La Lectio divina selon Henri Le Saulx

Henri Le Saux – Swami Abhishiktananda, Éveil à soi Éveil à Dieu, essai sur la prière, éd. Le Saux 1971, O.E.I.L. 1986.

Extrait (chapitre 8 transcrit dans son entièreté par Sr Marguerite-Marie Kraentzel)

La parole de Dieu

L’ancienne tradition monastique insistait beaucoup sur ce qu’elle appelait la lectio divina, la sainte ou divine lecture, celle faite en présence de Dieu et en esprit de contemplation. Dans cette sorte de lecture, contemplative, il y a trois personnes engagées disaient les Anciens ; celui qui lit, celui dont le texte est lu, enfin l’Esprit-Saint, qui est le lien entre eux, le milieu même de leur rencontre.

Cette antique lectio divina, qui déborde de beaucoup le concept moderne de lecture spirituelle, tenait dans la vie des moines d’autrefois la place occupée par la méditation dans une spiritualité plus récente. Il est nécessaire à l’homme en effet d’assimiler par son intelligence la Parole de Dieu, celle qui lui vient par la Révélation ou par le truchement de la création et des sages, celle aussi qu’il entend au silence de son esprit ; de cette manière seulement il est capable de l’intégrer à sa vie et de mettre ainsi son être total à la disposition de l’Esprit. La lectio divina a essentiellement pour but de nourrir l’intelligence d’esprit et de vérité. De longues périodes lui étaient consacrées chaque jour dans les monastères comme dans les cellules des anachorètes ; pour juger de son importance, il suffit de se reporter à la Règle de saint Benoît, qui pourtant ne fut pas écrite pour des intellectuels, mais qui prévoyait néanmoins de longues heures pour lire les saintes Ecritures, les écrits des Pères de l’Église et ceux des Pères du monachisme. C’était par leur application aux saintes lectures et au chant de la liturgie que les moines nourrissaient leurs âmes de saintes pensées et de fervents désirs. Alors dans les moments de silence, leur cœur spontanément s’épanchait en prière et en adoration. Les moments privilégiés de cette prière plus intérieure étaient normalement ceux qui suivaient la célébration de l’Office divin.

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La lectio divina n’est pas à proprement parler une étude, bien qu’on doive y apporter la même attention qu’à l’étude proprement dite. Elle ne vise pas, du moins directement, à l’acquisition de nouvelles connaissances. Nul spirituel en effet ne cherche à acquérir le savoir juste pour l’avantage de connaître plus de choses ni à développer son esprit pour le plaisir de le faire. Il n’est pas de science qui ne doive tourner en amour, disait le vieil adage. Il n’est pas de savoir qui ne doive finalement dépasser la zone de la pure raison et atteindre la source même de l’intelligence, le cœur, au sens de Pascal et plus encore de l’Inde, ce centre de l’être qui est le lieu de la rencontre avec Dieu. Dans les saintes lectures, l’homme cherche avant tout à se mettre à l’écoute de l’Esprit, pour être éclairé et inspiré par lui.

La Révélation nous apprend que les saintes Écritures ont été directement inspirées par Dieu. Les écrits des saints ne peuvent prétendre naturellement au même genre d’inspiration. Cependant ils proviennent d’ordinaire de leur expérience intime de l’amour de Dieu et de sa Présence intensément sentie ; et c’est cette expérience qu’ils cherchent à nous transmettre par le truchement des mots.

Les mots sont des signes, déjà au point de vue humain et purement psychologique. Au-delà des mots et de leur signification immédiate, il y a en eux tout ce halo d’expérience qui les accompagnait chez celui qui les pensa ou prononça. C’est ce halo tout aussi bien qu’ils visent à faire réapparaître chez ceux qui les lisent ou les entendent. A combien plus forte raison cela n’est-il pas vrai lorsque les mots se rapportent à la sphère de l’expérience spirituelle inaccessible à toute pensée définie,

“là d’où les mots s’en reviennent ne pouvant y atteindre.” (Taittiriya-upanishad, 2,4)

C’est cette expérience même de Dieu au cœur des sages et des saints que nous cherchons à recouvrer par-delà les mots qu’ils nous disent. Les mots qui signifient les choses de Dieu ont certainement à être compris d’abord dans leur sens le plus exact au niveau de la raison, mais c’est l’être entier finalement qu’ils doivent éveiller et faire vibrer pour Dieu. Tant qu’ils n’ont pas provoqué cet éveil au niveau du cœur, ils n’ont pas encore rempli proprement leur fonction de signe, de “transmetteur”. Dans la lecture ou l’audition des saintes Écritures comme de n’importe quel texte spirituel, ce qui importe essentiellement, ce ne sont pas les signes verbaux de la communication, ni même les pensées que ceux-ci transmettent ; c’est cette richesse d’expérience intérieure dont ont jailli mots et pensées et que leur but précisément est de reproduire en nous. Ce sont des signes et comme tels, ils visent au-delà d’eux-mêmes. Leur mission n’est vraiment accomplie que lorsqu’ils se sont évanouis dans le signifié.

Lorsque la parole de vérité est directement transmise du maître au disciple, les mots qu’il emploie, ou plutôt leur contenu, passent directement du cœur et de l’expérience de celui qui parle au cœur et à l’expérience de celui qui écoute. Au-delà et au-dedans à la fois de ce qui est proféré par les lèvres et entendu par les oreilles, il y a quelque chose, semble-t-il, qui passe sans intermédiaire du centre de l’être au centre de l’être, plutôt encore quelque chose qui se passe en ce centre unique en qui tous communient. Est-ce donc si surprenant ? Dieu n’est-il pas le centre le plus intime de toutes les âmes, et l’Esprit, un “milieu de communication” plus vrai et effectif que tout milieu d’ordre physique ? N’est-ce pas cela au fond qui donne cette saveur toute spéciale que nous trouvons aux récits de l’Evangile ? Quelle ne serait donc pas en vérité la puissance et l’efficacité de la Parole évangélique si la prédication qui la transmet prenait sa source toujours dans ce centre de l’âme d’où elle jaillit en Jésus et en lequel elle fut reçue par ses premiers auditeurs !

C’est d’une façon analogue que le contact s’établit par l’Esprit au temps de la sainte lecture entre le cœur du lecteur et celui de l’auteur du texte. L’Esprit est au-delà du temps, de l’espace et de toute condition physique ; et celui qui est né de lui, participe à son mystère (Jean 3, 8). C’est en vérité quand on est totalement aux écoutes de l’Esprit qu’une telle lecture spirituelle – et avec elle toutes les méditations et réflexions pieuses – deviennent prière.

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Il y a place aussi, dans la vie spirituelle du chrétien, pour une lecture contemplative de même genre mais pratiquée en commun. Comme il fut souvent rappelé dans ces pages, les vocations particulières doivent être respectées, et d’abord l’appel à la solitude s’il est authentique et ne cache pas un désir d’évasion et de rejet de la communauté humaine. Cependant il est évident que l’homme vit normalement dans un monde d’échange et de communion. Il est donc normal que, parfois au moins, les fidèles se réunissent pour lire et méditer ensemble les saintes Écritures ou autres livres aptes à communiquer le message de Dieu.

Quand nous parlons ici de lecture en commun, nous ne pensons pas à cet exercice si fastidieux qui consiste en ce que quelqu’un, maître ou maîtresse des novices, par exemple, prenne un livre, le lise à haute voix et éventuellement le commente devant des auditeurs ou auditrices absolument passifs. La génération post-conciliaire, qui insiste si légitimement sur la “participation”, ne le supporte d’ailleurs plus. Une lecture en commun doit être quelque chose à quoi tous participent activement, un acte de divine koinônia en lequel tous communient l’un à l’autre en charité et humilité, tous ensemble aux écoutes de l’Esprit et en attente de son inspiration.

Une telle lecture en commun porte d’abord sur la Bible, la parole de Dieu toujours vivante. Mais n’importe quel texte spirituel de valeur peut en faire l’objet. On peut même ajouter ici pour ceux que la Providence a mis au contact des trésors spirituels d’autres traditions religieuses, que ces textes scripturaires et autres, ne livreront jamais leurs secrets et ne seront pleinement assimilés que par le moyen d’une telle lecture contemplative, en privé d’abord, puis, autant que possible, en participation avec ses frères.

Une méthode qui s’est avérée très fructueuse pour ces groupes de lecture est la suivante. Pour commencer, quelqu’un lit le texte en deux versions différentes si possible lorsque le texte original n’est pas accessible. Une rapide présentation est faite aussitôt par celui qui mène le groupe, puis on se tait. Ce temps de silence doit durer au minimum de cinq à dix minutes ; chacun le met à profit pour vider son esprit de toutes pensées et de tous désirs étrangers ou égocentriques et pour se rendre totalement attentif à l’Esprit-Saint. Vient alors le temps de la “participation”, chacun posant ses questions, chacun à l’écoute de l’Esprit dans les autres, chacun aussi expliquant en toute simplicité ses réactions devant le texte étudié. La pratique seule peut révéler l’efficacité de cette méthode pour entrer dans le sens le plus vrai et le plus actuel de ces textes, pour nourrir l’âme en profondeur et pour enrichir l’expérience de communion fraternelle – pourvu naturellement que nul des participants ne s’isole égoïstement de cette communion et surtout ne cède à la tentation de faire montre de son savoir et ne s’arroge le rôle de prêcher à ses frères.

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Les chrétiens ne se réunissent pas seulement pour réfléchir ensemble sur la Parole de Dieu, mais ils le font bien plus fréquemment encore pour écouter cette Parole annoncée liturgiquement et pour participer au culte divin.

Il n’est pas douteux que la prière communautaire ne soit un devoir fondamental du chrétien et que les temps qu’il y consacre ne soient parmi les sacrés de sa vie. Sans doute toute prière du chrétien est communautaire, même quand il prie dans l’isolement de sa cellule monastique ou dans le secret de sa demeure (Mt 6, 6), car il ne prie jamais qu’en communion avec le Christ Jésus et donc avec tous ses frères hommes. Dans sa prière apparemment solitaire, l’Église entière est présente, présente aussi toute la communauté des hommes. Il ne peut être chrétien sans être avec Jésus homme-pour-les-autres, homme-avec-les-autres. Cependant lorsque cette prière est faite ensemble par des fidèles, la communion ecclésiale et humaine y prend une vérité et un relief plus intenses. Jésus lui-même l’a suggéré quand il a promis à ses Apôtres d’être toujours là quand deux ou trois des siens se réuniraient pour prier ensemble (Mt 18, 19-20). La prière liturgique est sans contredit le signe le plus expressif de cette communion des saints. Quand de plus elle est accomplie dans l’esprit qui convient, elle est un moyen singulièrement efficace pour faire progresser les âmes au mystère intérieur.

Le renouveau post-conciliaire a mis le culte liturgique dans un relief tout nouveau. Des expériences de tout genre sont tentées un peu partout, des textes nouveaux sont promulgués, des formes nouvelles sont mises à l’essai. C’est précisément en ces années cruciales où les nouvelles orientations se dessinent que le mouvement liturgique a besoin de s’appuyer sur une expérience profonde de prière contemplative ; sinon on voit mal comment il passerait sauf à travers les écueils qui le guettent de partout. Il n’est pas rare en effet que les essais liturgiques actuels ne témoignent que bien peu d’une prière réellement faite “en esprit et en vérité”.

L’ancienne prière liturgique venait droit de la prière et de la contemplation des moines du haut Moyen-âge. On pouvait certes lui reprocher certaines insistances qui ne sont plus du goût du jour, par exemple sur la faiblesse de l’homme et son péché ; son horizon s’arrêtait aussi trop souvent à la “chrétienté”, et ses formes exprimaient trop insuffisamment la communauté humaine et chrétienne – du moins telle que cette liturgie était devenue aux derniers siècles. Il est absolument normal que les nouvelles formes et formules liturgiques intègrent les valeurs auxquelles l’humanité d’aujourd’hui s’intéresse davantage, et qui ont d’ailleurs été reconnues et authentifiées par le Concile : telles sont par exemple la virilité de l’homme et la dignité de la personne humaine, la valeur du monde et de l’engagement chrétien dans le monde, la justice sociale. Cependant tout cela a d’abord à être assimilé dans la prière intérieure, de telle façon que l’expression liturgique ne soit pas la simple reprise des slogans à la mode, mais une prière vraie qui jaillisse spontanément de la contemplation de ces valeurs au mystère même de Dieu. Plus la prière liturgique devient spontanée et intégrale, plus aussi doit-elle s’enraciner dans une expérience de profondeur. Au-delà des formules et structures de plus en plus contestées, où donc le chrétien recouvrera-t-il sa stabilité et sa réelle identité sinon dans son expérience essentielle de la Présence en soi, autour de soi, en tout, au-delà de tout ?

La liturgie rénovée devrait exprimer avant tout cette expérience. La spontanéité n’évitera le creux et le verbiage que si elle jaillit d’une âme véritablement contemplative. On aimerait que les formules nouvelles insistent sur le mystère intérieur de la Présence – les anciennes le faisaient si peu ! –, en donnent le goût et le désir aux âmes, qu’elles demandent dans les oraisons la connaissance intime de ces réalités et l’éveil au-dedans, de préférence à la délivrance de vagues dangers souvent peu précisés du dedans ou du dehors. Les chants de méditation qui permettent à l’âme de savourer le mystère devraient être empruntés non seulement aux sources bibliques mais aux auteurs de toutes traditions qui ont senti cette Présence et l’ont exprimée en termes tels qu’ils en éveillent le désir chez leurs frères. Les temps de silence qui viennent enfin d’obtenir droit d’entrée dans le culte devraient y recevoir une place plus importante encore, surtout dans des groupes ou communautés plus particulièrement accordées [sic] à l’appel du silence. C’est recueilli tout au fond de soi que l’on devrait se sentir au sortir d’un tel culte. Alors seulement la liturgie aura retrouvé son rôle total dans la vie du chrétien et il ne sera plus possible d’opposer comme autrefois le ritualisme du culte à la vérité de la contemplation.

La prière liturgique a une importance incontestable dans la vie de l’Église et donc de chaque chrétien. Encore est-il que les besoins spirituels et les appels divins varient selon les individus. C’est certainement un devoir pour tout fidèle de participer au culte ecclésial et d’abord à ce qui est son centre, la célébration eucharistique. Pourtant, c’est à chacun devant Dieu, et tenant compte des réglementations ecclésiastiques, de décider de la part de son temps de prière qui se passera à écouter avec ses frères l’annonce de la Parole et à chanter les louanges de Dieu, et de celle qu’il passera dans le secret de sa demeure ou de sa cellule – pourvu toutefois que son retrait de la communauté extérieure de ses frères ne soit pas le signe de froideur ou d’indifférence à leur endroit.

Il y a dans l’Église des ordres religieux voués à la louange liturgique, les chanoines réguliers, de par leur charte de fondation, les moines bénédictins, par une longue tradition. D’autres le sont à la prière de silence. L’Église est comme un arbre immense dont les branches abritent des oiseaux de toute espèce et dont les fruits offrent à chacun la nourriture dont il a besoin.

Le mystère de Dieu est infini. Infini aussi tout autant celui de l’Église qui est la plénitude du Christ-Dieu (Ep 1, 19). Les manifestations de ce mystère qu’est l’Église, avant-garde du Royaume à venir, varient selon les temps, les lieux, les tempéraments divers des individus. Certaines formes de prière, comme la prière communautaire et liturgique, témoignent plus expressément que la vie de l’homme est communion, communion avec Dieu et communion avec ses frères en Dieu. Il y a en face la prière de l’ermite dans son désert, témoin de l’Absolu et de la solitude essentielle de Dieu, dont la prière ne trouve plus nul signe, nul mot, nulle pensée capable de la porter ; et pourtant cette prière tout autant que la prière communautaire, est indispensable à l’Église et c’est au nom de tout le peuple de Dieu qu’elle se fait, au nom de tous les hommes, la famille unique de Dieu.

Henri Le Saulx

© O.E.I.L.

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
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