Par Ta Parole, Seigneur, je ferai connaître Tes voies, Maheqra

Prologue

Par Ta Parole, Seigneur, je ferai connaître Tes voies! Quand j’étais encore jeune, avant de vagabonder, je cherchais ouvertement la sagesse dans la prière. À la science qui enfle, je préférais la charité qui édifie, l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance et rend folle la sagesse du monde. Estimant tout comme inutile, comparé à la supériorité de la connaissance du Christ Jésus, j’avais accepté de tout perdre afin de gagner le Christ.

(Cf. Ex 33, 13 hébreu ; Si 51, 13; 1 Co 8, 1; Ep 3, 19; Ph 3, 8.)

Un jour, j’entendis tomber sur l’Israël chrétien d’aujourd’hui le reproche de Dieu, en Isaïe :

Ce peuple se paie de mots et c’est de bouche qu’il me rend gloire,

mais son cœur est loin de moi.
Leur piété envers moi n’est que précepte enseigné par les hommes.
Eh bien, je vais continuer à confondre ce peuple par des signes et des prodiges :
La sagesse des sages disparaîtra et l’intelligence des intelligents se perdra.

(Cf. Is 9, 7. Is 29, 13-14.)

Craignant d’être abusé par celui qui peut se déguiser en ange de lumière, je n’osai rien dire à personne. Mais comme cette parole me revenait souvent, accompagnée d’un sentiment indicible de la présence de Dieu, je me décidai à parler. Timidement, comme si j’en doutais moi-même, je confiai à quelques chrétiens ce que Lui avait écrit sur les tables de chair de mon cœur. Je leur fis part de Sa tristesse, face au refroidissement de notre charité, de Sa nausée, face à notre tiédeur, de Sa colère, face à l’endurcissement et à l’impénitence de notre cœur.

(2 Co 11, 14; 2 Co 3, 3; Mt 24,12; Ap 3, 16; Rm 2, 5.)

Toutefois, par peur du ridicule plus que par humilité, et parce que je rougissais du témoignage du Seigneur, je me gardai de parler en Son Nom, ou de faire mention de Ses grâces. Considérant mon insignifiance et mon peu de vertu, mes auditeurs ne prirent pas au sérieux mon témoignage. Et moi, trop heureux de revenir à ma vie médiocre, je me persuadai, comme on me l’affirmait, que mon zèle provenait de ma piété ou de mon imagination excessives, et non de Dieu Lui-même. (2 Tm 1, 8)

Effrayé par ces difficultés, je m’enfuis, comme Jonas, loin du Seigneur, et je me jetai dans la mer de la vie. Je ne tardai pas à y sombrer, jusqu’à ce que je fusse rejeté sur un rivage que Dieu n’avait pas voulu pour moi. J’y restai longtemps.

(Cf. Jon 1, 3.15; Jon 2, 11.)

En avançant en âge, l’amour de ma jeunesse pour Dieu se mua en passion intellectuelle pour Son mystère. Dans ma quête insatiable de savoir, j’ai voulu sonder les desseins de Dieu. Ayant acquis un peu de science, je me suis mis en tête d’instruire mon prochain en disant : Ayez la connaissance du Seigneur ! – au lieu de les encourager à contempler la connaissance de la gloire de Dieu, qui est sur la face du Christ.

(Jr 2, 2; Jb 11, 7; Jr 31, 34; 2 Co 4, 6.)

Préoccupé d’amasser plus de sagesse que ceux qui m’ont précédé, je n’avais pas pris garde à l’amertume de mon cœur, au long de ces années de labeur inutile. J’avais perdu Ta paix. Les questions oiseuses et les querelles de mots, les folles et stupides recherches, génératrices de controverses, me faisaient oublier que c’est dans le secret que tu enseignes la sagesse.

(Qo 1, 17; Jn 14, 27; 1 Tm 6, 4; 2 Tm 2, 23; Ps 51, 8)

Jusqu’au jour où, ayant compris que tout est vanité et poursuite de vent, qu’à multiplier les livres, il n’y a pas de fin, et qu’à beaucoup étudier, le corps s’épuise, j’ai pénétré le sens de cette parole de Ton chantre inspiré :

Si le SEIGNEUR ne bâtit la maison, c’est en vain que peinent les bâtisseurs.
C’est en pure perte que vous vous levez tôt le matin,
et tardez à vous asseoir pour manger un pain durement gagné,
quand Lui donne le sommeil à Son bien-aimé.

(Qo 1, 14; Qo 12, 12; Ps 127, 1-2.)

Touchée de remords, mon âme s’est écriée :

Je veux retourner à mon premier époux, car j’étais plus heureuse alors que maintenant.

J’ai dit, avec le Psalmiste :

De tout cœur, je veux attendrir Ta face, pitié pour moi selon Ta promesse!
Je fais réflexion sur mes voies et je reviens à Ton témoignage.

(Os 2,9; Ps 119, 58-59.)

J’ai soupiré: Qui me donnera des ailes comme à la colombe? Je gîterais au désert…

Mais là, solitude aride. Mon âme avait soif de toi, après toi languissait ma chair, terre sèche, altérée, sans eau. Et je me suis plaint :

Quand Tes paroles se présentaient, je les dévorais :
Ta parole était mon ravissement et l’allégresse de mon cœur.
Car c’est Ton Nom que je portais, SEIGNEUR, Dieu des Armées.

(Ps 55, 7-8; Ps 63, 2; Jr 15,16.)

Longtemps j’ai erré ainsi, loin de Tes voies. Jusqu’au jour où j’ai lu, dans Ton Livre de Vie :

Si tu reviens, je te rétablirai et tu te tiendras devant moi.
Si, de ce qui est sans valeur, tu tires ce qui en a, tu seras comme ma bouche.

(Is 63, 17; Jr 15, 19.)

Alors, de ce qui est sans valeur : le savoir,

j’ai décidé de tirer ce qui en a :

la méditation de Ta Loi, jour et nuit.

Ta Parole, je l’ai mise dans mon cœur et dans mon âme,

attachée à ma main comme un signe, à mon front comme un bandeau,

pour exciter la jalousie de mon peuple.

Reviens, Jacob, saisis-la! Que la constance et la consolation que donnent les Écritures te procurent l’espérance!

(Jr 15, 19; Jos 1, 8; Dt 11, 18; Rm 11, 14; Ba 4, 2; Rm 15, 4.)

Mais je me demandais :

N’est-il pas préférable pour le pécheur qu’il mette sa bouche dans la poussière et qu’il se taise?

Considérant mes fautes, ma vie dissipée, mes conversions sans suite, je n’avais pas le courage de recommencer à avertir ceux qui partageaient ma foi. Avec Isaïe et Jérémie, je gémissais :

Seigneur, qui a cru à ce que j’ai entendu dire?

Et le bras du SEIGNEUR, à qui a-t-il été révélé?
À qui parler, devant qui témoigner pour qu’ils écoutent?

(Lm 3, 29; Is 53, 1; Jr 6, 10.)

Je crus comprendre que j’avais eu tort de m’adresser aux justes. J’irai dorénavant, me dis-je, aux égarés de mon espèce. Pourtant, à cette pensée, j’étais sans force : à quel titre, en effet, un pécheur comme moi pourrait-il rendre l’espoir à d’autres pécheurs? Désespéré, je priai :

De grâce, Seigneur, apprends-moi tes volontés! (Ps 119, 135.)

Et Tu me répondis encore par Ta Sainte Écriture.

Tu me remémoras l’exemple de David, Ton Messie :

Je l’avais oint comme roi d’Israël, pourtant, il a frappé par l’épée Urie le Hittite, pour prendre sa femme.

Tu me dis d’imiter sa pénitence, d’implorer comme lui : Ne retire pas de moi Ton Esprit Saint!

Et je compris alors comment ce roi adultère et meurtrier avait trouvé l’audace de déclarer, avec autant d’humilité que d’émerveillement devant la grandeur de Tes miséricordes :

Aux pécheurs j’enseignerai Tes voies.

(2 S 12, 7.9; Ps 51, 13.15)

Mais les pécheurs ne m’écoutèrent pas davantage que les pieux chrétiens. Ne pouvant croire qu’un des leurs pût porter un tel témoignage, ils pensaient sans doute :

Qui t’a constitué notre chef et notre juge ? (Ex 2, 14)

J’estimai qu’ils avaient raison et, convaincu d’avoir péché par présomption, je retournai à mon silence.

Je n’en serais probablement jamais sorti, si Dieu, dans son immense condescendance, ne m’avait accordé la grâce insigne d’entrer plus avant dans le mystère d’Israël. Un jour, comme j’étais en prière, me revint, pour la énième fois, la magnifique parole de Paul :

Dieu n’a pas rejeté le peuple que d’avance il a discerné ! (Rm 11, 2; Rm 8, 26.)

Je sentis alors monter en mon âme, telle une vague de fond irrésistible, le gémissement ineffable de l’Esprit.

C’est en Lui que je m’écriai, avec une grande douleur: Mais, Seigneur, dans les faits, voici bientôt deux mille ans que ce peuple ne croit pas en Jésus!

Pourquoi les laisses-tu errer loin de tes voies? Ils sont, depuis longtemps, des gens sur qui tu ne règnes plus et qui ne portent plus ton nom ! (Is 63, 17.19.)

Alors, dans Ta miséricorde infinie, Tu daignas m’ouvrir l’esprit pour que je comprenne les Écritures (Lc 24, 45). Les mots suivants s’imprimèrent en mon âme :

« Dieu a rétabli Son Peuple! »

En même temps que cette parole substantielle envahissait tout le champ de ma conscience, une certitude se gravait dans mon intelligence:

Il s’agissait du peuple juif d’hier et d’aujourd’hui.

Leur retour dans la terre de leurs ancêtres n’était pas un simple aléa de l’histoire,

mais un événement, où l’humain et le divin se mêlaient,

et dont Dieu se servait pour préparer la Parousie de Son Christ.

Au sortir de cette manifestation, alors que ma raison et mon intelligence , un instant inhibées, reprenaient leurs droits, je compris que m’avait été remis en mémoire ce passage d’un discours de Pierre :

Repentez-vous donc et convertissez-vous, afin que vos péchés soient effacés
et qu’ainsi le Seigneur fasse venir le temps du répit.
Il enverra alors le Christ qui vous est destiné, Jésus,
celui que le ciel doit garder jusqu’aux temps du rétablissement de toutes choses,
dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes de toujours. » (Ac 3, 19-21.)

J’avais du mal à comprendre le rapport entre ce qui venait de m’être communiqué et ces versets. À l’évidence, les seuls mots qui correspondissent au ‘rétablissement’ – qui m’avait été présenté comme accompli – étaient “rétablissement de toutes choses”. Or, ce que j’avais perçu concernait le seul Peuple juif, aussi étais-je dans une grande confusion d’esprit.

Plus tard, j’appris que ce passage avait été mal interprété par la majorité des traducteurs, et qu’il fallait le comprendre, comme le firent quelques Pères, écrivains ecclésiastiques, et, à leur suite, plusieurs biblistes contemporains, de la manière suivante :

Il enverra alors le Christ qui vous est destiné, Jésus, celui que le ciel doit garder
jusqu’aux temps de la mise en vigueur de tout ce que Dieu a exposé
par la bouche de ses saints prophètes de toujours. (Cf. Ac 3, 19-21.)

Je compris alors que la promesse du rétablissement ou de la restauration futurs du peuple juif, annoncée par les Prophètes et reprise dans le Nouveau Testament, n’était pas caduque, comme l’ensemble des Pères et la majeure partie de la Chrétienté l’avaient cru, malgré les affirmations contraires des Ecritures, mais qu’elle s’était déjà accomplie, de nos jours, à l’insu des chrétiens et des Juifs eux-mêmes, avant que le Christ ne vienne avec son Royaume.

(Ps 16, 5 ; Ac 1, 6-7 ; Ac 3, 21, etc.)

Pourtant, je ressentais une grande angoisse. Certes, je ne pouvais douter de la réalité de ce qui m’avait été dit, car j’eusse été incapable d’imaginer ces paroles et de produire le sentiment intime et enivrant de la présence divine qui m’avait inondé. Mais je ne croyais pas possible que Dieu ait pu révéler à un pécheur tel que moi qu’une étape capitale de Son dessein venait de s’accomplir.

Dès lors, je ne cessai d’interroger des chrétiens qui me semblaient pieux et versés dans les Écritures – prêtres et théologiens surtout. Mais, quand je n’étais pas pris pour un littéraliste débridé, ou un illuminé, je m’entendais dire que j’avais dû imaginer cela. Le mieux que j’avais à faire, selon ces gens, était de ne plus y penser et, si j’en étais capable, de m’adonner sérieusement à l’étude de la théologie.

***

Plusieurs décennies se sont écoulées depuis ces événements. J’ai consacré une large part de ma vie à poursuivre l’acquisition de la connaissance par les voies académiques. J’ai ‘appris’ beaucoup de choses, mais – je puis en témoigner -, si Dieu ne m’avait pas gratifié d’une part de l’intelligence de Ses mystères, que Lui seul peut donner, je n’aurais pas ‘compris’ grand-chose, non seulement de ce qui m’arriva, mais du contenu même du dépôt de la foi et des Écritures.

Au fil des ans, Tes Paroles hantaient ma mémoire, Seigneur. J’avais beau me répéter, comme Jérémie :

Je ne penserai plus à Lui, je ne parlerai plus en Son Nom!

Rien n’y faisait.

Et c’était, en mon cœur, comme un feu dévorant enfermé dans mes os.
Je m’épuisais à le contenir, mais je n’ai pas pu.
J’étais rempli de la colère du SEIGNEUR, je n’en pouvais plus de la porter.
Sous l’emprise de ta main, je me tenais seul, car tu m’avais empli de colère.

(Jr 20, 9 ; Jr 6, 11 ; Jr 15, 17.)

Parfois je m’écriais, par la bouche de Jérémie:

Malheur à moi, ma mère, car tu m’as enfanté homme de querelle et de discorde pour tout le pays!
Jamais je ne prête ni n’emprunte, pourtant, tous me maudissent.
Chaque fois que je dois parler, je dois crier et proclamer : Violence et dévastation!
La parole du SEIGNEUR a été pour moi source d’opprobre et de moquerie tout le jour.

(Jr 15, 10Jr 20, 8.)

Aussi ne témoignais-je plus que rarement et avec crainte.

Jusqu’au jour où ce passage d’Isaïe retentit en moi (Is 40, 6-8) :

Une voix dit : – Qra – Proclame !

Et il dit : – Mah ‘eqra – Que proclamerai-je ?
– Toute chair est de l’herbe et tout ce qu’il y a de bon en elle est comme la fleur des champs.
L’herbe se dessèche, la fleur se fane, quand le souffle du SEIGNEUR passe sur elle.
Le peuple, c’est l’herbe : l’herbe se dessèche, la fleur se fane,
mais la parole de notre Dieu demeure à jamais.

C’était, en d’autres termes, le même avertissement que la première fois : l’imminence d’un jugement ; les mêmes destinataires : le Peuple de Dieu ; le même garant : l’Écriture!

J’étais convaincu, mais j’hésitais encore. J’implorai :

Apprends-moi Tes volontés! SEIGNEUR, par Ta Parole fais-moi comprendre!

(Ps 119, 12.169)

Et je sus aussitôt que je n’aurais pas d’autre signe que celui qu’Il me donna, jadis, quand je criai vers Lui : Mon Dieu, que veux-tu de moi ?

Alors, un souffle passa sur ma face, hérissant le poil sur ma chair.
Il se dressa, je ne pus reconnaître Son aspect, mais l’image était devant mes yeux. (Jb 4, 15-16.)

Un silence, puis j’entendis une voix :

« Regarde-toi et tu comprendras! »

Les rares fois où je faisais de timides allusions à ces signes, on murmurait, dans mon dos: «Il se prend pour un prophète!» Et j’avais honte…

Jusqu’au jour où Tu vainquis ma peur en me faisant comprendre, par la lecture de Ton Écriture, qu’un temps viendrait où quiconque avertirait Ton peuple en Ton Nom devrait, tel Osée, porter sa dérision comme un badge, à l’inscription infamante:

Le prophète est stupide ! L’inspiré est fou ! (Os 9, 7)

Alors, je n’ai plus résisté à Celui qui m’avait séduit. Convaincu que c’est par la folie du message qu’il a plu à Dieu de sauver ceux qui croient, et décidé désormais à porter mon témoignage, quoi qu’il dût m’en coûter, je me suis écrié, comme Job:

Le libelle qu’aura rédigé mon adversaire,
je veux le porter sur mon épaule,
le ceindre comme un diadème!

Stupide et fou, avez-vous dit ?…

Vous avez raison :

Ce qu’il y a de fou dans le monde,
voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages !

(Jr 20, 7; 1 Co 1, 21; Jb 31, 35-36, 1 Co 1, 27.)

Maheqra

© Rivtsion.org

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
This entry was posted in Signes des temps. Bookmark the permalink.

Comments are closed.