Le Cardinal Faulhaber a-t-il tenu tête à l’antisémitisme nazi dans les années 30 ? Menahem Macina

 

Dans la Déclaration romaine du 16 mars 1998, dite “de Repentance”, et intitulée “Nous nous souvenons” (1), on peut lire l’assertion suivante, censée s’appuyer sur quelques pages d’un ouvrage de l’historien allemand L. Volk, consacré à l’étude des rapports entre l’épiscopat de Bavière et le National-Socialisme dans les années 1930-1934 (2):

«Les sermons bien connus du cardinal Faulhaber en 1933, l’année même où le national-socialisme parvint au pouvoir… exprimèrent clairement le rejet exprès de la propagande antisémite nazie.»

D’emblée, on est surpris du ton péremptoire de cette affirmation qui contredit radicalement les résultats de recherches qualifiées (3). Par ailleurs, la compétence des travaux de Volk ne peut être mise en doute. Se pouvait-il qu’il fût, sur ce point, en contradiction aussi flagrante avec ses pairs? Pour en avoir le coeur net, force a donc été de se reporter aux passages de son livre, évoqués mais non cités par la “Déclaration de repentance”. Les extraits qui suivent permettent de se faire une idée plus juste de la perception qu’avait l’historien allemand des buts que poursuivait le cardinal lorsqu’il fustigeait, chez certains chrétiens, les aberrations doctrinales induites par la propagande nazie.

Pour commencer voici ce que dit expressément l’historien Volk appelé à la rescousse par les rédacteurs de la Déclaration (4)

«En 1933 [le cardinal Faulhaber] fit, du haut de la chaire de l’église Saint Michel de Munich, cinq interventions consacrées à la défense de l’Ancien Testament, dont certains porte-parole des Chrétiens-Allemands (5) s’étaient récemment désolidarisés et contre lesquels les champions du mythe national-socialiste prenaient parti dans de nombreuses publications. Les sermons d’Avent de Faulhaber connurent une fréquentation si immense auprès des auditeurs catholiques, protestants et juifs, qu’il fallut les transmettre par des hauts parleurs à l’hôtel de ville… Pour les milliers de gens qui affluaient, il s’agissait moins de venir entendre une apologie des Saintes Écritures que d’entendre s’opposer à la coercition, à la non-liberté spirituelle et à l’uniformisation idéologique. “Il souffle une tempête sur notre pays… qui prétend balayer du sol allemand les Écritures parce que c’étaient des livres juifs”. S’appuyant sur ses connaissances exégétiques, Faulhaber en imposait par son combat mené en faveur des écrits fondamentaux du judaïsme d’avant l’ère chrétienne… Lors de son dernier sermon, il réussit à formuler des sentences d’une saisissante brièveté et d’une violence outrageante. L’absolutisme de la pensée raciste ne pouvait être davantage mis à mal que par cet appel : “Nous ne devons jamais l’oublier : nous ne sommes pas rachetés par notre sang allemand” (6).»

Comme on peut le constater, rien, dans ces passages, ni d’ailleurs dans les quatre pages du livre de Volk, évoquées par la “Déclaration de repentance”, n’accrédite la réputation avantageuse d’opposant à la propagande antisémite nazie, ainsi faite au cardinal de Munich. Au contraire, après avoir noté que «le retentissement [des sermons] fut énorme», et que l’ampleur des ventes de la version imprimée «révélait le mécontentement éprouvé… par ceux que le régime nazi avait déçus ou dont il suscitait la méfiance», l’historien émet cette sévère critique (7):

«Le contenu de [ces sermons] n’était pas sans failles, car le cardinal n’avait pas osé toucher au sujet brûlant de l’antisémitisme, comme en 1923, lors de ses sermons de la Toussaint et de la Saint-Sylvestre.»

Ce que confirme un événement rapporté par l’historien Guenter Lewy (8). Au cours de l’été 1934, un journal social-démocrate de Prague publia le texte d’un sermon contre la haine raciale, attribué à Mgr Faulhaber. Le National-Zeitung, de Bâle, en reproduisit des extraits, et le Congrès Juif Mondial réuni à Genève loua la position courageuse prise par le Cardinal (9). Mais il se révéla que ce sermon était une invention. Mgr Faulhaber fit écrire par son secrétaire à l’organisation juive une lettre de protestation contre «l’utilisation du nom du Cardinal par un groupement qui préconisait le boycott de l’Allemagne, c’est-à-dire la guerre économique». Et le secrétaire de préciser (10):

«Dans ses sermons prononcés l’an passé, à l’occasion de l’Avent, le Cardinal avait défendu les anciennes Écritures bibliques d’Israël, mais n’avait pas pris position sur la Question juive d’aujourd’hui.»

Ajoutons que, même dans cette “défense”, Faulhaber insistait sur la distinction radicale entre judaïsme et christianisme, et tenait, sur le peuple juif des temps bibliques, de durs propos, au demeurant tout à fait dans la ligne de l’antijudaïsme chrétien le plus traditionnel qui était alors de mise, tant dans la hiérarchie de l’Église que parmi ses fidèles. En voici un bref échantillon (11):

«En acceptant ces livres [ceux de l’AT], la chrétienté ne devient pas une religion juive. Ces livres n’ont pas été composés par des juifs; ils sont inspirés par l’Esprit Saint et sont donc l’œuvre de Dieu, ce sont les livres de Dieu… Les filles de Sion ont reçu leur acte de divorce, et depuis cette époque, Assuérus (12) erre sur la face de la terre sans trouver le repos… Peuple d’Israël, cela n’a pas poussé dans ton jardin et tu ne l’y as point planté. Cette condamnation de l’usure qui amène à la spoliation de la terre, cette guerre à l’endettement qui est l’oppresseur du cultivateur, cela n’est pas le produit de ton esprit! » Etc., etc.

La seule allusion faite aux persécutions des juifs, donne, par la cruauté inconsciente de sa formulation, la mesure de l’insensibilité du cardinal à leur égard (13):

«L’antagonisme envers les juifs de notre temps ne doit pas être étendu aux livres du judaïsme pré-chrétien.»

Venant d’un des plus illustres représentants de la hiérarchie catholique allemande d’alors, et même si on la replace dans le contexte général de l’époque, une telle appréciation, qui place la sauvegarde du donné doctrinal au-dessus de celle de la personne humaine, illustre à quel point la polarisation dogmatique et confessionnelle peut obscurcir les intelligences les plus illustres et inhiber les réflexes de solidarité les plus élémentaires.

Autre fait significatif. Vers la fin du mois de mars 1933, après maintes hésitations et consultations, les évêques catholiques allemands décidèrent de ne pas protester officiellement contre le boycott général du commerce, de l’artisanat et de l’exercice des professions libérales des personnes de race juive, décrété par les autorités du Troisième Reich. Le 5 avril de la même année, un pasteur bavarois, du nom d’Aloïs Wurm, adressait au cardinal Faulhaber une lettre de protestation, où l’on pouvait lire, entre autres considérations (14):

«En cette période où la haine la plus extrême sévit contre les citoyens de race juive, dont 99 % sont à l’évidence innocents, pas un journal catholique, pour autant que je sache, n’a eu le courage de proclamer l’enseignement du catéchisme catholique, selon lequel on ne doit haïr ni persécuter aucun être humain, et moins encore en raison de sa race. Une telle situation apparaît à beaucoup comme une défaillance catholique.»

Outre sa tonalité d’ironie sarcastique, sur laquelle on ne peut s’attarder ici, la réponse de Faulhaber, en date du 8 avril 1933, illustre, une fois de plus, l’étonnante indifférence du prélat au triste sort des juifs de son temps (15):

«Tout chrétien doit s’opposer à la persécution des juifs, mais les hautes autorités de l’Église ont des problèmes immédiats beaucoup plus importants : les écoles, la continuation de l’existence des associations catholiques, la stérilisation, ont même plus d’importance pour le christianisme dans notre patrie… En définitive, on doit réaliser que les juifs sont capables de prendre soin d’eux-mêmes. Il n’y a donc pas lieu de donner au gouvernement des raisons de transformer la chasse aux juifs en chasse aux jésuites!»

Les faits et les textes évoqués sont facilement vérifiables et semblent indiscutables : ils ont fait l’objet d’études et d’analyses autorisées, et même si les interprétations peuvent varier sensiblement d’un auteur à l’autre, à notre connaissance, aucun historien sérieux n’a produit le moindre élément objectif susceptible d’accréditer l’affirmation, gratifiante pour le Cardinal Faulhaber, soumise ici à un examen critique (16).

Il est dommage que les rédacteurs de la Déclaration romaine non seulement aient ignoré le consensus de chercheurs compétents, mais, de plus, se soient référés, pour accréditer l’opinion qu’ils professent en la matière, à l’ouvrage d’un auteur qui s’inscrit précisément dans le dit consensus, contraire à leur thèse. Dans ces conditions, on comprendra qu’un historien, si favorable qu’il soit au dialogue entre l’Église et le judaïsme, ne puisse laisser sans démenti cette apologie imméritée d’un prélat qui eut assez de courage pour s’opposer, dès la montée en force du National-Socialisme, à la nazification du christianisme et à la stérilisation, mais qui, comme la totalité du haut clergé allemand, n’en eut aucun pour défendre les juifs lorsque, quelques années plus tard, ces derniers furent mis au ban de la société et finalement exterminés par un pouvoir inique, auquel on se fût attendu que, tant en raison de sa foi chrétienne que par simple devoir d’humanité, le cardinal tente au moins de résister avec les armes spirituelles de la réprobation oratoire, lorsque la chose était encore possible – et ce l’était dans les années trente.

Il ne serait pas objectif de s’en tenir à ces remarques négatives sans esquisser, au moins dans ses grandes lignes, une tentative d’explication de l’attitude du cardinal Faulhaber envers les juifs. Tout d’abord, il convient de rappeler que, dans les années vingt, il fut plus positif à leur égard. Pridham, suivi par Kershaw, a noté qu’il «méprisait les méthodes, le radicalisme et la vulgarité des nazis», et qu’en 1923, sa critique des menées antisémites lui valut même d’être qualifié de «cardinal juif» par des étudiants, adeptes fanatiques du National-Socialisme (17).

D’autre part, il est patent que, même si ses prêches de 1933 ne visaient pas le régime hitlérien lui-même, mais les chrétiens qui “marcionisaient” (18), sous l’influence des thèses nazies visant à épurer le christianisme de ses «éléments sémitiques», les violentes critiques de Faulhaber furent ressenties par les autorités comme une atteinte intolérable à l’idéologie du Parti et lui valurent des haines tenaces en haut lieu. Telle celle d’Esser, chef de la Chancellerie d’État, qui conseillait au cardinal et à ses collaborateurs (19)

«de se contenter de faire des sermons sur le chapitre de l’obéissance prônée par Dieu envers l’autorité légale de l’État (20), au lieu de susciter des conflits de conscience dans de larges cercles, comme il l’avait fait dans ses allocutions de l’Avent.»

On aurait tort de croire que de tels propos étaient sans effet sur la hiérarchie de l’Église allemande, en général, et sur le cardinal Faulhaber, en particulier. Les considérations de saint Paul sur l’obéissance aux autorités procédaient d’une situation très différente de celle à laquelle était confrontée l’Église face à la cruelle dictature nazie, qui faisait fi des droits et de la justice. Mais le clergé d’alors n’avait pas encore intégré, entre autres critères modernes d’herméneutique, celui qui prône la re-situation des écrits dans leur contexte culturel et politique, et il lisait les Écritures de manière anhistorique et majoritairement apologétique. En outre, des travaux récents ont montré, de manière convaincante, semble-t-il, que ce qui, pour nos contemporains, sensibilisés aux droits de l’homme, apparaît aujourd’hui comme intolérable dans les propos et les attitudes des chrétiens allemands à l’égard des juifs, ou comme lâcheté, compromission politique, voire adhésion plus ou moins déclarée aux idéaux national-socialistes, n’était, en fait, que le résultat pervers du loyalisme national, aussi sincère que mal éclairé, des clercs et des fidèles de ce pays. 

À notre avis, si l’on cherche une explication, plausible et dénuée de toute passion, à l’attitude ambivalente du cardinal Faulhaber et de l’ensemble de la hiérarchie religieuse allemande d’alors à l’égard d’un pouvoir inique et majoritairement fondé sur la force brutale, c’est dans cet amour excessif de la mère-patrie qu’on la trouvera, comme d’ailleurs dans la révérence, si typiquement germanique, envers toute autorité constituée, aggravée d’un juridisme diplomatique qui dicta à la hiérarchie ecclésiastique un respect scrupuleux – malheureusement à sens unique – des clauses du Concordat conclu, en 1934, entre l’Église et le Troisième Reich (21).

Pour en revenir aux sermons d’Avent du cardinal Faulhaber, malgré leur dure franchise et les violentes critiques qu’ils suscitèrent, tant dans les sphères du pouvoir nazi que dans la presse, il serait erroné d’y voir autre chose qu’une réaction ecclésiastique énergique aux errements doctrinaux des chrétiens séduits par les doctrines néo-païennes et racistes des Nazis. À preuve ces remarques de Volk lui-même (22). Après avoir noté que

«son désaccord exprimé publiquement et sa profession de foi anti-totalitaire firent figure d’acte d’opposition important et furent perçus… comme une lumière par ses contemporains, [et que] nombreux furent ceux qui propulsèrent le courageux prédicateur de l’Avent au rang de chef du catholicisme allemand dans le conflit ecclésiastique naissant»,

Volk émet, sur la personnalité du cardinal, un jugement qui, pour sévère qu’il apparaisse, a de fortes chances de correspondre à la réalité :

«[ses contemporains] ne se rendaient pas compte qu’ils assignaient à Faulhaber une tâche pour laquelle il n’avait ni l’inclination ni la vocation, ni les aptitudes personnelles correspondantes.»

Notant, avec juste raison, qu’«en refusant l’intimidation et la domination séculière – attitude qui avait suscité un tel enthousiasme – le cardinal n’entendait pas adopter une attitude foncièrement subversive», l’historien illustre cette “marche arrière” en relatant que, peu de temps après son coup d’éclat, Faulhaber rappela au clergé et aux fidèles la nécessité de «la collaboration avec l’État», et fit comprendre qu’il ne voulait pas «creuser un fossé infranchissable». Dans son désir d’apaisement, il posa même un acte que Volk rapporte avec réprobation :

«Il montra combien il était mal conseillé en se laissant convaincre… d’adresser au Gauleiter Wagner “un salut hitlérien réglementaire et irréprochable”.»

Toutefois, si regrettables qu’ils soient, il serait injuste de juger ces manques de discernement – dont les Églises n’eurent d’ailleurs pas l’exclusivité -, à l’aune de nos critères contemporains “éclairés”, et en faisant abstraction du régime d’intimidation et de terreur que les nazis ne cessèrent de faire régner, à des degrés divers, durant toute la durée du Troisième Reich. Car nul ne peut ignorer que c’est le plus souvent dans des conditions extrêmement troublées et violentes que nombre de responsables politiques ou religieux, en Allemagne ou ailleurs, durent exercer leurs fonctions, adopter des positions et prendre des décisions, dont certaines eurent des conséquences imprévisibles et parfois dramatiques. Et si, avec le recul du temps et sachant aujourd’hui ce qu’ignoraient, ou ne pouvaient prévoir les protagonistes des événements d’alors, certains de leurs comportements peuvent nous apparaître comme entachés d’erreurs, de compromissions et de faiblesses, il est clair qu’ils ne furent pas tous, tant s’en faut, des antisémites, des collaborateurs, ou des lâches.

Il reste qu’il faudra faire la lumière tant sur l’absence de protestation du cardinal Faulhaber (comme d’ailleurs de tout l’épiscopat allemand d’alors) contre les persécutions dont les juifs furent l’objet, que sur l’attitude de l’Église envers le régime nazi (23). C’est là une tâche légitime, pourvu qu’on s’en acquitte sans polémiques ni jugements partisans, et sans flétrir inconsidérément la réputation d’une institution et de ses serviteurs, faillibles par nature, dont nous ne connaîtrons, ou ne comprendrons peut-être jamais suffisamment ni les motivations réelles, ni les débats de conscience qui furent les leurs lorsqu’ils posèrent des actes ou firent preuve d’attitudes de réserve dont nous nous scandalisons aujourd’hui (24). Il sera donc prudent et conforme à la déontologie historique d’apprécier leurs attitudes à la lumière du sage critère formulé, en 1964, par le cardinal Döpfner, à propos du silence controversé de Pie XII durant la Seconde Guerre mondiale (25):

«Le jugement rétrospectif de l’Histoire autorise parfaitement l’opinion que Pie XII aurait dû protester plus fermement. On n’a cependant pas le droit de mettre en doute l’absolue sincérité de ses motifs, ni l’authenticité de ses raisons profondes.»


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Notes 

1) “Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah”, Documentation Catholique n° 2179, du 5 avril 1998, p. 336-340. Le passage cité ici est à la p. 338. Tous les soulignements du présent article, sont de mon fait.

2) L. VOLK, Der Bayerische Episkopat und der Nationalsozialismus 1930-1934, Mainz, 1966, pp. 170-174; cité dans Documentation Catholique, p. 340, n. 11. Voir, sur un sujet connexe : I. KERSHAW, L’opinion allemande sous le nazisme. Bavière 1933-1945, CNRS Éditions, Paris, 1995; surtout chapitre VI : «Réactions à la persécution des juifs», pp. 213-254.

3) J’ai déjà exprimé mon dissentiment sur ce point, cf. M.R. MACINA, “Ce document sur la Shoah, qui ignore ce qui nous peine”, Los Muestros n° 31, Bruxelles, juin 1998, pp. 18-19.

4) VOLK, Op. cit., p. 170. Une traduction méticuleuse des pages 170-174 de l’ouvrage de Volk a été réalisée à mon intention par Madame Ruth et Mademoiselle Joëlle Marelli, de Luxembourg : il m’est agréable de leur exprimer ici ma gratitude.

5) En allemand, “Deusche Kristen”, littéralement ‘chrétiens allemands’, en fait, chrétiens acquis aux thèses raciales nazies et partisans d’une Église d’obédience national-socialiste.

6) Propos méritoire et, en tout état de cause, conforme à la doctrine chrétienne, mais qui n’empêchera pas le cardinal de faire, dans son cinquième sermon, cette concession majeure au racisme d’État : «L’Église ne voit pas d’objection à la “recherche raciale” (Rassenforschung), ni au “bien-être racial” (Rassenpflege)… ni aux efforts pour conserver l’individualité d’un peuple aussi pure que possible et, par référence à la communauté de sang, pour approfondir le sentiment de la communauté nationale.» Par souci d’objectivité, précisons que le cardinal met des limites à ces propositions racistes : “l’amour de notre race ne doit pas mener à la haine d’autres peuples… la culture de race ne doit pas adopter une attitude d’hostilité envers le christianisme…” Mais il récidivera, sans nuances cette fois, dans un sermon prononcé le 31 décembre 1936 : «Le sang et la race ont contribué à façonner l’histoire allemande.» (Cité par G. LEWY, L’Église catholique et l’Allemagne nazie, Stock, Paris, 1964, p. 147).

7) VOLK, Op. cit., p. 171. Même critique chez KERSHAW, Op. cit., p. 227.

8) LEWY, Op. cit., p. 240.

9) On peut s’étonner de cette affirmation. En effet, à cette époque, le Congrès juif mondial (CJM) n’avait pas encore d’existence juridique. Sur les circonstances de la fondation du CJM, cf. G.M. RIEGNER, Ne jamais désespérer. Soixante années au service du peuple juif et des droits de l’homme, Cerf, Paris, 1998, pp. 44 ss.

10) Cf. aussi KERSHAW, Op. cit., pp. 227-228, qui suit Lewy (déjà cité) et L. VOLK, “Kardinal Faulhabers Stellung zur Weimarer Republik und zum NS-Staat”, dans Stimmen der Zeit, CLCCVII, 1966, pp. 183 ss.

11) Premier et troisième sermons d’Avent.

12) Nom mythique du “Juif errant”, dans l’imaginaire antisémite populaire. En fait, Assuérus était un roi perse (cf. Livre d’Esther).

13) Premier sermon. L’expression est employée, à deux reprises, de manière identique.

14) Cf. K. SCHOLDER, Die Kirchen und das Dritte Reich. Band I. Vorgeschichte und Zeit der Illusionen, 1918-1934, Verlag Ullstein, Frankfurt am Main, 1977 (réédité en 1986). Cité ici d’après la version anglaise : K. SCHOLDER, The Churches and the Third Reich. Volume One : Preliminary History and the Time of Illusions 1918-1934, SCM Press, London, 1987, p. 271. Scholder s’appuie sur L. VOLK (ed.), Akten Kardinal Michael von Faulhabers 1917-1945, I, Mainz, 1972, p. 701.

15) SCHOLDER, Op. cit., ibid. Cf. VOLK, Akten, p. 705.

16) Il ne s’agit pas, malgré les apparences, de fonder quelque certitude que ce soit sur l’«argument du silence». Rappelons, au contraire, que, dans le passage de son ouvrage cité par la “Déclaration de repentance” de l’Église romaine (cf. note 7, ci-dessus), Volk lui-même fait explicitement grief au cardinal de n’avoir pas, dans ses sermons d’Avent, «osé toucher au sujet brûlant de l’antisémitisme».

17) Cf. G. PRIDHAM, Hitler’s Rise to Power : the Nazi Movement in Bavaria, 1923-1933, Londres, 1973, p. 152. Je suis ici KERSHAW, Op. cit., p. 186.
18) Marcion, célèbre hérésiarque du IIe s. Ne pouvant supporter l’idée d’un Dieu vengeur et sanguinaire, qu’il croyait voir dans la Bible juive, si opposée à celle du Dieu d’amour révélé par le Nouveau Testament, il conçut un système théologique complexe, à forte saveur gnostique, dans lequel l’Ancien Testament était réputé œuvre d’un dieu juif, mauvais et vindicatif, alors que le Dieu du Nouveau Testament était toute bonté. Son nom est resté attaché au qualificatif de “marcionite”, qui, au sens large, connote toute tentative, à prétention théologique, aboutissant à dénigrer, ou à dévaloriser, explicitement ou implicitement, l’Ancien Testament.

19) Cf. VOLK, Op. cit., p. 174.

20) En fait, il s’agit d’une phrase de saint Paul, qui fit et fait toujours la joie des tyrans et dictateurs et embarrassait tant les prélats allemands, pour les raisons susdites : “Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre l’ordre établi par Dieu.” (Rm 13, 1 ss). Il est dommage que la hiérarchie catholique allemande n’ait pas imité l’Église évangélique “confessante” qui avait fait sienne la réplique de saint Pierre et des apôtres aux autorités religieuses qui leur interdisaient de prêcher au nom de Jésus : “Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes.” (Ac 5, 29). C’est à ce titre que cette dernière refusa, dans un premier temps, d’appliquer les directives raciales de l’État, spécialement le “paragraphe arien”, qui excluait des rangs du clergé les pasteurs protestants d’origine juive. Malheureusement, ce beau courage fit long feu et finalement l’Église confessante cessa de défier ouvertement le pouvoir nazi, même si elle s’installa dans une résistance spirituelle qui ne se démentit jamais. À ce sujet, voir, entre autres ouvrages, W. GERLACH, Als die Zeugen schwiegen. Bekennende Kirche und die Juden, Institut Kirche und Judentum [Quand les témoins se taisaient. L’Église confessante et les juifs], Berlin, 1993.

21) Selon certains historiens, ce Concordat fut, pour l’Église, un marché de dupes. Selon d’autres, malgré le bénéfice indéniable qu’en tira Hitler, il fut un moindre mal, outre que c’était, de toute façon, la seule option politico-juridique possible pour parvenir à une coexistence supportable avec un régime qui s’appuyait sur des principes diamétralement opposés à ceux de la morale chrétienne. À ce propos, cf. SCHOLDER, Op. cit., volume II, spécialement les chapitres 4 à 6, pp. 89 à 211.

22) Cf. VOLK, Op. cit., p. 172.

23) Les polémiques de ces dernières décennies autour de l’attitude de Pie XII et de la hiérarchie de l’Église face à l’Allemagne nazie, rendent incontournable la consultation d’une étude, assez ancienne, mais remarquable par son sens critique, son objectivité et son souci méthodologique : V. CONZEMIUS, Églises chrétiennes et totalitarisme national-socialiste. Un bilan historiographique, Bibliothèque de la Revue d’histoire ecclésiastique, Louvain, 1969. En 163 pages, très denses, d’une analyse pénétrante et totalement dénuée de polémique ou de visée apologétique, cette brève synthèse fournit un bilan précieux des recherches historiques sur cette période troublée (près de 200 références bibliographiques citées), et en corrige certaines dérives et erreurs patentes.

24) Bien qu’il ne constitue nullement une pièce à verser au dossier historique, il a paru intéressant de citer ici le témoignage impressionnant d’un membre éminent de la hiérarchie catholique, dont les accents prophétiques rappellent ceux de la Déclaration de repentance d’évêques de France, de 1997 : «En regardant l’histoire de ces années, nous ne voulons pas, nous n’avons pas le droit, et moi-même, membre de l’Église, je n’ai pas le droit de taire que j’ai conscience d’une complicité de l’Église. Oui, de son côté, l’Église ne s’est pas opposée comme elle le devait, à cette pensée nationaliste fourvoyée, à un antijudaïsme chrétien, à une pensée nationaliste teintée de religion, à une interprétation inexacte des événements de la Passion. Ce fut une plaie suppurante dans le corps de l’Église, et ceci a causé beaucoup de malheurs à des innocents…» (“L’engrenage des responsabilités”. Allocution du cardinal autrichien Franz Koenig, prononcée le 13 mars 1998 à la Faculté de médecine de Vienne et publiée dans l’hebdomadaire viennois Die Furche, n° 13, du 26 mars 1998. Texte français dans Istina n° 3, Paris, juillet-septembre 1998, pp. 339-342. Le passage cité ici figure à la p. 342.)

25) Cf. L. PAPELEUX, Les silences de Pie XII, Vokaer, Bruxelles, 1980, p. 168.

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© Menahem Macina

Mis en ligne le 11 novembre 2005 sur le site rivtsion.org.

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
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