Le Dieu auquel je crois, Par Sylvia Assouline et Pauline Boislard

Repris du site Relations Judéo-chrétiennes, 1er mars 2011

Un groupe de dialogue entre juifs et chrétiens, animé par Thérèse Klein, se réunit régulièrement au Temple Emanu-el-beth Sholom de Montréal autour de conférenciers qui proposent leur point de vue sur des thèmes d’intérêt commun. Lors de la rencontre du 6 octobre 2010, Sylvia Assouline (juive) et Pauline Boislard (chrétienne) ont parlé du Dieu auquel elles croient. Nous les remercions de nous avoir transmis leur texte, dont nous reproduisons ici les extraits les plus importants.

Point de vue d’une juive

par Sylvia Assouline, représentante de la communauté sépharade au Dialogue Judéo-Chrétien de Montréal.

J’avoue que lorsqu’on m’a invitée à parler du Dieu auquel je crois, j’ai eu un moment d’hésitation. Je suis juive, croyante, pratiquante du mieux que je peux, je crois donc dans le Dieu d’Israël, il n’y a rien d’autre à ajouter. Mais après réflexion, je me suis dit: si je devais m’adresser à mes enfants qui n’arrêtent pas de tout remettre en question (comme je l’avais fait moi-même avant de trouver mes réponses) que devrais-je leur dire? Comment définir cette entité en laquelle je crois fermement? […]

Je n’ai pas choisi le pays, la ville, le quartier, la famille, la religion où je suis née et encore moins d’être une fille. La religion où je suis née et que l’on m’a inculquée sans me l’expliquer parce que je suis née fille; cette religion dont je me suis éloignée et que j’ai retrouvée parce que j’ai eu le bonheur de naître à une époque où l’étude et la connaissance sont à ma portée, cette religion donc, m’a révélé le Dieu dans lequel je crois: vous l’avez compris, c’est le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, c’est-à-dire le Dieu d’Israël qui réunit en lui les attributs respectifs de chacun des patriarches (hessed, din ve rahamim c’est-à-dire compassion, rigueur et miséricorde).

Le Dieu de la diversité

Mais avant d’être le Dieu d’Israël, il est d’abord et avant tout le Dieu de la création toute entière. Lorsqu’on observe le monde créé, on voit à quel point Dieu est pour la diversité que ce soit au niveau de la flore, de la faune que des races humaines. Il n’y a qu’à voir depuis l’Afrique du sud jusqu’au Pôle Nord, en passant par les Amériques, l’Australie, l’Inde, la Chine toute la variété qui existe dans la race humaine. Je crois donc dans ce créateur qui est pour la diversité et la différence plutôt que pour l’uniformité. Imaginez un seul instant l’alternative: tous les êtres humains clonés, indifférenciés!

On retrouve cette diversité au niveau des nations. Il y a de nombreux versets dans la Bible qui témoignent de cela, pour n’en citer qu’un, lorsque Dieu est apparu à Abraham, la Torah dit (Genèse 18,19): “Abraham doit devenir une nation grande et puissante et par lui seront bénies toutes les nations de la terre car je le connais pour qu’il prescrive à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie de l’Éternel, en pratiquant la charité et la justice.” On voit donc qu’indépendamment du choix qu’il a fait d’Israël, Dieu se préoccupe de toutes les nations du monde et qu’il les bénit toutes à travers Abraham.

Cette diversité se retrouve également à l’intérieur du peuple d’Israël sur lequel Dieu a jeté son dévolu. Car, qu’on le veuille ou non, c’est Dieu qui est venu chercher Abraham et plus tard ses descendants par Isaac et Jacob, ce groupe d’Hébreux asservis en Égypte, pour en faire une nation et son peuple choisi (Isaïe 42,5-17 explique la raison d’être de ce choix). Il leur a imposé toute une série de commandements qu’on a vite fait d’appeler le joug des mitzvoth. Et ce peuple choisi est lui-même composé de 12 tribus différentes, chacune avec son emblème, ses couleurs et caractéristiques propres. C’est encore la diversité plutôt que l’uniformité que l’on retrouve mais tous unis dans la croyance du Dieu UN dont témoigne le Chema Israël… (“Écoute Israël: l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est un“, Deutéronome 6,4). Ce qui unit les tribus d’Israël est plus significatif que ce qui les différencie.

Le Dieu d’Israël…

Ce Dieu de la création devient le Dieu d’Israël lorsque au moment de la Révélation au Mont Sinaï, il s’insère dans l’histoire du peuple juif avec le premier des dix commandements: “Je suis l’Éternel ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, d’une maison d’esclaves” (Exode 20,2) .

On peut, en effet, douter du Dieu de la création puisque nous n’avons pas de preuves tangibles de ce phénomène-là; mais quand il s’adresse à vous au moment où il vient de vous sauver par des miracles visibles pour tout un chacun, on ne se trouve plus dans l’aléatoire mais dans le réel. Dieu fait partie de notre histoire; on avance ensemble bon gré, mal gré.

Je crois en ce Dieu là parce qu’il nous a donné les dix commandements, qui sont des valeurs morales universelles, et les autres préceptes de la Torah pour nous guider vers un monde meilleur, un monde à parfaire et, ce faisant, Il nous aide à gérer les problèmes de l’existence en donnant un sens à la vie; mais il ne nous impose rien car ce don de la Torah s’accompagne du libre arbitre.

Dieu conseille et met en garde; il montre les conséquences de la malédiction et de la bénédiction. Il nous encourage même à choisir le bien et la vie, mais la décision finale appartient à l’homme. Il ne fait pas de l’homme un robot mais un être pensant responsable de ses actes à tout moment. Sa Torah n’est pas confinée dans l’enceinte des lieux de cultes, elle pénètre dans tous les recoins de la vie: le foyer, la rue, les lieux de travail, les lieux de réunion, de festin, en voyage etc. La Loi s’applique partout. À la limite, on peut être un bon juif sans se rendre à la synagogue. Il suffit de pratiquer les préceptes de la Torah dans la vie de tous les jours, à n’importe quel moment et là où l’on se trouve.

Avec le libre arbitre, Dieu nous libère du déterminisme, d’un destin fermé. Nous pouvons à chaque moment nous changer nous-mêmes et changer le monde. Nous ne sommes pas coincés dans le passé, dans un sort immuable. Même si nous avons péché, nous pouvons nous repentir, nous améliorer et être en perpétuel devenir. Le futur est toujours à créer. Nous sommes loin des trois Parques de la mythologie grecque qui déterminaient le destin de chacun à la naissance, un destin inéluctable auquel on ne peut échapper; un peu comme le mektoub dans l’Islam.

Nos fêtes de Roch Ha-chana et de Yom Kippour proclament haut et fort que le destin n’est autre que celui que nous bâtissons nous-mêmes. Il y a constamment un choix à faire. Je crois dans ce Dieu qui donne à l’homme la possibilité de se faire et ce faisant Il nous invite à être partenaires dans le processus de la création qui n’est pas terminé (comme on le dit au Kidouch du vendredi soir) et à participer au tikoun olam, à la perfection du monde jusqu’à la rédemption finale, c’est-à-dire la transformation du monde en un royaume de bonté et de justice.

Cette association dans l’œuvre de création est formulée tous les vendredis soir lors de la sanctification du jour du chabbat par la bénédiction sur le vin (“Acher bara Elohim la’assot: Ainsi furent terminés les cieux et la terre et toutes leurs armées. Dieu avait achevé le septième jour l’œuvre faite par lui; il se reposa, le septième jour, de toute l’œuvre qu’il avait faite. Dieu bénit le septième jour et le proclama saint, parce qu’en ce jour il se reposa de l’œuvre que Dieu avait créée pour faire” Genèse 2,1-3.)

Je crois dans le Dieu qui nous a fait don de ce merveilleux et unique cadeau qu’est le chabbat. Ce jour de repos par semaine qui nous permet de recharger nos batteries, accorder une place au spirituel et faire une pause dans la vie mouvementée de tous les jours. Imaginez un moment l’arrêt complet de tout ce qui nous agite pendant la semaine: le travail et ses soucis matériels, les courses, la cuisine, la lessive, le téléphone, la voiture, la télé, les courriels, les devoirs des enfants, tout ce qui nous agite et nous préoccupe pendant la semaine. C’est le repos complet du corps et de l’esprit qui nous permet ensuite au lendemain du chabbat, de reprendre nos activités avec plus de clarté et de vigueur et la possibilité de nous renouveler.

… et le Dieu de toutes les créatures

Je crois en ce Dieu qui en choisissant Israël n’oublie pas ses autres créatures. Un Dieu qui n’est pas exclusif puisqu’il nous enjoint à propos du chabbat de “respecter l’étranger qui est dans tes murs”. Ce respect de l’étranger, c’est-à-dire du non-juif quel qu’il soit, est non seulement inscrit dans les dix commandements mais il revient comme un leitmotiv tout au long de la Bible. J’aime le fait qu’en choisissant un peuple, en l’occurrence Israël, Il ne dénigre pas les autres :

“Vous voici, aujourd’hui, tous debout, devant le Seigneur votre Dieu, vos chefs de tribus, vos anciens, vos fonctionnaires, tout homme d’Israël: vos enfants, vos femmes et l’étranger qui est au milieu de ton camp, du fendeur de bois au puiseur d’eau: pour passer dans l’alliance du Seigneur ton Dieu, dans son pacte solennel que le Seigneur a conclu avec toi, en ce jour, pour t’établir aujourd’hui comme son peuple tandis que lui-même sera pour toi Dieu, comme il te l’a dit et comme il l’a juré à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob” (Deutéronome 29,9-12).

Cet intérêt qu’il porte au non-juif se retrouve même lorsqu’il s’agit de faire la guerre Il encourage les Hébreux à lutter contre les ennemis mais leur interdit de se réjouir de la mort de ces mêmes ennemis car ce sont également ses créatures. Il ne nous demande pas de les traiter en “infidèles” ou de les forcer à la conversion. Il insiste seulement sur le respect de l’autre, de celui qui est différent. Reconnaître que l’autre est différent et le respecter quand même, tel est le message véhiculé dans la Torah du Dieu auquel je crois.

Lors de nos fêtes (en suivant leur ordre depuis la Révélation), après qu’il nous ait forcé à être son peuple de choix, après qu’on ait goûté et mis en pratique sa Torah, on reconnaît à notre tour que c’est lui notre Dieu, (Chavouot, Rosh ha-chana, Soukkot, Simhat Torah), qu’il veille sur nous mais aussi sur ses autres créatures. C’est pour cela qu’à Soukkot, en particulier, nous prions pour le bien des nations du monde avant de prier pour nous-mêmes. Il y a même un passage dans le Talmud qui dit que si les nations du monde savaient à quel point nous prions pour leur bien-être, c’est elles qui viendraient nous défendre à Jérusalem!

Un Dieu de rigueur et d’amour

Je crois dans le Dieu d’Israël qui connaît l’homme et ses faiblesses. Il sait qu’il y en a qui trébucheront. Pour nous aider, il nous enjoint d’observer certaines fêtes qui sont des sonnettes d’alarme, qui nous rappellent à l’ordre, nous donnent l’occasion de faire notre examen de conscience, nous repentir et nous amender. Yom Kippour a été institué comme jour de repentir et de pardon pour l’éternité car c’est ce jour-là que le prophète Moïse est descendu du Mont Sinaï avec les deuxièmes Tables de la Loi, signe que Dieu avait pardonné le péché du veau d’or et signe qu’il pardonnera à quiconque qui se repentirait.

Pourtant, lorsque, malgré ses avertissements, on dévie de la voie qu’il nous demande d’observer, Il va, dans son courroux, jusqu’à nous exiler: “Le Seigneur te dispersera parmi tous les peuples d’un bout du monde à l’autre” (Deutéronome 38,64). L’Histoire est témoin de l’exil du peuple juif après la conquête romaine du Royaume d’Israël et de Judée que les Romains dans leur esprit conquérant et anihilateur ont renommé Palestine.

Mais Dieu est un dieu d’amour. Il est magnanime et il promet le pardon. Je crois dans le Dieu d’Israël qui tient ses promesses: ” […] le Seigneur ton Dieu te rassemblera à nouveau d’entre tous les peuples parmi lesquels le Seigneur t’aura dispersé. Serais-tu exilé à l’extrémité des cieux, de là, le Seigneur ton Dieu te ramènera dans le pays qu’auront possédé tes pères et tu le possèderas à ton tour” (Deutéronome 30,3-4).

Nous avons le privilège de vivre à une époque où ces promesses se réalisent. Après deux mille ans d’exil, dispersé parmi les nations, sans terre, sans armée, livrés à l’hostilité et la persécution des nations qui ont culminé dans la Choah, l’incroyable, l’inimaginable est arrivé : Dieu a ramené le peuple juif dans sa Terre promise. […]

Je crois, enfin […] dans ce Dieu miséricordieux qui se comporte comme un parent. Nous n’avons pas toujours des enfants faciles. On a beau les éduquer et les mettre en garde, il s’en trouve toujours qui font fi des avertissements des parents, n’en font qu’à leur tête, se rebellent, quittent le foyer familial et rompent tout contact; mais quand ces mêmes enfants comprennent leurs erreurs et demandent à revenir rares sont les parents qui leur refusent ce retour. Comme les parents, ou vice-versa, le Dieu d’Israël est un Dieu de rigueur. Il punit quand il le faut, mais il est aussi un Dieu d’amour qui sait pardonner et qui ne demande pas mieux que ses enfants reviennent à lui. Il a pardonné et a ramené son peuple Israël à sa Terre promise.

Le Dieu de la diversité, le Dieu d’Israël et de toutes les créatures, le Dieu de rigueur et d’amour, celui qui punit et pardonne et nous donne la possibilité, en permanence de nous parfaire et parfaire sa création: Voilà le Dieu auquel je crois. Je prie pour que nous méritions le Chalom complet! Amen!


Point de vue d’une chrétienne

Par Pauline Boislard, religieuse de la congrégation des Sœurs Missionnaires de l’Immaculée-Conception (m.i.c.)

En m’invitant à prendre la parole, Thérèse a employé deux expressions: d’abord, “Comment je crois?”, puis “Quel est le Dieu auquel je crois?” Il y a une nuance importante entre ces deux expressions. Je vais donc d’abord tenter de dire comment je crois avant d’oser décrire un peu le Dieu auquel je crois.

Suivre l’appel de Dieu

J’ai d’abord cru en une phrase dynamique d’Isaïe, comme si elle m’était personnellement adressée: “Viens, tu comptes pour moi, tu as du prix à mes yeux et je t’aime” (Isaïe 43,4).

La culture québécoise des années 1960 était assez directive: “Va là ou ne va pas là; fais ceci ou ne fais pas cela!…” Tout à coup quelqu’un dit “Viens!” Quelqu’un se fait proche. Quelqu’un est avec moi et veut aussi que je sois avec lui, telle que je suis. J’ai été séduite. Ça été un coup de soleil pour ma vie intérieure.

Pourtant, pendant un an ou deux, j’ai hésité et j’ai voulu savoir “pourquoi moi”. Cette curiosité n’a pas dû être bien pertinente parce que je n’ai pas eu de réponse. Pendant cette hésitation, j’étais enseignante dans mon village de Lyster et Isaïe continuait à me parler, précisant que ce serait dans le calme et la confiance que je trouverais ma force (voir Isaïe 30,15). J’ai donc osé m’engager à suivre l’appel de Dieu au quotidien, mais pas seule. C’est-à-dire que pressentant aussi l’aspect de la mission à travers cet appel spirituel, j’ai senti le besoin de me joindre à d’autres personnes. Comme la communauté des Sœurs Missionnaires de l’Immaculée-Conception m’attirait silencieusement depuis l’enfance, je les ai donc rejointes à l’été 1962, pour la vie.

L’attention à Dieu

C’est donc avec mes soeurs, que j’ai graduellement et pratiquement découvert la spiritualité d’Action de grâces, qui veut nous guider toutes dans l’attention à Dieu à travers le vécu personnel et celui de qui que ce soit, comme des circonstances sociales dans les pays où nous vivons.

Pendant des années, je me suis nourrie du petit livre intitulé Attentifs à Dieu du Pape Jean XXIII1. Il s’en dégage une simplicité désarmante pour les petits et grands moments de nos vies quotidiennes. Puis ce fut Dieu ne peut qu’aimer du Frère Roger de Taizé2. Une expérience de la présence mystérieuse de Dieu et l’actualisation d’une intuition communautaire et œcuménique incomparable… pour la vie entière. Enfin, depuis trois ans, je reviens souvent à ce tout petit livre écrit par Robert Jacques, La confiance de Jésus3. Vous avez bien entendu, ce n’est pas la confiance en Jésus, c’est la confiance “de” Jésus.

La confiance de Jésus

Et voilà ce Jésus de Nazareth qui a su cheminer avec une conviction et une confiance inébranlables en Dieu qu’il nomme son Père, en même temps qu’en la confiance dans la possibilité d’un monde différent… C’est lui qui vient, par ses gestes, ses choix, sa parole, ses prises de position me révéler Dieu, le Dieu auquel je crois : un Dieu bon et proche, un Dieu-avec … avec qui? Les pauvres, les désemparés, les prisonniers de toutes sortes, les différents, les exclus, les laissés pour compte, les malades, les infirmes, les marginaux, les pécheurs publics, les plus démunis.

Permettez-moi de passer un moment à observer Jésus en relation avec tous ces gens. Pour cette méditation, je m’inspire des premiers chapitres de l’Évangile de Marc et du résumé qu’en fait Robert Jacques:

«Les premiers compagnons de Jésus sont de simples pêcheurs de Galilée, région à la réputation peu flatteuse : c’est un territoire quasi païen aux yeux des bien pensants de Jérusalem. Et leur métier est peu reluisant, puisque les pêcheurs vont en mer, lieu symbolique de Satan, de la mort, de l’abîme (Marc 1,16-20).

Il opère en cascade des guérisons d’hommes et de femmes reconnus impurs par les législateurs socio-religieux: un homme possédé d’un esprit impur, une belle-mère fiévreuse que Jésus n’hésite pas à toucher, des malades, des démoniaques, des lépreux, des paralytiques (Marc 1,21 – 2,12).

Il partage le repas des collecteurs d’impôts et des pécheurs, geste scandaleux aux yeux des législateurs assurés de leur moralité. Jésus se compare même à un médecin, fonction alors peu reluisante puisqu’elle impliquait le contact avec les impurs (Marc 2,13-17).

À l’encontre des Pharisiens, Jésus soutient vigoureusement ses compagnons cueillant des épis de blé et violant ainsi les règles du sabbat (Marc 2,23-27).

Et devant ces mêmes Pharisiens, il guérit un homme à la main paralysée le jour même du sabbat, transgressant à son tour les mêmes règles (Marc 3,1-6).»

En posant un regard méditatif sur Jésus en relation avec tout ce monde, j’ai compris progressivement qu’il ne venait pas faire un bouleversement politique mais plutôt une révolution d’ordre intérieur. En fait, il critiquait la “compréhension du divin et de l’humain de ses détracteurs religieux et politiques”. Par exemple, “Jésus ne faisait pas que remettre en question l’observance rigoureuse du sabbat, il affirmait Dieu-avec les affamés, les paralysés, les laissés pour compte etc.” Jésus était “devenu le dépositaire et le garant du désir de Dieu de se lier à tous ces rejetés, un par un. Il a mis en œuvre ce désir de Dieu de se lier aux humains” au prix de subir lui-même l’exclusion, qui va le conduire jusqu’à la mort.

Aller jusque là, pour Jésus signifiait “durer dans sa confiance en ce Dieu lié aux exclus. À l’inverse, fuir la mort aurait été le reniement du Dieu en qui il avait mis sa confiance. Il met en pratique la promesse de Dieu au Psaume 91,15: Je serai à ses côtés dans la détresse.” Sa croix n’est donc pas “une mise en échec de sa confiance en un Dieu qui l’aime”, mais plutôt “la mise en pratique de cette certitude qui l’habitait”. Rendu là, dans cette perspective, Dieu n’est pas demeuré inactif, mais il l’aurait relevé ou réveillé de la mort. “La résurrection est le nom donné à l’accueil, à l’assomption divine de cette existence radicalement et entièrement animée par la conviction, par la confiance en un Dieu lié à l’humain.”

Serait-ce le sens des apparitions que de venir confirmer cette interprétation? On peut, du moins observer que les évangiles racontent que le Ressuscité se manifeste à des personnes ou des groupes semblables à ceux qu’il fréquentait avant sa mort, c’est-à-dire des hommes et des femmes confrontés à l’échec:

– Il console Marie de Magdala et la rend témoin de sa vie;
– il apporte la paix à ses compagnons mortifiés par leur lâcheté;
– il ouvre le chemin de la foi chez Thomas;
– en marchant vers Emmaüs, il rallume le feu de l’espérance dans le cœur de ses amis en désarroi;
– il fait prendre conscience aux pêcheurs du bord du lac, qu’ils n’ont pas encore épuisé toutes leurs ressources.

Venant, de cette façon, vers ces gens, “il est toujours, par delà la mort, le visage d’un Dieu présent aux humains jusque dans leurs défaites. Il est avec eux tous les jours jusqu’à la fin des temps” (Matthieu 28,20).

De plus, “relevé d’entre les morts, il est la promesse d’une relation secrète avec tous les humiliés que nous croisons sur nos chemins: les affamés, les assoiffés, les étrangers, les dépouillés de tout, les prisonniers de la souffrance, du mal accompli ou subi […] Sa pratique, se faire prochain de tous, un à un, donne un nom nouveau à Dieu: Il est le tous-les-autres”.

La rencontre de Dieu en l’autre

Puisque Dieu s’est ainsi compromis avec tous les autres, dont moi, donc au fond, ce serait Dieu en moi qui rencontre Dieu en l’autre. C’est précisément de cette façon que le Dieu auquel je crois continue à se présenter à moi. […]

Pour terminer, je voudrais évoquer, en quelques mots, trois rencontres marquantes dans ma vie.

En Chine, l’expérience spirituelle-missionnaire du pasteur chinois méthodiste, Peter Lee, me fascinait. Cet homme, qui avait la faveur inconditionnelle de sa communauté chrétienne, portait pourtant une souffrance intime. Il était hanté par l’idée que le christianisme, dans sa culture, ne pourrait bien être qu’une importation. Il en était là, à 60 ans, quand est survenu le massacre des jeunes sur la Place Tiannamen. Devant la réaction audacieusement solidaire du peuple de Hong-Kong, il a été atteint et rejoint. Il confesse avoir vu Dieu à l’œuvre dans l’audace des gens, il a vu Dieu avec eux. Cette vision de Dieu ne pouvait pas être une simple importation. Par la suite, il a présenté une nouvelle christologie, à base chinoise, aux pasteurs de différentes confessions chrétiennes et catholiques. C’était à mon tour, de voir Dieu cheminer avec lui dans sa découverte.

À propos, de ma référence à Robert Jacques, théologien et responsable des soins spirituels et religieux au Centre hospitalier Saint-Eustache, je voudrais simplement noter ceci. Depuis que je vis proche de mes sœurs en fin de vie, à notre Infirmerie communautaire, la réflexion de cet homme de foi me rejoint de plus en plus. Je suis convaincue avec lui, que Jésus ne meurt pas pour nous, mais avec nous. Ça change le discours auprès d’un malade ou d’une personne désemparée. Et bien qu’elle ne soit pas toujours évidente, la pratique de la “confiance de Jésus” peut nous sembler, à certains jours, la seule attitude vers laquelle nous pouvons tendre.

Dans cette perspective, comment ne pas mentionner ici le témoignage de cette jeune femme juive Etty Hillesum, dont les textes sont accueillis et reconnus comme une spiritualité au-delà des frontières religieuses4. Cette femme, qui dans une situation sans issue, triste et injuste au-delà de toute expression, a trouvé “l’Amour comme seule solution”… Rendus à ce point, il faut arrêter de parler…

  1. Jean XXIII (Pape), Attentifs à Dieu. Extraits du « Journal de l’âme » choisis par Philippe Rouillard, o.s.b. Paris, Cerf, 2010.
  2. Frère Roger, Dieu ne peut qu’aimer, Taizé, Les Presses de Taizé, 2002.
  3. Robert Jacques, La Confiance de Jésus, méditation à l’intention des pratiquants et des non-pratiquants, Montréal, Médiaspaul, 2006.
  4. Etty Hillesum, J’avais encore mille choses à te demander: l’univers intérieur d’Etty Hillesum. Une anthologie de textes, Paris: Bayard; Montréal Novalis, 2009.

[Article aimablement signalé par Olivier Peel.]

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
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