07/10/2008
Texte original : “Distorted Shorthand“.
Mis en ligne sur le site Inside The Vatican, en 2007 (sans mention de date exacte).
« Célèbre historien britannique et Juif, Sir Martin Gilbert, donne son avis sur une inscription affichée à Yad Vashem qui relate le rôle de Pie XII pendant la guerre, la qualifiant de “raccourci dénaturant”. » (Inside The Vatican).
[J’ignore qui est l’auteur de la version française. Elle figure sur la page Web intitulée Wiki Pie XII. Elle est assez approximative et parfois fautive. Je l’ai corrigée de mon mieux, à la volée, faute de temps. M. Macina.]
- Vous avez écrit, il y a peu, un livre intitulé “Les Justes”. Quelles étaient alors vos motivations ?
Sir Martin Gilbert : J’ai travaillé de nombreuses années sur l’Holocauste, et cela m’intéressait de savoir combien de non-Juifs, combien de chrétiens sauvèrent des vies juives, risquèrent leur vie ou la perdirent pour secourir des Juifs. J’ai toujours voulu l’écrire. J’avais rassemblé de la documentation au fil des ans, car je pensais que cet aspect de l’histoire était négligé. Beaucoup de Juifs pensent qu’ils n’avaient alors aucun ami, et de nombreux chrétiens ne sont pas conscients du gigantesque effort fait à travers l’Europe dans chaque communauté chrétienne.
- Vous avez vous-même des origines juives. Êtes-vous Juif pratiquant ?
Gilbert : Oui.
- Quelle fut l’étendue de vos recherches ? Sur quelle période ?
Gilbert : Eh bien, j’ai commencé par rassembler de la documentation pour mon ouvrage principal, The Holocaust: The Jewish Tragedy [L’Holocauste : une tragédie juive]. J’ai commencé à travailler sur ce sujet à la fin des années soixante, et, lorsque je trouvais quelque chose en lien avec les Justes, je le mettais de côté, au fur et à mesure, dans des dossiers séparés. Puis, quand j’ai décidé d’écrire le livre en tant que tel, j’ai travaillé sur de nombreuses archives, certaines privées – dont l’une, très remarquable, à Palm Spring en Californie, où des documents ont été rassemblés par une personne qui consacra son travail à mettre en place son propre fond sur les Justes d’Europe centrale et de l’est, en vue de les faire reconnaître ; ceux-ci étaient évidemment victimes d’une considérable oppression communiste. Cette personne avait donc des archives substantielles. Et puis, à New York, il existait une organisation appelée “Hidden Child” [L’enfant caché]. Elle s’intéressait aux enfants qui furent cachés par des familles chrétiennes. Elle avait un énorme fond d’archives couvrant toute l’Europe. Enfin, à Jérusalem, Yad Vashem a un département spécial pour les Justes. Ils y ont rassemblé 20 000 documents fournis par des gens qui ont eux-mêmes été sauvés. J’ai alors fait ce que je fais toujours pour mes livres : initier des correspondances, rechercher des personnes, les rencontrer et m’entretenir avec elles. Il y aussi 4 000, ou peut-être 5 000 mémoires de survivants, et il est rare qu’on en lise un qui ne contient pas une histoire, parfois bien plus, de chrétiens qui sauvèrent [des Juifs et] l’auteur du mémoire en particulier.
- Le Vatican est, comme c’est compréhensible, très intéressé par vos [découvertes] sur le pape Pie XII et son rôle dans les tentatives de sauvetage des Juifs durant l’Holocauste. Quelles furent précisément vos conclusions sur ce rôle ?
Gilbert : Il faut absolument tenir compte de deux aspects à ce propos : d’un côté, son rôle personnel, de l’autre, son influence sur les catholiques à travers l’Europe. J’ai examiné tout cela, même si je n’ai jamais publié de livre sur ce sujet. Il y a un chapitre sur l’Italie dans “The Righteous” et, plus important, des chapitres sur les représentations [c.-à-d. les nonciatures] de Pologne et de Hongrie. La Hongrie est un bon exemple, [car] le nonce du pape, Angelo Rotta, mobilisa l’ensemble du corps diplomatique pour fournir aux Juifs des documents - dont beaucoup étaient des documents officiels du Vatican - nécessaires à leur protection. L’un des points que j’ai traités en profondeur est la question du message de Noël de décembre 1942. Il a été critiqué par les historiens parce qu’il ne mentionnait pas les Juifs et qu’il n’était pas assez explicite ; mais le fait est que les responsables de ce massacre de masse – [officiant dans] ce qui était alors appelé le Bureau central de la Sécurité du Reich à Berlin – envoyèrent après ce message un avertissement à tous leurs représentants en Europe, prévenant que le message du pape allait rendre les choses plus difficiles pour eux.
Les termes exacts étaient : “D’une manière qui n’a pas de précédent, le pape a désavoué le National Socialisme et le nouvel ordre européen. Il y accuse virtuellement [dans son message de Noël] le peuple allemand d’injustice envers les Juifs et se fait le porte-parole des criminels de guerre juifs.” Ces propos sont plutôt forts. Si les personnes qui, dans des pays catholiques ou chrétiens, oeuvraient à la déportation des Juifs, considéraient le message de Noël du pape de 1942 comme gênant, alors, cela doit bien signifier quelque chose concernant son impact.
Et puis, bien sûr, il y a toute l’histoire de l’occupation allemande de l’Italie centrale et du nord en 1943, après la chute de Mussolini – qui refusa lui-même de participer à la déportation des Juifs. L’occupation de l’Italie conduisit à une confrontation directe à Rome, où il y avait environ 6 000 Juifs, à l’époque où une tentative fut entreprise pour procéder à une rafle, le 15 octobre au soir. [En donnant] comme instruction au secrétaire d’Etat Maglione de protester auprès de l’ambassadeur d’Allemagne au Vatican, Von Weizsäcker, le pape prit réellement la décision courageuse de s’y opposer. En même temps, tandis qu’il ordonnait au cardinal Maglione de protester auprès des Allemands, le pape donna des instructions au Vatican pour qu’il s’ouvre aux Juifs de Rome ; les monastères de Rome devinrent des lieux où l’on pouvait se réfugier et se procurer des fausses pièces d’identité. De fait, une plus grande proportion de Juifs furent sauvés à Rome, que dans n’importe quelle autre ville où des rafles eurent lieu. Les Allemands avaient une liste de 5 700 noms de personnes vouées à la déportation, et plus de 4 700 furent mises à l’abri. Je crois que le nombre, indiqué par le Vatican, de ceux qui trouvèrent refuge dans l’enceinte même de l’Etat pontifical, est de 477.
- Et ceci était dû uniquement à l’intervention du pape ?
Gilbert : En effet. Et j’ai parcouru tous les rapports de l’ambassadeur britannique au Vatican, sir D’Arcy Osborne. Il a rédigé des comptes-rendus des réunions entre Maglione et Weiszäcker et indiqué que l’intervention du Vatican semble avoir été déterminante dans le sauvetage de nombre de ces malheureuses personnes. Et il [Pie XII] les sauva réellement parce que, sur les mille qui furent déportés, seuls dix survécurent. Les 4 700 furent donc vraiment sauvés grâce à l’intervention directe du pape et du Vatican. Et il y a bien d’autres exemples ; quelques-uns ont été rapportés dans un livre de David Dalin [The Myth of Hitler’s pope], qui est en fait une réponse au livre de John Cornwell [Hitler’s pope]. Mais la question de ce qui se passa réellement est surtout un débat entre historiens. [Un autre exemple] que j’ai trouvé concerne le chef de la police à Fiume qui était le neveu de l’évêque. Lui et son oncle sauvèrent 5000 Juifs de la déportation. Pie XII y participa directement en envoyant de l’argent à l’évêque pour l’aider à secourir et à subvenir aux besoins des Juifs réfugiés à Fiume. Il envoya également de grosses sommes d’argent au père Benoît à Marseille, qui sauva plusieurs milliers de Juifs en leur faisant clandestinement passer les frontières espagnoles ou suisses. Il y a donc tous ces exemples. Le travail de David Dalin est probablement le plus important réuni en un seul livre [1].
- D’aucuns disent que le problème est la mauvaise volonté du Vatican à ouvrir ses archives concernant la période post-1939.
Gilbert : Il est vraiment dommage que le Vatican ne veuille pas ouvrir ces archives. Ils disent que c’est un problème logistique, mais un véritable effort devrait être fait pour les rendre accessible. Par exemple, j’ai là une lettre qui fut publiée – ils ont publié des document qui valent la peine d’être étudiés, et, de fait, ils devraient tout publier. Voici une lettre qu’il [Pie XII] écrivit au gouvernement slovaque, le 7 avril 1943. Elle est explicite et sans ambiguïté, pressant le gouvernement slovaque de ne pas déporter les Juifs. Elle ne fait aucune distinction [entre les Juifs et les chrétiens d’origine juive], c’est très clair.
- Comment considérez-vous les livres tels que “Hitler’s pope” [le pape de Hitler], de John Conrwell ? Est-ce simplement de l’histoire bâclée, ou [y a-t-il] un problème de méthodologie ?
Gilbert : la question des circonstances et des raisons de la controverse remonte à la pièce de Hochhut, et il y a toujours eu une quête de bouc émissaire – il y a toujours eu un sentiment anti-catholique, vous savez. Quand j’étais écolier juif, en Angleterre, entre 1944 et 1945, je me souviens que les élèves catholiques se sentaient aussi exclus que les élèves juifs. La société était contre eux, ils n’étaient pas considérés comme faisant partie du courant majoritaire, il y a toujours eu ce sentiment. Autre chose que je voudrais mentionner : Pie XII est aussi devenu une figure controversée parce qu’il est question de le canoniser. Il y en a qui ont décidé que cela offensait les Juifs. Il me semble, en tant qu’écrivain juif, que c’est là une affaire interne catholique. Il serait malvenu, pour un Juif ou un non-catholique, alors que cela reste uniquement du ressort des catholiques, de s’immiscer dans le processus de canonisation et de juger de la qualité de sainteté [d’un homme] ; un Juif n’a pas à s’en mêler.

A Yad Vashem: La légende de la photo qui fait problème (Photo Kevin Frayer et AP). Cliché ajouté par M. Macina.