Ma protestation contre le «syncrétisme» qu’on m’impute

Lettre adressée par Menahem Macina à quelques responsables de l’AJCF, en avril 2012

« Si ton frère vient à pécher, va le trouver et reprends-le, seul à seul. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. S’il n’écoute pas, prends encore avec toi un ou deux autres, pour que toute affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins… » (Mt 18, 15-16).

Pour mémoire, contrairement à ce qui avait été le cas pour mon premier livre[1], la Webmestre du site de l’AJCF a posé comme condition au signalement sur le site de l’AJCF, de la parution du second, assorti de la recension du prof. Yves Chevalier, directeur de la revue Sens, de l’Amitié Juive de France, qu’il soit précédé d’un chapeau contenant la mise en garde suivante :

Menahem Macina est un catholique converti au judaïsme à l’âge adulte mais qui n’a pas renié sa foi chrétienne ainsi qu’il l’a lui-même dit lors de la sortie de son précédent livre en 2009. Ce profil atypique, rappelons-le, n’est pas compatible avec les statuts de l’AJCF, en particulier l’article 2 où l’AJCF exclut de son activité toute tendance au syncrétisme [2].

Pour des raisons qui lui appartiennent – et qu’elle a exposées dans un e-mail à mon intention, en les mitigeant de l’expression de son respect pour ma démarche spirituelle personnelle –, la Présidente de l’AJCF s’est déclarée d’accord avec l’initiative de la Webmestre du site de l’Association.

J’estime que ce jugement est erroné et sans fondement, outre que sa formulation porte atteinte à ma réputation et à mon action, d’autant que je n’ai pas la possibilité de me défendre. En conséquence, je demande à rencontrer les responsables de l’Amitié Judéo-Chrétienne pour savoir s’ils entérinent cette stigmatisation et, si c’est le cas, pour qu’ils m’en donnent des raisons fondées sur une connaissance minimale de mon engagement spirituel, ainsi que de ma pensée telle qu’elle est exposée dans mes écrits. Je répondrai volontiers aux questions qu’ils croiront devoir me poser à ce sujet.

Entre temps, je propose à ces responsables de prendre connaissance de quelques avis autorisés sur l’orthodoxie de ma conduite et de mes écrits, qui, on le verra, s’inscrivent en faux contre l’accusation dont je suis l’objet. Extraits, ci-dessous.

[…] Très impressionnée et sensible à votre parcours spirituel, je ne puis cependant que m’associer à la réserve exprimée par notre webmestre […]. Il ne s’agit pas de juger votre double appartenance, car seul Dieu juge les reins et les coeurs, et la vie spirituelle de chaque être humain lui appartient en propre. […] Mais en rendant public votre itinéraire, vous prenez le risque d’être mal compris, et par suite d’ouvrir la voie à un enthousiasme syncrétiste qui n’est en rien respectueux de la spécificité du judaïsme et du christianisme. Telle n’est certes pas votre intention, mais peu de gens ont la maturité suffisante pour éviter les simplifications abusives. Or l’Amitié judéo-chrétienne – dont l’article 2 des statuts prohibe avec beaucoup de sagesse et de fermeté tout syncrétisme comme tout prosélytisme – a une grande responsabilité pédagogique vis à vis des personnes qui consultent son site. Et comme vous le savez, nous sommes dans une période de grande confusion généralisée, de butinage religieux et spirituel, où beaucoup d’esprits rêvent que le grand Jour de la religion universelle est déjà arrivée. Et pour en rester au cadre du judaïsme et du christianisme, j’ai moi-même souvent à faire à des pasteurs évangéliques et à des “juifs pour Jésus” qui se croient à la fin des temps… et ceci m’invite à beaucoup de prudence. […] [3]

Ce à quoi je répondais, le jour même, et par la même voie:

J’avoue être très étonné de votre ralliement à la position de votre Webmestre, mais vous êtes présidente de l’Association et je ne doute pas que vous ayez agi en votre âme et conscience. Reste que je trouve injustifié l’amalgame qui consiste à refuser de répercuter sur votre site une recension concernant mon dernier livre (pourtant due à une personnalité respectable et compétente (Il s’agissait du prof. Yves Chevalier, pourtant directeur de la revue Sens, de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France!), au prétexte du danger de «syncrétisme» qu’il constituerait. A ce compte, il faudrait condamner rétrospectivement du même chef d’accusation l’Apôtre Paul et tous les Juifs devenus disciples du Christ.
Pour votre information, je n’ai (ni ne recherche) le moindre impact sur les «évangéliques» ni sur les «juifs pour Jésus». Si vous m’aviez vraiment lu, vous auriez constaté que ma théologie est rigoureusement chrétienne (en milieu protestant on lui reproche même d’être «trop catholique» !). C’est donc bien ma démarche personnelle – dont je ne fais pourtant que rarement état, et de manière que d’aucuns ont qualifiée de «discrète» – qui est visée par cet ostracisme. Au passage, comment expliquez-vous qu’un prélat catholique ait jugé que ma «double identité» ne m’exclut pas des sacrements, et que trois éditeurs catholiques (dont Le Cerf !) aient accepté de me publier ?
En privant les lecteurs de votre site d’une information concernant mes publications, vous pratiquez – avec les meilleures intentions du monde, certes, mais non sans préjugé, me semble-t-il – une discrimination qui préjuge d’une capacité de nuisance ou de trouble, inhérente à leur contenu, laquelle est tout sauf démontrée. Je m’étonne d’ailleurs que mon premier livre – qui était pourtant beaucoup plus fervent et expansif sur ce point que les deux suivants, et dans lequel figurait une profession ardente de «double foi» (p. 355-357) –, ait été largement et positivement couvert par votre site, sans parler des remarques et recensions élogieuses dont il a bénéficié de la part de personnes valeureuses et non suspectes de «syncrétisme», tels les professeurs Duhaime, Chevalier et Remaud, le Fr. Lenhardt, le Fr. Cerbelaud, etc.
Je vous renvoie, pour terminer, à la sage sentence de Gamaliel (Ac 5, 38-39), dont vous voudrez bien pardonner, j’espère, l’application personnelle malicieuse que j’en fais :
“Si [son] propos ou [son] œuvre vient des hommes, elle se détruira d’elle-même ; mais si vraiment elle vient de Dieu, vous n’arriverez pas à les détruire. Ne risquez pas de vous trouver en guerre contre Dieu.”

Je demande alors à rencontrer des responsables de haut niveau de l’Amitié Judéo-Chrétienne pour savoir s’ils entérinent cette stigmatisation et, si c’est le cas, pour qu’ils m’en donnent des raisons fondées sur une connaissance minimale de mon engagement spirituel, ainsi que de ma pensée, telle qu’elle est exposée dans mes écrits. Je répondrai volontiers aux questions qu’ils croiront devoir me poser à ce sujet.

Entre temps, je propose à ces responsables de prendre connaissance de quelques avis autorisés sur l’orthodoxie de ma conduite et de mes écrits, qui, on le verra, s’inscrivent en faux contre l’accusation dont je suis l’objet. Extraits, ci-dessous.

1. Témoignage du R.-P. Bernard Dupuy en ma faveur [4]

CENTRE  D’ETUDES  ISTINA                                                                    Paris, le 21 décembre 1996
48, Rue de la Glacière – 75013 Paris

Mon Cher Menahem,
Vous vous tournez vers moi, parce qu’il est des chrétiens, me dites-vous, qui doutent de votre foi ou de votre identité chrétiennes. Je comprends que de telles réactions vous inquiètent. Ceux qui vous critiquent ainsi n’ont certes pas lu vos écrits sur la Bible ou sur les Pères de l’Eglise. Ils verraient que vous êtes tout le contraire d’un illuminé. Ou bien ils sont de ceux qui, oubliant que l’Eglise est constituée depuis l’origine de judéo-chrétiens et de pagano-chrétiens, ne peuvent comprendre qu’on puisse se dire “judéo-chrétien”. Je croyais savoir pourtant que les judéo-chrétiens avaient joué un certain rôle dans la période apostolique. Ils demeurent aujourd’hui la partie secrète, généralement méconnue, souvent contestée, mais essentielle, du mystère même de l’Eglise.
On peut ne pas comprendre que vous ayez voulu porter et assumer personnellement une “appartenance” juive. Il ne faut pas trop s’étonner que certains ne puissent ici vous suivre. Ils n’en détiennent pas les données. Je souhaiterais seulement, s’ils ne peuvent admettre ce qui ne leur a pas été demandé à eux, qu’ils puissent reconnaître que les voies du Seigneur sont multiples et qu’il en est d’exigeantes. Vous avez tenté une insertion dans la vie juive :
1) Parce qu’il y a eu la Shoah. L’attitude chrétienne n’a jamais été, au cours de l’histoire, à l’égard des juifs, ce qu’elle aurait dû être, et il revient encore aujourd’hui aux chrétiens de faire ce qu’ils peuvent pour remédier à cela.
2) Parce que, dans l’univers du judaïsme – et quoi qu’il en soit de ce que, de fait, la tradition juive est aujourd’hui -, se cachent toujours nos sources, sur certains points méconnues ou perdues, qu’ainsi vous avez voulu rencontrer sérieusement, sans pouvoir le faire à moindres frais.
Voilà qui suffit bien pour que nous ayons, à votre endroit, la considération sinon l’estime voulues. Que les Juifs, de leur côté, puissent ou non vous comprendre, ceci est une autre affaire, sur laquelle il ne m’appartient pas de faire des commentaires.
Mais pour ce qui est de votre foi et de votre zèle pour l’Eglise chrétienne, et même catholique, voilà qui est, pour qui vous connaît et qui vous lit studiose et acriter, une évidence. Il me semble qu’on ne peut se tromper là-dessus que si l’on s’en remet à de mauvaises langues, ou si l’on a quelque préjugé bien ancré.
Faut-il risquer une explication ? Votre langue est forte, bien trempée, parfois catégorique. A la lucidité, il faut joindre l’indulgence pour autrui. Mais je suis témoin de votre clémence et miséricorde.
Pour ma part, je bénis le Seigneur d’avoir rencontré un homme de foi véritable, et – permettez-moi de dire – véritablement (tam wetamim = honnête et droit) comme, au dire de Jésus, l’était Nathanaël (cf. Jn 1, 47).
Qu’en ces jours de Noël soit entendu, en ce monde, le Message de Justice et de paix.

fr. Bernard DUPUY

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2. Extraits de l’hommage du Fr. Pierre Lenhardt au P. Michel Remaud, lors de la remise à ce dernier du Prix de l’AJCF 2010 [5]:

Dans ce domaine délicat de la relation à Israël, tes écrits [ceux de Michel Remaud], ceux de Michel de Goedt, de Jean Dujardin, de Raniero Fontana, de Jean Massonnet, de Dominique de la Maisonneuve, de Menahem Macina, des responsables de la revue Sens, nous donnent de précieux repères. […] La relation avec les juifs qui nous enseignent est délicate à vivre. Tu en parles dans tes différents livres et articles. Le P. Dujardin en traite de façon magistrale dans son grand livre ‘L’Église Catholique et le peuple juif’, Calmann-Lévy, Paris, 2003. Menahem Macina donne aussi, de façon exhaustive, un ‘état des lieux historique et théologique’ de la relation entre les ‘Chrétiens et Juifs depuis Vatican II’ (Éditions Docteur angélique, Avignon 2009).

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3. Témoignage d’un des acteurs majeurs du dialogue et membre actif de l’AJCF (mail d’octobre 2011)

La lettre du Père Dupuy est noble, et j’en partage personnellement tous les termes. Je ne vous ai jamais considéré comme “syncrétiste” et je sais tout le travail qui a été le vôtre pour établir un pont entre les deux traditions religieuses. 

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4. Témoignage du prof. Fadiey Lovsky,  (avril 2012) [6]

Echirolles, 30/03/12

Je viens de recevoir votre lettre. Ma réponse est toute simple :

Considérant ma longue amitié et ma proximité avec le Père Bernard Dupuy, et l’acuité de son regard sur les gens, j’approuve et je rejoins totalement les termes concernant M. Macina, que le P. Dupuy, bien longtemps avant d’être malade, a écrits [dans sa lettre du] 21 décembre 1996 [Pour fixer les choses, je précise que mon entrée dans « l’alliance d’Abraham » (sans reniement de ma foi chrétienne) a eu lieu à Jérusalem en 1977, soit près de vingt ans avant le témoignage du P. Dupuy], où il se porte garant, en termes élogieux, du travail et des recherches de Monsieur Macina.

Je considère le jugement du P. Dupuy, comme un jugement hautement autorisé, qui suffit à établir le sérieux des recherches que M. Macina poursuit, dans un domaine religieux de première importance. Cette appréciation est à mon avis tout à fait valable en un domaine où les passions n’ont pas à s’exprimer, et où nous devons garder notre jugement de tout soupçon. Je partage entièrement cette position du P. Dupuy, quant aux travaux de M. Macina.

F. Lovsky

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[1] Voir : Présentation de Chrétiens et Juifs depuis Vatican II [avec les recensions d’Yves Chevalier et de Jean Duhaime], et « Michel Remaud : Une recension du livre de Menahem Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II ».
[2] Pour comprendre ce qui m’est reproché, il faut lire la recension de mon premier livre, mise en ligne sur le site Jewish-Christian Relations, le 1er janvier 2010, par le professeur Jean Duhaime, ancien doyen de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal, qui a fort bien résumé ma démarche en ces termes : «Après une brève synthèse, Macina conclut en rappelant son parcours personnel assez particulier et en réaffirmant ses convictions. Né d’une mère italienne catholique non pratiquante qui l’a tout de même fait baptiser, il découvre vers l’âge de trente-cinq ans “l’origine juive lointaine possible” de son père biologique (p. 355). En 1958, il est bouleversé par le livre de Léon Poliakov, Le bréviaire de la haine, qui décrit en détails la “solution finale” nazie. Il éprouve alors une grande détresse spirituelle et formule une “folle demande de réparation personnelle”. Au cours d’une expérience mystique, il comprend que Dieu souhaite l’exaucer. Vers 1970, il monte en Israël et y séjourne durant quelques années pendant lesquelles il entre “dans l’Alliance d’Abraham et à l’université” pour poursuivre sa quête spirituelle et intellectuelle. Il revendique ses “deux identités religieuses, la chrétienne et la juive” comme “radicalement indissociables” et les articule de la manière suivante: “Ma foi chrétienne en la messianité du Christ est totalement indissociable de ma foi juive dans ‘le Royaume qui vient, de notre père David’ (cf. Marc 11,10). Ma foi chrétienne dans l’accomplissement des Écritures et des prophéties dans le Christ est totalement inséparable de ma foi juive dans le rétablissement du peuple juif et de sa royauté messianique” (p. 357). Pour lui, “l’hostilité quasi universelle envers Israël est un des signes avant-coureurs de la confrontation qu’annonce le Psaume 2” (p. 364) ; un drame messianique va bientôt se jouer, “dont l’enjeu fatal est l’acceptation ou le rejet, par les nations, de la centralité d’Israël dans le dessein de Dieu” (p. 368). »
[3] Message e-mail du 14 septembre 2011.
[4] Original en ma possession. En son temps, le P. Dupuy m’avait autorisé par écrit à diffuser ce témoignage destiné à permettre de me défendre contre une campagne de déstabilisation menée par des ecclésiastiques qui prétendaient que j’étais hétérodoxe et constituais un danger pour la foi des chrétiens auxquels je m’adressais. J’ajoute que, outre les longues années durant lesquelles il a dirigé la revue Istina, le P. Dupuy, dominicain, a été consulteur du Secrétariat romain pour l’unité des chrétiens, expert du Comité épiscopal français pour les relations avec le Judaïsme et du Comité international de liaison entre le Saint-Siège et le Judaïsme, et membre du Comité mixte entre Catholicisme et Orthodoxie en France.
[5] Le Fr. P. Lenhardt est, à ma connaissance, le seul religieux catholique à avoir obtenu une maîtrise de Talmud de l’Université Hébraïque de Jérusalem. Il a enseigné aux Instituts Catholiques de Paris et de Lyon, à l’école biblique de Jérusalem, à l’Institut Kirche und Judentum de Berlin, dans différents séminaires et universités au Brésil et à Rome, et surtout au Centre chrétien d’études juives, Saint-Pierre de Sion (Ratisbonne), à Jérusalem. Il a reçu en 2004 le prix de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France.
[6] Lettre manuscrite originale en ma possession.

About Maheqra

Ancien universitaire et chercheur. Licence d'Histoire de la Pensée Juive de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Spécialisé dans l'étude du Judaïsme et du christianisme dans leurs différences et dissensions, ainsi que dans leur dialogue contemporain.
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