Pie XII, «pape de Hitler» ? Certainement pas, mais «Juste des nations», c’est pour le moins prématuré, M. Macina


Introduction

Arrivé presque furtivement chez les libraires francophones en 2007, l’ouvrage du professeur et rabbin américain, David Dalin, intitulé Pie XII et les Juifs, le Mythe du Pape d’Hitler (1), est resté assez longtemps inaperçu. Repéré par les zélateurs de Pie XII, il a fini par bénéficier du « bouche à bouche » des blogs, et est devenu depuis peu une référence – sinon LA référence – obligée, et massivement citée.

Sa thèse est simple, pour ne pas dire simpliste :

Non seulement Pie XII n’a pas été indifférent au sort des juifs, durant la Seconde Guerre mondiale, mais, depuis l’accession de Hitler au pouvoir, il n’a cessé de les défendre, dans ses déclarations et ses écrits, outre qu’il aurait sauvé la vie à des centaines de milliers d’entre eux. Conclusion : « Pie XII est un “Juste des nations” » (2).

Ce leitmotiv n’est pas nouveau : il a été amplement documenté par un autre juif, très lié aux milieux judéo-chrétiens, et qui fut consul d’Israël en Italie dans les années 60 : Emilio Pinchas Lapide, dont le livre, Rome et les Juifs (3), antérieur d’une trentaine d’années à celui de Dalin, est la “bible” des défenseurs de la réputation de Pie XII en la matière, et constitue la principale “source” de la thèse du rabbin professeur, champion de la bonne réputation du défunt pape, qui s’en inspire d’ailleurs abondamment.

Dans mon précédent article concernant le livre de Dalin (4) – que je n’avais pas encore lu et dont je ne connaissais que quelques extraits publiés par l’éditeur français -, j’épinglais deux erreurs grossières (sur lesquelles je reviendrai ici plus en détail). Ma sévérité était d’autant plus grande que la “Prière d’insérer” (Quatrième de couverture) présentait l’auteur comme un « spécialiste de l’Histoire juive américaine et des relations juives et chrétiennes ». Ayant désormais lu le livre, mon opinion n’a pas varié : elle s’est plutôt aggravée.

Ceci étant dit, je ne prétends pas que tous les faits et textes que rapporte l’auteur, au crédit de Pie XII, sont irrecevables. Il est bien évident que certains d’entre eux sont indéniables. Ce que je reproche à l’auteur, c’est de ne retenir que ceux-là et d’ignorer ou de nier ceux qui infirment sa ligne générale de défense du souverain pontife. Comme je l’exposerai plus en détail dans ma Conclusion, il y avait – il y a toujours – moyen de porter, sur le pontificat de Pie XII, un regard critique qui évite les procès d’intention et tienne compte des circonstances exceptionnellement difficiles de l’époque durant laquelle Pie XII a cru bon de faire ou de ne pas faire, de dire, ou de ne pas dire ce que sa conscience et les cruelles nécessités du moment lui dictaient. Toutefois, le droit à la vérité ne saurait s’arrêter au bas du trône pontifical, et il est déloyal de la part d’un auteur aussi prestigieux dans sa discipline, que David Dalin, de “manichéiser” un tel débat en mettant, jusque dans le sous-titre de son ouvrage, tous les critiques de l’attitude de Pie XII à l’égard des juifs, dans le même panier que les tenants du « mythe du Pape d’Hitler ».

La critique qu’on lira ci-après se divise en deux parties d’importance inégale. La première, brève, porte sur la forme et la méthode, la seconde, beaucoup plus substantielle, concerne le fond de l’ouvrage, et en démontre le caractère arbitraire et apologétique. Une Conclusion s’efforce de tirer la leçon de ce que je considère comme un dévoiement scientifique, dont je saisis mal les motivations, mais qui m’apparaît comme d’autant plus dangereux, qu’il risque d’induire gravement en erreur des lecteurs non avertis, qu’auront impressionnés les titres et les publications de l’auteur.

I. Sur la forme et la méthode du livre du rabbin professeur Dalin

Même si l’on tient compte de la volonté de vulgarisation de l’auteur, il est difficilement acceptable qu’un ouvrage, dont l’enjeu historique et moral est si crucial, ne soit pas équipé de la moindre table de références. En effet, on ne trouvera, dans le Pie XII et les Juifs, de Dalin, ni index des personnes et des auteurs cités, ni bibliographie, ce qui en rend la consultation malaisée pour le lecteur averti qui désire recouper les informations et les affirmations contenues dans ce livre. A titre de comparaison, l’ouvrage du P. Blet (5), qui prend, lui aussi – et vigoureusement – la défense de la mémoire du pontife suspecté, est autrement équipé et argumenté.

Quant aux “sources”, si l’on peut employer ce terme pour ce qui n’est, en fait, qu’une successions de morceaux choisis, généralement isolés de leur contexte, elles sont citées, sauf exception, sans prise de distance critique et à partir d’ouvrages de seconde main, qui ne sont pas toujours les plus fiables en la matière, et que, visiblement, l’auteur n’a pas lus soigneusement, ou dont il n’a retenu que les passages qui corroborent son admiration pour Pie XII.

Plus grave encore est la méthode – si l’on peut employer ce terme pour caractériser le choix, trop souvent unilatéral, des faits et des matériaux utilisés par l’auteur pour corroborer sa thèse, majoritairement apologétique. Même une lecture cursive et un examen superficiel de l’ouvrage révèlent que ne sont retenus, comme on le verra dans les analyses qui suivent, que ceux qui sont à la décharge et à la gloire du pontife mis en cause par de nombreux historiens.

Certaines assertions vaudraient même une note éliminatoire à un étudiant en première année d’histoire, surtout quand elles ne sont pas mises en perspective, ni confrontées loyalement à des thèses divergentes émises par des chercheurs éprouvés. Dans plusieurs cas, l’auteur se contente de classer avec mépris tous les auteurs qui ne pensent pas comme lui, dans la catégorie de ceux qui mènent une « lutte du progressisme contre la tradition catholique», ou fomentent une « agression contre l’Eglise catholique en tant qu’institution, et contre la religion traditionnelle » (6).

II. Sur le fond et les arguments du livre

Les assertions favorables à Pie XII, contenues dans cet ouvrage, sont si nombreuses qu’il est impossible de traiter de chacune d’elles. Je dirai, pour faire bref – et en m’excusant de cette généralisation qui nécessiterait bien des nuances -, que la plupart d’entre elles sont invérifiables, émises de manière péremptoire, et se réfèrent à des articles, voire à des ouvrages inconnus du grand public, même cultivé, outre qu’ils lui sont, de toute manière, inaccessibles.

Face à cet état de choses, je me suis limité aux assertions et citations dont je connaissais les auteurs et dont je pouvais plus ou moins retracer l’origine. Comme on va le voir, plusieurs de mes vérifications prennent l’auteur en flagrant délit d’omissions, d’exagérations, d’approximations, voire de déformations – conscientes ou non – des faits et des dires allégués. En voici quelques exemples, parmi des dizaines d’autres.

A propos des papes défenseurs des juifs

Dans un long chapitre intitulé « Des papes qui défendirent les juifs » (7), Dalin entreprend de démontrer que, depuis les origines, les papes ont pris fait et cause pour les juifs et stigmatisé leurs persécuteurs. Il en évoque une petite trentaine, considérés par lui comme favorables aux juifs, mais omet de préciser que quelque 268 papes se sont succédé sur le trône de Saint Pierre, et que plusieurs d’entre eux furent tout sauf tendres avec les juifs.

C’est ainsi qu’il ignore ou passe sous silence le fait que, dans sa bulle « Cantate Domino », du 4 février 1442, le pape Eugène IV stipulait ce qui suit (8):

« La sainte Eglise romaine croit fermement, professe et prêche qu’aucun de ceux qui vivent en dehors de l’Eglise, non seulement les païens, mais aussi les juifs ou les hérétiques et les schismatiques, ne peut avoir part à la vie éternelle, mais qu’ils iront au feu éternel “préparé pour le diable et ses anges” [Mt 25, 41], sauf si, avant la fin de leur vie, ils sont réunis à l’Eglise. »

Ignorée également la bulle Cum nimis absurdum, promulguée le 14 juillet 1555, par le pape Paul IV, et dans laquelle on peut lire :

« Il nous paraît absurde et inadmissible d’étendre la charité et la tolérance chrétiennes aux juifs, condamnés par Dieu, à cause de leurs péchés, à la servitude éternelle. »

Plus grave : Dalin omet de mentionner que, joignant le geste à la parole, ce pape fit regrouper quelque 2 000 juifs dans le quartier le plus insalubre de la cité, situé sur les rives du Tibre, dans un ghetto percé de cinq portes, qui ne comportait qu’une seule rue et quelques ruelles transversales, et dont les portes étaient fermées la nuit. Silence également sur le fait que ce pape fit fermer toutes les synagogues sauf une, imposa aux juifs le port d’un signe distinctif (9), fit confisquer leurs propriétés immobilières et ne les autorisa à exercer que des activités de colportage et de troc.

Un pape prétendument favorable au sionisme

Mais Dalin fait plus fort. Même s’il ne la formule pas en termes exprès, il tente d’accréditer sa conviction qu’au moins un pape de l’époque moderne fut favorable au sionisme (!). A cet effet, il insiste lourdement sur un entretien, qui eut lieu en mai 1917, entre le dirigeant sioniste Sokolov et Benoît XV, à propos du sionisme, et il rapporte les propos que Lapide – sa source principale, particulièrement en ce domaine -, attribue au pape Benoît XV (10) :

« Comme l’histoire a changé ! 1900 années ont passé depuis que Rome a détruit votre pays, et maintenant Votre Excellence vient à Rome en vue de restaurer ce pays. »

Toujours selon Dalin – qui suit encore Lapide à la lettre -, le pape aurait « écouté attentivement l’exposé du programme sioniste », que lui fit Sokolov, et l’aurait « qualifié de providentiel, le trouvant en accord avec la volonté divine ». Il aurait même ajouté, à propos de la question des Lieux Saints (11) : « Oui, oui, je crois que nous ferons de bons voisins ».

Mais il omet de relater les propos du même Lapide sur la fin de cette belle histoire (12):

« …les porte-parole du Vatican informèrent les représentants du mouvement sioniste – encore sous le pontificat de Benoît XV – que le Saint-Siège ne désirait pas aider “la race juive, pénétrée d’un esprit révolutionnaire et rebelle”, à obtenir le gouvernement de la Terre Sainte. Induit en erreur par plusieurs de ses représentants sur les lieux, le pape affirma, le 8 juin 1921, que le sort des chrétiens en Palestine était pire maintenant que sous le gouvernement turc, et appela “les gouvernements des nations chrétiennes, même non catholiques”, à adresser “une protestation commune à la Société des Nations”. (Acta Apostolicae Sedis, XIII, 282-283). »

Dans le même esprit, Dalin néglige d’évoquer la sèche réponse antérieure du pape Pie X, sollicité par Théodore Herzl, en janvier 1904, de soutenir le mouvement de retour des juifs à Sion (13) :

« Nous ne pouvons empêcher les Juifs de retourner à Jérusalem, mais jamais nous ne pourrons l’encourager. Le sol de Jérusalem, s’il n’a pas toujours été sacré, a été sanctifié par la vie de Jésus-Christ. Les juifs n’ont pas reconnu Notre Seigneur, c’est pourquoi nous ne pouvons reconnaître le peuple juif […] Si vous allez en Palestine et que vous y installez votre peuple, nous y aurons des églises et nos prêtres seront prêts à baptiser tous vos compatriotes. »


Silence sur les propos antisémites d’un pape de la fin du XIXe siècle

Dalin ignore aussi – sciemment ou non – les propos les plus violents jamais émis par un pape à l’encontre du peuple juif. Il s’agit de ceux de Pie IX (1792-1878), récemment canonisé ( !). Dans une des ses contributions (14), le professeur G. Miccoli en a évoqué quelques-uns, extraits des discours de ce pape, « adressés aux pèlerins venus à Rome pour exprimer leur fidélité au “vieillard prisonnier du Vatican” » (15) :

« Pie IX […] fait souvent allusion aux juifs avec des mots très durs : “chiens” devenus tels “pour leur incroyance” («et de ces chiens, ajoute le pape, il y en a beaucoup trop aujourd’hui à Rome, et on les entend aboyer dans les rues et ils nous dérangent partout où ils vont») ; “bœufs” qui “ne connaissent pas Dieu” et “écrivent des blasphèmes et des obscénités dans les journaux” : mais viendra le jour – assure le pape – le “jour terrible de la vengeance divine, où ils devront rendre compte des iniquités qu’ils ont commises” ; “peuple dur et déloyal, comme l’attestent aussi ses descendants” ; “nation réprouvée”, et qui “persévère dans la réprobation, comme nous pouvons le voir de nos propres yeux… consacrée au culte de l’argent… fomentatrice de mensonges et d’injures au catholicisme”. »

La violence de ces invectives s’explique (mais ne se justifie pas) par la mentalité obsidionale de l’Eglise d’alors, en général, et de Pie IX, en particulier. C’est l’époque de la révolte de l’Europe des nations contre la mainmise séculaire de l’Eglise sur la société civile. Selon Miccoli, qui résume les propos des abbés Léman, juifs convertis au catholicisme et particulièrement ardents à entraîner leurs « frères israélites » à faire la même démarche (16) :

« La mise en question et ensuite la chute du pouvoir temporel des papes furent considérées comme l’expression suprême d’une attaque qui se veut décisive contre l’Eglise et son chef. La nouvelle condition des Juifs de Rome en est le premier scandale : dans les écoles, ils occupent les postes qui appartenaient auparavant à l’élite catholique ; ils jugent les chrétiens à Rome, siège de la chrétienté ; ils achètent des maisons et des terres ; ils exercent un rôle qui veut contredire le destin que Dieu leur a réservé. »

Et Miccoli de souligner le processus mental obsessionnel qui pousse Pie IX à considérer la révolte des nations d’Europe contre l’Eglise comme la réitération de celle des juifs (17):

« C’est la condition générale même de l’Eglise qui rappelle la condition des origines, c’est l’attitude des gouvernements et des élites dominantes qui évoque le cri blasphématoire que les juifs avaient lancé contre le Christ : “Nolumus hunc regnare super nos” [Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous]. Les révolutionnaires du présent revêtent les caractéristiques des juifs du passé, ce sont les “nouveaux juifs”, les “nouveaux pharisiens”, ils présentent des caractéristiques identiques à celles qui avaient distingué les juifs pendant des siècles : impiété, haine insensée envers le Christ et sa religion, obstination dans le mal, perversité d’une génération qui continue de refuser les lumières de la grâce, adoration et amour de la matière, soif d’or.» (18)


A propos de Pie XI, pape réellement favorable aux juifs

Dans son apologie de l’attitude des papes envers les juifs, Dalin ne pouvait évidemment pas manquer de signaler les propos de Pie XI, probablement le pape le plus hostile à l’antisémitisme de l’histoire de l’Eglise. Malheureusement, conformément à sa propension à ne sélectionner que ce qui corrobore son apologie des papes, l’auteur tombe dans les principaux défauts signalés plus haut : exagération, interprétation tendancieuse des sources et omission de celles qui ne vont pas dans le sens de sa thèse. Pire, comme on le verra, il interprète de manière erronée une des affirmations papales favorables au peuple juif.

1. Exagération et manipulation

  • A la suite de plusieurs auteurs peu attentifs ou orientés, Dalin considère l’encyclique de Pie XI, « Mit brennender Sorge » (avec une brûlante inquiétude), contre le racisme et l’idéologie nazie (1937), comme « un document décidément favorable aux juifs » (19). Il en veut pour preuve le fait qu’à la suite de sa publication, « les nazis lancèrent une contre-attaque au vitriol » (20). Pourtant, si remarquable que soit cette encyclique, il n’est que de se reporter au texte (21) pour se convaincre que ce document ne prend pas la défense des Juifs, en particulier, mais celle de l’Ancien Testament. En témoigne ce passage de la même encyclique :

“Qui veut voir bannies de l’Eglise et de l’école l’Histoire biblique et la sagesse des doctrines de l’Ancien Testament, blasphème le nom de Dieu, blasphème le plan de salut du Tout-Puissant… “

  • Il y est si peu question des juifs, que ce terme n’y figure absolument pas, pas plus, d’ailleurs, que “israélite”, ou “Israël”. Sa phrase introductive témoigne clairement de la nature et du but de l’encyclique :

” C’est avec une vive inquiétude et un étonnement croissant que, depuis longtemps, Nous suivons des yeux les douloureuses épreuves de l’Église et les vexations de plus en plus graves dont souffrent ceux et celles qui lui restent fidèles par le coeur et la conduite, au milieu du pays et du peuple auxquels saint Boniface a porté autrefois le lumineux message, la bonne nouvelle du Christ et du Royaume de Dieu. “

  • Il ne s’agit donc pas des « épreuves et des vexations » subies par les juifs, mais de celles dont étaient victimes l’Eglise et la foi des fidèles. Il est donc clair que Dalin a mal compris, voire n’a pas lu cette encyclique, et il semble que son appréciation erronée se fonde sur la réaction hystérique des nazis, qu’il rapporte en ces termes :

« Le ministère nazi de la propagande alla jusqu’à faire circuler une rumeur selon laquelle Pie XI aurait été à moitié juif, et sa mère, une juive hollandaise. »

Le rabbin historien ignore sans doute ce que savent tous les spécialistes de l’histoire de l’Allemagne nazie : l’obsession antisémite de ses dirigeants était telle, qu’ils qualifiaient de juifs ou d’amis des juifs tous ceux qui tenaient des propos, ou posaient des actes de nature à défendre les juifs ou à stigmatiser leurs persécuteurs.

2. Omission

Dalin passe sous silence la seule évocation explicite – mais malheureusement péjorative – que fait Pie XI, dans Mit brennender Sorge, des juifs de l’époque biblique, sous l’appellation de “peuple choisi”. Deux auteurs la soulignent en ces termes  (22) :

« Loin de condamner explicitement l’antisémitisme, ou même d’avoir une parole de compassion envers les juifs persécutés en Allemagne, près de deux ans après l’adoption des lois racistes de Nuremberg, ce passage rappelle, au contraire, l’infidélité du peuple choisi […] s’égarant sans cesse loin de son Dieu», et «qui devait crucifier» le Christ (23). De ce point de vue, force est de constater que Mit brennender Sorge est en retrait par rapport au décret [de dissolution de Amici Israel], du Saint-Office (24). Et ce dans un contexte qui rendait une telle condamnation plus urgente qu’en 1928


3. Erreur impardonnable de la part d’un historien

On a peine à comprendre comment un auteur – présenté, dans la Quatrième de couverture de l’édition française, comme un « spécialiste de l’Histoire juive américaine et des relations juives et chrétiennes » – a pu commettre la double erreur suivante (25) : 

« En 1938, au moment même où le premier ministre britannique, Neville Chamberlain, tentait d’apaiser Hitler, à Munich, Pie XI apparut comme l’une des rares autorités en Europe à explicitement condamner l’antisémitisme. En mars 1938, il dissoudra l’Association des “Amis d’Israël” (Amici Israel), une organisation catholique qui depuis de nombreuses années s’efforçait de convertir des juifs et qui avait commencé à publier des brochures “manifestant des sentiments de haine” envers le peuple juif. »

  • Pour mémoire, l’association Amici Israel n’a pas été dissoute en 1938, mais en 1928, soit dix ans auparavant !

  • Ensuite, non seulement l’association Amici Israel n’avait pas, comme l’affirme le professeur Dalin, « commencé à publier des brochures “manifestant des sentiments de haine” envers le peuple juif” », mais elle s’était, au contraire, distinguée par son zèle (jugé alors intempestif par beaucoup) à demander l’expurgation des nombreuses formules blessantes pour les juifs, qui émaillaient tant la liturgie catholique, que les ouvrages de théologie et de piété de l’époque. En témoignent les douze points suivants, qui constituaient la charte du rapport chrétien avec les juifs, que les Amici rêvaient d’acclimater en chrétienté (26) :

« Que l’on s’abstienne de parler du peuple déicide ; de la cité déicide ; de la conversion des juifs – que l’on dise plutôt “retour”, ou “passage” ; [que l’on s’abstienne de parler] de l’inconvertibilité du peuple juif ; des choses incroyables que l’on raconte à propos des juifs, spécialement “le crime rituel” ; de parler sans respect de leurs cérémonies ; d’exagérer ou de généraliser un cas particulier ; de s’exprimer en termes antisémites. Mais que l’on souligne la prérogative de l’amour divin dont bénéficie Israël ; le signe sublime de cet amour dans l’incarnation du Christ et sa mission ; la permanence de cet amour, mieux : son augmentation du fait de la mort du Christ ; le témoignage, la preuve de cet amour, dans la conduite des Apôtres. »

  • Il semble que Dalin ait été induit en erreur par le texte suivant, qui figurait dans le décret de dissolution, et qu’il cite lui-même :

“Parce qu’il réprouve toutes les haines et animosités entre les peuples, le Siège apostolique condamne au plus haut point la haine contre le peuple autrefois choisi par Dieu, cette haine qu’aujourd’hui on a coutume de désigner sous le nom d’antisémitisme”.

Il reste qu’il ne s’agit pas d’une bévue, ni d’une simple erreur de date – ce qui serait excusable. En effet, Dalin met clairement en opposition l’attitude de Chamberlain, qui, « en 1938, tentait d’apaiser Hitler, à Munich », avec celle de Pie XI qui, selon l’historien, prononça, « en mars 1938 », la « dissolution de l’Association des “Amis d’Israël” », coupable, croit-il, d’avoir « publié des brochures “manifestant des sentiments de haine” envers le peuple juif. »

Deux grossières erreurs, de chronologie et d’interprétation, que l’on ne pardonnerait pas à un élève de première année de Premier cycle en histoire du christianisme moderne !

A propos de Pie XII, pape controversé

  • Dans un chapitre intitulé « Le pape qui ” ne gardait pas le silence” », Dalin écrit (27):

« Au moment d’accéder à la papauté, Pie XII exprimait continuellement et clairement son désaccord au sujet d’Hitler et du nazisme. Sa première encyclique, Summi Pontificatus, implorait que l’on fasse la paix, rejetait explicitement [?] le nazisme et mentionnait expressément les juifs, toutes choses qui ont échappé aux détracteurs d’aujourd’hui. Publiée seulement quelques semaines après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, l’encyclique déclare que dans l’Eglise catholique il n’y a “ni gentil, ni juif, ni circoncis, ni incirconcis”, ce qui constitue clairement un rejet de l’antisémitisme nazi. »

Pour illustrer à quel point cette affirmation est pour le moins exagérée, si ce n’est controuvée, voici le contexte de l’encyclique, où figure cette citation de Paul (28) :

« Au milieu des déchirantes oppositions qui divisent la famille humaine, puisse cet acte solennel proclamer à tous Nos fils épars dans le monde que l’esprit, l’enseignement et l’œuvre de l’Église ne pourront jamais être différents de ce que prêchait l’apôtre des nations: “Revêtez-vous de l’homme nouveau, qui se renouvelle dans la connaissance de Dieu à l’image de celui qui l’a créé; en lui il n’y a plus ni grec ou juif, ni circoncis ou incirconcis ; ni barbare ou Scythe, ni esclave ou homme libre: mais le Christ est tout et il est en tous.” (Col., III, 10-11.) »

A ce compte, et selon la même méthode, on pourrait voir, dans les passages suivants de la même encyclique, des allusions désobligeantes à l’égard des juifs, même si, à l’évidence, il s’agit d’analogies, classiques en chrétienté, entre l’attitude de rejet du Christ par les juifs, et l’indifférence religieuse des chrétiens auxquels ce discours s’adresse :

« Comme un jour le Précurseur du Seigneur, en réponse à ceux qui l’interrogeaient pour s’éclairer, proclamait: Voici l’Agneau de Dieu [Jn, 1, 29], les avertissant par là que le Désiré des Nations [Ag 2, 8] demeurait, quoique encore inconnu, au milieu d’eux, ainsi le représentant du Christ adressait suppliant son cri vigoureux: Voici votre Roi ! [Jn, 19, 14] aux renégats, aux sceptiques, aux indécis, aux hésitants, qui refusaient de suivre le Rédempteur glorieux toujours vivant et agissant dans son Eglise, ou ne le suivaient qu’avec insouciance et lenteur. »

« Le saint Evangile raconte que, quand Jésus fut crucifié, les ténèbres se firent sur toute la terre [Mt, 27, 45] : effrayant symbole de ce qui est arrivé et arrive encore dans les esprits, partout où l’incrédulité aveugle et orgueilleuse d’elle-même a de fait exclu le Christ de la vie moderne, spécialement de la vie publique, et, avec la foi au Christ, a ébranlé aussi la foi en Dieu. »

« Le crime de lèse-majesté contre le Roi des Rois et Seigneur des Seigneurs [1 Tm, 6, 15, Ap, 19, 16] perpétré par une éducation indifférente ou hostile à l’esprit chrétien, le renversement du “Laissez venir à moi les petits enfants” [Mc, 10, 14] porteraient des fruits bien amers. »

« Et tandis que Notre cœur de pasteur observe, douloureux et préoccupé, voilà que surgit devant Nos yeux l’image du Bon Pasteur, et il Nous semble que Nous devons répéter au monde en son nom la plainte : Si tu savais… ce qui peut t’apporter la paix ! Mais non, cela est maintenant caché à tes yeux ! [Lc, 19, 42]. »

Lorsqu’on a présent à l’esprit le procédé, évoqué ci-dessus – qui consiste à voir, dans les faits passés que relate l’Ecriture, une anticipation, ou une typologie de situations actuelles –, on ne peut que considérer comme exorbitante l’affirmation de Dalin selon laquelle l’évocation, par Pie XII, de l’expression paulinienne, “ni gentil, ni juif, ni circoncis, ni incirconcis”, « constitue clairement un rejet de l’antisémitisme nazi ».

La piété et la défense de la mémoire d’un pape ne justifient pas le recours à de tels subterfuges, qui ne convaincront, d’ailleurs, que celles et ceux pour qui tous les moyens sont bons pourvu que la fin, considérée comme sainte, les justifie.

  • Mais voici plus surprenant encore.

Au chapitre « Pie XII et les juifs », on apprend qu’entre les années 1914 et 1917, le futur Pie XII,

« devenu le bras droit de Gaspari [secrétaire d’Etat du Vatican], rédigea notamment la condamnation de l’antisémitisme par le Vatican, en février 1916. » (29).

Comme beaucoup de chercheurs, je pense, j’ignorais jusqu’à l’existence de cette “condamnation” (30), mentionnée par Dalin de façon abrupte. Heureusement, quelques pages plus loin (31), l’auteur est plus explicite :

« Le 30 décembre 1915, l’American Jewish Committee avait demandé au pape Benoît [XV] d’user de son influence morale et spirituelle pour condamner les pogroms antisémites qui avaient éclaté à travers la Pologne, faisant parmi les juifs des centaines de morts et des milliers de blessés. Ecrite en réaction à cette situation dramatique qui allait en empirant, la déclaration pontificale [sic] disait entre autres (32) :

« […] en tant que chef de l’Eglise catholique qui, fidèle à sa doctrine divine et à ses traditions les plus glorieuses, considère tous les hommes comme des frères et leur apprend à s’aimer les uns les autres, il [le pontife suprême] ne cesse jamais d’inculquer, aux individus comme aux peuples, l’observance des principes de la loi naturelle et de condamner ce qui vient en violation de ces principes. Il faut observer et respecter cette même loi vis-à-vis des enfants d’Israël, comme pour n’importe qui d’autre, car il ne serait pas conforme à la justice ou à la religion elle-même d’y déroger pour des raisons de confession religieuse. Le pontife suprême ressent, en ce moment, dans son coeur paternel […] qu’il est nécessaire pour tous les hommes de se souvenir qu’ils sont frères, et que leur salut réside dans le retour à la loi d’amour qui est la loi de l’Evangile. »

Sur ce point, comme sur plusieurs autres, Dalin dépend exclusivement de Rychlak (33). Mais, à mon avis, conformément à sa mauvaise habitude, déjà signalée, d’imprimer un petit coup de pouce aux faits pour leur donner plus de lustre, Dalin majore ici indûment ce qui n’est certainement pas une « condamnation de l’antisémitisme », ni une « déclaration pontificale », mais plutôt une exhortation humanitaire et une réponse de la secrétairerie d’Etat du Vatican à la demande de l’American Jewish Committee. Il n’est que d’examiner le style et le contenu de ce texte pour s’en convaincre. L’emploi de la troisième personne ne doit pas faire illusion, ce n’est pas le pape qui parle (il eût utilisé le pluriel de majesté à la première personne, comme c’était alors l’usage), pas plus que ce ne sont ses paroles qui sont rapportées en style indirect. La note est technique et diplomatique : elle rappelle la position morale de l’Eglise, à savoir « l’observance des principes de la loi naturelle », et la condamnation de « ce qui vient en violation de ces principes ». Il ne s’agit donc pas d’une démarche inspirée par la réprobation de l’ignominie de l’antisémitisme, mais d’un plaidoyer pour le respect de la personne humaine, de son intégrité et de sa vie. En effet, si la note affirme bien qu’«il faut respecter cette même loi vis-à-vis des enfants d’Israël», elle relativise l’injonction en ajoutant : « comme pour n’importe qui d’autre », ce qui ne laisse aucun doute sur la généralité de sa portée et dément catégoriquement qu’elle connote la moindre réprobation, ou même la plus infime déploration de l’antisémitisme, comme Dalin s’efforce d’en convaincre ses lecteurs par sa présentation biaisée des faits et des dires qu’il rapporte.

III. Conclusion

Ce qui précède n’est qu’un extrait, relativement limité, des affirmations exagérées ou biaisées, qui abondent dans ce livre. Je m’en tiendrai là cependant, à la fois pour ne pas allonger démesurément cet article et pour ne pas jeter, comme on dit, l’enfant avec l’eau du bain. De fait, je tomberais moi-même dans les travers que je dénonce en prétendant que l’ouvrage de Dalin n’est qu’un ramassis d’arguments controuvés à l’appui de ce qu’on pourrait appeler irrévérencieusement un “plaidoyer pro Pio”. Il contient, en effet, nombre d’éléments qui s’inscrivent indéniablement au crédit des papes, en général, et de Pie XII, en particulier, et qu’il serait aussi vain que déloyal de discréditer, de minimiser, ou, pire, de passer sous silence. Il reste que, comme je l’ai écrit à plusieurs reprises, ce qui est avéré ne peut se défendre que par les armes de la vérité et de l’honnêteté intellectuelle. Si admirable, voire sainte, à d’autres égards, que soit la personne que l’on entend défendre, il n’est pas question de biaiser les faits, ni de forcer les interprétations, pour mieux exonérer son “champion” des attaques – fussent-elles injustes – dont il est l’objet. Or, les analyses qui précèdent montrent que l’ouvrage du professeur rabbin Dalin n’est pas exempt de ces procédés répréhensibles.

Reste à resituer, dans leur contexte les propos et attitudes regrettables, voire scandaleux, dont des juifs ont été victimes de la part de certains membres de l’Eglise et de nombre de ses fidèles.

Pour ce faire, je me limiterai ici à ce que l’on pourrait considérer comme un cas d’école.

On sait que Pie XI fut le premier pape à poser des actes et émettre des déclarations qui témoignaient d’un respect, peu commun à l’époque, envers les juifs et d’un embryon de perception de la spécificité de leur destin, ce qui l’était encore moins. C’était au point qu’il avait conçu le projet d’une encyclique au but ambitieux et inédit, qui ne vit pas le jour, pour des motifs qui ne sont pas tous clairs, outre que le souverain pontife décéda avant d’avoir pu corriger (certains doutent même qu’il l’ai lu) le projet de ce document, dont il avait confié la rédaction à deux jésuites (34).

Un simple coup d’œil sur les extraits ci-dessous (considérés alors comme osés, voire révolutionnaires), même si, à l’évidence, ils ne sont pas de la main du pape, donne une bonne idée du niveau effrayant à nos yeux d’aujourd’hui, des conceptions des ecclésiastiques d’alors les mieux disposés à l’égard des juifs. Les auteurs rapportent, à ce sujet, l’exclamation d’un jésuite contemporain, fin connaisseur de cette période (35) :

« Quand on replace ces phrases dans le contexte de la législation raciste adoptée en Allemagne à cette époque, on peut dire aujourd’hui : Dieu soit béni de ce que ce projet ne soit resté qu’un projet! »

Voici quelques passages de l’encyclique, qui justifient pleinement le jugement ci-dessus (36) :

(§ 136) «… aveuglés par des rêves de conquête temporelle et de succès matériel, les juifs perdirent ce qu’eux-mêmes avaient recherché. Quelques âmes d’élite font exception à cette règle générale : les disciples du Sauveur, les premiers chrétiens israélites et, au travers des âges, une infime minorité du peuple juif […] De plus, ce peuple infortuné, qui s’est jeté lui-même dans le malheur, dont les chefs aveuglés ont appelé sur leurs propres têtes les malédictions divines, condamné semble-t-il, à errer éternellement sur la terre, a cependant été préservé, par une mystérieuse Providence, de la ruine totale et s’est conservé à travers les siècles jusqu’à nos jours…

(§ 142) La haute dignité que l’Église a toujours reconnue à la mission historique du peuple juif, ses vœux ardents pour sa conversion, ne l’aveuglent pas cependant sur les dangers spirituels auxquels le contact avec les juifs peut exposer les âmes. Elle n’ignore pas qu’elle doit veiller à la sécurité morale de ses enfants. Et cette obligation n’est certes pas moins urgente aujourd’hui que par le passé. Tant que persiste l’incrédulité du peuple juif et que se maintient son hostilité contre le christianisme, l’Église doit, par tous ses efforts, prévenir les périls que cette incrédulité et cette hostilité pourraient créer pour la foi et les mœurs de ses fidèles […] L’histoire nous apprend que l’Église n’a jamais failli à ce devoir de prémunir les fidèles contre les enseignements juifs, quand les doctrines comportées menacent la foi. Elle n’a jamais sous-estimé la vigueur incroyable des reproches que Saint Étienne, premier martyr, lançait à ces juifs obstinés qui, sciemment, résistaient à l’appel de la grâce : “Hommes à la tête dure…” (Ac 7, 51). Elle a pareillement mis en garde contre des relations trop faciles avec la communauté juive, qui pourraient introduire dans la vie chrétienne des coutumes et des façons de voir incompatibles avec son idéal.

(§ 148) … Ce ne sont pas les victoires et les triomphes politiques que recherche l’Église : ce ne sont pas les alliances d’États ou les combinaisons de la politique qui la préoccupent. Aussi se désintéresse-t-elle des problèmes d’ordre purement profane où le peuple juif peut se trouver impliqué. Tout en reconnaissant que les situations très diverses des juifs dans les différents pays du monde peuvent donner l’occasion à de très divers problèmes d’ordre pratique, elle laisse la solution de ces problèmes aux pouvoirs intéressés, en insistant seulement que nulle solution n’est la vraie solution si elle contredit les lois très exigeantes de la justice et de la charité.»

Maritain lui-même, presque universellement célébré pour son empathie à l’égard des juifs, était parfaitement à l’unisson de l’état d’esprit général de la chrétienté, quand il écrivait, en 1921 (37):

«… la dispersion de la nation juive parmi les peuples chrétiens pose un problème particulièrement délicat. Sans doute bien des Juifs – ils l’ont montré au prix de leur sang pendant la guerre – sont vraiment assimilés à la patrie de leur choix; la masse du peuple juif reste néanmoins séparée, réservée, en vertu même de ce décret providentiel qui fait de lui, tout au long de l’histoire, le témoin du Golgotha. Dans la mesure où il en est ainsi, on doit attendre des Juifs tout autre chose qu’un attachement réel au bien commun de la civilisation occidentale et chrétienne. Il faut ajouter qu’un peuple essentiellement messianique comme le peuple juif, dès l’instant qu’il refuse le vrai Messie, jouera fatalement dans le monde un rôle de subversion […] Je n’insiste pas sur le rôle énorme joué par les financiers juifs et par les sionistes dans l’évolution de la politique du monde pendant la guerre et dans l’élaboration de ce qu’on appelle la paix. De là, la nécessité évidente d’une lutte de salut public contre les sociétés secrètes judéo-maçonniques et contre la finance cosmopolite, de là même la nécessité d’un certain nombre de mesures générales de préservation qui étaient, à vrai dire, plus aisées à déterminer au temps où la civilisation était officiellement chrétienne […] mais dont il ne paraît pas impossible de trouver l’équivalent, aujourd’hui surtout que le sionisme, en créant un État juif en Palestine, semble devoir mettre les Juifs dans l’obligation d’opter, les uns pour la nationalité française, anglaise, italienne, etc. – les autres pour la nationalité palestinienne, qu’ils aillent résider en Palestine, ou qu’ils demeurent dans les autres pays à titre d’étrangers. […] Si antisémite qu’il puisse être à d’autres points de vue, un écrivain catholique, cela me paraît évident, doit à sa foi de se garder de toute haine et de tout mépris à l’égard de la race juive […] Si dégénérés que soient les Juifs charnels, la race des prophètes, de la Vierge et des apôtres, la race de Jésus est le tronc où nous sommes entés [allusion à Rm 11] …  Et c’est ainsi que l’Église, pressée par sa charité, et malgré cette sorte d’horreur sacrée qu’elle garde pour la perfidie de la Synagogue, et qui l’empêche de plier les genoux lorsqu’elle prie pour les Juifs le Vendredi saint, c’est ainsi que l’Église continue et répète parmi nous la clameur : Pater dimitte illis [Père pardonne-leur] de Jésus crucifié. Il me semble qu’il y a là une indication dont les écrivains catholiques ne peuvent pas ne pas tenir compte. Autant ils doivent dénoncer et combattre les Juifs dépravés qui mènent avec des chrétiens apostats, la Révolution antichrétienne, autant ils doivent se garder de fermer la porte du royaume des cieux devant les âmes de bonne volonté […] Il y a là un cas éminent où nous sommes tenus, ce qui n’est pas toujours facile, d’unir dans l’intégrité de la vie chrétienne deux vertus contraires en apparence : d’unir à la juste défense des intérêts de la cité l’amour surnaturel sans lequel nous ne méritons pas notre nom de chrétiens… ».

Quelque trente années plus tard, le grand théologien qu’était le dominicain P. Congar ne pensait pas autrement, qui écrivait (38):

«Certes, il est à certains égards bien regrettable qu’Israël, en n’accomplissant pas son élection dans le Christ, ait comme laïcisé sa vocation propre, celle du ferment prophétique. C’est pourquoi Karl Marx est si foncièrement un Juif; c’est pourquoi il y a si souvent quelque chose de révolutionnaire et d’inquiétant dans l’action des juifs. ».

Et encore (39):

« Les questions concrètes que pose le fait juif sont à résoudre par chacun… grâce à une législation qui contrecarre efficacement les facteurs dissolvants dont les Juifs n’ont certes pas le monopole. »

Il se trouva même, à la honte de l’Eglise, un membre éminent de la hiérarchie catholique, le cardinal Piazza, patriarche de Venise, pour tenir les propos antisémites suivants – d’autant plus indignes, qu’ils figurent dans une homélie prononcée à l’occasion de la fête de l’Epiphanie, le 6 janvier 1939, à l’apogée du nazisme allemand et du fascisme italien (40) :

«Ce fut un authentique pêcheur juif, le chef des apôtres, qui, peu de semaines après le déicide, parlant du Christ au Sanhédrin, a formulé la condamnation contre la Synagogue : “Celui-là est la pierre qui a été rejetée par vous les bâtisseurs, et qui est devenue la pierre angulaire. Et il n’y a de salut en personne d’autre; car nul nom n’a été donné sous le ciel aux hommes, par lequel nous devions être sauvés” (Ac 4, 11-12) …Dire simplement que l’Église protège les juifs, c’est affirmer une chose qui n’est pas vraie; car l’Église, à proprement parler, ne protège, par mandat divin, que la liberté de sa mission universelle, qui est de communiquer à quiconque ses biens surnaturels… Il est bien vrai que (l’Église) dut, et non rarement, avec les moyens qu’elle avait à sa disposition, se défendre elle-même, ainsi que ses fidèles, contre de dangereux contacts et l’envahissement des juifs, qui semble être, en vérité, la note héréditaire de ce peuple. Mais on doit aussi reconnaître, si l’on ne veut pas mentir, que dans les réactions provoquées trop souvent par l’arrogance juive, on peut avoir, de la part de l’Église, des suggestions et des exemples d’équilibre, de modération et de charité chrétienne.»

Quant au plaidoyer “pro Pio”, que constitue le livre de Dalin, rappelons de nouveau à son auteur que le choix n’est pas, comme il semble vouloir nous en convaincre, entre l’insulte envers Pie XII, que constitue l’appellation, aussi calomnieuse que stupide, de « pape de Hitler », et le label  de « Juste des nations », pour le prétendu sauvetage de masse de juifs (41), aux statistiques élastiques (42), dont les zélateurs de la cause de ce pontife lui attribuent audacieusement le mérite.

En ce qui me concerne, je m’en tiendrai à cette brève déclaration du défunt cardinal Döpfner (43), que je cite systématiquement dans toutes mes interventions, orales ou écrites, à ce propos, tant elle me paraît sage et marquée au coin du bon sens :

«Le jugement rétrospectif de l’Histoire autorise parfaitement l’opinion
que Pie XII aurait dû protester plus fermement.
On n’a cependant pas le droit de mettre en doute l’absolue sincérité
de ses motifs, ni l’authenticité de ses raisons profondes.»

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Notes

Remarque : Toutes les mises en grasses et italiques, dans cet article, y compris s’agissant de textes que je cite, sont miennes.

(1) Editions Tempora, Perpignan (France), 2007 (cité ci-après, sous : Dalin, Pie XII). Original anglais : The Myth of Hitler’s Pope. How Pope Pie XII rescued Jews from the Nazis, Regnery Publishing, Inc. New York, 2005.

(2) C’est l’intitulé de la Conclusion du chapitre 4 de l’ouvrage : « Un Juste des Nations : Pie XII et la Shoah ». Rappelons que le titre de “Juste des nations” est décerné par l’Institut de la mémoire de la Shoah, Yad Vashem, de Jérusalem, à tout non-juif dont il est établi qu’il a sauvé, contribué à sauver, ou aidé, à ses risques et périls, des juifs en danger de mort, ou victimes de spoliations.

(3) Publié aux éditions du Seuil, en 1967. (Cité, ci-après, sous Lapide, Rome). Original anglais : The last three Popes and the Jews, 1967.

(4) ” Le « Pie XII et les Juifs, le Mythe du Pape d’Hitler », du rabbin Dalin, est-il un livre fiable ? “.

(5) Pierre Blet, s.j., Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d’après les archives du Vatican, Librairie académique Perrin, 1997.

(6) Dalin, Pie XII, p. 21. On appréciera à sa juste valeur ce morceau d’anthologie, qu’on croirait issu d’une plume catholique intégriste : « Que ce soient d’anciens séminaristes comme Gary Wils et John Cornwell (auteur de Hitler’s Pope…), ou des prêtres défroqués comme James Caroll, ou quelque autre catholique renégat ou progressiste en colère, tous exploitent cette tragédie qu’est la Shoah, dans leurs polémiques dirigées contre le pape, afin de promouvoir leur propre programme de changements pour l’Eglise d’aujourd’hui. ».

(7) Dalin, Pie XII, pp. 41-75.

(8) Citation extraite de Textes doctrinaux du Magistère de l’Eglise sur la foi catholique, Traduction et présentation de Gervais Dumeige, éditions de l’Orante, 1975, p. 253.

(9) La mesure n’était pas nouvelle : en 1215, déjà, le IVe Concile du Latran avait promulgué des mesures de discrimination à l’égard des juifs, telles que : interdiction d’exercer des fonctions publiques ; obligation de porter un costume spécial et d’arborer la rouelle pour empêcher les unions mixtes entre chrétiens et juifs non convertis ; etc.

(10) Dalin, Pie XII, p. 65, cf. Lapide, Rome, p. 124.

(11) Dalin, Pie XII, p. 66, cf. Lapide, Rome, p. 125.

(12) Lapide, Rome, pp. 125-126.

(13) Lapide, Rome, p. 124, qui cite les carnets de Herzl. Voir aussi A. Elon, La rivolta degli ebrei, Milan, 1967, pp. 471-472.

(14) Giovanni Miccoli, «Un nouveau protagoniste du complot antichrétien à la fin du XIXe siècle», in Juifs et Chrétiens entre ignorance, hostilité et rapprochement (1898-1998), Actes du Colloque des 18 et 19 novembre 1998, à Lille. Textes rassemblés et édités par Annette Becker, Daniel Delmaire, Frédéric Gugelot, Université Charles-de-Gaulle – Lille 3, 2002, p. 21. Ci-après Miccoli, Actes.

(15) La référence est à Discorsi del Sommo pontefice Pio IX pronunziati in Vaticano ai fedeli di Roma e dell’orbe dal principio della sua prigionia  fino al presente, per la prima volta raccolti e pubblicati dal Padre don Pasquale de Franciscis di Pii Operai, vol I-IV, Roma, 1874-1878, cités in Miccoli, Actes, p. 21, note 28.  Circonstance aggravante, comme le fait remarquer le Prof. Miccoli, ces textes «furent revus personnellement par le pape».

(16) Cf. Lettera agli Israeliti dispersi sulla condotta dei loro correligionari a Roma durante la prigionia di Pio IX al Vaticano, scritta dagli abbati Léman, israeliti converti al cattolicismo, Lione 15 agosto, Roma, 1873; cité par Miccoli, Actes, note 27, p. 21.

(17) Cf. R. Ballerini, “I peccati d’Europa”, dans La Civiltà Cattolica, 27, 1876, vol III, p. 388 et ss.», cité par Miccoli, Actes, p. 21, note 29.

(18) Cf. Pio IX, Discorsi, op. cit., respectivement III, pp. 146, 203, et 77 : I, p. 291 ; II, p. 89 ; IV, pp. 354 et 116…, in Miccoli, Actes, p. 21, note 28.

(19) Pour mémoire, une exégèse erronée de même nature a déjà été commise à propos des sermons du cardinal allemand Faulhaber, réputés prononcés en défense des Juifs, alors qu’il s’agissait d’une défense de l’Ancien Testament, que répudiaient les “Deutsche Christen”, chrétiens acquis aux thèses raciales nazies et partisans d’une Église d’obédience national-socialiste. (Voir : “Le Cardinal Faulhaber a-t-il tenu tête à l’antisémitisme nazi dans les années 30 ?“, in Bulletin Trimestriel de la Fondation Auschwitz, n° 64, juillet-septembre 1999, Bruxelles, pp. 63-74. Il est atterrant de constater, comme je l’ai fait ailleurs, il y a quelques années, que cette contrevérité figure dans une note de la Déclaration romaine du 16 mars 1998, dite “de Repentance” et intitulée «Nous nous souvenons» (texte français dans La Documentation Catholique n° 2179, du 5 avril 1998, pp. 336-340). On peut y lire l’assertion suivante, censée s’appuyer sur quelques pages d’un ouvrage de l’historien allemand L. Volk (Der Bayerische Episkopat und der Nationalsozialismus 1930-1934, Mainz, 1966, pp. 170-174; cité dans La Documentation Catholique, op. cit., p. 340, n. 11), consacré à l’étude des rapports entre l’épiscopat de Bavière et le National-Socialisme dans les années 1930-1934 : « Les sermons bien connus du cardinal Faulhaber en 1933, l’année même où le national-socialisme parvint au pouvoir… exprimèrent clairement le rejet exprès de la propagande antisémite nazie ».

(20) Dalin, Pie XII, p. 69.

(21) Texte français reproduit sur le site Convertissez-vous.com.

(22) G. Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Eglise face à l’antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995, p. 153.

(23) On trouve également, dans ce même passage de l’encyclique, l’expression regrettable de « sacrilège de ses bourreaux », qui, si l’on tient compte du terme “sacrilège”, semble se référer plutôt aux juifs qu’aux Romains qui, comme Jésus lui-même l’atteste, “ne savaient pas ce qu’ils faisaient” (cf. Lc 23, 34).

(24) C’est moi qui souligne. Sur l’histoire, l’action et la doctrine de cette pieuse association, je me permets de renvoyer à mon article : Menahem Macina “Essai d’élucidation des causes et circonstances de l’abolition, par le Saint-Office, de l’«Opus sacerdotale Amici Israel» (1926-1928)“, in Juifs et Chrétiens entre ignorance, hostilité et rapprochement (1898-1998), Actes du Colloque des 18 et 19 novembre 1998, à Lille. Textes rassemblés et édités par Annette Becker, Daniel Delmaire, Frédéric Gugelot, Université Charles-de-Gaulle – Lille 3, 2002, pp. 87-110. (Ci-après, Macina, Essai d’élucidation).

(25) Dalin, Pie XII, pp. 69-70.

(26) Macina, Essai d’élucidation, op. cit., p. 92.

(27) Dalin, Pie XII, p. 114.

(28) Voir la traduction française de cette encyclique, sur le site du Vatican.

(29) Dalin, Pie XII, p. 81.

(30) Je n’y ai pas trouvé la moindre allusion dans les travaux qui font autorité dans l’étude de l’attitude de la papauté à l’égard des juifs, même dans les ouvrages les plus apologétiques.

(31) Dalin, Pie XII, p. 91.

(32) Comme Dalin le mentionne (Ibid., p. 91note 55), le texte cité est extrait de l’ouvrage de Ronald J. Rychlak, Hitler, the War, and the Pope (Huntington, Indiana, 2000), qui fait également mention de la « participation de Pacelli à la condamnation de l’anti-sémitisme par le Vatican » ; la référence est aux pp. 299-300 et 439, ainsi qu’aux notes 141 et 142 du livre de Rychlak.

(33) J’ai trouvé, dans “Daniel Kertzer’s The Popes Against the Jews, by Ronald J. Rychlak” (article mis en ligne sur le site de la Catholic League for Religious and Civil Rights), un extrait en anglais de la déclaration à laquelle fait allusion Dalin, présenté en ces termes par Rychlak : «Discussing Pope Benedict XV, Kertzer overlooks the most significant, direct piece of evidence. In 1916, American Jews petitioned Benedict on behalf of Polish Jews. The response was as follows: “The Supreme Pontiff…. as Head of the Catholic Church, which, faithful to its divine doctrines and its most glorious traditions, considers all men as brothers and teaches them to love one another, he never ceases to indicate among individuals, as well as among peoples, the observance of the principles of the natural law, and to condemn everything that violates them. This law must be observed and respected in the case of the children of Israel, as well as of all others, because it would not be conformable to justice or to religion itself to derogate from it solely on account of divergence of religious confessions.” Toujours d’après Rychlag, cette “déclaration” aurait été publiée dans la revue des jésuites de Rome, la Civiltà Cattolica.

(34) Malgré quelques outrances et faiblesses d’analyse, l’ouvrage de Georges Passelecq et Bernard Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XII. Une occasion manquée de l’Église face à l’antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995, reste la référence obligée à ce propos. (Ci-après, L’Encyclique cachée)

(35) Il s’agit de Johannes H. Nota, dans son article, “Édith Stein und der Entwurf für eine Enzyklika gegen Rassismus und Antisemitismus”, Freiburger Rundbrief, 1975, p. 38.

(36) L’Encyclique cachée, op. cit., pp. 286 et 289.

(37) Texte publié pour la première fois dans La Vie spirituelle (II, n° 4), juillet 1921, et reproduit dans jacques maritain. L’impossible antisémitisme. Précédé de Jacques Maritain et les Juifs, par Pierre vidal-naquet, Desclée de Brouwer, Paris, 1994, pp. 61-68.

(38) Cf. Y. Congar, L’Église catholique devant la question raciale, publication de l’Unesco, Paris, 1953, pp. 27-28

(39) Ibid., p. 56.

(40) Un compte-rendu de ce discours parut dans L’Osservatore Romano du 19 janvier 1939. Il fut traduit intégralement dans La Documentation catholique, XXIe année, t. 40, n° 891, du 20 février 1939, sous le titre “L’Eglise, le racisme et le problème juif”, pp. 243-246. L’encyclique cachée, p. 193, en reproduit un extrait.

(41) En effet, à en croire les statistiques, aussi extravagantes qu’élastiques (voir note suivante), de Lapide, à la remorque desquelles la majorité des apologistes de Pie XII se sont mis, « le nombre total de Juifs survivant à Hitler dans la partie de l’Europe occupée – Russie non comprise – grâce en partie à l’aide chrétienne s’élève à 945.000 environ. À ceux-là on doit ajouter les quelque 85.000 que les Chrétiens aidèrent à s’échapper en Turquie, en Espagne, au Portugal, en Andorre, et en Amérique latine. De ce résultat, qui dépasse un million de survivants, j’ai déduit toutes les revendications de l’Église protestante (surtout en France, en Italie, en Hongrie, en Finlande, au Danemark et en Norvège); des Églises orientales (en Roumanie, Bulgarie et Grèce). Il faut encore retrancher tous ceux qui doivent leur vie sauve à des communistes, des agnostiques ou autres Gentils non chrétiens. Le nombre total de vies juives sauvées par l’intermédiaire de l’Église catholique atteint ainsi au moins 700.000 âmes, mais se trouve vraisemblablement plus proche de 860.000.”

(42) Curieusement, quelques années avant la parution de son ouvrage cité, le même Lapide était à la fois plus modeste dans son évaluation et moins exclusif dans son attribution de la paternité des sauvetages. Interviewé par Le Monde du 13 décembre 1963, il déclarait, en effet : « Je peux affirmer que le pape personnellement, le Saint-Siège, les nonces et toute l’Église catholique ont sauvé de 150.000 à 400.000 Juifs d’une mort certaine. » (Cité par A. Curvers, Pie XII, le pape outragé, D.M.M., 1988, p. 44). S’il faut en croire le député Maurice Edelman, qui rapporte les propos de Pie XII, le pape lui-même était beaucoup plus modeste sur le nombre des sauvetages qu’il attribuait à son intervention personnelle, en confiant à son interlocuteur que « pendant la guerre, il avait secrètement donné au clergé catholique l’ordre de recueillir et de protéger les Juifs. Grâce à cette intervention – précisait Edelman -, des dizaines de milliers de Juifs ont été sauvés.” (Gazette de Liège, du 23 janvier 1964, citée par le même Curvers, op. cit., p. 85). Admirons, au passage, ‘l’élasticité’ des chiffres : les “150.000 à 400.000” du Lapide du Monde de décembre 1963, devenus, on ne sait comment, “860.000” chez le Lapide de Rome et les Juifs de 1967, chutent soudain à quelques “dizaines de milliers” chez le Edelman de la Gazette de Liège de janvier 1964, pour remonter en flèche, jusqu’aux 850.000 du Pie XII et la Seconde Guerre mondiale, du P. Blet de 1997 (voir ci-dessous). Cette dernière ‘statistique’ fantaisiste et la floraison de louanges et de justifications de Pie XII, dans laquelle elle est comme enchâssée, sont devenues la ‘Vulgate’ de toute relecture apologétique des Actes de ce pape en faveur des juifs, durant la Seconde Guerre mondiale. Et de fait, une évocation explicite en est faite, dans un document du Vatican, en ces termes : “Pendant et après la guerre, des communautés et des responsables juifs ont exprimé leurs remerciements pour tout ce qui a été fait pour eux, y compris pour ce que le Pape Pie XII fit, personnellement ou par l’intermédiaire de ses représentants, pour sauver des centaines de milliers de vies juives (“Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah“, dans Documentation Catholique n° 2179, du 5 avril 1998, IV, p. 338, col. 1-2). On la retrouve dans le livre de vulgarisation qu’a publié, il y a quelques années, l’unique survivant des quatre compilateurs des douze volumes d’archives vaticanes ayant trait à l’attitude du Saint -Siège durant la guerre (P. Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d’après les archives du Vatican, Perrin, Paris, 1998, pp. 322-323). Voici en quels termes ce religieux contribue, plus encore que les auteurs qui l’ont précédé, à accréditer et à faire connaître urbi et orbi la ‘statistique’ maximalisante de Lapide, non sans en laisser habilement l’entière responsabilité à “l’historien israélien” : « Tandis que le pape donnait en public l’apparence du silence [!], sa Secrétairerie d’État harcelait nonces et délégués apostoliques en Slovaquie, en Croatie, en Roumanie, en Hongrie, leur prescrivant d’intervenir près des gouvernants et près des épiscopats afin de susciter une action de secours, dont l’efficacité fut reconnue, à l’époque, par les remerciements réitérés des organisations juives et dont un historien israélien, Pinchas Lapide, n’a pas craint d’évaluer le nombre à 850.000 personnes sauvées. » Tout le monde peut se tromper, bien sûr. Mais ce qui ne trompe pas, par contre, c’est le caractère navrant de cette algèbre de l’apologie rétrospective, qui s’efforce, par tous les moyens, d’étendre le manteau de Noé sur une réserve papale face à l’horreur de la Shoah, considérée depuis comme indécente par des dizaines d’historiens et des millions de personnes. Et s’il n’est pas question de juger, et encore moins de condamner, à près de soixante années de distance, les motifs profonds – dont d’ailleurs nous ignorons tout – du choix de se taire qu’a cru devoir faire Pie XII, en son âme et conscience, il n’est pas davantage question de passer sous silence l’incroyable ‘révision’ de l’Histoire, que constitue l’attribution à Pie XII du sauvetage de “centaines de milliers de vies juives” – qui, en définitive, n’ont dû leur survie qu’à la cessation des hostilités -, pour en créditer Pie XII, au motif que, dans le courant de l’année 1944, « sa Secrétairerie d’État harcelait nonces et délégués apostoliques » des pays en conflit, « afin de susciter une action de secours » (cf. Blet, op. cit., ibid.). Un tel procédé, on en conviendra, relève davantage de la légende dorée ou des Fioretti que de l’histoire. À ce titre, il n’aurait pas dû trouver place dans un document censé exprimer une démarche de pardon et de conversion (teshuvah), et destiné à être lu par les chrétiens du monde entier.

(43) Cité par Léon Papeleux, Les silences de Pie XII, éditions Vokaer, Bruxelles, 1980, p. 168.

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© Menahem Macina

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
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