L’attitude de l’Église face à la persécution des juifs par les nazis dans les années 1930, Menahem Macina

23 novembre 2010 

Longtemps beaucoup moins étudiée que celle des années 1940, l’attitude de l’Église, face aux premiers débordements antisémites nazis des années 1930, est mieux connue depuis l’ouverture, en 2003, des archives du pontificat de Pie XI (1922-1939).

Cette mesure a permis d’ « exhumer », entre autres, un document précieux, dont on connaissait l’existence, mais dont le texte n’avait pas encore été rendu public : une lettre adressée par la philosophe allemande Edith Stein. Rappelons que cette intellectuelle juive convertie au catholicisme entra au Carmel de Cologne, le 14 octobre 1933, sous le nom de Sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix, qu’elle fut déportée et mourut gazée à Auschwitz-Birkenau, le 9 août 1942. L’année même de sa profession religieuse, Hitler obtient les pleins pouvoirs. Selon une journaliste de La Croix,

Edith Stein décide, avec le soutien de dom Raphaël Walzer, jeune abbé bénédictin de Beuron et figure de la résistance au nazisme, d’en appeler à Pie XI. Sa lettre au pape insiste sur trois points : la détresse de son peuple, le lien entre haine du juif et haine du Christ, la menace qui pèse sur l’Église. Chez elle, l’alliance entre ses intuitions, ses écrits et sa vie est totale. Quelques jours plus tard, elle est privée de son travail et de toute possibilité de s’exprimer en public 1.

Dans un récit autobiographique inachevé, en date du 18 décembre 1938, Edith Stein relate dans quel état d’esprit elle prit cette décision et quel en était l’arrière-fond spirituel et mystique :

Je n’avais pas cessé, au cours des dernières semaines, de penser et repenser à la question de savoir si je ne pouvais pas faire quelque chose pour le peuple juif. J’avais finalement arrêté le projet d’aller à Rome et de demander au Saint-Père, lors d’une audience privée, une encyclique à ce sujet. […] Je parlai avec le Sauveur et lui dis que je savais que c’était sa croix dont était maintenant chargé le peuple juif. La plupart ne le comprendraient pas ; mais ceux qui le comprendraient devaient la prendre sur eux de plein gré au nom de tous. Je voulais le faire, il devait seulement me montrer comment. Lorsque le temps de prière toucha à sa fin, j’avais la certitude intérieure d’avoir été exaucée. Mais en quoi devait consister ce portement de croix, je ne le savais pas encore. […] Renseignements pris à Rome, je sus que je ne pouvais en aucun cas escompter une audience privée en raison de la grande affluence. On pouvait seulement m’aider à obtenir une « petite audience » (c’est-à-dire en petit groupe). Cela ne faisait pas mon affaire. Je renonçai donc à faire le voyage et présentai ma requête par écrit. Je sais que ma lettre a été remise cachetée au Saint-Père ; j’ai bien reçu au bout de quelque temps sa bénédiction pour moi et les miens. Rien d’autre ne s’ensuivit […] 2.

Voici le texte de cette lettre adressée au pape Pie XI par la future carmélite, le 12 avril 1933 :

Saint Père !

Comme fille du peuple juif, qui, par la grâce de Dieu, suis depuis onze ans fille de l’Église catholique, j’ose exprimer devant le Père de la chrétienté ce qui accable des millions d’Allemands. Depuis des semaines, nous assistons en Allemagne à des agissements qui témoignent d’un total mépris de la justice et de l’humanité, sans parler de l’amour du prochain. Des années durant, les chefs du national-socialisme ont prêché la haine des juifs. Maintenant qu’ils ont obtenu le pouvoir et armé leurs partisans, parmi lesquels se trouvent des criminels notoires, ils récoltent le fruit de la haine qui a été semée. Ce n’est que très récemment que le gouvernement a reconnu que des excès se sont produits. Nous ne pouvons nous faire une juste idée de leur importance, tant l’opinion publique est bâillonnée. Mais à en juger par ce dont j’ai connaissance au travers de mes contacts personnels, il ne s’agit nullement de cas isolés. Sous la pression des voix qui s’expriment à l’étranger, le gouvernement est passé à des méthodes « plus douces ». Il a fait passer le mot d’ordre de ne pas toucher à un cheveu des juifs. Mais, le boycott [des institutions et des magasins juifs], organisé par lui, qui prive tous les gens de la possibilité d’exercer une activité économique qui est leur honneur et celui de la patrie, en a poussé beaucoup au suicide : à mon niveau personnel, au moins cinq cas sont venus à ma connaissance. Je suis convaincue qu’il s’agit d’un phénomène général qui causera beaucoup d’autres victimes. On peut regretter que ces malheureux n’aient pas en eux assez de force morale pour supporter leur destin. Mais la responsabilité retombe en grande partie sur ceux qui les ont poussés à un tel geste. Et elle retombe aussi sur ceux qui se taisent. Tout ce qui s’est produit et se déroule encore quotidiennement est le fait d’un gouvernement qui se déclare « chrétien ». Non seulement les juifs mais aussi des milliers de fidèles catholiques d’Allemagne et, je pense, du monde entier, attendent et espèrent, depuis des semaines, que l’Église du Christ fasse entendre sa voix pour mettre un terme à un tel abus du nom du Christ. Cette idolâtrie de la race et du pouvoir étatique, martelée chaque jour aux masses par la radio, n’est-elle pas une hérésie ouverte ? Ce combat en vue d’éliminer le sang juif n’est-il pas un blasphème contre la très sainte humanité de notre Rédempteur, de la bienheureuse Vierge et des Apôtres ? Tout cela n’est-il pas en contradiction totale avec l’attitude de notre Seigneur et Sauveur qui priait sur la croix pour ses persécuteurs ? […] Nous tous qui sommes les enfants fidèles de l’Église et qui observons les événements qui se déroulent en Allemagne sans fermer les yeux, nous craignons le pire pour l’image de l’Église, si jamais son silence durait encore. Nous sommes aussi convaincus que ce silence ne sera pas en mesure d’acheter à long terme la paix face à l’actuel gouvernement allemand. La lutte contre le catholicisme est provisoirement encore menée avec discrétion et sous des formes moins brutales que celle contre les juifs, mais elle n’est pas moins systématique. Sous peu, aucun catholique ne pourra plus exercer une charge sans avoir souscrit inconditionnellement à la nouvelle orientation.

Aux pieds de votre Sainteté, demandant la bénédiction apostolique,

Dr Edith Stein, Maître de conférences à l’Institut allemand de pédagogie

Münster, Collegium Marianum 3.

Commentaire de l’historienne italienne, Emma Fattorini :

La voix d’Edith Stein s’ajoutait à de nombreuses autres. Elle ne pouvait sembler particulièrement prestigieuse ni honorable, cette voix d’une femme juive convertie de l’athéisme, sur le point d’entrer au carmel, philosophe et mystique, même s’il s’agissait d’ « une femme connue dans toute la catholicité d’Allemagne, très appréciée pour sa foi, la sainteté de ses manières et sa science » 4, comme la décrit l’abbé de Beuron, Raphaël Walzer, dans le billet qui accompagne la lettre de Stein au pape, à laquelle répondit Pacelli [alors secrétaire d’État du Vatican] en assurant qu’il la lui soumettrait sans faute. Mais ensuite, on n’en trouve plus trace, à l’exception de la mention, dans le répertoire de la Secrétairerie d’État, de la réception d’un livre sur saint Thomas envoyé en cadeau au pape par Edith Stein 5.

Je ne suis pas le seul à ressentir de la frustration devant ce silence. Le professeur Martin Rhonheimer, professeur de philosophie à l’Université Pontificale de la Sainte Croix à Rome et prêtre catholique de l’Opus Dei – que je cite largement ci-après, en raison du poids particulier que constitue son témoignage d’homme issu d’une famille majoritairement juive – a donné sans équivoque son sentiment à ce propos. Au rebours des apologètes de l’Église, qui ne voient dans cette lettre qu’un appel à une condamnation papale du national-socialisme, il objecte que c’est faire bon marché des phrases d’Edith Stein, qui exposent, en termes dramatiques, voire prophétiques, le sort tragique des juifs. Et d’évoquer, pour illustrer son propos, certains passages de cette lettre, que j’ai mis ci-dessus en italiques. Dans un paragraphe au titre fort – « À la vue de tous, s’est produit une injustice de la pire espèce » –, Rhonheimer écrit :

Contrairement à l’opinion commune de nombreux historiens, il était possible, dès les années 1933, de comprendre le danger encouru par les juifs ainsi que la responsabilité qu’avait l’Église de s’y opposer avec tout le poids de son autorité. Bien entendu, personne, en ce compris l’auteur de la lettre, ne pouvait prévoir l’Holocauste. C’était tout à fait inconcevable. Mais [l’Église] pouvait néanmoins reconnaître qu’une injustice avait lieu, une injustice de la pire espèce, et qu’elle signifiait que les juifs encouraient un danger mortel. Leur voix ne fut pas entendue, et il semble même qu’on ne veuille pas davantage l’entendre aujourd’hui 6.

Il suffit de lire l’intégralité de cet article et un autre de la même veine 7 pour comprendre que l’auteur s’en prend à la maladie de l’apologie religieuse 8, qui pousse même certains des meilleurs spécialistes à trouver des excuses à l’action ou à l’inaction de l’Église dans une situation donnée, et à procéder à une interprétation rétroactive avantageuse des actes et des déclarations peu honorables, voire condamnables, de l’institution ecclésiale et de ses ministres, dans le but de leur faire dire ou signifier le contraire de ce qu’ils exprimaient, ou au moins d’atténuer leur imperfection, voire leur nocivité.

Dans un autre de ses articles sur le sujet, Rhonheimer fait litière des idées reçues et de la réputation de prétendus pourfendeurs de l’antisémitisme et de défenseurs des juifs, aussi élogieuse que surfaite ou inventée, dont sont gratifiés de hauts dignitaires de l’Église, et qui est largement acceptée sans recul critique, même par des historiens de métier. À ma grande satisfaction, ce professeur remet les pendules à l’heure concernant le cardinal Faulhaber, qui a précisément bénéficié d’une excellente réputation en ce domaine, laquelle ne correspond pas à la réalité des faits, mais lui reste encore largement acquise malgré certaines recherches, dont les miennes 9, qui mettent à mal cette légende dorée.

Après avoir évoqué quelques-uns des faits dont j’ai moi-même traité et sur lesquels je ne reviendrai pas ici, Rhonheimer ajoute celui-ci, qui m’était inconnu. Il s’agit du Fr. Franziskus Stratmann, dominicain aumônier des étudiants à Berlin, et dirigeant de la Ligue Allemande de la Paix. Selon Rhonheimer, le 10 avril 1933, Stratmann écrivait une longue lettre au cardinal Faulhaber, dans laquelle il taxait d’hérésie le racisme nazi :

Mais personne n’émet de protestation efficace contre cette honte allemande et chrétienne indescriptible. Même des prêtres trouvent dans ce comportement déshonorant un apaisement à leurs instincts antisémites […] Nous savons qu’il faut un courage exceptionnel aujourd’hui pour témoigner de la vérité. Mais nous savons aussi que ce n’est que par un tel témoignage que l’humanité et le christianisme peuvent être sauvés. Le véritable christianisme est en train de mourir d’opportunisme 10.

Cette missive restera sans réponse, mais il est facile d’imaginer ce qu’en aurait été le contenu à la lumière de celle que le cardinal avait adressée à un autre prêtre « qui s’étonnait de ne pas entendre l’Église déclarer publiquement que nul ne saurait être persécuté du fait de sa race » :

Pour le haut clergé, il existe des problèmes immédiats infiniment plus essentiels : les écoles, le maintien des associations catholiques, la stérilisation ont plus d’importance pour le christianisme dans notre patrie. On doit partir du principe que les juifs sont capables de se tirer d’affaire sans l’aide de personne 11.

C’est peu dire que l’histoire n’a pas ratifié le pronostic optimiste du cardinal.

Évoquant un discours du pape Pie XII aux cardinaux, le 2 juin 1945, Rhonheimer émet la remarque critique suivante :

Il est étonnant que, dans cette allocution prononcée un mois après la fin de la guerre, il n’y ait pas la moindre allusion au massacre de millions de juifs. Par contre, le pape, dont l’horizon se limitait encore aux préoccupations des catholiques et de l’Église, déplorait le meurtre de milliers de prêtres, de religieux et de fidèles. On voit clairement que, à une date aussi tardive que juin 1945, et malgré le fait qu’il était au courant de l’Holocauste, Pie XII ne considérait pas la condamnation du racisme comme un acte qui eût été bénéfique aux juifs 12.

Il s’interroge néanmoins :

Les dirigeants de l’Église sont-ils « coupables » pour autant ?

Et il donne lui-même la réponse, assortie d’une sévère mise au point :

Nous ne sommes pas appelés à juger la conscience des autres – surtout quand ils étaient l’objet de pressions que nous n’avons jamais subies. Ce qui est essentiel cependant, c’est que nous établissions les faits avec certitude et que nous ne commettions pas l’erreur de prendre la condamnation du racisme par l’Église pour une défense des juifs en général. Ce qui est en cause, ce n’est pas la question de la culpabilité ou de l’innocence d’individus, mais la reconnaissance que l’Église catholique a contribué, dans une certaine mesure, aux évolutions qui ont rendu l’Holocauste possible. Bien entendu, l’« Église officielle » n’a certainement pas été l’une des causes de l’Holocauste, et une fois que les trains commencèrent à rouler vers Auschwitz, l’Église était impuissante à les arrêter. Pour autant, cependant, l’Église ne peut se targuer d’avoir fait partie de ceux qui dès le début, essayèrent d’empêcher Auschwitz en prenant publiquement la défense de ses futures victimes. Etant donné les indéniables qualités intellectuelles et morales de l’épiscopat allemand de cette époque et l’opposition idéologique impressionnante des évêques à la persécution nazie de l’Église, leur carence concernant les juifs ne peut être décrite que comme tragique.

Dans la foulée, Rhonheimer met en garde les défenseurs inconditionnels de l’Église contre un recours malsain et malhonnête à l’apologétique :

Des apologistes catholiques bien intentionnés continuent à produire des rapports faisant état des condamnations du nazisme et du racisme par l’Église. Mais ces travaux ne répondent pas vraiment aux critiques adressées à l’Église. Le véritable problème n’est pas la relation de l’Église avec le national-socialisme et le racisme, mais la relation de l’Église avec les juifs. Pour cela nous avons besoin que l’Église recommande aujourd’hui : une « purification de la mémoire et de la conscience ». L’indéniable hostilité de l’Église catholique envers le national-socialisme et le racisme ne peut être utilisée comme une justification historique de son silence sur la persécution des juifs. Une chose est d’expliquer ce silence en le situant dans son contexte historique ; c’en est une autre, très différente, de se servir de ces explications à des fins apologétiques.

Et l’auteur de conclure sur cette magnifique note d’espoir :

Les chrétiens et les juifs vont de pair. Ils sont l’un et l’autre une partie de l’unique Israël, même s’il est toujours divisé. C’est pourquoi, de manière exemplaire, le pape Jean-Paul II a appelé les juifs « nos frères aînés ». Toutefois, la fraternité implique la capacité de parler ouvertement des échecs et des lacunes du passé. C’est vrai, bien sûr, pour les deux parties. Mais, compte tenu de tout ce que les chrétiens ont fait aux juifs dans l’histoire, ce sont les chrétiens qui devraient prendre la tête du processus de purification de la mémoire et de la conscience.

À signaler également l’étude sans complaisance mais honnête, consacrée par un chercheur anglo-saxon à la Déclaration vaticane « Nous nous souvenons ». Tout en lui reconnaissant des qualités indéniables, il estime qu’elle pèche par excès d’autojustification, comme l’exprime clairement le résumé introductif de son article :

Dans le contexte des excuses présentées aux juifs pour l’absence d’aide durant l’Holocauste, l’auteur compare la Déclaration de repentance de l’Église de France, du 30 septembre 1997, avec la déclaration du Vatican « Nous nous souvenons », du 16 mars 1998. La déclaration française catholique se révèle profonde et sincère et soucieuse de ne pas éluder les questions difficiles. « Nous nous souvenons », en dépit de son importance générale, n’admet tout simplement pas la véritable ampleur de l’échec moral de l’Église durant l’ère nazie. En outre, son appréciation du pape Pie XII est entièrement partiale, et la distinction qu’elle opère entre l’antijudaïsme ecclésial et l’antisémitisme profane est trop facile et trompeuse. En ce qui concerne le passé, ce document tend à l’autojustification et à une certaine forme d’autodéfense, alors que son engagement sincère pour l’avenir est admirable et d’une importance capitale 13.

Quiconque aura lu mes réflexions sur ce sujet 14 comprendra la raison de mon empathie pour la position de l’auteur cité.

Légende figurant sur les panneaux qui encadrent la photo de Pie XII, à Yad Vashem :

« La réaction de Pie XII au massacre des Juifs est objet de controverse. En 1933, alors qu’il était secrétaire d’État du Vatican, il prit une part active dans l’établissement d’un concordat avec le régime allemand pour garantir les droits de l’Église en Allemagne, même si cela signifiait la reconnaissance du régime nazi raciste. Élu pape en 1939, il fit disparaître une lettre contre le racisme et l’antisémitisme préparée par son prédécesseur. Même lorsque des rapports sur le massacre des Juifs parvinrent au Vatican, le pape ne protesta, ni verbalement, ni par écrit. En décembre 1942, il s’abstint de signer une déclaration des Alliés condamnant l’extermination des Juifs. Quand les Juifs furent déportés de Rome vers Auschwitz, le pape n’intervint pas. Le pape conserva sa position de neutralité tout au long de la guerre, à l’exception, vers la fin, d’appels aux gouvernants de Hongrie et de Slovaquie. Son silence et l’absence de directives mirent les gens d’Église de toute l’Europe dans l’obligation de réagir de leur propre initiative. ». (Traduction : Un écho d’Israël)


L’attitude du Vatican à l’égard des juifs, de la fin des années 1930 à la défaite allemande

Les apologètes inconditionnels de l’Église, en général, et du Vatican, en particulier, ont fait et continuent de faire flèche de tout bois pour prouver que le Saint-Siège n’a jamais eu d’attitudes ni de propos hostiles aux juifs. Leur stratégie – car c’en est une – consiste à insister sur les actes d’aide, voire de sauvetage, accomplis par des prélats, clercs et fidèles catholiques, en les attribuant, par délégation, à Pie XII lui-même, censé les avoir, sinon initiés, du moins encouragés de manière générale. Ces apologètes insistent également, ad nauseam, sur le fait que des auteurs juifs ont défendu Pie XII et que certains le défendent encore aujourd’hui. Emblématique, à cet égard, est le livre récent du rabbin professeur américain, David Dalin 15, dont le caractère apologétique est indéniable, même s’il verse au dossier quelques pièces intéressantes, majoritairement sous forme de témoignages en faveur de Pie XII 16. Il ressortit au registre de l’hagiographie, au même titre que le célébrissime ouvrage de P. Lapide, et la délirante anthologie de Gary Krupp 17, deux auteurs juifs précisément. Il faudrait consacrer un ouvrage à cette littérature délétère qui pollue la recherche historique, outre qu’elle contribue à la désinformation du grand public dans le seul but de justifier l’injustifiable par le déni, pour préserver l’honneur d’une institution et de sa haute hiérarchie.

Le prof. Giovani Miccoli a écrit là-dessus quelques lignes qui méritent d’être citées. S’interrogeant sur les motifs qui, dans les derniers mois de l’année 1944 – quand il était clair que l’Allemagne avait déjà perdu la guerre –, avaient poussé le Vatican à mener une intense action diplomatique en faveur des juifs, ce savant parvient à la conclusion suivante :

Le souci de protéger son image et de prouver son propre engagement semble augmenter au rythme de la prise de conscience que rien ou presque ne pourra être obtenu du gouvernement allemand par ce biais [les pressions des nonces]. Il ne s’agit pas seulement d’une vision réaliste du tragique de la situation : il y a une véritable attention aux réactions de l’opinion publique, je dirais même un « souci de l’histoire » qui implique de construire les documents d’une façon bien précise, de manière à préparer le terrain pour sa future apologie 18.

Et Miccoli de citer ce propos de Mgr Domenico Tardini, le 18 octobre 1944, à propos de la réponse à donner à une nouvelle demande d’intervention du Saint-Siège en faveur des juifs :

Les réponses du Saint-Siège doivent être amples et chaleureuses. Se contenter de dire que l’on fera « tout son possible » apparaît comme de la froideur bureaucratique. Moins on peut obtenir de résultats, plus il est nécessaire de manifester l’intérêt de l’Église.

Le même historien a fait quelques remarques techniques précieuses concernant ce qu’on a appelé le rapport Bérard 19, dont pourraient faire leur profit les auteurs qui se battent bec et ongles pour contrer la thèse de ceux qui affirment qu’il s’agissait d’un blanc-seing du Vatican, apposé au bas du honteux « Statut des juifs », promulgué par Vichy le 18 octobre 1940 20. Ils affirment, en effet, que contrairement à l’opinion commune, le nonce du Vatican à Paris, Mgr Valerio Valeri, ne considérait pas le rapport Bérard comme une approbation tacite des mesures antijuives du gouvernement de Vichy et l’avait fait savoir de manière assez vive. En fait, voici ce qui ressort des archives disponibles. Selon Miccoli,

le nonce remit à Pétain une brève note dans laquelle il relevait « les graves inconvénients qui surgissaient, du simple point de vue “religieux”, de la législation actuellement en vigueur, par ailleurs assez confuse » 21.

L’historien remarque que l’un des rédacteurs des ADSS, le jésuite Angelo Martini 22, parle de cette note comme d’une « protestation », ce qu’il commente en ces termes :

L’exagération semble évidente ; elle n’est d’ailleurs pas rare dans un certain type d’historiographie, souvent documentée avec sérieux, mais trop influencée par des préoccupations apologétiques 23.

À ce propos, Miccoli remarque encore :

La tendance à considérer ou à présenter des démarches ou des interventions qui revêtent, de toute évidence, un autre caractère est assez fréquente dans l’historiographie que Francesco Traniello a correctement définie comme « pontificale » 24.

Et de donner quelques exemples :

Le 16 octobre 1943, le cardinal Maglione aurait convoqué l’ambassadeur allemand, « pour protester contre l’arrestation des juifs » 25.

En réalité, précise Miccoli, l’épisode évoqué a eu lieu après l’arrestation de personnes réfugiées dans des édifices religieux dépendant du Saint-Siège – par exemple, le Monastère Saint-Paul-hors-les-Murs, l’Institut oriental, le Collegium russicum et le Séminaire Lombard 26 –, et dont une partie seulement étaient juives, les autres étant

des officiers de l’armée italienne qui avaient refusé d’entrer dans l’armée républicaine, mais aussi des membres des partis antifascistes, des déserteurs allemands, et enfin des juifs convertis au catholicisme.

Miccoli évoque encore ce propos apologétique :

Le 23 décembre 1939, [Mgr] Orsenigo [nonce en Allemagne] « a protesté, à Berlin, auprès du ministère des Affaires étrangères » pour les atrocités en cours en Pologne 27.

Et l’historien de préciser :

Il s’agit en réalité d’une démarche faite par Orsenigo le 29 novembre, « au nom d’un principe d’humanité » – « accomplie à titre privé et non en qualité de nonce apostolique », comme lui-même le précise dans son rapport à Maglione du 23 décembre – pour attirer l’attention du gouvernement sur les actes cruels commis en Pologne et demander une enquête 28.

Il signale aussi que, suite à la rafle de février 1944,

certaines institutions religieuses (Collège pontifical des prêtres pour l’émigration italienne, Séminaire romain) décidèrent, dans les jours suivants, de renvoyer ceux qui avaient trouvé asile chez elles, « avec la vague promesse de pouvoir y retourner », ainsi que l’écrivait Mgr Ronca, recteur du Séminaire romain. De même, sur ordre de Pie XII, la Commission pontificale pour l’État de la Cité du Vatican ordonna-t-elle aux chanoines de Saint-Pierre d’éloigner ceux qui avaient trouvé refuge dans leurs appartements 29.

Miccoli évoque également une lettre pastorale du cardinal hongrois Sérédi, du 29 juin 1944, dans laquelle on peut lire des considérations d’autant plus choquantes qu’elles étaient émises sur fond de déportations de centaines de milliers de juifs vers le camp d’extermination d’Auschwitz :

Nous ne nions pas que certains juifs aient exercé une influence pernicieuse et destructrice sur la vie morale, sociale et économique hongroise. C’est aussi un fait que les autres ne se sont pas élevés contre les actions de leurs coreligionnaires à cet égard. Nous ne doutons pas que la question juive doive être réglée d’une manière légale et juste. En conséquence, nous n’élevons aucune objection contre les dispositions qui sont prises aujourd’hui, dans la mesure où le système financier de l’État est concerné. De même, nous ne contestons pas l’élimination des influences néfastes à laquelle on procède à l’heure actuelle : au contraire, nous aimerions les voir disparaître. Toutefois, nous négligerions nos devoirs moraux et épiscopaux si nous n’essayions d’empêcher qu’il soit porté atteinte à la justice et que nos compatriotes hongrois et nos fidèles de confession catholique soient traités injustement du fait de leurs origines. Nous n’avons pu obtenir ce qui nous tenait le plus à cœur, c’est-à-dire qu’il soit mis fin à la restriction illégale des droits civiques et spécialement aux déportations. […] Or nous voyons à présent, avec une grande consternation, qu’en dépit de nos efforts, toutes nos négociations sur les points les plus importants sont restées jusqu’à ce jour presque sans effet. C’est pourquoi nous rejetons solennellement toute responsabilité quant aux conséquences […]. Priez et œuvrez pour tous nos compatriotes hongrois, et en particulier pour nos frères catholiques, notre Église catholique et notre bien-aimée Hongrie 30.

Et Miccoli de commenter avec juste raison :

Les termes utilisés, les justifications avancées, les distinctions proposées prouvent, une fois de plus, le poids que la tradition de l’antisémitisme chrétien continuait d’exercer pour empêcher toute intervention en faveur des juifs en tant que juifs 31.

Il importe de préciser, comme le fait le même Miccoli, que le Vatican, tout en déplorant les excès des mesures antijuives, admettait que « des mesures de limitation et de restriction de l’influence juive étaient justifiées, et donc opportunes et inévitables ». Ces conceptions se reflètent dans un rapport que Mgr Giuseppe Burzio, chargé d’affaires pour le Vatican en Slovaquie, envoyait de Bratislava, le 5 septembre 1940 – rapport au demeurant critique sur les mesures injustes auxquelles étaient soumis les juifs –, dans lequel on peut lire ce lieu commun antisémite :

En vérité, à présent que les firmes et les commerçants juifs ont été contraints d’exposer un carton avec l’inscription « entreprise juive », « magasin juif », on constate avec effarement que toute la vie économique du pays était aux mains des juifs, et l’on se dit que quelques dispositions restrictives contre cette hégémonie ne seraient pas condamnables 32.

On trouve bien d’autres exemples de cet état d’esprit dans les hautes sphères de l’Église d’alors, comme l’illustre cette opinion choquante, exprimée le 4 octobre 1940 par le nonce apostolique en France, Mgr Valerio Valeri, à propos des mesures qui vont frapper les juifs, même s’il espère qu’elles « ne seront pas poussées trop loin » :

Pour imiter les pays totalitaires et aussi parce que, cela ne fait malheureusement aucun doute, les juifs ont contribué autant qu’ils ont pu à l’éclatement de la guerre ; on prépare pour eux un statut […] qui interdira probablement à tous l’accès aux postes élevés de la fonction publique et, sauf exception, à l’administration et aux professions libérales 33.

Outre la reprise de la thématique grossière, chère à Hitler, du juif ploutocrate à la puissance démesurée et fomenteur de guerre, on remarquera avec quelle sérénité ce prélat envisageait ces injustes mesures de discrimination, dont il ne pouvait ignorer qu’elles affecteraient gravement l’existence des infortunés qui allaient en être l’objet.

Notes

1. Extrait de M. de Sauto, « Edith Stein, fille d’Israël, disciple du Christ », La Croix, 1er février 2008.

2. Edith Stein, Vie d’une famille juive. Traduction et annexes de Cécile et Jacqueline Rastoin, édit. Ad Solem, Genève – Cerf, Paris, 2001, p. 491-493.

3. Le document figure dans les archives du Vatican, AES (Affaires étrangères extraordinaires), Allemagne, Pos. 643, fasc. 158, folios 16-17. J’ai traduit la première partie de la missive sur la version italienne qu’en donne Emma Fattorini, Pio XI, Hitler e Mussolini. La solitudine di un papa [Pie XI, Hitler et Mussolini. La solitude d’un pape], Einaudi, Torino, 2007, p. 108. J’ai emprunté la suite au site Le Carmel en France (www.carmel.asso.fr/lettre-d-Edith-Stein-du-12-avril.html).

4. E. Fattorini, Ibid., p. 109, note 3.

5. Ibid., note 4. Fattorini mentionne la référence : Archives secrètes de la Secrétairerie d’État, 1933, rubr. 256, n° de protocole 127 230.

6. Martin Rhonheimer, « Warum schwieg die Kirche zu dem Vernichtungskampf ? » [Pourquoi l’Église a-t-elle gardé le silence sur la guerre d’extermination [des juifs] ?, Die Tagespost, 22.03.03. L’auteur, né dans une famille juive et devenu prêtre catholique, enseigne l’éthique et la philosophie politique à l’Université pontificale de la Sainte Croix, à Rome. On trouvera après la Postface de ce livre, la traduction française intégrale d’une étude approfondie, publiée en allemand en 2003, intitulée« L’antiracisme catholique, l’autodéfense de l’Eglise et le sort des Juifs dans l’Allemagne nazie ».

7. Martin Rhonheimer, « The Holocaust: What Was Not Said » (Holocauste: le non-dit), First Things, November 2003.

8. J’ai consacré un certain nombre d’articles à cette littérature de justification à tout prix des actes et écrits de l’Église, en me focalisant surtout sur celle qui vise à justifier la « discrétion » de Pie XII, à propos de la persécution des juifs durant la Seconde Guerre mondiale, et même par la suite. Voir : M. Macina, « Pie XII et les juifs, apologétique et légende à la rescousse d’un pape décrié : la preuve par Lapide » ; Id. « Les “statistiques” miraculeuses des survivants de la Shoah “sauvés par Pie XII”, selon Pinchas Lapide » ; Id. « Benoît XVI: La voix de Pie XII “s’est élevée en faveur des victimes”. Texte et commentaire critique » ; Id. « Qu’est-ce qui fait courir Mr Krupp, juif américain tout dévoué à la cause de Pie XII ? ».

9. Voir M. Macina, « Le cardinal Faulhaber a-t-il tenu tête à l’antisémitisme nazi dans les années trente ? », in Bulletin Trimestriel de la Fondation Auschwitz, n° 64, juillet-septembre, Bruxelles, 1999, p. 63-74 ; voir aussi M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, « Les autojustifications de la Déclaration (romaine) de repentance », p. 85-90.

10. M. Rhonheimer, « The Holocaust: What Was Not Said ».

11. Saul Friedländer, Pie XII et le IIIe Reich. Documents, Seuil, Paris, 1964, p. 55, qui cite E. Klee, Die SA Jesu Christi : Die Kirche in Banne Hitlers, Francfort, 1989, p. 30.

12. M. Rhonheimer, « The Holocaust: What Was Not Said ». Les citations qui suivent sont extraites du même article.

13. Patrick Henry, « Comparing the French Catholic Church’s apology to the Jews and the Vatican’s “We Remember”. (The Art of Christian Apology) », in Shofar, University of Nebraska Press, 22 mars 2008. Texte consulté sur la base de données High Beam (www.encyclopedia.com/doc/1G1-179474081.html), accessible sur abonnement.

14. Voir M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, « Les autojustifications de la Déclaration (romaine) de Repentance », p. 85 sq.

15. David Dalin, Pie XII et les juifs. Le mythe du pape d’Hitler, Tempora, Perpignan, 2007.

16. J’ai épinglé avec sévérité quelques cas particulièrement choquants de l’amateurisme de ce « spécialiste de l’histoire juive américaine et des relations juives et chrétiennes » (présentation de l’éditeur, sur la quatrième de couverture). Voir, entre autres : M. Macina, « Pie XII, “pape de Hitler” ? Certainement pas, mais “Juste des nations”, c’est pour le moins prématuré » ; Id. « “Pie XII et les juifs, le Mythe du pape d’Hitler”, du rabbin Dalin, est-il un livre fiable ? ».

17. M. Macina, « Qu’est-ce qui fait courir Mr Krupp, juif américain tout dévoué à la cause de Pie XII ? ».

18. Giovani Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XIIVatican, Seconde Guerre mondiale et Shoah, Editions Complexe, 2005, p. 94.

19. « Rapport de l’ambassadeur de Vichy près le Saint-Siège sur l’attitude du Vatican à l’égard du “rapport Bérard” ».

20. Miccoli a consacré un chapitre, aussi technique qu’incontournable, à cette question éminemment controversée, sous le titre « Le Saint-Siège et les lois spéciales : les limites d’une opposition », G. Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XII, p. 378-388.

21. Ibid., p. 380.

22. Angelo Martini, « La vera storia e Il Vicario di Rolf Hochhuth » [La véritable histoire et Le Vicaire de Rolf Hochhuth], in Civiltà Cattolica, CXV, 1964, II, p. 442 sq.ADSS est l’acronyme généralement utilisé dans les notes et les bibliographies spécialisées pour désigner les Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale.

23. G. Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XII, p. 380.

24. La référence est à Francesco Traniello, « Pio XII dal mito alla storia », in Andrea Riccardi (dir.), Pio XII, Bari, 1984, p. 5-29.

25. Selon Robert A. Graham, « La strana condotta di E. von Weizsäker ambasciatore del Reich in Vaticano » [L’étrange conduite de E. von Weizsäker, ambassadeur du Reich au Vatican], in Civiltà Cattolica, CXXI, 1970, II, p. 455-471, cité in G. Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XII, p. 423, note 594.

26. Ibid., p. 263.

27. Selon Robert A. Graham, Il Vaticano e il nazismo [Le Vatican et le nazisme], Rome, 1975, 161, cité in Ibid., p. 423, note 594.

28. Miccoli (Ibid.) donne la source de cette information : Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondialeop. cit., 3, n° 77, p. 165 sq., et ci-dessus p. 57 et sq.

29. Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, op. cit, 10, n° 48, p. 123, et n° 53, p. 129, cité in Miccoli, Ibid., p. 277, note 26.

30. Texte cité d’après Raul Hilberg, La destruction des juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1985, p. 729-730.

31. G. Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XII, p. 372.

32. Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondialeop. cit., 6 n° 303, p. 409. Cité in Ibid., p. 384.

33. Ibid., 4, n° 107, p. 173. Cité in Ibid.

© Menahem Macina

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
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