre d’illumination frappant une erreur néfaste et cruelle, une œuvre de justice et de réparation.

C’est pour toutes ces raisons que, comme catholique et comme fils humblement dévoué de Sa Sainteté, et comme philosophe chrétien, j’ai pris la liberté d’écrire cette lettre à Votre Excellence. Il me semble que si le Saint-Père daignait porter directement sur la tragédie dont j’ai parlé ici les lumières de Son esprit et la force de Sa parole, témoigner de Sa compassion pour le peuple d’Israël, renouveler les condamnations portées par l’Église contre l’antisémitisme, et rappeler au monde la doctrine de saint Paul et les enseignements de la foi sur le mystère d’Israël, un tel acte aurait une importance extraordinaire, et pour préserver les âmes et la conscience chrétienne d’un péril spirituel toujours menaçant, et pour toucher le cœur de beaucoup d’Israélites, et préparer dans les profondeurs de l’histoire cette grande réconciliation que l’Apôtre a annoncée et à laquelle l’Église n’a jamais cessé d’aspirer.

Veuillez agréer, Monseigneur, l’expression de ma haute considération et de mes sentiments personnels de reconnaissante et dévouée amitié [5].

Pie XII refuse de déférer à la demande de Maritain, alléguant qu’il a déjà fait cette démarche dans une récente allocution.

Jacques Maritain était à l’époque ambassadeur de France près le Saint-Siège. Il est très important et symptomatique de bien noter la réponse que lui fit parvenir Pie XII et qui n’a pas été suffisamment explicitée dans ce numéro de Sens. En fait, Maritain n’obtiendra pas davantage du Pape qui lui répondra néanmoins avoir «déjà parlé en recevant une délégation juive [6]». Il est en fait capital pour nous de bien entendre, avec toutes les insuffisances que nous pourrons noter, ce que Pie XII avait en tête lorsqu’il affirmait avoir déjà parlé en recevant une délégation juive.

Restituons bien le contexte. Jacques Maritain envoie donc une lettre au Substitut, Mgr Montini, le 12 juillet 1946. Quatre jours plus tard, Maritain, en sa qualité d’ambassadeur, est reçu par Pie XII (audience du 16 juillet). Et c’est à cette occasion que le Pape lui dit avoir déjà parlé en recevant une délégation juive. C’est Philippe Chenaux qui fournit les précisions nécessaires dans son livre : Paul VI et Maritain. Les rapports du montinianisme et du maritanisme [7]. A quelle date remonte exactement cette rencontre et quelle était la nature de cette délégation juive ? C’est le jeudi « 29 novembre 1945 que le Saint-Père recevait en audience spéciale un groupe de 70 personnes représentant des réfugiés juifs provenant des camps de concentration allemands, qui avaient sollicité le très grand honneur de remercier personnellement le Saint-Père pour la générosité qu’il leur avait témoignée, lorsqu’ils furent persécutés durant la terrible période du nazi-fascisme » [8].

Il est intéressant de republier également la réponse de Pie XII, car ce texte a été, à notre connaissance, très peu reproduit, et n’est que mentionné par quelques publications [9]. Voici donc le texte, donné en français par La Documentation Catholique, plus de deux ans après l’événement, qui se trouve inséré au sein d’un dossier intitulé «La question d’Israël devant le monde». Notons que ce discours avait été publié dès le lendemain de sa prononciation, dans L’Osservatore Romano [10].

Texte de l’allocution de Pie XII à une délégation de Juifs venus le remercier

Réponse du Pape Pie XII à une délégation de Juifs qui le remerciaient personnellement pour la générosité qu’il leur avait témoignée, lorsqu’ils furent persécutés durant la terrible période du nazi-fascisme.

Votre présence, Messieurs, Nous semble un éloquent reflet des transformations psychologiques et des orientations nouvelles que le conflit mondial a, sous différents aspects, fait mûrir dans le monde.

Les abîmes de la discorde, de la haine et de la folie de la persécution, qui, sous l’influence de doctrines erronées et intolérantes, en opposition avec l’esprit noblement humain et vraiment chrétien, ont englouti d’innombrables victimes innocentes, même parmi celles qui n’avaient eu aucune part active aux événements de la guerre.

Le Siège apostolique reste fidèle aux principes éternels qui rayonnent de la loi, écrite par Dieu au cœur de chaque homme, qui resplendissent dans la révélation divine du Sinaï et qui ont trouvé leur perfection dans le Sermon de la Montagne et n’a jamais, fût-ce aux moments les plus critiques, laissé le moindre doute que ses maximes et son action extérieure n’admettaient ni ne peuvent admettre aucune des conceptions qui dans l’histoire de la civilisation seront rangées parmi les égarements les plus déplorables et les plus déshonorants de la pensée et du sentiment humain.

Votre présence ici veut être un témoignage intime de gratitude de la part d’hommes et de femmes qui, en des temps angoissants pour eux et souvent même sous la menace d’un péril de mort imminent, ont expérimenté comment l’Eglise catholique et ses vrais disciples savent dans l’exercice de la charité s’élever au-dessus de toutes les limites étroites et arbitraires créées par l’égoïsme humain et par les passions raciales.

Sans doute, en un monde qui peu à peu seulement et en luttant contre de nombreux obstacles doit aborder et résoudre les multiples problèmes qui sont le douloureux héritage de la guerre, l’Église, consciente de sa mission religieuse, ne peut que maintenir une sage réserve en présence des différentes questions, en tant qu’elles sont de caractère purement politique et territorial. Toutefois, cela n’empêche pas que, en proclamant les grands principes d’une vraie humanité et fraternité, elle établisse les bases et les présupposés sûrs pour la solution de ces mêmes problèmes selon la justice et l’équité.

Vous avez éprouvé dans vos propres personnes les dommages et les morsures de la haine ; mais au milieu de vos angoisses, vous avez également senti les bienfaits et les délicatesses de l’amour, de cet amour qui ne se nourrit point de motifs terrestres, mais d’une foi profonde dans le Père céleste, dont le soleil resplendit sur tous les hommes, quelles que soient leur langue et leur race, et dont la grâce est ouverte à tous ceux qui cherchent le Seigneur en esprit et en vérité.

Sur vous, qui avez voulu Nous manifester si ouvertement votre reconnaissance, Nous invoquons les lumières et la protection du Très-Haut, puisqu’il est le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, source suprême de salut et de réconfort, non moins pour les individus que pour les peuples et les nations [11].

Un tragique décalage

Ce texte mérite quelques commentaires. Tout d’abord, il faut avoir en mémoire que Pie XII estime que ce discours constitue la réponse à la supplique de Jacques Maritain. Nous laissons avant tout au lecteur le soin d’apprécier la profondeur du décalage tragique, textes à l’appui, entre la demande du philosophe et la réponse pontificale. Toutefois, il est impossible de ne pas remarquer que pas une seule fois les mots juif ou Israël, antisémitisme ou nazisme, n’apparaissent dans ce texte.

Il y a là certainement une piste à creuser, parmi bien d’autres, que nous ne faisons qu’indiquer. En outre, la lecture d’un tel texte donne l’impression que le Souverain Pontife réagit en quelque sorte comme un simple chrétien qui applique l’Evangile en faisant le bien à sa portée dans des circonstances dramatiques, et non comme Chef d’Etat et Pasteur universel dont la responsabilité et la portée sont de tout autre nature.

Mais focaliser toute sa réflexion et ses recherches sur l’unique personne de Pie XII ne permet pas de comprendre, de saisir en profondeur et dans sa globalité, l’attitude de l’Église catholique pendant cette terrible période :

« Parler de l’antisémitisme de Pie XII n’a guère de sens : il n’était ni plus ni moins antisémite que n’importe quel ecclésiastique moyen de l’époque. Plus que les personnes, ce qui est en cause, c’est un système : la politique séculaire du Saint-Siège, héritier d’une façon de traiter avec les pouvoirs qui inhibe la parole quand il faudrait dire non et ferme la bouche quand il faudrait parler [12] ». « Les Chrétiens, les prêtres, les évêques, donc le pape de ce temps-là appartenaient à une génération qui, pas plus que les précédentes, n’avait reçu une formation religieuse capable de dépasser les préjugés antijudaïques les plus mortifères [13] ».

Ces précisions d’ordre documentaire n’ont d’autre but que de livrer au lecteur de Sens des pièces difficiles à trouver et qui parlent d’elles-mêmes, plus de cinquante ans après. Le lecteur en appréciera la signification et la portée historique.

Bruno Charmet


[1] Le sommaire et les titres ont été ajoutés par M. Macina

[2] Editions Saint-Augustin – Parole et Silence, Diffusion Editions du Cerf, Paris, 1998.

[3] Cf. M.R. Macina, “Pour une repentance chrétienne : Safran-Journet – Maritain – Pie XII, Sens, 1999 n° 10, pp. 421-433

[4] Journet-Maritain. Correspondance. Volume III, 1940-1949, opcit., p. 920

[5] Journet-Maritain. Correspondance. Volume III, 1940-1949, op. cit., pp. 917-920.

[6] Cf. Sens, 1999, n°10, p. 430.

[7] Istituto Paolo VI Edizioni Studium, Roma, 1994, pp. 44-45.

[8] La Documentation Catholique, n°1025, 12 septembre 1948, col. 1183.

[9] Cf. Déclaration de la Commission du Saint-Siège pour les relations religieuses avec le Judaïsme, Nous nous souvenons : Réflexion sur la Shoah (16 mars 1998), note 16 [Sens, 1998, n° 8/9, p. 365] ; John Cornwell, Le Pape et Hitler. L’histoire secrète de Pie XII, Ed. Albin Michel, 1999, p. 396.

[10] Vendredi 30 novembre 1945.

[11] La Documentation Catholique, n° 1025, 12 septembre 1948, col.1183-1184.

[12] Jean-Claude Eslin, Le Nouvel Observateur, 16-22 septembre 1999.

[13] Pierre Pierrard, Sens, 1999 n° 12, p. 570.

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
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