Pour comprendre l’arrière-fond d’un boycott de la Commémoration de la Shoah par le Vatican (II)

13/04/2007

Rappel : ce document et d’autres relatifs au même thème, que nous mettons en ligne aujourd’hui, ont pour but de rappeler et de documenter le contentieux qui oppose toujours le Vatican et les institutions juives, suite à la suspension sine die des travaux des experts de la Commission mixte chargée d’étudier l’attitude de l’Eglise catholique durant la Seconde Guerre mondiale. Il nous a paru que la menace de boycotter la Commémoration de la Shoah, annoncée le 12 mars 2007 par le représentant du Vatican, rendait ce rappel historique nécessaire [*].

* Voir : “Le Vatican absent aux commémorations de la Shoah ?” Par Claire Dana Picard.

Vatican, 27 juillet 2001 (CIP)

Titre : Aucune restriction à l’ouverture des archives. Le Père Pierre Gumpel dénonce des affirmations “diffamatoires”.

Le Saint-Siège ne met « aucune restriction » à la consultation de ses archi­ves relatives à la seconde Guerre mondiale, « contrairement à ce qui s’est fait jusqu’à aujourd’hui pour d’autres archives », a déclaré le P. Gumpel en réponse à des accusations d’un groupe mixte d’experts, qu’il juge non fondées. Il regrette que la tâche confiée par le Saint-Siège à ces experts – la lecture des 12 volumes d’archives du Vatican et un rapport final – n’ait pas été menée à bien.

Le P. Peter Gumpel, jésuite, spécialiste des questions historiques relatives au pontificat de Pie XII, a été officiellement chargé par le Saint-Siège d’apporter des précisions à la polémique soulevée par le groupe d’étude composé de personnalités juives et catholiques sur les événements concernant le Saint-Siège et la persécution nazie au cours de la seconde guerre mondiale.

En octobre 1999, le cardinal Cassidy, président de la Commission vaticane pour les rapports reli­gieux avec le judaïsme, annonçait la mise en place d’une équipe d’historiens, trois juifs et trois catholi­ques, chargés de passer en revue les « Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la seconde guerre mondiale », pour en finir avec les polémiques.

Dans une lettre adressée au cardinal Walter Kasper (qui a entre-temps succédé au cardinal Cassidy), qui les avait informés du refus du Vatican de leur ouvrir ses archives, l’équipe d’historiens vient de faire savoir : « Nous ne voyons plus aucun moyen à présent de conduire notre rapport final et estimons que nous devons suspendre notre travail ». Ils précisent :

« Sans une réponse positive à notre requête honorable (d’un accès) aux documents d’archives non publiés nous ne pouvons maintenir notre crédibilité après les appels de tant de catholiques, de juifs et d’autres, en faveur d’une plus grande mise à disposition d’éléments d’archives. »

Le P. Gumpel regrette que, contrairement à l’ouverture des archives du Vatican, les autres archives internationales ne soient pas disposées à fournir les documents demandés.

« Les documents que nous avions demandés ont été déplacés ou étaient sous embargo », affirme le P. Gumpel à propos des archives des États-Unis.

Le jésuite déplore « une violente attaque contre l’Église catholique » et des affirmations « diffamatoires ».

Rappelons que les 12 volumes intitulés « Actes et Documents du Saint Siège relatifs à la seconde guerre mondiale » (Éditions du Vatican, 1965-1981) ont été publiés à la demande du pape Paul VI, par souci de transparence, par quatre historiens jésuites : Pierre Blet (France), Robert A. Graham (États-Unis), Angelo Martini (Italie) et Burkhart Schneider (Allemagne). Ceux-ci ont rassemblé et publié les archives – encore non classées – relatives à la période 1939-1945. Le P. Pierre Blet, le seul de ces experts encore en vie, a publié un compendium de ce travail, le rendant ainsi accessible au grand public, sous le titre « Pie XII et la Seconde guerre mondiale » (Perrin, 1997, 336 pages).

La déclaration du P. Gumpel

Voici le texte intégral de la déclaration du P. Gumpel [1]:

« Ces derniers jours, une violente attaque contre l’Église catholique s’est à nouveau déchaînée. L’occasion de cette campagne de diffamation a été fournie par la décision du groupe d’étude judéo-chrétien de suspendre leur activité. Ce groupe d’étude mixte avait été institué en 1999 avec la charge précise d’examiner les 12 volumes de l’ouvrage « Actes et Documents du Saint Siège relatifs à la seconde guerre mondiale » où sont rassemblés tous les documents d’archives du Saint-Siège durant la Seconde guerre mondiale.

En soi, cette initiative était louable et favorable à l’approfondissement de la vérité historique regardant les activités du Souverain pontife Pie XII durant la Seconde guerre mondiale avec une référence précise à son oeuvre d’assistance aux juifs persécutés.

Qui a lu cet ouvrage peut se rendre compte combien le Souverain pontife a fait tous les efforts possibles pour sauver le plus de vies possibles sans aucune distinction. Hélas, cet aspect n’a pas été suffisamment évalué et considéré par le groupe susdit. Et même, dès le départ des travaux, certains membres du groupe – pas tous -, du côté juif, ont publique­ment répandu le soupçon que le Saint-Siège tendait à cacher des documents qui, selon eux, auraient été compromettants. Par la suite, ces personnes ont de façon répétée été à l’origine de fuites d’informations déformées et tendancieuses, en les communiquant à la presse internationale.

Le Saint-Siège, tout en étant au courant de ce comportement ouvertement incorrect, a continué à alimenter la discussion, tout en ayant la possibilité et le droit de retirer sa participation au groupe. En effet, au cours d’une discussion académique, le minimum que l’on puisse attendre des participants est une attitude de respect mutuel et de confiance réciproque quant à l’honnêteté des participants. En dépit de la pleine disponibilité du Saint-Siège, à continuer le travail de recherche historique, nous avons du constater que les membres du groupe n’ont pas tous – et peut-être pas même un – lu les 12 volumes qui devaient être examinés.

Chaque membre du groupe a examiné deux volumes et aurait dû rédiger un rapport sur chacun d’eux. À la fin de ce travail préliminaire, la disparité des jugements était telle qu’Eugene Fischer, coordinateur du groupe, a déclaré : “Ils étaient si différents dans la forme et dans la substance qu’un rapport synthétique commun aurait été très difficile à rédiger”. À ce moment-là, le groupe décida de formuler et de transmettre au Saint-Siège une liste de 47 questions. Le groupe demandait en outre la possibilité d’examiner tous les docu­ments conservés dans les Archives du Vatican et pas encore publiés.

En octobre 2000, le groupe d’étude est venu à Rome et il a eu des rencontres avec le cardinal Edward I. Cassidy, le cardinal Pio Laghi, Mgr Jorge Maria Mejía, maintenant cardinal, et avec le soussigné en qualité d’expert désigné par le cardinal Cassidy. Le but de la rencontre était d’avoir des réponses aux questions posées et de clarifier les événements historiques.

Le 24 octobre 2000, j’ai rencontré le groupe susdit. Après avoir préparé 47 dossiers pour répondre de manière spécifique et détaillée à chacune des questions, qui m’avaient été transmises quinze jours avant la ren­contre. Avec un très grand désappointement, j’ai pu constater que la lecture des volumes en question avait été faite de manière approximative avec les interprétations de dates et de faits qui, sur certains points, étaient complètement retournés. Face à mes explications, et à la documentation jointe, les membres du groupe n’eurent rien à objecter.

À la fin de la rencontre, au cours de laquelle nous n’avions pu traiter que 12 des 47 questions, j’ai déclaré mon entière disponibilité à continuer la discussion. Hélas, cette proposition n’a pas été acceptée, également parce qu’à la suite d’une grave fuite d’informations, dont était responsable un membre juif du groupe, le temps mis à disposition fut utilisé pour chercher à régler des questions de crise interne. A la suite de cette situation, une consultation de deux membres du groupe avec le P. Pierre Blet, historien, a également été annulée.

Il est déconcertant qu’au cours de mois suivants, certains membres juifs du groupe ont systématiquement répandu la nouvelle qu’ils n’avaient pas reçu de réponse à leurs questions. En outre, jusqu’à aujourd’hui, le groupe n’a jamais présenté de Rapport définitif sur leurs travaux et ils ont donc manqué à la tâche qui leur avait été confiée. Ils ont au contraire décidé de suspendre leurs travaux alléguant le motif qu’on ne leur avait pas consenti un accès illimité aux archives du Vatican. A ce propos, on observera que l’Archiviste du Saint-Siège, le cardinal Jorge Maria Mejía, a expliqué en détail à ce groupe l’impossibilité technique de consulter les documents d’après 1922, du fait qu’il s’agit d’un matériel gigantesque (plus de trois millions de feuillets) et qu’il n’a pas encore été catalogué. Tout chercheur sait naturellement qu’aucune archive ne peut être consultée si les documents ne sont pas catalogués et classés.

Dans les récentes et odieuses attaques contre le Saint-Siège, il a été affirmé que le Saint-Siège n’entend pas ouvrir ses archives. Cette information est un faux retentissant parce que, comme il a été clairement dit aux membres du groupe, dès que possible, le matériel en rapport au pontificat de Pie XII sera entièrement mis non seulement à leur disposition mais à celle de tous les chercheurs.

Le Saint-Siège ne met aucune restriction que ce soit, contrairement à ce qui a été fait jusqu’à aujourd’hui pour d’autres archives comme celles des États-Unis, d’Angleterre ou d’autres. A ce propos je peux attester que certains de mes collaborateurs, historiens de renommée, ont consulté les archives mentionnées et ont constaté que justement les documents que nous avions demandés ont été déplacés ou étaient sous embargo. Une telle constatation a été confirmée de vive voix par un membre du groupe d’étude durant la rencontre que nous avons eue à Rome. Le chercheur a raconté à tous son expérience personnelle dans le travail de recherche dans les archives des États-Unis.

Dans ces conditions, il est évident que les nouvelles tendancieusement répandues ces derniers jours sont dépourvues de fondement, et qu’elles ont clairement des fins de propagande au détriment du Saint-Siège. L’initiative qui avait pour but d’améliorer les relations entre l’Église catholique et la communauté juive a donc échoué: la responsabilité en revient à ceux qui, en contrevenant aux plus élémentaires normes académiques et humaines, se sont rendus coupables de comportements irresponsables. »

(cip-zn)

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Note de la Rédaction d’upjf.org

[1] Première mise en ligne sur le site de l’Association internationale Chrétiens et Juifs pour un enseignement de l’estime.

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Mis en ligne le 13 avril mars 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
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