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© du cliché: Éditions de L’Oeuvre, Paris.

Ces pages ont pour but de faire connaître le projet du même nom, lequel, comme l’indique le sous-titre du bandeau ci-dessus, s’efforce d’approfondir et de mettre en œuvre l’unité voulue par Dieu entre les deux familles de « l’Israël de Dieu » (Ga 6, 16) : les juifs et les chrétiens.

Mais l’aspect spirituel, fortement marqué, de cette initiative n’empêche pas, tant s’en faut, les promoteurs de cette cause d’exposer franchement leur dissentiment responsable avec certaines insuffisances, si ce n’est des dérives, des relations entre chrétiens et juifs, et plus particulièrement s’agissant des actes, attitudes et documents de la hiérarchie catholique en ce domaine.

En conséquence, une large place est donnée à des analyses, des critiques, des échanges de points de vue, parfois sévères, voire vigoureux, mais toujours respectueux.

L’un des thèmes principaux de ces discussions, concerne la tendance actuelle, en chrétienté, à recourir à une apologie qui ressemble souvent à un plaidoyer pro domo. C’est particulièrement le cas concernant la problématique, souvent polémique, de l’attitude de l’Eglise de l’époque de la Deuxième Guerre mondiale et de celle de son Pontife, le pape Pie XII. Les excès des détracteurs n’ont souvent rien à envier à ceux des défenseurs de l’institution et de sa hiérarchie, de sorte que les échanges sont majoritairement aigre-doux, ou pire, chaque partie étant persuadée de la justesse de sa cause et de la mauvaise foi des critiques.

Sans prétendre trancher ici en faveur d’une thèse ou d’une autre, ce blog s’efforce d’exposer le plus honnêtement possible les différentes positions, mais il ne cache pas que sa préférence va à celles dont, estiment ses responsables, depuis trois décennies la voix est devenue presque inaudible tant est grand le vacarme médiatique que font autour des questions polémiques évoquées, les apologètes inconditionnels d’une Eglise et d’un pape de l’époque de la Seconde Guerre mondiale, qui les estiment diffamés et les défendent bec et ongles, avec des méthodes et des arguments qui sont parfois indignes d’une saine historiographie.

Les textes afférents à cette problématique précise sont répertoriés dans la rubrique « Apologie pro domo« .

(Page à compléter)

 

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Guetteurs pour « l’Israël de Dieu »

Guetteurs pour « l’Israël de Dieu »

(cf. Ez 3, 17 et Ga 6, 16)

Les « méditations » qui suivent sont destinées aux membres d’un petit groupe de chrétiens qui ont eu l’humilité de me demander de leur servir d’ »éclaireur » dans leur cheminement sur la voie escarpée où je me suis moi-même engagé il y a bien des années. Sans prétendre à quelque statut que ce soit dans l’Église, eux comme moi croyons que « c’est le moment d’agir pour le Seigneur » (Ps 119, 126) et d’avertir les fidèles, à la manière d’Ezéchiel – que Dieu avait fait « guetteur pour la Maison d’Israël » (Ez 3, 17) -, qu’il leur faut être prêts pour la Venue du Seigneur,  »de telle sorte que ce Jour ne [les] surprenne comme un voleur » (1 Th 5, 4). (Menahem Macina).


I. « Pour l’honneur et la gloire de Dieu »

1. Avant la mise en route


Avertissement : Les textes qui suivent constituent une première série de méditations destinées à celles et ceux qui se sentent appelés à entrer dans le mystère de l’union mystérieuse entre les « deux peuples de l’unique Israël de Dieu », et à avertir leur génération de la proximité des « douleurs de l’enfantement » – l’Apostasie, la révolte des nations, et la manifestation de l’Antichrist –, qui précéderont la victoire finale du Christ et l’établissement de Son Royaume avec Ses saints sur la terre.

« Je vous ai introduits dans la terre du Carmel pour que vous vous rassasiez de ses fruits et de ses biens. Seuls habitent sur cette Montagne l’honneur et la gloire de Dieu. » (Jean de la Croix) (1)


Dans le chapitre intitulé « Cinquième et dernière visitation », d’un opuscule récent (2), j’ai relaté qu’au cours d’une expérience surnaturelle d’intense souffrance, à La Salette, en 1968, et après que je L’eusse imploré avec larmes de me faire comprendre ce qu’Il voulait de moi, le Seigneur m’avait fait cette réponse absconse: « Regarde-toi et tu comprendras ».

Je n’ai pas caché que je n’avais jamais bien compris le sens de cet oracle mystérieux. La seule certitude – qui ne m’a pas quitté depuis – était que, quoi que me destine ce Seigneur de miséricorde, c’est à la lumière (obscure !) des événements qui jalonneraient mon existence personnelle, que je devrais discerner Son dessein et le rôle – si infime fût-il – que moi-même et celles et ceux qui ont reçu un appel similaire, y joueraient.

J’avais également eu l’intuition que je ne prendrais le départ que lorsque les circonstances seraient mûres et que les personnes que Dieu susciterait pour accomplir la tâche, croiseraient ma route, ou moi la leur. C’est la raison pour laquelle j’ai, durant quelques années, fréquenté sporadiquement plusieurs mouvements et groupes spirituels, – tels, entre autres, les très fervents « Focolari », mais aussi, par la suite, les communautés de la mouvance du Renouveau charismatique, de loin les plus nombreuses et les plus visibles.

Jusqu’à récemment, il ne m’était jamais venu à l’esprit de prendre moi-même l’initiative d’un mouvement de vie adapté à mes aspirations, et ce pour plusieurs raisons. D’abord parce que mon tempérament m’incline plutôt à m’agréger à des entités existantes qu’à en improviser de nouvelles. Ensuite, parce que j’estimais qu’il y a suffisamment de formes de vie consacrée – tels les ordres et communautés monastiques et/ou religieux existants, sans parler des tiers-ordres, Instituts séculiers et autres mouvements spirituels de toutes sortes (3), pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y ajouter. Enfin, parce que, en incorrigible optimiste idéaliste que je suis, j’étais persuadé que devait bien exister quelque part un groupe de chrétiens, si modeste fût-il, ayant plus ou moins les mêmes aspirations que les miennes. J’avais même cru l’avoir trouvé, dans les années 1980, en l’espèce de la communauté charismatique du « Lion de Juda » (devenue par la suite « Les Béatitudes »). Leur ferveur judéo-chrétienne m’avait impressionné. Qui sait – me demandais-je alors – si ces gens ne m’ont pas devancé après avoir reçu un appel identique (voire supérieur) au mien ? Si c’était le cas, j’étais prêt à m’agréger humblement à leur initiative, et Emmanuelle, mon épouse, était dans les mêmes dispositions d’esprit. C’était un mirage, et je n’insisterai pas sur les errements subséquents – dont j’avais alors discerné les signes avant-coureurs – de certains de leurs dirigeants, qui furent cause de tant de souffrances et ont gravement compromis ce qu’il y a de bon dans ce mouvement et dans d’autres groupes de la mouvance du Renouveau charismatique.

Des décennies ont passé sans que je trouve le milieu spirituel dans lequel j’aspirais à vivre, ce qui, somme toute, n’est pas étonnant quand on a des exigences aussi insolites que les miennes, dont, entre autres, la détermination à ne faire route qu’avec des chrétiens ouverts au mystère de l’unité dans le Christ des peuples juif et chrétien, et le refus catégorique d’accabler, sous quelque prétexte que ce soit, les millions de Juifs qui ont choisi de vivre dans leur antique patrie, ainsi que l’État qu’ils se sont donné.

C’est parce que je n’ai pas trouvé de chrétiens qui partagent ma vision du dessein de Dieu et l’appel à la pénitence et à la vigilance qu’Il ne cesse d’adresser à ceux qui croient en Lui mais ne font pas Sa volonté (cf. Mt 7, 21), que je suis resté en retrait durant si longtemps. Je faisais miennes symboliquement cette parole d’Isaïe (8, 11): « Le Seigneur m’a saisi la main et m’a appris à ne pas suivre la voie de ce peuple », et celle de Jérémie (15, 17): « Sous l’emprise de ta main, je me suis tenu seul, car tu m’avais empli de colère ».

Mais comme le savent celles et ceux qui connaissent mon itinéraire, j’ai pu, avec l’aide de Dieu, tirer bénéfice de cette solitude de plusieurs décennies, dont j’ai profité pour étudier intensivement l’Écriture, l’histoire de l’Église et la théologie, et lire de larges parties des œuvres de Pères et d’écrivains ecclésiastiques orientaux et latins. Je ne m’attarderai pas ici sur l’immense enrichissement spirituel que m’ont valu mes années d’études et de lectures assidues des monuments de la littérature rabbinique ; il me suffit de dire qu’elles ont renforcé et nourri ma foi chrétienne, non sans lui conférer des dimensions inattendues, dont je m’efforce de faire passer l’essentiel dans mes écrits. C’est ainsi qu’avec l’aide de Dieu – et même si ce fut majoritairement de manière non conventionnelle –, j’ai acquis un certain savoir qui m’a permis de mieux comprendre l’action multiforme de l’Esprit de Dieu, et m’a profondément enraciné dans la voie sûre de la Révélation et de la Tradition.

Je dois à la vérité des faits de reconnaître que je n’aurais pu garder le cap que Dieu a voulu pour moi, sans l’amour et la confiance de mon épouse Emmanuelle, qui a cru d’emblée à l’empreinte du Seigneur sur ma vie, et m’a considérablement aidé à obéir à Son appel. Elle a su me réconforter aux heures les plus sombres, quand personne ne croyait à ce que le Seigneur m’avait donné à comprendre, ni ne s’intéressait à ma perception de Son dessein sur les peuples juif et chrétien, et que les moqueries, les médisances, voire les calomnies m’accablaient de toutes parts. Sans sa foi, humble mais tenace, j’aurais perdu confiance en ce que Dieu Lui-même m’avait donné à contempler, outre que rien de ce que j’avais écrit depuis des années n’aurait paru de mon vivant. C’est elle, en effet, qui m’a aidé à surmonter mes résistances et mes craintes d’être cause d’erreurs pour le peuple de Dieu. Et c’est elle encore qui m’a persuadé d’écrire pour le grand public et de témoigner, par mes écrits, de ce que le Tout-Puissant, semble-t-il, veut communiquer à Son peuple par le truchement de l’instrument indigne que je suis.

Je vais maintenant évoquer brièvement les personnes que Dieu a mises sur ma route au moment opportun, et dont l’amitié, le soutien et la collaboration m’ont été d’un précieux secours dans ma longue marche vers la compréhension du dessein de Dieu.

C’est d’abord Sœur Maggy, qui – hormis mon épouse – fut la première à adhérer à ce que j’écris. Depuis des années, elle consacre une partie de sa pension de retraite à soutenir financièrement mes activités, et collabore à mes recherches en corrigeant mes traductions et commentaires de mots et de textes grecs de l’Écriture et des Pères, grâce à sa maîtrise de cette langue. Elle ne dédaigne pas pour autant les besognes humbles, telles la saisie au clavier et la relecture de textes que je mets en ligne et publie. Je lui dois beaucoup.

Puis, ce furent Ginette, veuve chrétienne admirable, et sa sœur Marie-Thérèse, religieuse, mes aînées par l’âge mais sœurs par l’amitié et la communion d’idéal. Toutes deux souffraient intérieurement depuis des décennies du peu de place que tenaient les Juifs et Israël dans la foi, la méditation et la prière chrétiennes, ainsi que de leur solitude spirituelle eu égard à l’idéal judéo-chrétien qui est le leur. D’emblée, elles ont été en communion avec mes écrits, qu’elles avaient découverts sur mon site Rivtsion. Je les tiens en haute estime.

Même état d’esprit chez Olivier, membre de l’Église évangélique, que j’avais eu comme élève dans un Institut d’études bibliques protestant vers le début des années 1990, et qui a retrouvé ma trace par Rivtsion, il y a deux ans. Il me dit alors qu’il n’avait jamais oublié mon enseignement sur la réunion finale des peuples chrétien et juif, après leur schisme primordial, que préfigurait celui qui avait opposé les royaumes d’Israël et de Juda. Devenu professeur d’enseignement religieux dans le Secondaire, et toujours aussi fervent de la Parole de Dieu, il a immédiatement adhéré à mon idéal et s’efforce, depuis, d’en diffuser le message en milieu protestant. C’est un compagnon fidèle, doté d’un discernement très au-dessus de son âge.

Je veux aussi mentionner trois amis qui, sans y être impliqués de manière active, partagent notre idéal à des degrés divers, lisent régulièrement nos échanges ainsi que mes livres et les textes qui figurent sur le site Rivtsion, et s’intéressent au cheminement et au mûrissement de notre initiative.

C’est d’abord Damien, si cher à mon cœur (il sait pourquoi !), qui fut le premier à m’inciter à rendre publiques les grâces du Seigneur, et qui a œuvré sans relâche à la publication de mon premier livre.

C’est aussi Sœur Claire, âme apostolique, consacrée à Dieu au sein du Renouveau charismatique et toute donnée à la prédication de la Parole sur les ondes.

C’est ensuite Nicole, qui a adhéré spontanément aux fondamentaux de notre initiative, après avoir entendu mon témoignage dans son assemblée évangélique ; malheureusement, son état de santé ne lui permet pas de s’impliquer plus intensément dans notre action, mais elle m’est chère et je la porte sans cesse dans ma prière.

Enfin, il y a quelques mois, ont adhéré à l’esprit de notre idéal ou l’ont encouragé, Jean, pieux laïc catholique à la foi ardente, ainsi qu’une carmélite, touchée dès son plus jeune âge par le mystère d’Israël. L’une et l’autre sont des âmes si ferventes, que je suis confus de l’être si peu, en comparaison ; je dirai d’ailleurs, à l’occasion, tout ce qu’ils apportent à notre initiative.

En m’entretenant avec tous les membres de notre petit groupe, par courrier et parfois de vive voix, j’ai découvert, avec émotion et action de grâces, que Dieu avait déjà initié certains d’entre eux au mystère qui est au centre de ma contemplation et de mon action. Comme je l’ai écrit quelque part, ce fut pour moi un grand réconfort et une confirmation indirecte de ce que ma longue attente n’avait pas été vaine. Un jour en effet, alors que j’étais en prière et me désolais de ne connaître personne qui ait foi en ce mystère, l’exemple d’Élie me revint en mémoire. Il croyait être le seul de son peuple à ne pas avoir apostasié, mais Dieu le détrompa en lui disant : « Je me suis réservé sept mille hommes qui n’ont pas fléchi le genou devant Baal (cf. 1 R 19, 18) ; ce que commente St Paul en ces termes : « De même, au temps présent, il y a un reste, élu par grâce » (Rm 11, 5). Depuis, j’ai découvert que des serviteurs et des servantes de Dieu, que Lui seul connaît, cheminent dans l’ombre, depuis très longtemps pour certains, avec, au cœur, le même appel, et dans une solitude identique à celle qui fut longtemps la mienne, faute d’avoir trouvé le milieu fraternel propice à l’approfondissement de cet idéal et à sa diffusion, auxquels ils veulent se consacrer.

Il est temps que je relate l’événement – minime en apparence (cf. Za 4, 10) – qui a été le déclencheur de ma « mise en route » (4). C’est Jean, l’ami évoqué plus haut, qui en a été l’instrument. Dans plusieurs de nos nombreux échanges de mails, il recourait à la métaphore de la cordée quand il faisait allusion au groupe minuscule que nous constituons, pour me dire combien il aimerait en faire partie. Ayant compris que c’était moi qu’il voyait comme « premier de cordée », je lui avais écrit pour lui signifier sans ménagement à quel point j’étais rétif à l’idée d’être à la tête d’un groupe, quel qu’il soit, même sous l’appellation métaphorique de « cordée ». « Pour que je m’y résolve », avais-je écrit, « il faudra un concours indiscutable de circonstances et la motion de l’Esprit Saint ». Et Jean, qui est humble mais souvent inspiré, m’avait rétorqué : « une cordée spirituelle, c’est la cordée d’un petit nombre de frères et de sœurs qui marchent auprès d’un ancien plus expérimenté, un ancien qui s’efface devant le Seigneur ». J’étais confondu. Il ne m’a pas fallu longtemps pour admettre que je n’avais aucune raison valable de refuser, au nom d’une humilité inopportune, de faire bénéficier de mon expérience ce fervent disciple du Christ, ainsi d’ailleurs que quiconque voudrait se joindre à nous. Je priai pour que le Seigneur m’éclaire ; ce qu’Il a fait en me faisant comprendre que moi qui insistais tellement, dans mes écrits et mes entretiens, sur le fait que les circonstances sont l’expression habituelle de la volonté de Dieu, j’étais plutôt mal venu de refuser cette circonstance-là.

J’ai écrit à Jean pour lui demander pardon de l’avoir rudoyé en me défendant – sincèrement au demeurant – de vouloir guider qui que ce soit. À ma décharge, je lui ai confié qu’ayant été, en son temps, témoin des ravages causés à maintes âmes par des gourous de pacotille, ou des prédicateurs autoproclamés et présomptueux, j’étais, par contrecoup, devenu allergique à tout ce qui ressemble, même de loin, à des groupes exaltés, où la manipulation mentale est souvent en embuscade. Je reconnaissais que ma crainte maladive d’être considéré indûment comme un guide spirituel m’avait amené à éconduire des gens sincères, isolés comme lui, et sans nourriture spirituelle et intellectuelle qui correspondît à l’appel de Dieu sur eux, et je l’assurai que je ne les repousserais plus désormais, s’ils s’adressaient à moi, ni ne les laisserais cheminer seuls dans cette voie, que je sais difficile et même périlleuse pour qui s’y aventure sans guide. Je l’ai toutefois prévenu que, s’il voulait faire partie de « notre cordée » – selon l’expression imagée par laquelle il désigne celles et ceux qui se nourrissent des quelques lumières que j’ai reçues sur le mystère de l’unité des deux peuples et du dessein de Dieu sur l’un et l’autre –, il devrait accepter mon interprétation de sa métaphore, que je précise maintenant.

La cordée dont j’assisterai éventuellement l’ascension, faute de mieux, ne recherchera pas la singularité, ni ne sera en concurrence avec celles qui, depuis longtemps pour certaines, gravissent déjà la montagne de Dieu (5) à leur manière et selon leur charisme propre, et qu’il n’est pas question de sous-estimer et encore moins de mépriser, car les voies d’accès à son sommet sont multiples ! En ce qui nous concerne, nous nous efforcerons humblement de frayer une piste, qui n’existe peut-être pas encore, vers ce sommet. Et j’ajoute que quiconque choisira de se joindre à nous pour cette ascension devra admettre que le véritable « premier de cordée », c’est le Christ. Pour ma part, je mettrai mes pas humains dans Ses empreintes divines, mais c’est Lui, et Lui seul qui décidera de l’itinéraire, des pauses et des bivouacs, des risques à prendre et de ceux dont il faut se garder. Bref, je ne ferai cette ascension – pour laquelle j’ai été entraîné, à mon insu, durant plus d’un demi-siècle –, qu’avec celles et ceux qui seront prêts à obéir en toute chose à ce que le Seigneur demandera et montrera.


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Notes

(1) Le titre et l’exergue font allusion au chef-d’œuvre de la littérature mystique du XVIe siècle, de Saint Jean de la Croix, « La montée du Carmel ». L’exergue est extrait des Œuvres spirituelles du Bienheureux Père Jean de la Croix, réédition du R.P. Lucien-Marie de Saint-Joseph, Desclée de Brouwer, Paris, 1958, p. LXVI. J’exposerai, dans une prochaine méditation, l’origine de l’inspiration carmélitaine de mon action.

(2) Confession d’un fol en Dieu, à paraître, en septembre 2012, aux éditions Docteur angélique, Avignon.

(3) Selon le Répertoire des Associations Internationales de Fidèles, établi par le Conseil Pontifical pour les Laïcs, il existe 122 mouvements ecclésiaux ou communautés nouvelles !

(4) Par l’expression « mise en route », j’entends le sentiment intérieur que s’accomplit pour moi, symboliquement, ce passage scripturaire (Ps 119, 126): « C’est le moment d’agir pour L’Eternel ».

(5) D’où le titre du présent texte (voir note 1, ci-dessus).

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2. Pourquoi le Carmel ?

Deux illustres figures m’ont orienté vers la spiritualité carmélitaine : Thérèse d’Avila, la grande réformatrice espagnole du Carmel, puis Élie, à qui une pieuse légende attribue l’origine de l’Ordre (1).

Ce n’est pas par mépris de la chronologie que j’évoque Thérèse avant Élie, mais parce que c’est la Sainte d’Avila que Dieu a mise en premier sur ma route quand Il s’est manifesté à moi, en 1958. N’ayant trouvé ni prêtre ni religieux pour m’aider en cette circonstance, c’est par la lecture des œuvres de la Sainte que j’ai pu comprendre ce qui m’arrivait et supporter les contradictions violentes de mon entourage – persuadé que j’affabulais ou que je souffrais de troubles psychologiques (2). Je me souviens encore du réconfort immense que j’éprouvai en reconnaissant, dans les exposés thérésiens des faveurs surnaturelles dont bénéficient les contemplatifs, la description de la première dont Dieu, dans Son immense compassion, avait daigné me gratifier alors que je débutais dans la vie spirituelle et avais à peine commencé à me convertir.

Pour ce qui est d’Élie, les choses se sont passées de manière tout à fait différente. C’est par la lecture, puis l’étude et la recherche, que j’ai découvert le rôle eschatologique de ce prophète. La citation ci-après, extraite de l’ouvrage d’un auteur byzantin du VIe siècle, résume bien la perception que j’ai du rôle d’Élie à la fin des temps (3) :

[…] Elie, homme de longue vie, sans vieillesse, stratège gardé en réserve contre l’Antéchrist, qui s’opposera à lui, confondra sa fourberie et son orgueil, et ramènera à Dieu, lors de la consommation des siècles, tous les hommes égarés par sa séduction. Voici celui qui est jugé digne d’être le précurseur de la deuxième glorieuse venue du Seigneur Christ […].

Durant mes études universitaires et postuniversitaires, j’ai consacré des mois de recherches personnelles, à passer en revue les écrits rabbiniques et la littérature ascétique et liturgique chrétienne orientale des premiers siècles, pour tenter de cerner le rôle confié par Dieu à ce prophète. Deux aspects ont particulièrement retenu mon attention : l’analogie entre la vocation et le comportement d’Élie et ceux de Jean le Baptiste (4), et l’unanimité de plusieurs Pères de l’Église à propos de l’affrontement entre Élie et l’Antichrist à la fin des temps (5).

Je dois à l’honnêteté d’avouer que, hormis ma grande dette envers Thérèse de Jésus, la seule raison de mon intérêt pour l’Ordre du Carmel était la personne d’Élie, qui, dorénavant, n’était plus pour moi un sujet d’étude, mais un prophète eschatologique dont j’attendais la venue à la manière juive, comme je l’exposerai en son lieu. Mais au fil des années subséquentes, quelques événements – apparemment fortuits et sans grande portée – ont peu à peu modifié mon point de vue. Ci-dessous, quelques faits qui, rétrospectivement, me semblent ne rien devoir au hasard.

  • Après une décennie d’immersion en Israël et d’étude de l’histoire de la Pensée juive (1971-1982) à l’Université Hébraïque de Jérusalem, le Carmel m’a fait signe en la personne d’une carmélite française dont j’avais fait la connaissance en 1985, au cours d’une session effectuée à la Faculté de théologie catholique de Strasbourg, dans le cadre d’un cursus de théologie catholique auquel nous étions inscrits l’un et l’autre. Intéressée par mes recherches sur le rôle eschatologique d’Élie, cette savante religieuse, dont la dévotion à Élie est grande, avait convaincu son carmel de m’inviter à venir en parler dans son couvent de Saint-Rémy. C’était en 1987. En 2006, soit près de vingt ans plus tard, elle m’invitait elle-même dans une laure de Roumanie, dont elle était devenue responsable entre temps, pour y exposer mes vues sur l’avènement du Royaume de Dieu à la Fin des temps et le rôle qu’y jouera le prophète Élie. J’ai alors appris l’existence de la Fraternité St Élie, créée par le monastère Saint Elie (6), et j’en suis devenu membre avec joie.
  • Puis, en 2010, nouvelle intervention d’une moniale du Carmel, inconnue de moi comme je l’étais d’elle, qui, sans demande ni suggestion de quiconque, a recensé pour L’Osservatore Romano mon premier livre, paru l’année précédente et parvenu en service de presse à ce prestigieux organe de presse catholique de Rome (7).
  • Enfin, il y a quelques mois, je suis entré en relation épistolaire avec une autre carmélite sensibilisée depuis longtemps au mystère d’Israël. Elle s’intéresse à mes écrits concernant le dessein de Dieu sur les deux peuples – Juifs et Chrétiens – qui figurent sur le site rivtsion.org et accompagne, de sa prière de contemplative, notre humble initiative.

Pris séparément, ces événements peuvent sembler dénués de signification particulière, mais vus sous l’angle de la Providence divine, il se peut qu’ils constituent autant de signes - humbles, certes, mais prégnants – de la volonté de Dieu que le témoignage du mystère de la réunion des peuples juif et chrétien, porté par notre petit groupe, prenne racine dans l’Église à l’ombre du Carmel.

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Notes

(1) Voir, sur le site Le Carmel en France, « Les origines sur le Mont Carmel ».

(2) Voir mon petit livre intitulé Confession d’un fol en Dieu, à paraître en septembre 2012 aux éditions Docteur angélique, Avignon.

(3) Cosmas Indicopleustès, Topographie chrétienne, Livre V, 140, in S.C. 159, Paris, 1970, p. 204.

(4) « Jean le Baptiste était-il Elie? Examen de la tradition néotestamentaire », paru dans Proche-Orient Chrétien (POC), t. XXXIV (1984), pp. 209-232.

(5) « Le rôle eschatologique d’Élie le Prophète dans la conversion du peuple juif », version revue et corrigée d’un article paru initialement dans Proche Orient Chrétien (POC), t. XXXI (1981), pp. 71-99.

(6) Voir la page Internet consacrée à cette Fraternité.

(7) Voir Cristiana Dobner, o.c.d., « Gli ebrei, i cristiani e i luoghi del dialogo » (Les Juifs, les Chrétiens et les domaines du dialogue), in L’Osservatore Romano du 1er août 2010. J’en ai traduit le texte en français sur mon site rivtsion.org : « Recherche et expérience personnelle dans un volume de Menahem Macina ».

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3. L’attente du Royaume de Dieu

 

Tandis que nous faisons l’ascension spirituelle (et… virtuelle) de la « Montagne où résident l’honneur et la gloire de Dieu », je voudrais vous faire part de mes réflexions sur un thème que beaucoup de chrétiens ont parfois sur les lèvres mais rarement dans le cœur : l’attente du Royaume de Dieu. Je veux parler du Royaume qui s’établira « sur la terre », à en croire certains anciens Pères de la foi chrétienne, dont surtout Irénée de Lyon (IIe s.). La plupart des fidèles en placent l’avènement au ciel, sans prendre garde que, dans la prière que nous a enseignée Jésus, nous demandons à Notre Père céleste que Son règne advienne sur la terre comme au ciel (1). Ce que le Christ voulait nous inculquer par cette formule, c’est qu’il faut aspirer à ce que la royauté qu’exerce Dieu au ciel, de toute éternité, s’exerce aussi ici-bas. Je rappelle que la foi en un règne du Christ sur la terre avec ses saints, à la Fin des temps, est une croyance vénérable, qui s’appuie principalement sur ce passage de l’Apocalypse :

Ap 20, 1-6 : Puis je vis un Ange descendre du ciel, ayant en main la clef de l’Abîme, ainsi qu’une énorme chaîne. Il maîtrisa le Dragon, l’antique Serpent – c’est le Diable, Satan – et l’enchaîna pour mille années. Il le jeta dans l’Abîme, tira sur lui les verrous, apposa des scellés, afin qu’il cessât de fourvoyer les nations jusqu’à l’achèvement des mille années. Après quoi, il doit être relâché pour un peu de temps. Puis je vis des trônes sur lesquels ils s’assirent, et on leur remit le jugement ; et aussi les âmes de ceux qui furent décapités pour le témoignage de Jésus et la Parole de Dieu, et tous ceux qui refusèrent d’adorer la Bête et son image, de se faire marquer sur le front ou sur la main ; ils reprirent vie et régnèrent avec le Christ mille années. Les autres morts ne purent reprendre vie avant l’achèvement des mille années. C’est la première résurrection. Heureux et saint celui qui participe à la première résurrection ! La seconde mort n’a pas pouvoir sur eux, mais ils seront prêtres de Dieu et du Christ avec qui ils régneront mille années.

Les écrits de certains Pères témoignent de l’embarras de l’Église des premiers siècles à propos de cette question. L’un des premiers à avoir pris au sérieux cette doctrine est l’apologiste chrétien d’origine païenne, Justin (IIe s.), qui mourut martyr. Dans son dialogue avec Tryphon, il affirme qu’il y croit fermement, tout en reconnaissant qu’elle ne fait pas l’unanimité des fidèles (2):

Pour moi et les chrétiens d’orthodoxie intégrale, tant qu’ils sont, nous savons qu’une résurrection de la chair adviendra, pendant mille ans, dans Jérusalem rebâtie et agrandie. […] Beaucoup, par contre, même chrétiens de doctrine pure et pieuse, ne le reconnaissent pas.

Quant à Irénée de Lyon, dont la réputation doctrinale est sans tache, il croyait tellement à la réalité de ce royaume sur la terre, qu’il a consacré la totalité du cinquième et dernier livre de son œuvre majeure, Contre les hérésies (3), à rapporter en détail les récits et enseignements des Apôtres et des presbytres à ce sujet ; et il réputait hérétiques ceux qui n’y accordaient pas créance :

Adv. Haer. V, 32, 1. Ainsi donc, certains se laissent induire en erreur par les discours hérétiques au point de méconnaître les « économies » de Dieu et le mystère de la résurrection des justes et du royaume qui sera le prélude de l’incorruptibilité […] Aussi est-il nécessaire de déclarer à ce sujet que les justes doivent d’abord, dans ce monde rénové, après être ressuscités à la suite de l’Apparition du Seigneur, recevoir l’héritage promis par Dieu aux pères et y régner ; ensuite seulement aura lieu le jugement de tous les hommes. Il est juste, en effet, que, dans ce monde même où ils ont peiné et où ils ont été éprouvés de toutes les manières par la patience, ils recueillent le fruit de cette patience ; que, dans le monde où ils ont été mis à mort à cause de leur amour pour Dieu, ils retrouvent la vie ; que, dans le monde où ils ont enduré la servitude, ils règnent.

Et d’exposer en ces termes sa pensée sur le règne millénaire du Christ avec ses saints :

Adv. Haer. V, 36, 3. Ainsi donc, de façon précise, Jean a vu par avance la première résurrection, qui est celle des justes, et l’héritage de la terre qui doit se réaliser dans le royaume ; de leur côté, en plein accord avec Jean, les prophètes avaient déjà prophétisé sur cette résurrection. C’est exactement cela que le Seigneur a enseigné lui aussi, quand il a promis de boire le mélange nouveau de la coupe avec ses disciples dans le royaume (4), et encore lorsqu’il a dit: « Des jours viennent où les morts qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de l’homme, et ils ressusciteront, ceux qui auront fait le bien pour une résurrection de vie, et ceux qui auront fait le mal pour une résurrection de jugement » : il dit par là que ceux qui auront fait le bien ressusciteront les premiers pour aller vers le repos, et qu’ensuite ressusciteront ceux qui doivent être jugés. C’est ce qu’on trouve déjà dans le livre de la Genèse, d’après lequel la consommation de ce siècle aura lieu le sixième jour, c’est-à-dire la six millième année ; puis ce sera le septième jour, jour du repos, au sujet duquel David dit : « C’est là mon repos, les justes y entreront » : ce septième jour est le septième millénaire, celui du royaume des justes, dans lequel ils s’exerceront à l’incorruptibilité après qu’aura été renouvelée la création pour ceux qui auront été gardés dans ce but. C’est ce que confesse l’apôtre Paul, lorsqu’il dit que la création sera libérée de l’esclavage de la corruption pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu.

Malheureusement, le Magistère ordinaire catholique est plus que réticent à l’égard de ces perspectives (5) et va même jusqu’à prendre ses distances avec la croyance en un règne millénaire du Christ (6), qui, on vient de le voir, était pourtant partagée par d’éminents Pères de l’Église. Cela rend ma tâche d’autant plus difficile que – comme le savent bien ceux qui en ont été l’objet – le soupçon d’hétérodoxie suffit à discréditer un témoignage ou un enseignement, même si celui qui le diffuse se fonde sur des textes scripturaires clairs et une Tradition dont l’orthodoxie est indiscutable.

Malgré cet inconvénient non négligeable, je ne me sens pas le droit de taire plus longtemps la « bonne nouvelle » que Dieu m’a mise au cœur voici plus de quatre décennies, et dont je ne témoigne clairement que depuis peu. « Malheur à moi, en effet, si je ne proclame pas cette « bonne nouvelle », à savoir : Dieu a rétabli son peuple (7).

Et si l’on demande des signes et des preuves de la véracité d’une telle affirmation, en voici quelques-uns :

  • Il y a plus d’un siècle que les juifs du monde entier ne cessent de revenir progressivement dans la terre de leurs ancêtres, comme il est écrit (Jr 3, 14): « Je vous prendrai, un d’une ville, deux d’une famille, pour vous amener à Sion » ; et encore (Za 13, 9): « Je ferai entrer ce tiers dans le feu ; je les épurerai comme on épure l’argent, je les éprouverai comme on éprouve l’or ».
  • Et ce pays recouvré, ils l’ont réhabilité et continuent à le mettre en valeur, comme il est écrit (Is 61, 4) : « Ils rebâtiront les ruines antiques, ils relèveront les restes désolés d’autrefois ; ils restaureront les villes en ruines, les restes désolés des générations passées » ; et encore (Am 9, 14) : « […] ils rebâtiront les villes dévastées et les habiteront ».
  • Et même les guerres qu’on impose à Israël, il les gagne, comme il est écrit (Is 54, 15) : « […] s’il se produit une attaque, ce ne sera pas de mon fait ; quiconque t’aura attaquée tombera à cause de toi ».

De telles perspectives, j’en ai fait maintes fois l’expérience, ont le don d’exaspérer les chrétiens que j’ai qualifiés ailleurs de « palestinistes », dont le « nouvel évangile » est celui des droits des Palestiniens sur la totalité du territoire d’Israël (8), aux dépens de l’existence même de l’État dans lequel environ les deux tiers du peuple juif disséminé dans le monde sont revenus vivre, et qui constitue son antique patrie – laquelle a le tort de se trouver dans un Proche-Orient massivement arabe et musulman (9).

Aucun terrain d’entente n’est possible entre ces détracteurs chrétiens systématiques d’Israël, et ceux « qui veulent la paix de Jérusalem » (Ps 122, 6). Les premiers portent sur les événements défavorables à leurs protégés le même regard scandalisé que celui de l’apôtre Pierre quand le Maître annonça qu’il allait être tué. Sa réaction – qui lui valut de se faire traiter de « Satan », par son Maître (v. 23) – fut à peu près la même : « que jamais de la vie une telle chose n’arrive ! » (Mt 16, 22). Et il ne fait guère de doute que Jésus ferait aux chrétiens « palestinistes » le même reproche qu’à Pierre : vos « pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (ibid.). En érigeant leur perception de la justice en norme suprême qu’ils placent au-dessus du dessein de Dieu, manifesté par les Écritures, ils tombent sous le coup de la sentence de Paul (Rm 10,3) :

Ignorant la justice de Dieu et cherchant à établir la leur propre, ils ne se sont pas soumis à la justice de Dieu.

Sans leur imputer de mauvaises intentions, j’estime qu’il est inutile de répondre à leurs polémiques et de chercher à les convaincre qu’ils ont tort, parce que, comme le disait Paul de ses contradicteurs (Rm 10, 2), ils « ont du zèle pour Dieu », même si « c’est un zèle mal fondé ». Mieux vaut donc se conformer à la sage directive de l’Apôtre (1 Co 4, 5) :

[…] ne portez pas de jugement prématuré. Laissez venir le Seigneur; c’est lui qui éclairera les secrets des ténèbres et rendra manifestes les desseins des cœurs. Et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui revient.

Cette mention des « desseins des cœurs » renvoie à cet autre passage scripturaire (Ps 33, 10) à portée eschatologique :

L’Éternel déjoue les desseins des nations, il rend vaines les pensées des peuples.

Il témoigne que Dieu fait grief aux peuples de refuser son Règne sur eux, et de haïr Son peuple messianique. Ce que confirme cette prière du Livre de Ben Sira, sur laquelle je reviendrai en son lieu :

Si 36, 1-17 : Aie pitié de nous, maître, Dieu de l’univers, et regarde, répands ta crainte sur toutes les nations. Lève la main contre les nations étrangères, et qu’elles voient ta puissance. Comme, à leurs yeux, tu t’es montré saint envers nous, de même, à nos yeux, montre-toi grand envers elles. Qu’elles te connaissent, tout comme nous avons connu qu’il n’y a pas d’autre Dieu que toi, Seigneur. 5 Renouvelle les prodiges et fais d’autres miracles, glorifie ta main et ton bras droit. Réveille ta fureur, déverse ta colère, détruis l’adversaire, anéantis l’ennemi. Hâte le temps, souviens-toi du serment, que l’on célèbre tes hauts faits. Qu’un feu vengeur dévore les survivants, que les oppresseurs de ton peuple soient voués à la ruine. Brise la tête des chefs étrangers qui disent : « Il n’y a que nous. » Rassemble toutes les tribus de Jacob, rends-leur leur héritage comme au commencement. Aie pitié, Seigneur, du peuple appelé de ton nom, d’Israël dont tu as fait un premier-né. Aie compassion de ta ville sainte, de Jérusalem le lieu de ton repos. Remplis Sion de ta louange et ton sanctuaire de ta gloire. Rends témoignage à tes premières créatures, accomplis les prophéties faites en ton nom. Donne satisfaction à ceux qui espèrent en toi, que tes prophètes soient véridiques. Exauce, Seigneur, la prière de tes serviteurs selon la bénédiction d’Aaron sur ton peuple. Et que tous, sur la terre, reconnaissent que tu es le Seigneur, le Dieu éternel !


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Notes


(1) Voir, entre autres : « Le Royaume messianique s’établira-t-il sur la terre, ou dans les cieux ? » ; « La croyance en un Règne du Messie sur la terre » ; « Le Royaume de Dieu : au ciel ou sur la terre? » ; voir aussi « Millénarisme (Irénée et la tradition rabbinique) ».

(2) Dialogue avec Tryphon, 80, 5 et 80, 2. Cité d’après Philippe Bobichon, Justin Martyr. Dialogue avec Tryphon, Vol. 1, Academic Press, Fribourg, 2003, p. 405. Pour sa part, le grand Augustin, après avoir partagé cette croyance finit par l’abandonner ; toutefois, conscient de son origine néotestamentaire et de la foi des fidèles, il allégorisa le règne de mille ans en y voyant la Cité de Dieu, c’est-à-dire, pour lui, l’Église.

(3) Irénée de Lyon, Contre les hérésies. Dénonciation et réfutation de la prétendue gnose au nom menteur. Traduction française par Adelin Rousseau, moine de l’Abbaye d’Orval, éditions du Cerf, Paris, 1991. J’ai transcrit l’intégralité de ce Livre V, sur rivtsion : «Irénée de Lyon : Traité des Hérésies, Livre V».

(4) Et en effet, le Christ a affirmé à ses Apôtres : « je ne boirai plus désormais de ce produit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai avec vous, nouveau, dans le Royaume de mon Père. » (Mt 26, 29 = Mc 14, 25). Toutefois, les chrétiens qui refusent la perspective d’un royaume du Christ sur la terre, estiment que l’Évangile parle du Royaume de Dieu « dans le ciel », mais le parallèle de Luc (22, 18) leur donne tort : Jésus précise qu’il ne boira plus de vin « jusqu’à ce que vienne le royaume de Dieu ». Il s’agit donc d’un événement à venir, eschatologique.

(5) Voir : « Ce monde /  »l’au-delà », ou « patrie céleste » : La « spiritualisation » du Royaume de Dieu » ; « Catéchisme de l’Église catholique et avènement du Royaume en gloire » ; « Le « millénarisme » d’Irénée a-t-il été condamné par le Catéchisme de l’Église catholique ? » ; « La doctrine d’un royaume millénaire du Christ sur terre est-elle orthodoxe ? » ; etc.

(6) Décret du Saint-Office, (11 juillet 1941), publié dans Estudios, Buenos Aires, de nov. 1941, p. 365, et reproduit intégralement dans Periodica, t. 31, n° 15, d’avril 1942, pp. 166-167 : « Le système du millénarisme, même mitigé – à savoir, qui enseigne que, selon la vérité catholique, le Christ Seigneur, avant le jugement final, viendra corporellement sur cette terre pour régner, que la résurrection d’un certain nombre de justes ait eu lieu, ou n’ait pas eu lieu –, ne peut être enseigné avec sûreté (tuto doceri non posse). ».

(7) Sur l’expérience spirituelle intense qui fut à l’origine de cette mienne certitude, voir mon petit livre déjà cité : Confession d’un fol en Dieu, « Deuxième visitation : Dieu a rétabli son peuple ». Voir aussi mon article intitulé « Ce ‘palestinisme’ qui fait peur aux Juifs ».

(8) Je n’ignore pas, bien entendu, que l’appartenance de ces territoires à l’État juif est violemment contestée par les Palestiniens eux-mêmes et par les très nombreuses nations qui épousent leur déni. Mais ce n’est pas le lieu d’en parler.

(9) Voir : Guy Millière, « Israël, le Proche-Orient et la Judée-Samarie », qui expose en termes clairs, engagés mais non partisans, l’essentiel du contentieux – hérité du cynisme et de la démagogie des puissances alliées de l’époque du Mandat britannique – qui oppose depuis des décennies Israël et les Arabes résolus à la disparition de l’État juif, confortés en cela, officiellement ou tacitement, par la complicité et la lâcheté des nations, sur fond d’antisémitisme irrédentiste.

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4. Éprouver les esprits : prophétie et avertissement

 

A la demande de plusieurs d’entre vous, je vais essayer d’exposer les grandes lignes de ma réflexion sur ce que devrait être la « forme de vie et d’action » de celles et ceux de notre petit groupe, qui aspirent à s’engager dans la voie spirituelle que je préconise. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, que des ajustements ultérieurs, voire des modifications, ne seront pas nécessaires.

1. L’Église (j’entends par là le Corps universel du Christ, dont les membres – que Dieu seul connaît –, forment, avec ceux qui sont déjà dans la béatitude céleste, la « communion des saints »), est répandue sur toute la terre et se développe à travers les siècles jusqu’à « constituer cet Homme parfait, dans la force de l’âge, qui réalise la plénitude du Christ » (Ep 4, 13). Elle n’a jamais manqué de l’assistance de cet « autre Consolateur » que le Christ avait promis de demander à Son Père pour qu’il soit sans cesse avec ses disciples – « l’Esprit Saint » (Jn 14, 16-17). C’est par cet Esprit que Dieu la pourvoit de toutes sortes de charismes et suscite, au fil du temps et en toute circonstance, dans le cœur de fidèles attentifs aux difficultés de l’exercice de la foi ici et maintenant, la volonté de créer des formes de vie qui répondent aux besoins spirituels propres à leur époque (1) et contribuent à l’extension de Son dessein de salut de l’humanité. Mus intérieurement par la grâce divine, ces fidèles, ayant constaté des déficiences dans tel ou tel domaine de l’action et de la spiritualité de l’Église de leur époque, y ont remédié de diverses façons, avec leur génie propre, au bénéfice de la chrétienté tout entière. Après de rudes épreuves et de nombreuses tribulations – le plus souvent infligées par des membres de la hiérarchie religieuse –, leurs initiatives ou leurs réformes ont été intégrées dans l’organisme de la chrétienté et ont porté des fruits bénéfiques, qui ont donné lieu à la création de multiples congrégations et instituts religieux et, plus spécifiquement depuis plus d’un siècle, à l’émergence de nombreux mouvements laïcs en prise avec une société en pleine mutation qu’ils tentent, avec succès parfois, de christianiser et de sanctifier.

2. Nul, s’il veut s’inscrire dans cette dynamique d’Église, ne peut faire abstraction de l’existence de ces entités (même si certaines ont déchu de leur ferveur originelle, ou pire, comme ce fut le cas de plusieurs d’entre elles au cours des décennies écoulées, ont été causes de scandale public du fait de défaillances graves de certains de leurs responsables et de leurs membres). Il existe, en effet, des formes multiples de sanctification, tant religieuses et monastiques que laïques (2). Toutefois, c’est parce qu’ils n’ont pas trouvé leur place parmi elles, que celles et ceux qui me fréquentent et me lisent, depuis des années pour une partie d’entre eux, ont adhéré à mes conceptions. Mais certains ont voulu aller plus avant. Sur leurs instances, et après maintes hésitations, j’ai fini par accepter de les accompagner dans leur aspiration à une voie spirituelle, dont ils perçoivent confusément et intuitivement les contours, sans en avoir encore défini la forme et les modalités concrètes.

3. Il doit être clair que quiconque s’engage sur une voie qui n’a pas encore de statut ecclésial défini prend un risque et le fait courir à celles et ceux qui seront enclins à lui emboîter le pas. Les spécialistes de sociologie religieuse disent fort justement que quiconque veut réformer ou créer une forme de vie dans l’Église conteste, au moins implicitement, celles qui existent déjà. Mais la situation se complique encore plus quand un individu - moi, en l’occurrence – affirme qu’il ne veut ni réformer un mouvement existant, ni en créer un nouveau, mais qu’il croit devoir obéir à un appel intérieur, extrêmement fort et persistant, à avertir, de la part de Dieu, le peuple chrétien, que le dessein de Dieu est entré dans une phase capitale et irréversible, que ni lui ni ses pasteurs, dans leur majorité, n’ont discernée jusqu’ici (j’en traiterai dans la cinquième méditation, qui s’intitulera « L’Apocatastase, ou la réalisation de tout ce que Dieu a énoncé par la bouche de Ses saints prophètes de tout temps »).

4. Outre le scandale, la dérision, voire l’accusation de démesure, d’hérésie ou de schisme, que risque d’engendrer un tel propos, il sera demandé des comptes à celles et ceux qui le font ou le feront leur. Nous devrons donc être, comme le recommande saint Pierre (1 P 3, 15), « toujours prêts à l’apologie face à quiconque vous demande raison de l’espérance qui est en vous ». Cette « apologie » devra être dénuée d’agressivité et formulée avec humilité, ce qui n’exclut pas la fermeté. Mais pour être convaincante, elle devra reposer sur une connaissance solide de notre foi, à la lumière de l’Écriture et de la Tradition. C’est pourquoi la première phase de notre activité ad intra consistera surtout à nourrir notre connaissance religieuse et – j’ose le mot – théologique. Toutefois, nous n’emprunterons pas la voie universitaire (non qu’elle soit mauvaise en soi, mais parce qu’elle n’entre pas dans le cadre de notre appel tel que je le conçois), mais plutôt celle de la Lectio divina. J’entends par là une « lecture sainte » des Écritures (3), dans laquelle la centralité christique dessine, de manière étonnante, les contours, encore indistincts mais déjà discernables, de « l’Israël de Dieu » (cf. Ga 6, 16) ; à quoi doit s’ajouter la lecture expliquée des Pères de l’Église, dits « millénaristes » parce qu’ils ont enseigné l’instauration du Royaume de Dieu sur la terre, tel Irénée de Lyon, dans le 5ème livre de son Adversus Haereses.

5. On se demandera sans doute dans quelle ligne s’inscrit notre initiative. Je réponds en toute simplicité, sans craindre les moqueries (ou le mépris) prévisibles : celle de la tradition prophétique d’Israël. Certes, il n’y a plus de prophètes au sens biblique du terme – Jean le Baptiste ayant été le dernier d’entre eux –, mais « l’esprit de prophétie », dont parle l’Apocalypse (19, 10), fait toujours partie des charismes dont son fondateur a doté l’Église, il est même le plus éminent, comme en témoigne saint Paul :

1 Corinthiens 14,1-5 : […] Aspirez aux phénomènes spirituels, surtout la prophétie. Car celui qui parle en langue ne parle pas aux hommes, mais à Dieu. Personne ne le comprend: sous l’inspiration, il énonce des choses mystérieuses. Mais celui qui prophétise parle aux hommes: il édifie, exhorte, encourage. Celui qui parle en langue s’édifie lui-même, mais celui qui prophétise édifie l’assemblée. Je voudrais, certes, que vous parliez tous en langues, mais plus encore que vous prophétisiez ; car celui qui prophétise l’emporte sur celui qui parle en langue, ou bien que [le glossolale] interprète, afin que l’assemblée en tire édification. […]

C’est une erreur commune et répandue de croire que prophétiser consiste uniquement à annoncer l’avenir. L’activité des prophètes d’Israël ne s’est pas limitée à cela. Ils ont tout autant repris et corrigé le peuple, tel, entre autres, Isaïe (29,13 = Mt 15, 8-9), qui disait:

« ce peuple s’approche de moi en paroles et me glorifie des lèvres, alors que son coeur est loin de moi et que sa crainte n’est qu’un commandement humain, une leçon apprise… »

Aussi ne devrons-nous pas craindre de faire de même à l’égard des chrétiens, si l’Esprit nous y pousse, en tenant compte des consignes de saint Paul (1 Co 14, 29-33) :

Quant aux prophéties, que deux ou trois prennent la parole et que les autres jugent. Si un assistant reçoit une révélation, celui qui parle doit se taire. 31 Vous pouvez tous prophétiser, mais chacun à son tour, pour que tout le monde soit instruit et encouragé. Le prophète est maître de l’esprit prophétique qui l’anime. Car Dieu n’est pas un Dieu de désordre, mais un Dieu de paix. Comme cela se fait dans toutes les Églises des saints…

6. Nous devrons aussi être conscients que nombreux sont, de nos jours, celles et ceux qui se disent ou que l’on répute gratifiés de ce charisme de prophétie. Saint Jean, dans sa 1ère Epître (4, 1), nous met en garde en ces termes :

Bien-aimés, ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu, car beaucoup de pseudo-prophètes sont venus dans le monde. (1 Jn 4, 1).

Nous ne devons pas pour autant jeter à priori le discrédit sur celles ou ceux qui prophétisent. Imitons plutôt l’attitude de Moïse à cet égard (Nb 11, 26-29) :

Deux hommes étaient restés au camp ; l’un s’appelait Eldad et l’autre Médad. L’Esprit reposa sur eux ; bien que n’étant pas venus à la Tente, ils comptaient parmi les inscrits. Ils se mirent à prophétiser dans le camp. Un jeune homme courut l’annoncer à Moïse : « Voici qu’Eldad et Médad prophétisent dans le camp », dit-il. Josué, fils de Nûn, qui depuis sa jeunesse servait Moïse, prit la parole et dit : « Moïse, Monseigneur, empêche-les ! ». Moïse lui répondit: « Serais-tu jaloux pour moi ? Ah ! puisse tout le peuple de L’Eternel être prophète, L’Eternel leur donnant son Esprit ! » (Nb 11,26-29).

Jésus réagit de façon similaire quand ses apôtres ne conçoivent pas que d’autres qu’eux puissent opérer des prodiges au nom du Christ (Lc 9, 49-50 = Mc 9, 38-39) (4) :

Jean prit la parole et dit : « Maître, nous avons vu quelqu’un expulser des démons en ton nom, et nous voulions l’empêcher, parce qu’il n’est pas des nôtres ». Mais Jésus lui dit : «Ne l’en empêchez pas; car qui n’est pas contre vous est pour vous».

Ceci étant dit, l’Écriture nous invite, par le ministère de Michée le prophète (3, 5-8), à dénoncer les vaticinations des prophètes démagogues qui, au lieu d’avertir et d’appeler le peuple de Dieu à la reconnaissance de ses péchés et à la pénitence, le bercent d’illusions :

Ainsi parle L’Éternel contre les prophètes qui égarent mon peuple: S’ils ont quelque chose entre les dents, ils proclament: « Paix ! » Mais à qui ne leur met rien dans la bouche ils déclarent la guerre. C’est pourquoi la nuit pour vous sera sans vision, les ténèbres pour vous sans divination. Le soleil va se coucher pour les prophètes et le jour s’obscurcir pour eux. Alors les voyants seront couverts de honte et les devins de confusion; tous, ils se couvriront les lèvres, car il n’y aura pas de réponse de Dieu. Moi, au contraire, je suis plein de force et du souffle de L’Éternel, de justice et de courage, pour proclamer à Jacob son crime, à Israël son péché. (Mi, 3, 5-8).

La transposition à ce qui se passe de nos jours est facile à effectuer. Pour être authentique, le charisme de prophétie que nous nous efforcerons d’exercer devra se conformer aux paroles adressées par Dieu à Ezéchiel en ces termes (3, 17, 21) :

Fils d’homme, je t’ai fait guetteur pour la maison d’Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part. Si je dis au méchant : Tu vas mourir, et que tu ne l’avertis pas, si tu ne parles pas pour avertir le méchant d’abandonner sa conduite mauvaise afin qu’il vive, le méchant, lui, mourra de sa faute, mais c’est à toi que je demanderai compte de son sang. Si au contraire tu as averti le méchant et qu’il ne s’est pas converti de sa méchanceté et de sa mauvaise conduite, il mourra, lui, de sa faute, mais toi, tu auras sauvé ta vie. Lorsque le juste se détournera de sa justice pour commettre le mal et que je mettrai un piège devant lui, c’est lui qui mourra; parce que tu ne l’auras pas averti, il mourra de son péché et on ne se souviendra plus de la justice qu’il a pratiquée, mais je te demanderai compte de son sang. Si au contraire tu as averti le juste de ne pas pécher et qu’il n’a pas péché, il vivra parce qu’il aura été averti, et toi, tu auras sauvé ta vie.

7. Enfin, on se souviendra que Dieu précise à Ezéchiel qu’il doit exercer son ministère d’avertissement, que ses auditeurs « écoutent ou qu’ils n’écoutent pas » (Ez 2, 5.7 ; 3, 11). Nous ferons de même, à notre mesure, et en prenant soin de ne pas oublier l’essentiel, qui est l’amour, comme l’écrit magnifiquement l’apôtre Paul (1 Corinthiens 13, 1-13) :

Quand je parlerais en langues, celle des hommes et celle des anges, s’il me manque l’amour, je suis un métal qui résonne, une cymbale retentissante. Quand j’aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et de toute la connaissance, quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens aux affamés, quand je livrerais mon corps aux flammes, s’il me manque l’amour, je n’y gagne rien. L’amour prend patience, l’amour rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas, il ne s’enfle pas d’orgueil, il ne fait rien de laid, il ne cherche pas son intérêt, il ne s’irrite pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il trouve sa joie dans la vérité. Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne disparaît jamais. Les prophéties? Elles seront abolies. Les langues? Elles prendront fin. La connaissance? Elle sera abolie. Car notre connaissance est limitée, et limitée notre prophétie. Mais quand viendra la perfection, ce qui est limité sera aboli. Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Devenu homme, j’ai mis fin à ce qui était propre à l’enfant. À présent, nous voyons dans un miroir et de façon confuse, mais alors, ce sera face à face. À présent, ma connaissance est limitée, alors, je connaîtrai comme je suis connu. Maintenant donc ces trois-là demeurent, la foi, l’espérance et l’amour, mais l’amour est le plus grand.


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Notes

(1) Je m’inspire ici d’un passage de l’œuvre d’Irénée de Lyon, Adversus Haereses, Livre IV, 20, 6, Irénée de Lyon, Contre les hérésies. Dénonciation et réfutation de la prétendue gnose au nom menteur, éditions du Cerf, 1991, p. 473 : « Certains [prophètes] voyaient l’esprit prophétique et son assistance en vue de l’effusion de tous les genres de grâces ; d’autres voyaient la venue du Seigneur et le ministère par lequel, depuis les origines, il accomplit la volonté du Père, tantôt au ciel et tantôt sur la terre ; d’autres voyaient les gloires du Père propres aux époques et à ceux qui voyaient et entendaient alors et à ceux qui devaient entendre par la suite… » (traduction légèrement remaniée par mes soins sur base du latin).

(2) Selon le Répertoire des Associations Internationales de Fidèles, établi par le Conseil Pontifical pour les Laïcs, il existe 122 mouvements ecclésiaux ou communautés nouvelles. Voici quelques-une des plus connues : communauté Sant’Egidio, le Renouveau charismatique et le Mouvement des Focolari, Communion et Libération, les Cursillos di Cristianidad, le Chemin néo-catéchuménal, Schönstatt, les Légionnaires du Christ, le Mouvement pour un Monde Meilleur, l’Institution Thérésienne, le Chemin neuf, le Mouvement Lumière-Vie, l’Arche, les Équipes Notre-Dame, etc.

(3) J’emprunte cette expression audacieuse calquée sur celle d’ « histoire sainte » et créée par le cistercien A. Veilleux, « La lectio divina comme école de prière chez les Pères du désert ».

(4) Paul est dans le même esprit lorsqu’il affirme, en 1 Co 12, 3 : « C’est pourquoi, je vous le déclare: personne, parlant avec l’Esprit de Dieu, ne dit : « Anathème à Jésus », et nul ne peut dire : « Jésus est Seigneur », s’il n’est avec l’Esprit Saint. »


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5. L’Apocatastase, ou réalisation de tout ce que Dieu a énoncé par la bouche de Ses saints prophètes de tout temps (cf. Ac 3,21)


Dans la méditation précédente (4. « Éprouver les esprits : prophétie et avertissement »), je faisais état de la nécessité intérieure qui s’était imposée à ma conscience – et n’a fait que se renforcer durant le demi-siècle qui s’est écoulé depuis la première « visitation » divine dont j’ai été gratifié –, à savoir : avertir le peuple chrétien, que « le dessein divin est entré dans une phase capitale et irréversible, que ni les fidèles ni leurs pasteurs, dans leur majorité, n’ont discernée jusqu’ici ».

Ainsi émise, cette assertion peut apparaître comme une prétention inouïe, voire extravagante, d’autant qu’elle se réfère à une vision privée qui ne saurait avoir le statut d’authenticité de la Révélation, telle qu’elle s’exprime dans les Saintes Écritures et est garantie par l’Église comme faisant partie du « dépôt » (1) confié par Dieu aux Apôtres et à leurs successeurs.

Je rappelle ici ce que j’ai écrit et dit, à maintes reprises, ces derniers mois : je n’aurais jamais exposé publiquement les grâces du Seigneur si le message de l’une d’entre elles au moins ne dépassait ma personne limitée et concernait, à l’évidence, l’ensemble du peuple chrétien. Je ne puis nier qu’il m’ait été dit expressément, au cours d’une extase accompagnée d’une lumière éblouissante : « Dieu a rétabli Son peuple » (2). Je ne peux non plus oublier qu’au sortir de cette vision, j’eus la certitude intérieure que cette phrase référait à un passage du début du Livre des Actes des Apôtres (Ac 3, 21), que je trouvai presque immédiatemen. L’apôtre Pierre y dit de Jésus, récemment ressuscité et monté aux cieux, « que le ciel doit [le] garder jusqu’aux temps de la restitution [grec : apokatastasis = apocatastase] de tout ce que Dieu a énoncé par la bouche de ses saints prophètes de tout temps. »

On peut, il est vrai, parler, comme le fait la Bible de Jérusalem, de « restauration de toutes choses, dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes d’autrefois ». La différence entre les deux interprétations n’est pas seulement sémantique mais théologique. Dans la première, la restitution-apocatastase connote la réalisation finale d’un événement inéluctable, parce que voulu, voire « programmé » par Dieu dans Son dessein éternel. Dans la seconde, la restauration-apocatastase dont il est question concerne un rétablissement de – ou un retour à – un état de choses originel (3).

La difficulté – on l’aura compris – tient au sens à donner au terme grec apokatastasis. Le grand Origène, dont l’influence – qui a traversé les siècles et marque encore de nombreux spécialistes d’aujourd’hui – en a définitivement orienté l’interprétation en écrivant (4) :

Nul n’est rétabli dans un lieu où il n’a jamais été, mais le rétablissement de quelqu’un ou de quelque chose se fait dans son lieu propre. Par exemple, quand un des membres est démis, le médecin essaie de réaliser le rétablissement du membre démis ; quand quelqu’un se trouve hors de sa patrie pour une raison juste ou injuste et qu’il reçoit la faculté d’être de nouveau légalement dans sa patrie, il est rétabli dans sa patrie ; tu auras le même sens pour un soldat cassé de son grade, puis rétabli. Dieu dit donc ici, à nous qui nous sommes détournés de lui, que si nous nous convertissons, il nous rétablira. Et tel est, en effet, le terme de la promesse – comme il est écrit dans les Actes des Apôtres, au [verset] : « Jusqu’au temps du rétablissement de tous dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes depuis toujours » […]

Toutefois, si érudit qu’il fût, les cas évoqués par le grand exégète alexandrin (IIe – IIIe s.) ne rendent pas suffisamment compte de la palette variée des acceptions, aussi fréquentes qu’usuelles, de ce terme, dans les domaines financier, juridique, militaire et administratif, tels que rétablir (une situation, un compte déficitaire), payer (un prix convenu, un dédommagement), acquitter, honorer (une dette, un engagement), compenser, résoudre, restituer, donner ce qui est dû, etc. Pour autant, je n’ai pas été convaincu par l’affirmation d’un savant bibliste (5), qui estimait qu’il fallait voir dans le terme apokatastasis « l’idée d’une libération, d’un règlement définitif ou d’une réalisation des prophéties ». Une telle interprétation avait, à mes yeux, l’inconvénient de faire disparaître la connotation sémantique majeure, présente dans de multiples textes, et bien soulignée par Origène : le retour à une situation ou un état antérieurs, exprimé, selon les contextes, par des termes tels que « restauration », « réhabilitation ».

Faute d’une terminologie qui satisfasse à ces exigences sans nécessiter des périphrases ou des notes à chacune de ses occurrences, j’ai opté pour la transcription littérale du grec sous-jacent, apokatastasis, en « apocatastase », pour parler du processus en lui-même, et « apocatastatique » pour désigner les textes et situations scripturaires qui y ont trait. Je propose de considérer la phrase de Pierre en Ac 3, 21 comme l’annonce inspirée selon laquelle, au temps fixé, Dieu amènera à sa plénitude l’ordre primordial conçu dans Son dessein éternel, tel que l’ont exprimé les prophètes et les auteurs inspirés. En attendant que « l’Esprit de vérité nous introduise dans la vérité tout entière » (cf. Jn 16, 13), celles et ceux qui « cherchent avant tout le Royaume de Dieu et sa justice » (cf. Mt 6, 33), avec sincérité et humilité, verront clairement, à Sa lumière et à celle des Écritures, s’il y a, dans ce dont je témoigne, « une parole de l’Éternel » (cf. Za 11, 11), ou si je parle par arrogance (cf. Dt 18, 22). Le même Esprit leur fera discerner les signes avant-coureurs de la remise en vigueur de situations prophétisées par les Ecritures, et ceux de l’imminence du surgissement d’événements ayant déjà eu lieu dans le passé sans qu’en aient été épuisées toutes les potentialités prophétiques, lesquelles révéleront leur portée plénière à la fin des temps, comme il ressort, semble-t-il, de la lecture que faisait Irénée de Lyon de Gn 2, 1-2, comme étant « à la fois un récit du passé, tel qu’il s’est déroulé, et une prophétie de l’avenir » (6).

Telle est l’apocatastase à laquelle le Seigneur veut « ouvrir l’oreille » du cœur de ceux qui ne « l’aiment ni de mots ni de langue, mais en actes et en vérité » (1 Jn 3, 18) ; et telle sera leur profession de foi :

Le Seigneur L’Éternel m’a donné une langue de disciple pour que je sache apporter à l’épuisé une parole de réconfort. Il éveille chaque matin, il éveille mon oreille pour que j’écoute comme un disciple. Le Seigneur L’Éternel m’a ouvert l’oreille, et moi je ne me suis pas rebellé, je ne me suis pas dérobé. (Is 50, 4-5).


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Notes


(1) Cf. les exhortations de saint Paul à Timothée : « garde le dépôt, évite les discours creux et impies, les objections d’une pseudo-science » (1 Tm 6, 20) ; « je sais en qui j’ai mis ma foi et j’ai la conviction qu’il est capable de garder mon dépôt jusqu’à ce Jour-là » (2 Tm 1, 12 ; « Garde le bon dépôt avec l’aide de l’Esprit Saint qui habite en nous » (2 Tm 1, 14).

(2) Voir la relation circonstanciée que j’en fais dans un livre à paraître en septembre 2012 aux éditions Docteur Angélique, Avignon : Confession d’un fol en Dieu, « Deuxième visitation – « Dieu a rétabli son peuple » ».

(3) J’ai fait, en son lieu, un état relativement technique de la question, en motivant mon choix sémantique sans omettre les difficultés d’interprétation qui tiennent tant à l’écart chronologique et culturel qui nous sépare des auditeurs de l’époque, avec toutes les différences de compréhension qui découlent de cette altérité. Voir, entre autres : Menahem Macina, « Le mystère de l’Apocatastase », et les documents y afférant, auxquels renvoient les liens cités dans ce texte.

(4) Origène, Homélie sur Jérémie, XIV, 18, Cerf, coll. « Sources chrétiennes» n° 232, Paris, 1976, p. 109-111.

(5) A. Méhat, « “Apocatastase” : Origène, Clément d’Alexandrie, Ac 3, 21 », in Vigiliae Christianae, vol. X, 1956, p. 196-214 (en ligne sur Rivtsion).

(6) Irénée de Lyon, Adversus Haereses V, 28, 3.

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6. Rôle eschatologique d’Élie


Elie, homme de longue vie, sans vieillesse, stratège gardé en réserve contre l’Antéchrist, qui s’opposera à lui, confondra sa fourberie et son orgueil, et ramènera à Dieu, lors de la consommation des siècles, tous les hommes égarés par sa séduction. Voici celui qui est jugé digne d’être le précurseur de la deuxième glorieuse venue du Seigneur Christ (1).

J’ai souligné, tant sur mon site rivtsion.org que dans la deuxième des méditations ci-dessus, la place capitale que tient Élie dans ma spiritualité. Pour mémoire, je lui ai consacré quelques études approfondies, rédigées à l’époque où je m’appuyais presque exclusivement sur la recherche universitaire pour examiner les doctrines eschatologiques du judaïsme et du christianisme (2). Quiconque les consulte pourra découvrir le rôle eschatologique central que l’Écriture et la tradition assignent au prophète de feu, dans la ligne du prophète Malachie (3, 23-24) :

Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que n’arrive le Jour de L’Éternel, grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils et le coeur des fils vers leurs pères, de peur que je ne vienne frapper le pays d’anathème.

Dans son éloge des Pères (Si 48, 10), Ben Sira, un Sage juif du IIe siècle avant notre ère remodèle ce célèbre oracle en y ajoutant une note nouvelle : celle d’un Élie restaurateur des tribus d’Israël (3) :

Toi qui es appointé pour le temps [fixé], pour faire cesser la colère face à la fureur [divine ?], ramener le cœur des pères vers les fils et restaurer les tribus de Jacob (4).

Un bon connaisseur de la problématique eschatologique d’Élie fait cette remarque pertinente (5):

[…] le fait que Ben Sira attribue cette tâche à Élie lors de son retour prouve qu’il a vu en lui une figure messianique, dans la mesure où a) il rétablit les tribus d’Israël, les ramenant de l’Exil et les libérant de leurs oppresseurs, et b) obtient la paix pour le peuple de Dieu en apaisant la colère divine […]. En fait, Élie est celui qui prépare la venue de Dieu comme Juge ; il est celui par lequel Dieu exauce la prière formulée en Si 36, 17 : « Rassemble toutes les tribus de Jacob et rends-leur leur héritage, comme au commencement » (36, 10).

Jésus lui-même entérine cette prophétie de rétablissement des tribus d’Israël, en annonçant à Ses apôtres que c’est par eux qu’elles seront dirigées dans le Royaume de Son Père, qu’Il établira sur la terre lors de la Parousie (Mt 19, 28) :

En vérité je vous le dis, à vous qui m’avez suivi : dans la régénération, quand le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous siégerez, vous aussi, sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël. »

L’attente du retour d’Élie avant les temps messianiques était vivace au temps du Christ, qui s’inscrit dans cette ligne, comme en témoigne l’évangile de Matthieu (17, 10-13) :

Et les disciples lui posèrent cette question: « Pourquoi les scribes disent-ils qu’Élie doit venir d’abord ? » Il répondit: « Oui, Élie doit venir et tout restaurer, or, je vous le dis, Élie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu, mais l’ont traité à leur guise. De même le Fils de l’homme aura lui aussi à souffrir d’eux ». Alors les disciples comprirent que ses paroles visaient Jean le Baptiste.

Ayant traité en détail ailleurs (6) de la présentation, apparemment surprenante, que Jésus fait du Baptiste comme anticipant en sa personne la manifestation d’Élie, je n’y reviendrai pas ici. Par contre, j’attire l’attention sur le propos suivant attribué à Jésus (Mt 11, 13-14), et aux nuances desquels il convient d’être attentif :

Tous les prophètes en effet, ainsi que la Loi, ont prophétisé jusqu’à Jean. Et lui, si vous voulez m’en croire [litt. : le recevoir] il est cet Élie qui doit venir. Que celui qui a des oreilles entende !

Il ne faudrait pas déduire de ce texte que Jean était Élie redivivus et qu’il est inutile d’attendre la réalisation de la prophétie de Malachie. Sans résoudre pour autant le mystère (7), la dénégation de Jean lui-même (1, 19-23) coupe court à cette opinion :

Et voici quel fut le témoignage de Jean, quand les Juifs lui envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites pour lui demander : « Qui es-tu ? » Il confessa, il ne nia pas, il confessa : « Je ne suis pas le Christ. » – « Qu’es-tu donc ? », lui demandèrent-ils. « Es-tu Élie ? ». Il dit : « Je ne le suis pas. » – « Es-tu le prophète ? » Il répondit : « Non. » Ils lui dirent alors : « Qui es-tu, que nous donnions réponse à ceux qui nous ont envoyés ? Que dis-tu de toi-même ? » – Il déclara : « Moi [je suis] la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droit le chemin du Seigneur, comme a dit Isaïe, le prophète ».

Le ministère du Baptiste est encore décrit, dans trois passages de l’évangile de Luc, comme anticipant, pour le peuple juif du temps de Jésus, celui d’Élie à la fin des temps, prophétisé en Ml 3, 23-24. Leur point commun est l’annonce de la proximité du Royaume de Dieu en gloire, et l’appel urgent au changement de conduite :

Lc 3, 2-7 : …la parole de Dieu fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. Et il vint dans toute la région du Jourdain, proclamant un baptême de repentir pour la rémission des péchés, comme il est écrit au livre des paroles d’Isaïe le prophète : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers ; tout ravin sera comblé, et toute montagne ou colline sera abaissée; les passages tortueux deviendront droits et les chemins raboteux seront nivelés. Et toute chair verra le salut de Dieu.

Lc 1, 17 : Il marchera devant [le Seigneur] avec l’esprit et la puissance d’Élie, pour ramener le coeur des pères vers les enfants et les rebelles à la prudence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé.

Lc 1, 76-79 : Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; car tu marcheras devant le Seigneur pour lui préparer les voies, pour donner à son peuple la connaissance du salut par la rémission de ses péchés, grâce aux sentiments de miséricorde de notre Dieu, dans lesquels il nous a visités d’en haut, pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l’ombre de la mort, afin de guider nos pas dans le chemin de la paix.

Enfin, il est un aspect du rôle, en quelque sorte conjoint, de Jean le Baptiste et d’Élie, que je considère comme « apocatastatique » (8). Il ressort de l’affirmation de Jésus (en Mt 17, 11, cité ci-dessus) : « Oui, Élie doit venir et tout restaurer ». Le verbe grec sous-jacent est apokathistanai, dont j’ai parlé en détail dans mes écrits (9). Ce qui, me semble-t-il, corrobore ma perception du rôle eschatologique d’Élie, comme central pour l’approfondissement du mystère de l’apocatastase, dont celles et ceux qui me lisent savent le rôle qu’il tient dans ma foi et ma vie spirituelle de juif et de chrétien. La conception de la nécessité d’une « réparation-restauration » du monde est très prégnante dans la spiritualité juive. Elle s’exprime par la notion de « tikkoun », qui est centrale dans la Kabbale. On la trouve, à la forme verbale, dans la prière ‘Aleinu, de l’office de Shaharit (prière du matin), sous la forme : « letaqen ‘olam bemalkhut shaddai » (réparer le monde par la royauté du Très-Haut). Chaque fidèle juif est invité à collaborer à cette remise en état du monde abîmé par le péché, pour que le Royaume de Dieu puisse s’y instaurer en gloire.

Dans la septième méditation de ce cycle, intitulée « Résister à l’apostasie de l’Antéchrist… », j’exposerai, avec la grâce de Dieu, comment nous préparer à la phase eschatologique de ce processus, sous la forme de la résistance des justes, soutenus par Elie, à l’apostasie des nations séduites par l’Antéchrist.

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Notes

(1) Cosmas Indicopleustès, Topographie chrétienne, Livre V, 140, in S.C. 159, Paris, 1970, p. 204. J’ai cité cet auteur byzantin du VIe s. dans ma deuxième méditation : « Pourquoi le Carmel ? », dont je reprends ici certains éléments.

(2) Voir surtout « Élie et la conversion finale du peuple juif, à la lumière des sources rabbiniques et patristiques », version revue et corrigée d’un article paru initialement dans Proche Orient Chrétien (POC), t. XXXI (1981), pp. 71-99.

(3) J’ai traité, au fil de mes écrits, de l’importance de la notion de tribus, tant dans les Ecritures que dans la tradition juive. Voir surtout : « Juda et Israël : réunion eschatologique ».

(4) M’écartant délibérément de la traduction courante basée sur le grec de la Septante, j’ai traduit ce passage à partir de l’original hébreu présumé du Livre de Ben Sira, retrouvé à la fin du XIXe siècle dans une très ancienne guenizah (entrepôt de livres endommagés). Pour qui lit l’hébreu moderne et veut consulter le texte originale, voir Sefer Ben Sira hashalem, édité par Moshe Tsvi Segal, Mosad Bialik, Jérusalem, 1972, p. ל »ש.

(5) Fr. Lawrence Frizzell, « Élie dans les traditions juive et chrétienne », Bulletin du SIDIC, 2002, Volume XXXV, Numéro 2-3, pp. 25-32. Texte repris sur le site rivtsion. Tout l’article est à lire.

(6) Voir : M. Macina, « Jean le Baptiste était-il Élie ? Examen de la tradition néotestamentaire », paru dans Proche-Orient Chrétien (POC), t. XXXIV (1984), pp. 209-232 ; et «Témoignage des Pères de l’Église sur le retour d’Élie» ; etc.

(7) Force est bien d’adopter le qualificatif de ‘mystérieux’ pour caractériser une telle identité Élie=Jean le Baptiste. Faute de vocabulaire adéquat, il faudrait créer une expression particulière, voire un néologisme, pour caractériser une telle situation où ce n’est plus le passé qui est type et figure de l’avenir, mais le présent qui réalise historiquement une prophétie, sans en épuiser les possibilités, mais en en laissant, au contraire, l’accomplissement plénier comme suspendu dans un avenir eschatologique. J’oserais risquer l’étrange expression suivante: typologie redondante. En effet, nous avons la situation bizarre que voici : Jean le Baptiste est le type de la venue eschatologique d’un prophète qui l’a précédé et qui reviendra, mais comme il accomplit, dans une certaine mesure et par avance, ce qu’Élie réalisera en plénitude à la Fin des Temps, Jean le Baptiste devient lui-même le type de cet Élie passé et à venir!…

(8) Voir « Annonces eschatologiques à caractère apocatastatique ».

(9) Voir, entre autres : « Le mystère de l’apocatastase ».


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7. Résister à l’apostasie de l’Antéchrist qui « agit déjà »

et préparer au Seigneur un peuple bien disposé (2 Th 2, 7 ; Lc 1, 17)

Paul a dûment mis en garde les premiers chrétiens de son temps contre la croyance en l’imminence de la Parousie, et l’avertissement vaut pour toutes les générations :

2 Th 2, 1-4 : Nous vous le demandons, frères, à propos de la Venue de notre Seigneur Jésus Christ et de notre rassemblement auprès de lui, ne vous laissez pas trop vite mettre hors de sens ni alarmer par des manifestations de l’Esprit, des paroles ou des lettres données comme venant de nous, et qui vous feraient penser que le Jour du Seigneur est déjà là. Que personne ne vous abuse d’aucune manière. Auparavant doit venir l’apostasie et se révéler l’Homme d’iniquité, l’être perdu, l’adversaire, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu ou reçoit un culte, allant jusqu’à s’asseoir en personne dans le sanctuaire de Dieu, se produisant lui-même comme Dieu.

Malheureusement, le propos de l’Apôtre est trop souvent mal interprété, quand il n’est pas utilisé pour discréditer les fidèles qui, sans croire « que le Jour du Seigneur est déjà là », n’en sont pas moins attentifs à la présence mystérieuse, ici et maintenant, de l’apostasie et de l’Antichrist, sur la foi de ces paroles de Jean :

1 Jn 2, 18 : Petits enfants, voici venue la dernière heure. Vous avez entendu dire que l’Antichrist doit venir ; et déjà maintenant beaucoup d’antichrists sont survenus : à quoi nous reconnaissons que la dernière heure est là.

Mais Paul parle, lui, d’une autre Apostasie ‑ eschatologique celle-là et d’une ampleur incommensurable – qui aura lieu avant la Venue du Christ en gloire, et au cours de laquelle « se révélera l’Homme impie, l’Être perdu… » (cf. 2 Th 2, 3). S’agit-il d’une contradiction, ou d’une de ces obscurités qui ne sont pas rares dans l’Écriture ? En fait, la difficulté vient de notre ignorance de la tradition apostolique. Nous croyons que l’apostasie est un événement ponctuel encore à venir. Or, telle n’est pas la perception qu’en avaient les Pères de l’Église des trois premiers siècles, dont surtout Irénée de Lyon. Dans son ouvrage intitulé Adversus Haereses (Contre les hérésies), et sous-titré « Dénonciation et réfutation de la prétendue gnose au nom menteur », Irénée considère l’apostasie comme une atteinte originelle au plan divin de salut, dont les conséquences traversent le temps jusqu’à la fin de l’histoire humaine, ainsi qu’en témoigne ce long passage :

C’est pourquoi aussi, dans la bête qui doit venir, aura lieu la récapitulation de toute iniquité et de toute tromperie, afin que toute la puissance de l’apostasie ayant conflué vers elle et s’étant ramassée en elle, soit jetée dans la fournaise de feu. C’est donc à juste titre que le chiffre de la bête aura le chiffre six cent soixante-six, récapitulant en lui tout le mélange de mal qui se déchaîna avant le déluge par suite de l’apostasie des anges […] récapitulant aussi toute l’erreur idolatrique postérieure au déluge et le meurtre des prophètes et le supplice du feu infligé aux justes, car la statue dressée par Nabuchodonosor avait soixante coudées de hauteur et six coudées de largeur, et c’est pour avoir refusé de l’adorer qu’Ananias Azarias et Misaël furent jetés dans la fournaise de feu, prophétisant par cela même qui leur arrivait l’épreuve du feu que subiront les justes à la fin des temps : toute cette statue a été, en effet, une préfiguration de l’avènement de celui qui prétendra se faire adorer lui seul par tous les hommes sans exception. Ainsi donc, les six cents ans de Noé, au temps de qui le déluge eut lieu à cause de l’apostasie, et le nombre des coudées de la statue, à cause de laquelle les justes furent jetés dans la fournaise de feu, signifient le chiffre du nom de cet homme en lequel sera récapitulée toute l’apostasie, l’injustice, l’iniquité, la fausse prophétie et la tromperie de six mille ans, à cause de quoi surviendra le déluge de feu.

(Irénée, Adversus Haereses, V, 29, 2 = Irénée de Lyon, Contre les Hérésies. Dénonciation et réfutation de la prétendue gnose au nom menteur, Cerf, 1991, p. 655-656.)

De ces considérations et de plusieurs autres qui figurent dans cette œuvre, il ressort que l’apostasie qui culminera lors de la manifestation de l’Antéchrist, s’origine à une rébellion angélique primordiale contre Dieu. La Révélation nous enseigne que l’être céleste qui en est l’instigateur, est parvenu, par ruse, à y impliquer l’espèce humaine en la personne des créatures naïves et inexpérimentées qu’étaient Adam et Êve. A ce propos, Irénée fait remarquer que si Adam et Êve ont bien été punis, cependant, Dieu ne les a pas maudits. Il n’empêche, ce drame cosmique se perpétuera et deviendra le paradigme et le type de la rébellion contre Dieu, dont la sanction est la peine du feu, tant pour les êtres célestes que pour les hommes eux-mêmes s’ils imitent cet exemple de déchéance angélique :

… toute la malédiction retomba sur le serpent qui les avait séduits : « Et Dieu dit au serpent : Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les animaux domestiques et tous les animaux sauvages de la terre. » C’est la même malédiction que le Seigneur adresse dans l’Evangile à ceux qui se trouveront à sa gauche : « Allez, maudits, au feu éternel que mon Père a préparé pour le diable et ses anges. [Mt 25, 41] ». Il indique par là que le feu éternel n’a pas été préparé principalement pour l’homme, mais pour celui qui a séduit et fait pécher l’homme et qui est l’initiateur de l’apostasie, ainsi que pour les anges qui sont devenus apostats avec lui ; c’est ce même feu que subiront aussi en toute justice ceux qui, à l’instar des anges, dans l’impénitence et l’obstination, auront persévéré dans les œuvres mauvaises.

(Id., Ibid., III, 23, 3 = Id. Ibid., p. 389.)

Dans le même ouvrage, Irénée expose le « mécanisme » théologique de cette apostasie primordiale de Satan, et le moyen qu’a prévu Dieu pour prémunir l’espèce humaine des conséquences catastrophiques de cette volonté diabolique de faire échec à Son dessein de salut universel :

Tel est le diable. Il était l’un des anges préposés aux vents de l’atmosphère, ainsi que Paul l’a fait connaître dans son épître aux Éphésiens [cf. Ep 2, 2]. Il se prit alors à envier l’homme et devint, par là même, apostat à l’égard de la loi de Dieu: car l’envie est étrangère à Dieu. Et comme son apostasie avait été mise au jour par le moyen de l’homme et que l’homme avait été la pierre de touche de ses dispositions intimes, il se dressa de plus en plus violemment contre l’homme, envieux qu’il était de la vie de celui-ci et résolu à l’enfermer sous sa puissance apostate. […]

(Id., Ibid., V, 24, 4 = Id. Ibid., p. 641.)

Et c’est à bon droit que Justin a dit qu’avant la venue du Seigneur, Satan n’avait jamais osé blasphémer Dieu, parce qu’il ignorait encore sa condamnation: car c’est en paraboles et en allégories que les prophètes avaient parlé de lui. Mais depuis la venue du Seigneur, par les paroles du Christ et de ses apôtres, il sait de façon claire qu’un feu éternel a été préparé pour lui, qui s’est séparé de Dieu de son propre mouvement, et pour tous ceux qui, refusant de faire pénitence, auront persévéré dans l’Apostasie.

(Id., Ibid., V, 26, 2 = Id. Ibid., p. 649.)

Même thématique, mais, cette fois, avec une portée eschatologique, dans un autre ouvrage d’Irénée, consacré à la « prédication apostolique » :

Que, ressuscité et enlevé à la droite du Père, il [le Christ] attende le moment fixé par le Père pour le jugement, tous ses ennemis devant d’abord lui être soumis – ces ennemis sont tous ceux d’entre les anges, archanges, puissances et trônes qui auront été trouvés dans l’apostasie, [ainsi que] tous ceux qui auront rejeté la vérité – le prophète David le dit encore en ces termes [Ps 109, 1 ; 8, 7) : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Siège à ma droite, jusqu’à ce que j’aie placé tes ennemis sous tes pieds. »

Irénée de Lyon, Démonstration de la Prédication apostolique, 85 (Sources chrétiennes n° 406, éditions du Cerf, Paris, 1995, p. 198-199.)

Ces textes sont précieux en ce que, à la manière de la aggadah dans la Tradition juive, ils nous transmettent, par le canal des presbytres – sur les dires desquels Irénée se fonde massivement dans ses exposés concernant la foi, en général, et les événements eschatologiques, en particulier –, des enseignements qui n’ont pas été rapportés par les auteurs du Nouveau Testament. Il serait erroné d’en inférer qu’il s’agit de traditions hétérodoxes ou légendaires. En effet, la finale de l’évangile de Jean (21, 25) – malgré son caractère hyperbolique – atteste du contraire :

Il y a encore bien d'autres choses qu'a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu'on en écrirait.

Et Irénée d’exposer comment Dieu triomphe, par son dessein de vie, du dessein de mort du Diable. C’est par cette humanité même, qu’il voulait associer à sa rébellion contre le Créateur et entraîner dans sa perte éternelle, que le corrupteur est mis en échec :

Mais l'Artisan de toutes choses, le Verbe de Dieu, après avoir vaincu [le Diable] par le moyen de l’homme et avoir démasqué son apostasie, le soumit à son tour à l’homme, en disant: « Voici que je vous donne le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions, ainsi que toute la puissance de l’ennemi. » De la sorte, comme il [le diable] avait dominé sur les hommes par le moyen de l’apostasie, son apostasie était à son tour réduite à néant par le moyen de l’homme revenant à Dieu.

(Irénée, Adversus Haereses, V, 24, 4 = Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, Cerf, 1991, p. 641.)

Il convient d’être attentif à ce qui ressort de la fin du passage cité ci-dessus : le repentir et la conversion à Dieu sont LE moyen donné par Dieu pour vaincre l’apostasie, tant celle qui est déjà à l’œuvre dans le monde de notre époque, que celle de la fin des temps. Voici d’ailleurs ce que disait le Christ à son propos (Mt 24, 24-25) :

Il surgira, en effet, des faux Christs et des faux prophètes, qui produiront de grands signes et des prodiges, au point d’abuser, s’il était possible, même les élus. Voyez, je vous aurai prévenus.

Paul est dans la même veine, en plus détaillé (2 Th 9, 10) :

Sa venue à lui, l’Impie, aura été marquée, par l’influence de Satan, de toute espèce d’oeuvres de puissance, de signes et de prodiges mensongers, comme de toutes les tromperies du mal, à l’adresse de ceux qui sont voués à la perdition pour n’avoir pas accueilli l’amour de la vérité qui leur aurait valu d’être sauvés.

Dans la 4ème méditation (« Éprouver les esprits : prophétie et avertissement »), j’invitais à remettre en vigueur et à exercer, à notre modeste mesure, le « charisme de prophétie », à la manière d’Ezéchiel chargé par Dieu d’avertir les gens de son peuple, « qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas » (Ez 2, 5.7 ; 3, 11). J’appelle ici celles et ceux qui reçoivent notre témoignage et pensent « qu’il y a là une parole de L’Éternel » (cf. Za 11, 11), à s’adresser – humblement mais sans crainte – à nos contemporains chrétiens, dans les termes mêmes de Jean le Baptiste, repris par Jésus lui-même (Mt 3, 2 ; 4, 17 = Mc 1, 15) :

« Repentez-vous, car le Royaume des Cieux est tout proche »

Bien que conscients de l’imperfection de notre vie, nous les avertirons de « la Colère qui vient » (cf. Mt 3, 7), en transposant ainsi les exhortations du Précurseur (Mt 3, 8-12) :

Produisez donc un fruit digne du repentir et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : « Nous avons pour Maître le Christ ». Car […] Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des disciples au Christ. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu. Pour nous, nous vous appelons au repentir ; mais celui qui vient […] vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient en sa main la pelle à vanner et va nettoyer son aire ; il recueillera son blé dans le grenier ; quant aux bales, il les consumera au feu qui ne s’éteint pas.

C’est le lieu de rappeler qu’en parlant ainsi, le Baptiste se comportait comme Élie, dont il avait reçu l’esprit, ainsi qu’en témoigne l’évangile de Luc (Lc 1, 16-17) :

il ramènera de nombreux fils d’Israël au Seigneur, leur Dieu. Il marchera devant lui avec l’esprit et la puissance d’Élie, pour ramener le coeur des pères vers les enfants et les rebelles à l’intelligence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé.

Il n’y a nulle démesure à exercer – avec humilité, certes, mais sans lâcheté – le charisme prophétique d’« avertissement » évoqué plus haut, pour contribuer, avec tous ceux et celles « qui n’ont pas plié le genou devant Baal » (cf. 1 R 19, 18), à préparer, avec l’esprit d’Élie et dans l’attente de sa venue pour combattre l’Antéchrist, le « peuple bien disposé » que « le maître en arrivant trouvera en train de veiller » (cf. Lc 12, 37), et sur lequel l’apostasie n’aura aucune prise.

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8. Le phénomène de l’« intrication prophétique »

Ma manière de lire l’Écriture procède de la découverte du phénomène de l’« intrication prophétique » (1) inscrite dans le « génome » scripturaire du dessein divin, entre le destin du peuple juif et celui de son Roi-Messie (2). J’y reviendrai.

Il faudra beaucoup de temps et d’humble méditation de ce mystère pour en exprimer, en termes humains, toutes les conséquences. Mais il semble qu’il soit possible, d’ores et déjà, d’appliquer la formule – que j’ai appelée « irénéenne » (3) – à maints passages de l’Écriture, qui faute d’avoir été lus à sa lumière, ont alimenté jusqu’ici une perception chrétienne d’Israël indûment substitutionniste, aux dépens du « rassemblement dans l’unité des enfants de Dieu dispersés », accompli, selon Jean (11, 51-52), par la mort du Christ, mais dont l’extension eschatologique à son peuple est en cours.

Ce n’est certainement pas un hasard si, dans sa prédication aux juifs de son temps, en Ac 13, 40-41, Paul invoque ce texte d’Habacuq (1, 5) :

Regardez parmi les peuples et voyez, soyez au comble de la stupéfaction ! Car voici que je réaliserai, de vos jours, une chose que vous ne croiriez pas si on la racontait…

On observera que Paul omet l’expression « parmi les peuples » (Ha 1, 5), qui y figure et qui visait originellement les nations (Goyim). Si l’on prend ce fait au sérieux, force est d’admettre que la corrélation entre ces applications prophétiques du même texte scripturaire à deux destinataires aussi différents, tant sur le plan de leur identité que sur le plan chronologique, relève, par voie d’analogie, du phénomène que j’ai appelé « intrication prophétique » (4).

J’en vois une préfiguration, parmi d’autres, dans cet oracle d’Isaïe (46, 10) :

J’annonce dès l’origine ce qui doit arriver, d’avance, ce qui n’est pas encore accompli, je dis : « Mon dessein s’accomplira, et tout ce qui me plaît, je le ferai ».

Plus frappant encore, et plus significatif, est le reproche de Jésus à Pierre, qui vient de trancher l’oreille du serviteur du Grand Prêtre (Mt 26, 54) :

Penses-tu donc que je ne puisse faire appel à mon Père qui me fournirait sur-le-champ plus de douze légions d’anges ? Mais alors comment s’accompliraient les Écritures d’après lesquelles il doit en être ainsi ?

J’ai mis en italiques la phrase insolite. Elle implique que toute action, même défensive, contraire au dessein de Dieu prophétisé par les Écritures, pourrait, si c’était possible, en empêcher l’accomplissement. Cette constatation est lourde de conséquences en ce qui concerne le rôle de l’Écriture dans le dessein de Dieu. Quand on examine attentivement le Nouveau Testament, tout se passe comme si ce qu’ont annoncé les prophètes devait s’accomplir inéluctablement.

Ce caractère – en quelque sorte obligatoire – des événements connus par la prescience de Dieu, et qui doivent advenir, justement parce qu’ils ont été vus d’avance par Dieu, est exprimé dans le Nouveau Testament par le verbe grec dein, (falloir, ou devoir), comme, entre autres, dans les occurrences suivantes :

Mt 16, 21 : A dater de ce jour, Jésus commença de montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter.
Mt 17, 10  (= Mc 9, 11): Et les disciples lui posèrent cette question: « Que disent donc les scribes, qu’Elie doit venir d’abord ? »
Mt 24, 6 (= Mc 13, 7) : Vous aurez aussi à entendre parler de guerres et de rumeurs de guerres; voyez, ne vous alarmez pas: car il faut que cela arrive, mais ce n’est pas encore la fin.
Mt 26, 54 : Comment alors s’accompliraient les Ecritures d’après lesquelles il doit en être ainsi?
Mc 8, 31 : Et il commença de leur enseigner: « Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter…
Mc 13, 10 : Il faut d’abord que l’Evangile soit proclamé à toutes les nations.
Lc 9, 22 : Le Fils de l’homme, dit-il, doit souffrir beaucoup, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter.
Lc 13, 33 : […] aujourd’hui, demain et le jour suivant, je dois poursuivre ma route, car il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem.
Lc 17, 25 : il faut d’abord qu’il souffre beaucoup et qu’il soit rejeté par cette génération.
Lc 21, 9 : Lorsque vous entendrez parler de guerres et de désordres, ne vous effrayez pas; car il faut que cela arrive d’abord, mais ce ne sera pas de sitôt la fin.
Lc 22, 37 : Car, je vous le dis, il faut que s’accomplisse en moi ceci qui est écrit: Il a été compté parmi les scélérats. Aussi bien, ce qui me concerne touche à sa fin.
Lc 24, 7 : Il faut, disait-il, que le Fils de l’homme soit livré aux mains des pécheurs, qu’il soit crucifié, et qu’il ressuscite le troisième jour.
Lc 24, 26 : Alors il leur dit: « Ô coeurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endure cela pour entrer dans sa gloire ? »
Lc 24, 44 : Puis il leur dit: « Telles sont bien les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous: il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. »
Jn 3, 14 : Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme…
Jn 13, 18 : Ce n’est pas de vous tous que je parle ; je connais ceux que j’ai choisis; mais il faut que l’Écriture s’accomplisse: Celui qui mange mon pain a levé contre moi son talon.
Jn 20, 9 : En effet, ils ne savaient pas encore que, d’après l’Ecriture, il devait ressusciter d’entre les morts.
Ac 1, 16 : Frères, il fallait que s’accomplît l’Écriture où, par la bouche de David, l’Esprit Saint avait parlé d’avance de Judas, qui s’est fait le guide de ceux qui ont arrêté Jésus.
Ac 3, 21 : … celui que le ciel doit garder jusqu’aux temps de la réalisation de tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses saints prophètes de toujours…
Ac 17, 3 : Il les leur expliquait, établissant que le Christ devait souffrir et ressusciter des morts…
Ac 27, 24 : et il m’a dit: Sois sans crainte, Paul. Il faut que tu comparaisses devant César…
1 Co 11, 19 : Il faut qu’il y ait aussi des scissions parmi vous, pour permettre aux hommes éprouvés de se manifester parmi vous.
1 Co 15, 25 : Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait placé tous ses ennemis sous ses pieds.
1 Co 15, 53 : Il faut, en effet, que cet être corruptible revête l’incorruptibilité, que cet être mortel revête l’immortalité.
2 Co 5, 10 : Car il faut que tous nous soyons mis à découvert devant le tribunal du Christ, pour que chacun recouvre ce qu’il aura fait pendant qu’il était dans son corps, soit en bien, soit en mal.
1 Jn 2, 19 : Ils sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des nôtres. S’ils avaient été des nôtres, ils seraient restés avec nous. Mais il fallait que fût démontré que tous n’étaient pas des nôtres.
Ap 20, 3 : Il le jeta dans l’Abîme, tira sur lui les verrous, apposa des scellés, afin qu’il cessât de fourvoyer les nations jusqu’à l’achèvement des mille années. Après quoi, il doit être relâché pour un peu de temps.

Qu’on n’aille surtout pas croire qu’il s’agit là d’une espèce de prédestination événementielle, et donc de fatalité, au sens que celle-ci revêt dans la tragédie grecque, où des héros, tel Oreste, ne peuvent échapper à leur destin. La théodicée antique a tenté de régler la question difficile de la contradiction entre le déterminisme naturel et le libre arbitre humain auquel Dieu semble faire échec, comme dans le cas d’école de Pharaon dont l’obstination est attribuée à Dieu sur la foi de l’affirmation mise dans sa bouche par l’Écriture : « J’endurcirai le cœur de Pharaon » (Ex 4, 21, etc.). Les anciens commentateurs, tant juifs que chrétiens, ont tenté de résoudre cette aporie en dissuadant de comprendre cette phrase au pied de la lettre. L’Écriture, affirment-ils en substance, veut dire que plus Dieu le frappe, plus le Pharaon résiste et s’endurcit, et c’est en ce sens qu’on peut attribuer à Dieu son endurcissement.

Si, à l’évidence, les versets du Nouveau Testament cités ci-dessus n’entrent pas dans cette perspective, il reste que le problème qu’ils soulèvent donne une impression de parenté, en ce qu’ils paraissent accréditer le soupçon que l’homme n’est pas libre, du fait que tout ce qui arrive – y compris la trahison de Judas – est présenté par l’Écriture comme étant inéluctable. Pourtant, comme nous le verrons plus loin, la différence de situations est totale. Dans les cas de figure évoqués par le Nouveau Testament, le fait que Dieu ait su d’avance que des actes mauvais seraient commis par un individu ne le prédestine pas à les commettre. La prescience divine laisse entière la liberté humaine. La tradition juive s’est évidemment mesurée à ce problème. Selon certains spécialistes, la solution qu’elle a trouvée s’exprime dans la formule suivante : « Tout est prévu, mais la liberté est donnée. » (5). Quant à Paul, il tranche la question par un argument d’autorité, selon lequel Dieu n’a pas de comptes à rendre à l’homme (Rm 9, 17-20):

Car l’Écriture dit au Pharaon: Je t’ai suscité à dessein pour montrer en toi ma puissance et pour qu’on célèbre mon nom par toute la terre. Ainsi donc il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut. Tu vas donc me dire : Qu’a-t-il encore à blâmer ? Qui résiste en effet à sa volonté ? » Ô homme ! Qui es-tu pour disputer avec Dieu ? L’œuvre va-t-elle dire à celui qui l’a modelée: Pourquoi m’as-tu faite ainsi ? […].

Il ne faudrait pas déduire de cette déclaration péremptoire de l’Apôtre qu’elle ferme la porte à tout effort de compréhension de la portée prophétique de l’Écriture, et de discernement des signes de son accomplissement. En effet, le même Paul affirme aussi (Rm 15, 4) :

[…] ce qui a été écrit par avance l’a été pour notre enseignement, afin que par la persévérance et par la consolation [que procurent] les Écritures, nous ayons l’espérance.

On ne peut mieux résumer l’encouragement que procure la lecture des Écritures au croyant qu’elles instruisent des promesses et des oracles prophétiques, et auxquels elles en garantissent l’accomplissement, suscitant sa persévérance et illuminant sa foi de consolation et d’espérance.

Par ailleurs poursuit l’Apôtre (Rm 15, 8-12) :

Je l’affirme en effet, le Christ s’est fait ministre [ou s’est mis au service] des circoncis à l’honneur de la véracité divine, pour accomplir les promesses faites aux patriarches, et les nations glorifient Dieu pour sa miséricorde, selon le mot de l’Écriture : C’est pourquoi je te louerai parmi les nations et je chanterai à la gloire de ton nom ; et cet autre : Nations, exultez avec son peuple ; ou encore : Toutes les nations, louez le Seigneur, et que tous les peuples le célèbrent. Et Isaïe dit à son tour : Il paraîtra, le rejeton de Jessé, celui qui se dresse pour commander aux nations. En lui les nations mettront leur espérance.

Ce développement est précieux pour une perception « judéo-chrétienne » de la Révélation. En effet, non seulement il exprime le but ultime du dessein de Dieu, révélé dans les Écritures, qui est de fondre dans l’unité les juifs et les chrétiens, mais il en récapitule les étapes et les modalités. Dans cet exposé saturé de références bibliques, les deux peuples sont comme en miroir l’un par rapport à l’autre, mais leur spécificité est nettement exprimée. S’agissant des juifs (les « circoncis »), Paul déclare tout net que le Christ s’est mis à leur service par fidélité à l’engagement que Dieu a pris envers leurs ancêtres (les « patriarches »). Quant aux nations, elles bénéficient de sa miséricorde. La hiérarchie de cette geste divine, si subtile qu’en soit l’expression, est perceptible. Elle concerne d’abord les juifs (6), et si, chez Paul, les nations leur sont, à l’évidence, inextricablement liées, c’est en la personne du Messie (« le rejeton de Jessé »), qui les régira (7) et sera leur seule espérance.

Ceci étant dit, je ne prétends pas avoir éclairci le mystère – car c’en est un – que recèlent ces propos, comme d’ailleurs tous ceux qui traitent des juifs et des nations, qui, selon l’Apôtre sont objets du même jugement et de la même miséricorde de Dieu. J’ai seulement voulu mettre en garde les chrétiens contre leur sous-estimation routinière de la portée eschatologique des Écritures, qui les maintient jusqu’à ce jour dans l’ignorance du dessein de Dieu sur le peuple juif et, par contrecoup, sur la chrétienté.

Leur incompréhension de l’histoire tragique du peuple juif est du même ordre que celle dont ont fait preuve les Apôtres eux-mêmes des nombreux passages de l’Écriture qu’ils avaient maintes fois lus sans comprendre qu’ils s’appliquaient à Jésus, comme en témoigne l’évangile de Luc (24, 25-27) :

Alors il leur dit : « Ô cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? » Et, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait.

Au risque d’être considéré comme un blasphémateur, j’ose la transposition suivante de ce texte : « Ô cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le peuple juif endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? » Et il n’aura pas échappé à celles et ceux qui ont lu tout ou partie de ce que j’ai écrit sur ce thème depuis des décennies, que je ne cesse d’ « interpréter dans toutes les Écritures ce qui concerne » ce peuple.

Je terminerai ce chapitre sur une autre transposition, plus audacieuse encore, de ce que dit Jésus dans ce même passage de l’évangile (Lc 24, 44) :

« il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes » ;

et que je lis ainsi : « il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit des juifs dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes ».

Irez-vous, me dira-t-on sans doute, jusqu’à transposer aux juifs ce que dit de Jésus le v. 46 ?

« Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait et ressusciterait d’entre les morts le troisième jour… »

Ma réponse est que ce ne sera pas nécessaire, car cet oracle d’Osée, aussi mystérieux que fulgurant, l’a fait, lui (Os 6, 1-2) :

Venez, retournons à L’Éternel. Il a déchiré, mais il nous guérira ; il a frappé, mais il soignera nos plaies ; après deux jours il nous fera revivre, le troisième jour il nous relèvera et nous vivrons devant lui.

Au moins, pensera-t-on sans doute, le verset 47 du chapitre 24 de Luc, est irréductible à la transposition au peuple juif :

et qu’en son nom le repentir en vue de la rémission des péchés serait proclamé à toutes les nations, à commencer par Jérusalem.

Sans aucun doute. Mais il faut avoir à l’esprit que « l’intrication prophétique », des Écritures, dont je parle, ne postule pas que tous les termes d’un même texte concernant à la fois le peuple juif et le Christ, s’appliquent littéralement à l’un et à l’autre (8).

Autre remarque : l’évangile relate que les Sadducéens, qui ne croyaient pas à la résurrection des morts, avaient forgé, pour en démontrer l’impossibilité, l’apologue de la femme aux sept maris (Mt 22, 23-28). Jésus leur avait répliqué (v. 29) :

Vous faites erreur, faute de connaître les Écritures et la puissance de Dieu.

Les chrétiens qui ne croient pas à l’intrication du dessein de Dieu sur son peuple et sur le Christ sont, mutatis mutandis, enfermés dans la même ignorance invincible. Plaise à Dieu que ce Christ auquel ils croient, avec juste raison, fasse pour eux ce qu’il fit pour ses Apôtres (Lc 24, 45) :

Alors il leur ouvrit l’esprit pour qu’ils comprissent les Écritures

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9. Il y aura une reddition de comptes


Le concept de reddition de comptes – nettement attesté dans l’Ecriture – est aussi mal reçu par les chrétiens que celui de vengeance divine, que j’ai examiné ailleurs. L’une des plus anciennes attestations figure dans le Deutéronome (18, 19) :

Si un homme n’écoute pas mes paroles, que ce prophète aura prononcées en mon nom, alors c’est moi-même qui en demanderai compte à cet homme.

S’agissant de l’attitude hostile des nations envers Israël, le corollaire de cette reddition de comptes est la sanction divine pour les agissements des ennemis d’Israël. En témoigne, entre autres, Ézéchiel 36, 5- 7 :

Eh bien, ainsi parle le Seigneur L’Éternel. Je le jure dans l’ardeur de ma jalousie, je m’adresse au reste des nations, à Édom tout entier, qui, la joie au cœur et le mépris dans l’âme, se sont attribué mon pays en propriété pour piller son pâturage. À cause de cela, prophétise au sujet de la terre d’Israël. Tu diras aux montagnes et aux collines, aux ravins et aux vallées : Ainsi parle le Seigneur L’Éternel. Voici que je parle dans ma jalousie et ma fureur : puisque vous subissez l’insulte des nations, eh bien, ainsi parle le Seigneur L’Éternel: je lève la main, je le jure, les nations qui vous entourent subiront elles-mêmes leur insulte.

J’ai donné en son lieu (1) un florilège des passages vétérotestamentaires attestant du comportement – hostile et souvent meurtrier – des nations à l’égard d’Israël, et du jugement divin qui en sera la conséquence. On voudra bien s’y reporter. Je me limiterai ici à ce passage de Joël (4, 1-2) :

Car en ces jours-là, en ce temps-là, quand je rétablirai (2) Juda et Jérusalem, je rassemblerai toutes les nations, je les ferai descendre à la Vallée de Josaphat ; là j’entrerai en jugement avec elles au sujet d’Israël, mon peuple et mon héritage, car ils l’ont dispersé parmi les nations et ont divisé mon pays.

Il s’agit, à l’évidence, d’une prophétie à portée eschatologique. On y reconnaît la thématique classique du rétablissement de la royauté et des tribus, qui peuple les textes prophétiques vétérotestamentaires (p. ex. : Si 48, 10 ; Is 1, 26 ; Mi 4, 8 ; Am 9, 11 sq.; etc.), mais qui, chose plus surprenante, est également présente dans le Nouveau Testament, comme je l’ai déjà fait remarquer. C’est le cas, dans la question des Apôtres en Ac 1, 6 :

Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas restituer (3) la royauté à Israël ?

C’est également le cas dans l’évangile (Mt 19, 27-28 = Lc 22, 30), où est relatée la réponse de Jésus à la question des Apôtres concernant la récompense que leur vaudra leur adhésion à la prédication du Maître :

En vérité je vous le dis, à vous qui m’avez suivi : dans la régénération, quand le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous siégerez vous aussi sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël.

Ceux qui ne parviennent pas à prendre au sérieux la littéralité de ces textes, et en renvoient la réalisation aux « calendes célestes » (4), feront bien de lire attentivement ce passage de l’œuvre majeure d’Irénée de Lyon (5) :

Ces événements ne sauraient se situer dans les lieux supracélestes - « car Dieu, vient de dire le prophète, montrera ta splendeur à toute la terre qui est sous le ciel » -, mais ils se produiront aux temps du royaume, lorsque la terre aura été renouvelée par le Christ et que Jérusalem aura été rebâtie sur le modèle de la Jérusalem d’en haut. […] Et rien de tout cela ne peut s’entendre allégoriquement, mais au contraire tout est ferme, vrai, possédant une existence authentique, réalisé par Dieu pour la jouissance des hommes justes. Car, de même qu’est réellement Dieu Celui qui ressuscitera d’entre les morts, et non allégoriquement, ainsi que nous l’avons abondamment montré. Et de même qu’il [l’homme] ressuscitera réellement, c’est réellement aussi qu’il s’exercera à l’incorruptibilité qu’il croîtra et qu’il parviendra à la plénitude de sa vigueur aux temps du royaume, jusqu’à devenir capable de saisir la gloire du Père.

Des décennies de lecture priante et de méditation contemplative des Écritures m’ont convaincu de « l’intrication prophétique » (6) de ces différents passages et d’autres de même nature. À ce propos, je veux souligner que cette mienne métaphore scientifique n’a rien de pédant ni d’ésotérique. Elle ne ressortit pas non plus à l’arsenal pseudo-scientifique d’un jargon ésotérique dont le but est de stupéfier l’auditoire pour mieux dissimuler l’ignorance du sujet qu’on expose et lui donner une apparence de savoir réservé à une élite. Simplement, elle me paraît relativement adéquate pour donner forme langagière à une saisie de l’Écriture que, sauf erreur, aucun auteur n’a documentée jusqu’ici. Je veux parler des relations atemporelles et non locales qu’ont des événements et situations sans lien démontrable entre eux, mais qui ont en commun le fait d’être mis en relation (« intriqués ») par des oracles prophétiques scripturaires.

À ce stade, je dois signaler les dangers de la conception magique de la corrélation/intrication, tels qu’ils sont brièvement exposés dans la page que consacre Wikipedia aux effets indésirables du « paradoxe EPR » (7) :

Le chercheur Étienne Klein donne une métaphore romantique de l’effet EPR : Deux cœurs qui ont interagi dans le passé ne peuvent plus être considérés de la même manière que s’ils ne s’étaient jamais rencontrés. Marqués à jamais par leur rencontre, ils forment un tout inséparable. […] John Stewart Bell, pour sa part, était fasciné par les jumeaux, dont il parlait fréquemment à ses collègues alors qu’il préparait ses travaux sur l’intrication quantique. Le cas des Jim Twins, séparés à la naissance mais ayant vécu des vies étrangement « intriquées », l’avait particulièrement étonné.

Le danger d’un retour à « des pensées irrationnelles qui se tapissent sous la surface de la culture moderne », que craignait un David Bohm, vaut également pour l’idée d’une « intrication prophétique » (8).

C’est faute d’un meilleur paradigme que j’ai recours au phénomène de « l’intrication quantique » pour donner, par voie d’analogie, une représentation expérimentale du « mécanisme prophétique » à l’œuvre dans le processus narratif scripturaire. À l’instar du scientifique qui ne « crée » pas les « lois » de la physique, mais les « découvre » par l’expérimentation, il semble possible que l’observation empirique de l’Écriture permette au bibliste et/ou à l’exégète de découvrir qu’en effet, même si on ne peut pas en donner une explication entièrement satisfaisante il existe une corrélation entre des événements annoncés par des oracles vétérotestamentaires, et les différentes « reprises » – à l’identique ou non – qu’en font, par-delà le temps et l’histoire, des passages scripturaires variés. Les longues citations bibliques que j’ai faites dans les pages qui précèdent pour illustrer ce phénomène, n’ont certes pas valeur de preuve, mais elles me paraissent être, en quelque sorte, la « trace expérimentale » décelable de sa réalité.

Pour en revenir à l’objet de ce développement consacré à la reddition de comptes à venir, on aura compris qu’elle concerne, en premier lieu, l’attitude des chrétiens envers les juifs, en général, et envers l’État d’Israël, en particulier.

Jusqu’ici – comme la quasi-totalité des auteurs qui ont étudié l’antijudaïsme et l’antisémitisme chrétiens ainsi que l’histoire ancienne et récente des relations entre juifs et non-juifs –, je me suis focalisé uniquement sur le passé et le présent. Dans les présents textes, c’est sur le futur que portent mes investigations et ma réflexion. Qu’il soit clair qu’il ne s’agit nullement de prospective, quoique – mes ouvrages précédents en témoignent – je n’aie jamais cessé de faire de la prospective à portée eschatologique (9). La différence de mon approche actuelle tient à la lecture scripturaire « intriquée » que j’y fais – et ce pour la première fois – du comportement des nations, en général, et des chrétiens, en particulier, à l’égard de la portion du peuple juif qui vit aujourd’hui sur la terre de ses ancêtres, après une immigration progressive – et encore en cours – qui dure depuis plus d’un siècle.

Je crois avoir démontré le caractère perturbant de la présence inexplicable, dans des textes messianiques, d’éléments textuels qui ne cadrent pas du tout avec le caractère auguste et saint du Messie à venir, tel qu’il est prophétisé dans les Écritures. Contrairement à certains spécialistes, je ne considère pas ces dissonances comme des aberrations, ou des phénomènes insignifiants.

Pour mémoire, en citant, dans mon ouvrage évoqué plus haut (10), les versets 2 à 18 du Psaume 40, unanimement considérés comme messianiques par la tradition chrétienne, j’ai fait remarquer que les versets 7 à 9 corroborent cette perception :

Tu ne voulais ni sacrifice ni oblation, tu m’as ouvert l’oreille, tu n’exigeais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit: Voici, je viens. Au rouleau du livre il est écrit de moi de faire tes volontés […]

Mais j’ai également souligné la dissonance étonnante que constitue le v. 13 du même Psaume, qui, lui, ne peut, à l’évidence, s’appliquer au Christ :

mes torts retombent sur moi, je n’y peux plus voir ; ils foisonnent plus que les cheveux de ma tête […].

Les professeurs d’Ancien Testament et l’ensemble des spécialistes n’expliquent pas ce phénomène de manière satisfaisante. Les plus catégoriques considèrent qu’il s’agit d’un de ces « accidents de parcours » qui sont monnaie courante dans le processus de transmission des textes. C’est dire qu’ils seront probablement révulsés par le fait que, pour ma part, j’en tire les conclusions théologiques exposées dans un livre récent paru à compte d’auteur (La pierre rejetée par les bâtisseurs. Israël, révélateur de l’apostasie des nations.)

Comme je l’ai écrit plus haut (10), à propos de l’oracle relatif au massacre des enfants de Bethléem – repris de Jérémie par l’évangile de Matthieu (2, 16-18 = Jr 31, 15) –, les spécialistes arguent que l’évangéliste a pris, dans le texte de la prophétie, ce qui correspondait à l’événement qu’il relatait, et a laissé le reste de côté parce que sans adéquation avec son propos. J’ai parlé, à ce propos, d’une « conception placentaire » de l’Écriture, consistant à considérer la masse des textes de l’Ancien Testament comme une espèce de placenta, dont la fonction était de nourrir l’embryon néotestamentaire, et que l’on a mis au rebut quand il a terminé son rôle. Je vais m’efforcer de démontrer, au contraire, à la lumière des textes scripturaires qui seront cités ci-après, que les événements pré-eschatologiques qu’ils décrivent ou annoncent, et dont les prophéties font ressortir le caractère « intriqué », sont à prendre au sens littéral et qu’il n’y a qu’aveuglement à en nier le sens obvie en les interprétant de manière dite « spirituelle », voire en les allégorisant.

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Notes


(1) Dans mon ouvrage La pierre rejetée par les bâtisseurs, publié à compte d’auteur, Bruxelles, 2012, Deuxième Partie : « Comprendre les Écritures » ; L’hostilité des nations à l’égard d’Israël au miroir de la bible » ; « L’hostilité des nations à l’égard d’Israël selon l’Ancien Testament ».

(2) L’expression hébraïque – difficile à traduire et souvent mal rendue, y compris par la vénérable Septante –, est shuv shvut, qui désigne un rétablissement de situation dans l’état éternellement prévu par la prescience de Dieu.

(3) On peut aussi comprendre : donner à Israël la royauté qui lui revient.

(4) J’ai forgé cette expression en raison de la propension chrétienne à transposer « au ciel » diverses situations eschatologiques, tels surtout le jugement des nations et le règne du Christ, à la littéralité desquels ont cru des Pères de l’Église aussi prestigieux qu’Irénée de Lyon.

(5) Adv. Haereses V, 35, 2, cité d’après Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, Op. cit., p. 443, 445, 451.

(6) Par analogie avec l’expression « intrication quantique », dont j’ai donné la définition technique dans l’Avant propos de mon ouvrage La pierre rejetée par les bâtisseurs, Op. cit., intitulé L’« intrication prophétique ».

(7) Voir l’article de Wikipedia Le paradoxe EPR, § « Un enthousiasme encombrant ».

(8) Illustration dans l’article de Wikipedia, cité ci-dessus : « L’erreur commune selon laquelle l’effet EPR pourrait servir à transmettre de l’information instantanément est répandue jusque dans la littérature pour enfants […] : les espions communiquent (y compris entre différents univers parallèles) avec des dispositifs exploitant cet effet ».

(9) En témoigne le sous-titre de mon premier ouvrage sur le sujet (Chrétiens et juifs depuis Vatican II, op. cit.) : État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique.

(10) Voir La pierre rejetée par les bâtisseurs, (réf. ci-dessus, note 1) : 1ère Partie. « Une longue ignorance théologique » ; « La substitution selon le christianisme » ; « La substitution attestée par l’Écriture ? ».

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10. Croire dès maintenant « pour que le Jour du Seigneur ne nous surprenne pas comme un voleur » (Cf. 1 Th 5, 4)


Pour comprendre ce dont il est question, il faut avoir lu les nombreuses pages que j’ai consacrées, dans mes livres et sur mon site Rivtsion.org, à la réalité de l’établissement du Royaume de Dieu sur la terre et des événements, bénéfiques et catastrophiques, qui, à en croire les Écritures, quelques Pères anciens et certains théologiens, en jalonneront l’instauration.

Je rappelle que Justin martyr (IIe siècle) y croyait fermement, tout en reconnaissant que cette doctrine ne faisait pas l’unanimité des fidèles :

Pour moi et les chrétiens d’orthodoxie intégrale, tant qu’ils sont, nous savons qu’une résurrection de la chair adviendra, pendant mille ans, dans Jérusalem rebâtie et agrandie. […] Beaucoup, par contre, même chrétiens de doctrine pure et pieuse, ne le reconnaissent pas (1).

Quant à Irénée de Lyon, Père de l’Église du IIe s., à la réputation doctrinale sans tache, il croyait tellement à la réalité de ce royaume sur la terre, qu’il a rapporté la Tradition des Apôtres et des presbytres à ce sujet (2), allant jusqu’à réputer hérétiques ceux qui n’y accordaient pas créance :

Ainsi donc, certains se laissent induire en erreur par les discours hérétiques au point de méconnaître les « économies » de Dieu et le mystère de la résurrection des justes et du royaume qui sera le prélude de l’incorruptibilité […] Aussi est-il nécessaire de déclarer à ce sujet que les justes doivent d’abord, dans ce monde rénové, après être ressuscités à la suite de l’Apparition du Seigneur, recevoir l’héritage promis par Dieu aux pères et y régner ; ensuite seulement aura lieu le jugement de tous les hommes. Il est juste, en effet, que, dans ce monde même où ils ont peiné et où ils ont été éprouvés de toutes les manières par la patience, ils recueillent le fruit de cette patience ; que, dans le monde où ils ont été mis à mort à cause de leur amour pour Dieu, ils retrouvent la vie ; que, dans le monde où ils ont enduré la servitude, ils règnent (3).

Malheureusement, le Magistère ordinaire catholique est plus que réticent à l’égard de ces perspectives (4) et va même jusqu’à prendre ses distances avec la croyance en un règne millénaire du Christ (5) qui, on l’a vu, était pourtant partagée par d’éminents Pères de l’Église. Cela rend ma tâche d’autant plus difficile que – comme le savent bien ceux qui en ont été l’objet – le soupçon d’hétérodoxie suffit à discréditer un témoignage ou un enseignement, même si celui qui le diffuse se fonde sur des textes scripturaires clairs et une Tradition dont l’orthodoxie est indiscutable.

Malgré cet inconvénient non négligeable, je ne me sens pas le droit de taire plus longtemps la « bonne nouvelle » que Dieu m’a mise au cœur voici plus de quatre décennies et dont je me décide enfin à témoigner clairement. « Malheur à moi, en effet, si je ne proclame pas cette « bonne nouvelle (6)», à savoir : Dieu a rétabli son peuple (7).

Et si l’on demande des signes et des preuves de la véracité d’une telle affirmation, en voici quelques-uns :

  • Il y a plus d’un siècle que les juifs du monde entier ne cessent de revenir progressivement dans la terre de leurs ancêtres, comme il est écrit (Jr 3, 14): « Je vous prendrai, un d’une ville, deux d’une famille, pour vous amener à Sion » ; et encore (Za 13, 9): « Je ferai entrer ce tiers dans le feu ; je les épurerai comme on épure l’argent, je les éprouverai comme on éprouve l’or ».
  • Et ce pays recouvré, ils l’ont réhabilité et continuent à le mettre en valeur, comme il est écrit (Is 61, 4) : « Ils rebâtiront les ruines antiques, ils relèveront les restes désolés d’autrefois ; ils restaureront les villes en ruines, les restes désolés des générations passées » ; et encore (Am 9, 14) : « […] ils rebâtiront les villes dévastées et les habiteront ».
  • Et même les guerres qu’on impose à Israël, il les gagne, comme il est écrit (Is 54, 15) : « […] s’il se produit une attaque, ce ne sera pas de mon fait ; quiconque t’aura attaquée tombera à cause de toi ».

De telles perspectives, j’en ai fait maintes fois l’expérience, ont le don d’exaspérer les chrétiens que j’ai qualifiés ailleurs (8) de « palestinistes », dont le « nouvel évangile » est celui des droits des Palestiniens sur la totalité du territoire d’Israël (9), aux dépens de l’existence même de l’État dans lequel un tiers du peuple juif disséminé dans le monde est revenu vivre dans son antique patrie – laquelle a le tort de se trouver dans un Proche-Orient massivement arabe et musulman.

Aucun terrain d’entente n’est possible entre ces détracteurs chrétiens systématiques d’Israël, et ceux « qui veulent la paix de Jérusalem » (Ps 122, 6). Les premiers portent sur les événements le même regard scandalisé que celui de l’apôtre Pierre sur le destin tragique de son Maître, que celui-ci venait d’annoncer à ses disciples, d’où sa réaction : « que jamais de la vie une telle chose ne t’arrive ! (Mt 16, 22) –, ce qui lui valut de se faire traiter de « Satan », par son Maître (v. 23). Ce diagnostic de Jésus atteint les chrétiens philo-palestiniens de la même manière : comme celles de Pierre leurs « pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (ibid.). En érigeant leur perception de la justice en norme suprême qu’ils placent au-dessus du dessein de Dieu, manifesté par les Écritures, ils tombent sous le coup de la phrase de Paul (Rm 10,3) :

Méconnaissant la justice de Dieu et cherchant à établir la leur propre, ils ont refusé de se soumettre à la justice de Dieu.

Sans leur imputer de mauvaises intentions, j’estime qu’il est inutile de répondre à leurs polémiques et de chercher à les convaincre qu’ils ont tort, parce que, comme le disait Paul de ses contradicteurs (Rm 10, 2), ils « ont du zèle pour Dieu », même si « c’est un zèle mal fondé ». Mieux vaut donc se conformer à la sage directive de l’Apôtre (1 Co 4, 5) :

[…] ne portez pas de jugement prématuré. Laissez venir le Seigneur; c’est lui qui éclairera les secrets des ténèbres et rendra manifestes les desseins des cœurs. Et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui revient.

Cette mention des « desseins des cœurs » renvoie à cet autre passage scripturaire (Ps 33, 10) à portée eschatologique :

L’Éternel déjoue les desseins des nations, il rend vaines les pensées des peuples.

C’est l’occasion de revenir, comme je l’annonçais dans mon Introduction, sur ce texte d’Irénée, qui, selon moi, relève du principe de l’« intrication prophétique » des Écritures :

Tel est le diable. Il était l’un des anges préposés aux vents de l’atmosphère, ainsi que Paul l’a fait connaître dans son épître aux Éphésiens ; il se mit alors à envier l’homme et devint, par là même, apostat à l’égard de la loi de Dieu: car l’envie est étrangère à Dieu. Et comme son Apostasie avait été mise au jour par le moyen de l’homme et que l’homme avait été la pierre de touche (10) de ses dispositions intimes, il se dressa de plus en plus violemment contre l’homme, envieux qu’il était de la vie de celui-ci et résolu à l’enfermer sous sa puissance apostate. Mais l’Artisan de toutes choses, le Verbe de Dieu, après l’avoir vaincu par le moyen de l’homme et avoir démasqué son Apostasie, le soumit à son tour à l’homme, en disant: « Voici que je vous donne le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions, ainsi que toute la puissance de l’ennemi. » De la sorte, comme il avait dominé sur les hommes par le moyen de l’Apostasie, son apostasie était à son tour réduite à néant par le moyen de l’homme revenant à Dieu (11).

Le terme latin rendu par l’expression française « pierre de touche » est « examinatio » ; il signifie, à la lettre, un « examen », une « épreuve », qui révèlent sans ambiguïté leur propos. Selon cette théologie, c’est l’homme qui a été l’occasion de la mise au jour du dessein meurtrier de Satan. L’évangile de Jean (8, 44), qualifie le diable d’anthtrôpoktonos (littéralement « tueur d’homme ») :

Vous êtes du diable, votre père, et ce sont les désirs de votre père que vous voulez accomplir. Il était homicide dès le commencement […].

L’« intrication prophétique » de cette thématique s’est manifestée clairement lors de la mise à mort de Jésus par les Romains, sur l’instigation du diable et par le truchement de Judas ; et à nouveau, à notre époque, lors de l’extermination de six millions de juifs, par le truchement de Hitler ; et elle se manifestera en plénitude lors de l’ultime tentative de meurtre du peuple juif par les nations, annoncée de manière plus ou moins mystérieuse dans les oracles des prophètes, dont les deux suivants en particulier :

Zacharie 13, 7-9: Épée, éveille-toi contre mon pasteur et contre l’homme qui m’est proche, oracle de L’Éternel Sabaot. Frappe le pasteur, que soient dispersées les brebis (31), et je tournerai la main contre les petits. Alors il arrivera dans tout le pays – oracle de L’Éternel – que deux tiers en seront retranchés, périront, et que l’autre tiers y sera laissé. Je ferai entrer ce tiers dans le feu; je les épurerai comme on épure l’argent, je les éprouverai comme on éprouve l’or. Lui, il invoquera mon nom, et moi je lui répondrai ; je dirai : Il est mon peuple ! et lui dira : L’Éternel est mon Dieu !

Zacharie 14, 1-21: Voici qu’il vient le Jour de L’Éternel, quand on partagera tes dépouilles au milieu de toi. J’assemblerai toutes les nations vers Jérusalem pour le combat ; la ville sera prise, les maisons pillées, les femmes violées ; la moitié de la ville partira en exil, mais le reste du peuple ne sera pas retranché de la ville. Alors L’Éternel sortira pour combattre les nations, comme lorsqu’il combat au jour de la guerre. En ce jour-là, ses pieds se poseront sur le mont des Oliviers qui fait face à Jérusalem vers l’Orient. Et le mont des Oliviers se fendra par le milieu, d’est en ouest, en une immense vallée, une moitié du mont reculera vers le nord, et l’autre vers le sud. La vallée des Monts sera comblée, oui, elle sera obstruée jusqu’à Yasol, elle sera comblée comme elle le fut par suite du séisme, au temps d’Ozias roi de Juda. Et L’Éternel mon Dieu viendra, tous les saints avec lui. Il arrivera, en ce jour-là, qu’il n’y aura plus de lumière mais du froid et du gel. Et il y aura un jour unique – L’Éternel le connaît – plus de jour ni de nuit, mais au temps du soir, il y aura de la lumière. Il arrivera, en ce jour-là, que des eaux vives sortiront de Jérusalem, moitié vers la mer orientale, moitié vers la mer occidentale : il y en aura été comme hiver. Alors L’Éternel sera roi sur toute la terre; en ce jour-là, L’Éternel sera unique, et son nom unique. Tout le pays se transformera en plaine, depuis Géba jusqu’à Rimmôn du Négeb. Jérusalem sera exhaussée et habitée en son lieu, depuis la porte de Benjamin jusqu’à l’emplacement de l’ancienne porte, jusqu’à la porte des Angles, et de la tour de Hananéel jusqu’aux pressoirs du roi. On y habitera, il n’y aura plus d’anathème et Jérusalem sera habitée en sécurité. Et voici la plaie dont L’Éternel frappera tous les peuples qui auront combattu contre Jérusalem : il fera pourrir leur chair alors qu’ils se tiendront debout, leurs yeux pourriront dans leurs orbites et leur langue pourrira dans leur bouche. Il arrivera, en ce jour-là, qu’il y aura de par L’Éternel une grande panique parmi eux. Chacun saisira la main de son compagnon et ils lèveront la main l’un contre l’autre. Juda lui aussi combattra à Jérusalem. Les richesses de toutes les nations alentour seront rassemblées, or, argent, vêtements en énorme quantité. Pareille sera la plaie des chevaux, des mulets, des chameaux, des ânes et de toutes les bêtes qui se trouvent dans les camps : une plaie semblable à celle-là. Il arrivera que tous les survivants de toutes les nations qui auront marché contre Jérusalem monteront année après année se prosterner devant le roi L’Éternel Sabaot et célébrer la fête des Tentes. Celle des familles de la terre qui ne montera pas se prosterner à Jérusalem, devant le roi L’Éternel Sabaot, il n’y aura pas de pluie pour elle. Si la famille d’Égypte ne monte pas et ne vient pas, il y aura sur elle la plaie dont Yahvé frappe les nations qui ne monteront pas célébrer la fête des Tentes. Telle sera la punition de l’Égypte et la punition de toutes les nations qui ne monteront pas célébrer la fête des Tentes. En ce jour-là, il y aura sur les grelots des chevaux : consacré à L’Éternel, et les marmites de la maison de L’Éternel seront comme des coupes à aspersion devant l’autel. Toute marmite, à Jérusalem et en Juda, sera consacrée à L’Éternel Sabaot, tous ceux qui offrent un sacrifice viendront en prendre et cuisineront dedans, et il n’y aura plus de marchand dans la maison de L’Éternel Sabaot, en ce jour-là.

J’ai tenu à citer in extenso ce long passage, en raison de son caractère indéniablement eschatologique, d’abord, mais aussi du fait de sa focalisation sur la terre d’Israël et sur Jérusalem, car c’est là qu’aura lieu la confrontation finale entre Dieu et les « nations en tumulte » (Ps 2, 1), « à propos d’Israël, son peuple » (cf. Jl 4, 2) et des non-juifs qui se seront « joints à [lui] pour s’associer à la maison de Jacob » (Is 14, 1).


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Notes


(1) Dialogue avec Tryphon, 80, 5 et 80, 2. Cité d’après Philippe Bobichon, Justin Martyr. Dialogue avec Tryphon, Vol. 1, Academic Press, Fribourg, 2003, p. 405.

(2) Surtout dans le Livre V de son Adversus Haereses. Voir « Millénarisme (Irénée et la tradition rabbinique) » ; « La croyance en un Règne du Messie sur la terre » ; « Le Royaume de Dieu : au ciel ou sur la terre? » ; « Le Royaume messianique s’établira-t-il sur la terre, ou dans les cieux ? » ; etc.

(3) Irénée de Lyon, Adv. Haer., V, 32, 1.

(4) Voir : « Ce monde /  »l’au-delà », ou « patrie céleste » : La « spiritualisation » du Royaume de Dieu » ; « Catéchisme de l’Église catholique et avènement du Royaume en gloire » ; « Le « millénarisme » d’Irénée a-t-il été condamné par le Catéchisme de l’Église catholique ? ».

(5) Décret du Saint-Office, (11 juillet 194), publié dans Estudios, Buenos Aires, de nov. 1941, p. 365, et reproduit intégralement dans Periodica, t. 31, n° 15, d’avril 1942, pp. 166-167 : « Le système du millénarisme, même mitigé – à savoir, qui enseigne que, selon la vérité catholique, le Christ Seigneur, avant le jugement final, viendra corporellement sur cette terre pour régner, que la résurrection d’un certain nombre de justes ait eu lieu, ou n’ait pas eu lieu –, ne peut être enseigné avec sûreté (tuto doceri non posse). ».

(6) Je reprends ici l’exclamation de Paul en 1 Co 9,16. Le verbe grec euaggelizein, qu’utilise l’Apôtre – et que l’on traduit généralement – par « évangéliser », est utilisé par la Septante, en Is 52, 7, pour rendre le verbe hébreu BSR, qui signifie « annoncer une nouvelle » et, le plus souvent, une « bonne nouvelle ».

(7) Sur l’expérience spirituelle intense qui fut à l’origine de cette mienne certitude, voir Menahem Macina, Confession d’un fol en Dieu, éditions Docteur Angélique, Avignon, septembre 2012, 1ère Partie, « Deuxième visitation: Dieu a rétabli son peuple ».

(8) Voir Menahem Macina, La pierre rejetée par les bâtisseurs, ouvrage édité à compte d’auteur, 2012, IVème Partie : L’aliénation chrétienne d’Israël. La souveraineté des juifs sur la terre de leurs ancêtres contestée par les nations. Quand des chrétiens font cause commune avec les détracteurs du peuple juif par État d’Israël interposé. Dans un ouvrage précédent (Chrétiens et Juifs depuis Vatican II, édit. Docteur angélique, Avignon, 2009, p. 345-347), j’ai évoqué, le cas typique de cette attitude – d’autant plus inquiétante qu’elle est le fait d’un ecclésiastique auquel le dialogue entre juifs et chrétiens doit beaucoup et qui fut pendant douze ans secrétaire du Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme.

(9) Je n’ignore pas, bien entendu, que l’appartenance de ces territoires à l’État juif est violemment contestée par les Palestiniens eux-mêmes et par les très nombreuses nations qui épousent leur déni. Mais ce n’est pas le lieu d’en parler.

(10) Le terme latin rendu par l’expression française « pierre de touche » est « examinatio », qui signifie à la lettre un « examen », une « épreuve », ou leur résultat. Selon cette théologie, c’est l’homme qui a été l’occasion de la mise au jour du dessein meurtrier de Satan

(11) Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, V, 24, 4, Op. cit. in Sources Chrétiennes, n° 153, Cerf, Paris, 1969, p. 307.

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II. « Un temps pour agir »


11. « En un seul esprit » Approfondir et mettre en œuvre l’unité voulue par Dieu entre les deux familles de « l’Israël de Dieu » : les juifs et les chrétiens


« Car c’est lui qui est notre paix, lui qui des deux a fait un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair la haine, cette Loi des préceptes avec ses ordonnances, pour créer en sa personne les deux en un seul Homme Nouveau, faire la paix, et les réconcilier avec Dieu, tous deux en un seul Corps, par la Croix: en sa personne il a tué la Haine. […] par lui nous avons en effet, tous deux en un seul Esprit, libre accès auprès du Père. » (Ep 2, 14-18).


Définition de cette action

Elle a pour but de susciter chez les chrétiens – par la prière, la méditation des Saintes Ecritures, l’étude et le témoignage – la purification du regard qu’ils portent sur les juifs, et la prise de conscience de l’unité déjà réalisée par le Christ entre eux (cf. Éphésiens 2, 14 et ss.), et de la présence des signes avant-coureurs de « la remise en vigueur de tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses saints prophètes de toujours » (cf. Actes 3, 21) (1).

Esprit

Réunis en Concile à Rome, de 1962 à 1965, les évêques catholiques du monde entier ont promulgué, en 1965, une Déclaration intitulée Nostra Aetate, consacrée aux rapports de l’Église avec les religions non chrétiennes. Dans le chapitre 4 de ce texte, elle se penchait sur le mystère de sa relation avec le peuple juif. Cette partie de la Déclaration a fait l’objet d’intenses controverses entre les Pères conciliaires ; en témoignent les nombreux amendements apportés à la rédaction primitive (voir Synopse des versions successives) avant l’adoption du texte définitif. Ces difficultés étaient la conséquence de l’aliénation mutuelle des deux communautés de foi, laquelle s’était traduite, au fil des siècles, par une ignorance et une hostilité réciproques débouchant sur une absence quasi totale de dialogue et d’empathie.

Nostra Aetate, § 4, a constitué une rupture radicale par rapport à la situation antérieure (voir Relations entre judaïsme et christianisme). Les Commentateurs ont défini l’attitude qui s’y exprimait comme un « Autre regard », puisque, en effet, elle tranchait radicalement avec tout ce qu’avaient dit, écrit et fait les Pères de l’Église et les responsables religieux chrétiens, au fil des siècles, concernant les juifs. La relation entre les deux communautés de foi y était même décrite comme intrinsèque à l’Église (2).

Dans les décennies suivantes, divers documents élaborés par des commissions vaticanes et épiscopales, ainsi que par des déclarations papales (particulièrement celles de Jean-Paul II), ont développé et précisé la pensée de l’Église sur cette nouvelle relation, censée exclure toute conflictualité.

Toutefois, l’ampleur et la complexité du travail de reconnaissance mutuelle apparurent bientôt. Il s’avéra que la bonne volonté ne suffisait pas à compenser des siècles d’ignorance et de méfiance réciproques. De plus, à mesure que se multipliaient les travaux des commissions spécialisées et des théologiens, apparaissaient les difficultés concrètes et les malentendus. Comme c’est le cas dans les familles éclatées, il est souvent douloureux de renouer les fils d’une relation dévastée, et les frustrations et les griefs longtemps enfouis surgissent souvent et ravivent les conflits entre les partenaires du dialogue.

Quarante-sept années après Nostra Aetate, § 4, le grain de sénevé de cette Déclaration est devenu un arbre touffu, voire une forêt dans laquelle le fidèle a souvent du mal à se repérer. C’est que le contentieux entre chrétiens et juifs était lourd et complexe. A force de vivre chacune de leur côté, les deux communautés de foi ne se comprenaient plus. Même leur source commune – l’Écriture – n’était pas d’un grand secours, juifs et chrétiens ayant développé, au fil du temps, tout un corpus de traditions et d’interprétations, parfois gauchies par une apologétique sous-jacente, plus ou moins consciente.

En outre, pour des chrétiens, même pieux et animés des meilleures intentions à l’égard du peuple juif, la non-reconnaissance de la messianité et de la divinité de Jésus était, et reste encore pour beaucoup, une pierre d’achoppement insurmontable. Et c’est peu dire que, sauf exceptions, les fidèles, leur clergé, voire certains membres de la haute hiérarchie ecclésiastique, n’ont pas pris l’exacte mesure des implications théologiques profondes, voire révolutionnaires du chapitre 4 de la Déclaration Nostra Aetate.

Beaucoup d’entre eux la perçoivent uniquement comme un nouveau chapitre de la relation entre chrétiens et juifs, dont on renouerait le fil, après un long sommeil, et il va de soi que c’est là un aspect important. Mais ce renouveau relationnel ne sera ni possible ni fécond, s’il n’émane pas d’une conviction profonde découlant de la foi de l’autre, et de la spécificité et de la complémentarité de l’appel de Dieu sur lui. Ce qui implique une approche théologique exigeante. C’est ce qu’exprimait, il y a trois décennies, le cardinal Etchégaray, en ces termes :

« Tant que la théologie n’aura pas répondu, d’une manière claire et ferme, au problème de la reconnaissance par l’Église, de la vocation permanente du peuple juif, le dialogue judéo-chrétien demeurera superficiel et court, plein de restrictions mentales » (3).

Depuis ces propos, la recherche chrétienne concernant le judaïsme s’est développée de manière considérable ; des lieux d’étude, de formation et d’enseignement ont surgi en nombre ; quantité d’ouvrages et d’articles ont paru, et il faut s’en réjouir. Toutefois, le risque, ici comme ailleurs, est l’hypertrophie d’une approche intellectuelle, systématique, et, pour tout dire, plus spéculative et abstraite que vivante et relationnelle. C’est de ce constat qu’est issue la présente action qui, tout en tirant le bénéfice de la recherche évoquée, insiste davantage sur une méditation plus spirituelle, voire plus contemplative de ce que l’apôtre Paul a appelé un « mystère » (cf. Rm 11, 25) – et propose d’« aller plus loin » (4). Ses membres ont pris conscience de ce que c’est le cœur même de leur foi qu’il leur faut scruter pour approfondir des paroles scripturaires telles que « le Juif d’abord, puis le Grec » (Rm 1, 16 ; 2, 10) ; ou « Lui qui, des deux, a fait un » (Ép 2, 14) ; et encore, « ce n’est pas toi qui portes la racine, c’est la racine qui te porte » (Rm 11, 18) ; etc.

Grandes lignes

Il doit être clair pour quiconque s’interroge sur cette action qu’elle n’a pas la prétention de se substituer à celles qui existent déjà. Au contraire, elle entend apporter sa modeste contribution aux activités des entités qui ont fait leurs preuves en ce domaine, tout en marquant sa spécificité par rapport à elles.

Et tout d’abord, il importe d’être attentif à la terminologie à laquelle nous recourons. En effet, notre action ne s’insère pas, à proprement parler, dans le cadre de ce qu’on a coutume d’appeler les « relations entre chrétiens et juifs », même si, bien entendu, nous les considérons comme utiles et hautement souhaitables. Pour ce qui nous concerne, nous privilégions la méditation et l’approfondissement de la connaissance de l’unité mystérieuse des deux communautés de foi, voulue de toute éternité par le Père et réalisée dans l’histoire humaine par l’Incarnation, la Passion et la Résurrection du Seigneur Jésus, qui « des deux a fait un […] en un seul Esprit », par la greffe des « branches » chrétiennes, sur la « racine » juive qui les « porte ».

C’est pourquoi, plus qu’à l’étude, nous recourons à la Lectio divina du dessein divin sur les deux parties de «l’Israël de Dieu» (Ga 6, 16). Nous entendons par là une lecture fervente et contemplative des Écritures, par laquelle nous entrons en communion avec Dieu qui s’y exprime, et méditons son dessein universel de salut et d’unité, afin d’y participer, autant qu’il nous est possible, et de le communiquer aux fidèles qui sont attentifs à la volonté divine. En outre, nous pratiquons et recommandons la lecture des écrits des anciens Pères et des auteurs spirituels, juifs et chrétiens.

Ce qui précède est le cœur de notre projet, mais il va de soi que, comme toute entreprise humaine, nous devons nous situer et agir dans la communauté plus large, que le Nouveau Testament et la Tradition chrétienne appellent « l’Église », au sens de communauté des croyants dans le Christ, répandue à travers le monde et dont l’infinie diversité des membres est maintenue dans l’unité par l’Esprit Saint. C’est dans cette « société », spirituelle mais bien réelle, – qui constitue la part pérégrinante, sur la terre, de la « Communion des Saints » –, que s’élabore, se développe et s’exprime la perception du « mystère de la foi » (1 Tm 3,9), en général, et de celui de l’unité des deux parties de « l’Israël de Dieu » (Ga 6, 16).

C’est à cet aspect précis du mystère que nous consacrons l’essentiel de notre méditation, de notre prière et de notre action. C’est pourquoi nous devons bien connaître ce qu’ont fait, dit et écrit les « ouvriers » que le Maître a envoyés, et envoie encore, de nos jours, dans cette partie de son champ ; assimiler comme il convient cette semence et œuvrer à son développement qui est loin d’avoir porté tous ses fruits.

Toutefois, comme nous l’a enseigné le Seigneur dans le Nouveau Testament, par la parabole du bon grain et de l’ivraie (Mt 13, 24-30), nous devons nous attendre à ce que l’Ennemi suscite (comme il le fait déjà) de faux apôtres qui sèmeront la zizanie et enseigneront des doctrines qui ne viennent pas de Dieu. Pour contrecarrer leurs manœuvres, il sera nécessaire de recourir aux « armes de l’Esprit », ce qui suppose la connaissance des Écritures et de la Tradition des Anciens, mais aussi, en ce domaine particulier, une bonne maîtrise des textes fondateurs du « nouveau regard » chrétien sur le peuple juif, ainsi que de ceux qu’ont élaborés les commissions spécialisées et les théologiens versés dans l’étude de la pensée de l’Église sur ce point.

A ce propos, il sera bon de garder en mémoire les deux aphorismes suivants, l’un, juif, et l’autre, chrétien:

« Il ne t’incombe pas d’achever la tâche, mais tu n’es pas libre de t’y dérober » (Mishna Avot, II, 16).

« La moisson est abondante mais les ouvriers sont peu nombreux, priez donc le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson. » (Mt 9, 37-38).


Caractéristiques particulières

Souci de mieux connaître la foi et les croyances juives

Étant donné la place centrale qu’occupe, dans cette action, l’héritage spirituel, historique, théologique et culturel des juifs et chrétiens, il va de soi que rien de ce qui contribue à sa connaissance ne doit nous être étranger. Aussi nous efforçons-nous, de diverses manières, de mieux le connaître et le faire connaître. C’est peu dire que l’ignorance mutuelle en ce domaine est grande : elle est souvent abyssale. Pour y remédier autant qu’il est possible à mesure humaine, nous ne nous érigerons pas en pôle d’étude et de connaissance, non par mépris pour le savoir organisé, mais par souci de cohérence avec notre démarche humaine et spirituelle.

Laissant aux institutions existantes – qui dispensent, avec les dons et les compétences qui leur sont propres, un enseignement plus ou moins systématique, voire académique -, le soin de former les esprits désireux de combler leurs lacunes en la matière, voire d’entreprendre des études spécialisées en vue de la recherche et de l’enseignement, nous nous en tenons, pour notre part, à l’approfondissement spirituel, par la fréquentation assidue des textes scripturaires et traditionnels des confessions de foi juive et chrétienne, la méditation et la prière.

La préséance est donnée à l’étude et à la méditation des Écritures (Ancien et Nouveau Testament), lues de manière simple et traditionnelle avec l’éclairage des commentateurs anciens les plus réputés.

Plusieurs passages bibliques sont à la base de notre action, tels, entre autres, ceux-ci :

Is 66, 5 : Écoutez la parole de L’Éternel, vous qui tremblez à sa parole. Ils ont dit, vos frères qui vous haïssent et vous rejettent à cause de mon nom: « Que L’Éternel manifeste sa gloire, et que nous soyons témoins de votre joie », mais c’est eux qui seront confondus !

Jr 33, 24 : N’as-tu pas remarqué ce que disent ces gens: « Les deux familles qu’a élues L’Éternel, il les a rejetées! » Et ils nient avec mépris que mon peuple soit encore une nation face à eux.

Ez 37, 16-28 : Et toi, fils d’homme, prends un morceau de bois et écris dessus: « Juda et les Israélites qui sont avec lui ». Prends un morceau de bois et écris dessus: «Joseph, bois d’Éphraïm, et toute la maison d’Israël qui est avec lui». Rapproche-les l’un de l’autre pour faire un seul morceau de bois; qu’ils ne fassent qu’un dans ta main. Et lorsque les fils de ton peuple te diront: « Ne nous expliqueras-tu pas ce que tu veux dire ? », dis-leur : Ainsi parle L’Éternel: Voici que je vais prendre le bois de Joseph, qui est dans la main d’Éphraïm, et les tribus d’Israël qui sont avec lui ; je vais les mettre contre le bois de Juda, j’en ferai un seul morceau de bois et ils ne seront qu’un dans ma main. Quand les morceaux de bois sur lesquels tu auras écrit seront dans ta main, à leurs yeux, dis-leur: Ainsi parle le Seigneur L’Éternel. Voici que je vais prendre les Israélites parmi les nations où ils sont allés. Je vais les rassembler de tous côtés et les ramener sur leur sol. J’en ferai une seule nation dans le pays, dans les montagnes d’Israël, et un seul roi sera leur roi à eux tous; ils ne formeront plus deux nations, ils ne seront plus divisés en deux royaumes. Ils ne se souilleront plus avec leurs ordures, leurs horreurs et tous leurs crimes. Je les sauverai des infidélités qu’ils ont commises et je les purifierai, ils seront mon peuple et je serai leur Dieu. Mon serviteur David régnera sur eux; il n’y aura qu’un seul pasteur pour eux tous; ils obéiront à mes coutumes, ils observeront mes lois et les mettront en pratique. Ils habiteront le pays que j’ai donné à mon serviteur Jacob, celui qu’ont habité vos pères. Ils l’habiteront, eux, leurs enfants et les enfants de leurs enfants, à jamais. David mon serviteur sera leur prince à jamais. Je conclurai avec eux une alliance de paix, ce sera avec eux une alliance éternelle. Je les établirai, je les multiplierai et j’établirai mon sanctuaire au milieu d’eux à jamais. Je ferai ma demeure au-dessus d’eux, je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Et les nations sauront que je suis L’Éternel qui sanctifie Israël, lorsque mon sanctuaire sera au milieu d’eux à jamais.

Ép 2, 14-18: Car c’est lui qui est notre paix, lui qui des deux a fait un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair la haine, cette Loi des préceptes avec ses ordonnances, pour créer en sa personne les deux en un seul Homme Nouveau, faire la paix, et les réconcilier avec Dieu, tous deux en un seul Corps, par la Croix: en sa personne il a tué la Haine. […] par lui nous avons, en effet, tous deux en un seul Esprit, libre accès auprès du Père.

Attention portée aux signes et aux réalités de notre temps

C’est le point le plus délicat. Nous estimons, en effet, que si spirituel que se veuille notre action, elle ne peut, sous prétexte de non-implication politique, ou par souci de ne pas donner prise à l’accusation de parti-pris pro-israélien, passer sous silence les difficultés dans lesquelles se débat l’État d’Israël, c’est-à-dire le peuple des juifs qui ont choisi cette terre comme patrie.

Les conflits incessants que les nations, en général, et la quasi-totalité des États arabes, en particulier, imposent à Israël, ainsi que les procès d’intention et les accusations les plus exorbitantes dont il est l’objet, se dévoilent de plus en plus clairement pour ce qu’ils sont réellement, à savoir: un déni de l’existence indépendante du peuple juif dans cette infime portion du globe, qui fut pourtant sa patrie durant des millénaires.

Notre conviction est que, sous l’apparence d’un conflit géopolitique, nous avons affaire à un refus mondial catégorique d’admettre que le processus qui a vu, en un peu plus d’un siècle, la reconstitution de la nation juive sur sa terre ancestrale, est l’incarnation d’un dessein, conçu de toute éternité par Dieu (5). Nous pensons qu’approche le temps de la grande confrontation entre ceux et celles qui attendent l’avènement, sur la terre, du Royaume de Dieu, sous l’égide du Messie, et qu’il importe que les chrétiens s’y préparent.

Cet aspect de notre initiative nous a amenés à inclure dans le blog « en un seul esprit », consacré à cette partie spécifique de notre action, des articles et analyses géopolitiques qui paraîtront sans doute incompatibles avec la visée spirituelle, voire mystique que nous affichons. Nous assumons ce choix en vertu de la conviction qui est la nôtre, que l’incarnation du dessein de Dieu n’a rien d’une geste désincarnée ou angélique, que son déroulement passe par tout ce qui agite les tréfonds de l’humanité, jusqu’à ce qu’elle parvienne, sous l’action de l’Esprit qui l’informe et la transforme, à la connaissance et à l’acceptation de la Royauté de Dieu, et à la foi en la restitution aux juifs des promesses à eux destinées, lesquelles n’ont jamais été abolies, mais ont été étendues aux nations qui croient au Christ.


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Notes


(1) Il s’agit de situations prophétisées par les Écritures, et de l’imminence du surgissement d’événements ayant déjà eu lieu dans le passé sans qu’en aient été épuisées toutes les potentialités prophétiques, lesquelles révéleront leur portée plénière à la fin des temps, à en croire Irénée de Lyon : « Car autant de jours a comporté la création du monde, autant de millénaires comprendra sa durée totale. C’est pourquoi le livre de la Genèse dit: « Ainsi furent achevés le ciel et la terre et toute leur parure. Dieu acheva le sixième jour toutes les œuvres qu’il avait faites » (Gn 2, 1-2). Ceci est à la fois un récit du passé, tel qu’il se déroula, et une prophétie de l’avenir : en effet, si « un jour du Seigneur est comme mille ans » [cf. Ps 90, 4 et 2 P 3, 8] et si la création a été achevée en six jours, il est clair que la consommation des choses aura lieu la six millième année… » (Irénée de Lyon, Contre les hérésies, V, 28, trad., Cerf, coll. « Sources chrétiennes ». Livre I : trad. Adelin Rousseau et Louis Doutreleau, 1979, 416 pages ; Livre II, 1982, 376 pages ; Livre III, 1974, 448 pages ; Livre IV, 1965, 2 vol., 995 pages ; Livre V: 1969, 472 pages ; et en un volume (traduction française uniquement : Contre les hérésies. Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, trad. Adelin Rousseau, 3° éd. 1991, 752 pages).

(2) « « Nos frères aînés ». Allocution du Pape Jean-Paul II à la Synagogue de Rome (13 avril 1986) », le défunt pape y affirmait : « l’Église du Christ découvre son « lien avec le judaïsme », en scrutant son propre mystère » (cf. Nostra Aetate, ibid.). La religion juive ne nous est pas « extrinsèque » mais, d’une certaine manière, elle est « intrinsèque » à notre religion. Nous avons donc envers elle des rapports que nous n’avons avec aucune autre religion. Vous êtes nos frères préférés et, d’une certaine manière, on pourrait dire nos frères aînés. »

(3) Extrait d’une conférence de Mgr R. Etchégaray, prononcée le 24 mai 1981, devant l’Amitié judéo-chrétienne de France, et parue dans le Supplément à L’Église aujourd’hui à Marseille, n° 23, du 28 juin 1981. Voir aussi : M. Macina, « La Question juive : la théologie doit répondre« .

(4) Menahem Macina, Chrétiens et Juifs : pour aller plus loin, in revue catholique internationale Théologiques 11/1-2 (2003), p. 285-320.

(5) Menahem Macina a exposé ses conceptions dans deux ouvrages publiés : Chrétiens et Juifs depuis Vatican II. État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique, éditions Docteur Angélique, Avignon, décembre 2009, présentation et recension par le prof. Y. Chevalier (revue Sens) et le P. Michel Remaud, sur le site de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France. Les Frères retrouvés. De l’hostilité chrétienne à l’égard des juifs à la reconnaissance de la vocation d’Israël, éditions de l’Oeuvre, Paris, mars 2011, recension par le Prof. Yves Chevalier, dans la revue Sens N° 362 – 63ème année – septembre-octobre 2011 (texte en ligne).

Lieux d’étude et de ressourcement

Auteurs, Instruments de travail, bibliographies, etc.

Sites et Blogs

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12. Un exemple de discernement de l’apostasie :

H. de Lubac *, s.j., Lettre à mes supérieurs (25 avril 1941)


* Au moment de la rédaction de ce texte, le Père Henri de Lubac, âgé de 45 ans, était professeur de théologie fondamentale et d’histoire des religions, aux Facultés catholiques de Lyon. Il résidait au scolasticat de théologie de la Compagnie de Jésus à Fourvière. Sa lettre s’adresse au recteur du scolasticat et à travers lui aux supérieurs provinciaux de la compagnie. Le Père de Lubac avait alors déjà publié Catholicisme, en 1938.

[Le texte qui suit est extrait de Jean Chélini, L’Église sous Pie XII. La Tourmente 1939-1945, Fayard, Paris, 1983. Ce texte figure également dans H. de Lubac, Œuvres complètes, t. XXXIV. Résistance chrétienne au nazisme, Paris, Éd. du Cerf, 2006, p. 103-122.]


Mon Révérend Père, Pax Christi,

Sans doute vaudrait-il mieux que les réflexions qui suivent fussent signées d’un autre nom que le mien. Je sais trop que, pour plus d’une raison, je devrais être le dernier à prétendre me faire écouter. Mais j’ose vous supplier d’oublier présentement ma personne, pour ne considérer que les choses elles-mêmes. Si la forme où elles se présentent sur ce papier ne vous paraît point assez sereine, que votre bonté l’attribue au double effort, moral et physique, que j’ai dû faire sur moi-même, pour les exposer. Un seul désir m’a soutenu dans cet effort : celui de servir, par mes pauvres moyens, l’Église du Christ dans sa détresse présente. Et je sais que lorsqu’il s’agit d’une telle cause, un jésuite peut toujours, quels que soient ses défauts ou ses maladresses, s’adresser avec une liberté confiante à ses Supérieurs.

Veuillez recevoir, mon Révérend Père, le témoignage de ma soumission filiale in Christo et in Ecclesia Christi (1).

H. L.

I

La guerre de conquête menée aujourd’hui par l’Allemagne hitlérienne n’est pour elle qu’une étape dans la marche en avant d’une révolution qui, avant d’être une lutte anti-française, par exemple, ou anti-anglaise, est une révolution anti-chrétienne. Il s’agit là d’un phénomène aux proportions énormes, dont l’expansion ne dépend d’ailleurs pas uniquement du succès des armes allemandes. Il s’apparente au communisme, quoique celui-ci soit plutôt le fruit d’un excès d’intellectualité, tandis que le nazisme marque au contraire un retour brutal à l’instinct. Mais pour lui trouver quelque analogie dans l’histoire, il conviendrait en outre d’évoquer à la fois le premier siècle de l’Islam et la révolte luthérienne.

Au philosophe, au théologien, à tout homme qui réfléchit sur son action, un phénomène de cette ampleur pose une longue série de problèmes. Un effort d’intelligence et de « critique » c’est-à-dire de discernement s’impose, pour en libérer les éléments valables et pour préparer, dans la mesure du possible, les adaptations et les assimilations nécessaires. Mais un tel effort est tout le contraire d’un abandon. Il ne saurait servir de prétexte à paralyser le mouvement de réaction chrétienne sans lequel tout est perdu. Pour avoir chance d’aboutir, il doit s’exercer dans des conditions saines, ce qui demande avant tout clairvoyance et fermeté. Sachons donc d’abord regarder le péril en face.

Depuis huit ans, la persécution religieuse sévit en Allemagne, et ses effets vont s’aggravant. En 1937, Pie XI pouvait dire dans son allocution au Consistoire de Noël :

« Peu de fois il y eut une persécution aussi grave, aussi terrible, aussi triste dans ses effets les plus profonds. C’est une persécution à laquelle ne font défaut ni l’usage de la force, ni la pression de la menace, ni les embûches de l’astuce et du mensonge. »

Depuis lors, l’étreinte s’est resserrée. La guerre même n’y a point apporté de détente. Hier encore, l’archevêque de Fribourg-en-Brisgau, Mgr Gröber, longtemps réputé comme l’un des membres les plus « conciliants » de l’épiscopat, écrivait sa douleur « de ne voir presque partout autour de (lui) que des ruines et des spoliations ».

« Moi-même, avouait-il, j’avais espéré avec un impardonnable optimisme qu’au moins le conflit actuel aurait favorisé un apaisement, mais je me suis trompé. » (1).

D’autres évêques allemands, les évêques autrichiens viennent aussi de faire entendre leurs plaintes, dans des lettres pastorales.

Les ruines en effet sont immenses. Partout les écoles religieuses sont fermées ou transformées, les associations catholiques sont dissoutes, les Facultés de théologie supprimées les unes après les autres, les ordres religieux entravés de mille manières dans leur apostolat, la presse catholique réduite à rien. Des mesures sont prises contre toutes les personnalités chrétiennes qui ne sont pas encore abattues ou exilées. Dans la plupart des cas, de simples opérations de police suffisent à tout, l’état nazi ne s’embarrassant pas de légalité. Périodiquement de grandes campagnes sont déchaînées : procès des « devises », procès de mœurs, procès du « catholicisme politique »… Le but est moins de détruire complètement le catholicisme, que de l’avilir. On le dénonce comme chose méprisable, en même temps qu’on cherche à ruiner tous ses foyers d’influence, de culture, de forte spiritualité. Partout un enseignement païen est imposé. L’enfance et la jeunesse sont systématiquement déchristianisées, et les apostasies se multiplient…

Or, pour comprendre la portée de cette persécution, et pour en tirer les conséquences utiles à notre conduite, il est essentiel de faire ici deux remarques.

En premier lieu, il ne s’agit pas seulement d’une persécution exercée en quelque sorte du dehors sur l’Église par un État, comme il y en eut tant d’autres en d’autres siècles ou en d’autres pays. Rien de comparable ici au « gallicanisme » ou au « joséphisme ». Même le laïcisme anticlérical du combisme ou le Kulturkampf de Bismarck sont loin de compte. Car il s’agit en même temps d’une formidable poussée païenne, qui dispose à la fois des moyens les plus puissants de séduction et de contrainte qui se soient jamais trouvés réunis. Nous sommes en présence d’un corps de doctrines anti-catholiques et anti-chrétiennes, que l’Église a déjà condamnées par deux fois (pour ne point parler de maint autre document moins solennel) : dans l’encyclique Mit brennender Sorge (14 mars 1937) et dans la Lettre de la Sacrée Congrégation des Séminaires et Universités (13 avril 1938). Or ces doctrines sont systématiquement appliquées, par une volonté pleine d’esprit de suite, avec une habileté sournoise et une absence totale de scrupules. Elles inspirent les mœurs et les lois (par exemple : stérilisations et meurtres médicaux), sans que la moindre liberté soit laissée aux consciences de discuter ou de protester.

En second lieu, cette entreprise ne concerne pas seulement l’Allemagne, même en y adjoignant l’Autriche, mais elle s’étend à tous les peuples sur lesquels l’Allemagne exerce, à des degrés divers, son pouvoir ou son influence. Témoin ce qui se passe en Italie depuis plusieurs années. Témoin ce qui se passe d’atroce en Pologne depuis un an et demi, ce qui se passe en Alsace, en Lorraine, au Luxembourg depuis bientôt un an (2). Il y aurait déjà bien des compléments douloureux à apporter aux deux articles que le R. P. Lebreton publiait dans Les Etudes l’an dernier (3). Au reste, les chefs nazis ne s’en sont pas cachés : c’est l’Europe entière qu’ils ont entrepris, très consciemment, d’arracher à ce qui lui reste de foi chrétienne (4).

Ce serait donc une lourde erreur de croire que notre pays, au moins dans ses éléments encore catholiques, est à l’abri du péril hitlérien. Non seulement le péril existe, mais, dans l’une et l’autre zone, les ravages ont commencé. Si le péril de persécution proprement dite est encore pour demain, l’entreprise de corruption (plus grave) est dès aujourd’hui à l’œuvre. Parce qu’il est interdit de la dénoncer en public, beaucoup ne s’en doutent pas, en sorte qu’ils ne peuvent se mettre en garde. La mainmise du vainqueur sur tous les organes d’information et de pensée est ici particulièrement lourde de conséquences. L’expérience le montre : très vite, même lorsqu’on a commencé par voir nettement que tout ce qui s’imprime ou se prononce à l’heure actuelle est faussé par une telle mainmise, on vient à en subir l’effet : on se laisse d’abord endormir par les silences imposés, puis modeler, plus ou moins, par la propagande…

N’oublions pas, cependant, que celle-ci va s’intensifier encore. Dans les conditions présentes, la « collaboration » économique ou politique dans laquelle nous nous trouvons engagés avec l’Allemagne (et sur laquelle je n’ai rien à dire ici) entraîne par la force des choses une « collaboration culturelle » à laquelle les nazis ne tiennent pas moins, c’est-à-dire, pour parler franc, une ouverture sans défense de notre malheureux pays au virus hitlérien.

II

Déjà ce virus est à l’œuvre. L’hitlérisme commence 1) de nous imposer ses méthodes et ses idées (disons plutôt ses passions), et en même temps 2) d’asservir l’Église.

1. Je n’apporterai que quelques exemples. Nous avons sur notre sol l’affreux régime des camps de concentration, pour les étrangers et aussi, depuis quelque temps, pour les Français. Certes, il ne peut s’imposer qu’à la faveur d’une consigne rigoureuse de silence : la conscience de trop de Français se révolterait contre un régime si contraire à toute idée de justice (la seule police y règne) et d’humanité (les conditions de vie y sont dans bien des cas, physiquement et moralement, épouvantables). Mais il s’implante.

Autre exemple. Nous sommes conduits peu à peu vers un culte de l’État contraire à la doctrine catholique et souvent condamné depuis un siècle. Ce culte s’insinue grâce à certaines confusions : on exploite à cette fin certains sentiments d’une tout autre nature, tels que l’amour de la patrie blessée, le besoin si légitime d’une autorité forte, l’attachement à l’homme qui a pris en main le gouvernail en des heures si critiques… On parle aussi d’une évolution fatale de nos sociétés d’une forme individualiste à une forme « communautaire » : ce qui est incontestable. Mais ce à quoi l’on veut en réalité nous mener, c’est à toute une conception de la société, disons même de l’être, qui écrase la personne humaine (et avec elle la famille), parce que, d’abord, elle nie le Dieu transcendant. «

L’histoire des hommes, écrivait par exemple récemment M. René Château, est une et indivisible, on ne peut lui fixer des bornes arbitraires, et ce serait fermer les yeux à la réalité que de refuser de voir qu’après le christianisme, il naît une civilisation toute neuve ; par exemple, la notion de l’État est une conquête de l’espèce, qui dépasse l’anarchisme abstrait des philosophies chrétiennes et judaïques. »

Ainsi, la pente où l’on nous entraîne est celle de l’apostasie collective.

Autre exemple encore : la propagation de l’antisémitisme. Celui-ci sévit sous sa forme la plus abjecte, par la campagne destinée à lui rallier l’opinion : presse, image, cinéma (on vient de passer à Lyon un film répugnant, importé d’Allemagne), et il commence aussi de sévir sous une forme injuste dans des lois arbitraires. Qu’on se rappelle le décret du Saint-Office du 21 mars 1928 :

« Le Siège Apostolique condamne de la façon la plus nette la haine contre le peuple qui était autrefois le peuple élu de Dieu, cette haine qu’on désigne aujourd’hui en général sous le nom d’antisémitisme. »

Y aurait-il besoin, d’ailleurs, d‘une condamnation expresse pour qu’un catholique réprouve une campagne qui excite les passions les plus basses et pour qu’il s’inquiète d’une législation qui frappe indistinctement, avec effet rétroactif, toute une catégorie de Français, sans aucun égard à leurs mérites ou à leurs démérites, à cause de ce qu’on appelle leur « race » (5) ? En zone « occupée », les mesures sont déjà beaucoup plus sévères, et l’on ne nous cache pas qu’il faudra que l’autre zone suive, et qu’on en arrivera à une législation unique pour toute l’« Europe »…

2. En même temps que monte ainsi, en France même, la vague du néo-paganisme (et tout fait craindre que ce ne soient là que de faibles commencements), l’Église est de plus en plus entravée. Le processus est déjà commencé, chez nous, par lequel en Allemagne elle fut dépossédée de ses libertés les plus élémentaires. Sur les questions les plus graves et les plus actuelles, ni les pasteurs ne peuvent instruire et mettre en garde publiquement leurs fidèles, ni les théologiens ne peuvent donner les études doctrinales qui seraient opportunes. En voici deux exemples tout récents. A Paris, une étude du P. de Montcheuil sur « Nietzsche et la critique de l’idéal chrétien », travail tout objectif, ne contenant pas la moindre allusion politique, a été intégralement supprimée (par le syndicat des éditeurs, responsable devant les autorités occupantes). Une étude m’ayant été demandée à moi-même sur les principales objections faites aux missions catholiques, je fus ensuite averti qu’il fallait en rayer tout ce qui avait trait au racisme, c’est-à-dire à la plus virulente de ces objections ; je ne laissai donc plus dans mon texte que l’enseignement officiel de l’Église dans sa généralité ; il fallut malgré cela renoncer à toute publication parce que, m’écrivit Mgr Chappoulie,

« les adversaires de l’Église y retrouveraient trop facilement les idées qu’ils combattent, et nous risquerions de provoquer des complications ou des représailles ».

Les émissions de Radio-Vatican, qui donnent quelques nouvelles exactes sur la situation religieuse, sont brouillées, et si quelqu’un réussit à les entendre, il ne peut les communiquer qu’en secret. Les journaux n’ont pas le droit de reproduire les paroles du pape lui-même, sinon ce que la censure en laisse passer, et ce n’est quelquefois qu’un résumé mensonger, pire que le silence.

Chose plus grave, alors que le pape se trouve déjà dans une situation peu compatible avec son entière indépendance, nous ne sommes plus libres de communiquer avec lui. Aucun secret n’est assuré, non seulement à la correspondance ordinaire avec les congrégations romaines pour l’administration au jour le jour des choses ecclésiastiques, mais à celle des évêques avec le chef de l’Église pour les intérêts majeurs de la foi. L’unité catholique est ainsi gravement atteinte, d’autant plus que ces entraves coïncident avec une invasion d’idées et de passions qui tendent à détruire le sens de cette unité dans les consciences. Or, il importe de le remarquer, et la connaissance de ce qui se fait en Allemagne depuis des années doit ici aussi nous ouvrir les yeux : un tel manque de liberté n’est point un simple fait résultant de l’état de guerre. Il résulte de la mise en application d’un système, qu’une paix hitlérienne ne rendrait que plus rigoureux (6).

III

En face d’une situation aussi tragique, comment ne pas s’étonner de ne percevoir que si peu de signes d’inquiétude dans les milieux catholiques et même ecclésiastiques ? Sans même arrêter par ailleurs leurs menées, les nazis cherchent à endormir notre vigilance, et presque tout se passe comme s’ils y réussissaient. Il semble que nous soyons devenus, dans une large mesure, les dupes de la nécessité où nous nous trouvons de participer au mensonge officiel. Il semble que nous aussi nous nous laissions tromper par l’optimisme de commande et que nous soyons atteints par cette amollissante euphorie qui, au sein même du malheur, a envahi une partie de notre peuple. Beaucoup de prêtres sont dans une ignorance extrême de la situation, ou se montrent sceptiques sur les faits qui sont pourtant, hélas ! les mieux établis ; l’horreur même de ces faits les enfonce parfois dans leur scepticisme. Depuis fort longtemps une propagande fort savante s’exerce sur eux, et, comme la plupart ne soupçonnent pas jusqu’où va l’art du mensonge du mensonge hitlérien, elle n’a eu souvent que trop de succès. Qui donc, par exemple, a seulement songé à remarquer le rôle néfaste joué à cet égard, dès 1938, par le puissant Ami du Clergé, réputé jadis si sage (7) ? Aujourd’hui, de surcroît, la vieille illusion toujours renaissante de l’appui du pouvoir fait oublier tout le reste… Ne se trouve-t-il pas des prêtres pour s’imaginer qu’un ordre hitlérien favoriserait la religion ? Et ne va-t-on pas jusqu’à répandre dans les presbytères que, en cas de victoire allemande, un concordat pourrait être signé, qui assurerait aux curés un traitement (8) ?

Nos chefs spirituels partageraient-ils, si peu que ce soit, un tel état d’esprit ? Telle est la question qu’il est impossible de ne pas se poser aujourd’hui, au fond de son âme, et que je demande humblement la permission de poser, en toute simplicité comme en tout respect. On entend certains d’entre eux se féliciter publiquement de la situation actuelle au point de vue religieux ; les hyperboles fleurissent sur leurs lèvres ou dans leurs écrits, ils parlent volontiers de « défaite providentielle », de « miracle », etc. Mais d’aucun n’est encore parvenu jusqu’à nous le plus timide rappel de la doctrine, la plus modeste mise en garde, au moins en public. Il ne semble pas que la plupart se préoccupent d’éclairer leur clergé sur la situation présente du catholicisme et sur le péril de la foi. Prêtres et fidèles sont ainsi laissés sans avertissement, sans direction, alors qu’au dehors tous les entraînements les sollicitent. Beaucoup en souffrent, quelques-uns s’en découragent, l’ensemble est laissé à son insouciance. Ne risquons-nous pas de glisser de la sorte, sans nous en apercevoir, jusqu’au jour où, brusquement, sans préparation, nous pourrons nous trouver en demeure de confesser notre foi ?

Est-ce que, pour beaucoup, ce ne sera pas alors trop tard ? Est-ce que les apostasies que l’on a constatées en Allemagne et en Autriche (et déjà, bien que ces cas soient sans doute très rares, en Lorraine) ne se renouvelleront pas alors chez nous ? Car, en attendant, nos âmes sont minées par une propagande aux mille formes, qui seule a le droit de s’exprimer, et qui se fera toujours plus séduisante et plus intimidante, pour passer ensuite s’il le faut au chantage et à la menace.

Que ces perspectives ne soient point chimériques, l’histoire de ce qui s’est passé ailleurs doit le faire craindre. Déjà les évêques de Hollande ont dû interdire l’affiliation des catholiques au parti nazi, sous peine de refus des sacrements. Même chez nous les indices alarmants grossissent. En France occupée, si nos renseignements sont exacts, plusieurs évêques ont été déjà soumis à des chantages précis. A Paris, tandis que l’archevêque préside dans sa cathédrale un concert inoffensif donné par les « moineaux de Ratisbonne », on annonce des conférences de l’infâme Rosenberg, directeur intellectuel de l’État nazi et ennemi acharné du christianisme (9). L’attitude que l’on sait du cardinal Baudrillart, celle de plusieurs autres ecclésiastiques, réguliers ou séculiers (tels que le P. Gorce surtout, ou M. T., ou le P. B…), n’est-elle pas de nature à lui faciliter la besogne ? Dans La Gerbe, journal fondé pour rallier à l’Allemagne les conservateurs de vieille tradition catholique, paraissent déjà des articles qui prêchent ouvertement l’apostasie : n’est-ce pas un signe que les âmes ne sont pas en état de résistance (10) ? A Lyon et dans toute la France non occupée, une série de feuilles pernicieuses se répand impunément, certaines d’entre elles allant jusqu’à exploiter l’autorité de l’Église pour se répandre plus aisément parmi les catholiques. Il est significatif que la censure « nationale », qui se montre si sévère en matière religieuse, laisse couler un tel flot d’ignominies. Mais comment se fait-il que nos chefs religieux ne paraissent pas s’en soucier ? Sont-ils au courant, par exemple, de ce que publient soit Gringoire, soit L’Émancipation française, soit l’Union française, etc. ?

Si rares que soient jusqu’ici, grâce à Dieu, les fléchissements à l’intérieur de l’Église de France, une grande publicité leur est faite, qui les rend plus nocifs, tandis que silence total est fait sur les condamnations et les cris d’alarme de l’autorité suprême, qui ne datent pourtant que d’hier et qui seraient pour nous d’une opportunité pressante. Pendant ce temps, des émissaires cherchent à rassurer les évêques et les supérieurs religieux, à émousser au moins leur esprit de résistance. On voudrait les entraîner dans des négociations, qui, s’ils s’y prêtaient, pourraient aller jusqu’à la trahison envers leurs frères dans l’épiscopat d’Allemagne. On fait agir sur eux par un gouvernement qui ne peut faire autrement que de se plier aux ordres qu’il reçoit. On spécule même parfois sur leur « esprit surnaturel » pour les éloigner de ce qu’on appelle un « catholicisme politique » et les détourner ainsi de leur premier devoir. On est habile à faire dévier sur d’autres objets leur inquiétude. Déjà, auprès de certains, il semble que ce soit faire du mauvais esprit que de rappeler les enseignements de l’Évangile et de la papauté. Ou bien, on dénonce calomnieusement comme manquant de loyalisme civique ceux qui, pour des motifs strictement religieux, résistent à des entraînements excessifs. On traite comme agités par des passions politiques ceux qui ne cachent pas leur angoisse chrétienne. Il se trouve toujours des intermédiaires naïfs (jusque parmi de bons religieux) pour faire ainsi parvenir aux oreilles des Supérieurs les thèmes inventés par la ruse fertile de l’adversaire. L’expérience se renouvellera-t-elle, dans l’Église de France, qui a déjà porté ailleurs des fruits si amers ?

« On nous a misérablement trompés », dut constater le cardinal Innitzer quelques mois à peine après l’installation du régime nazi en Autriche, « la haine du national-socialisme, égale à celle du communisme, s’est déclenchée sans retenue contre l’Église… LES ÉVÊQUES ONT ÉTÉ LOYAUX ET CONFIANTS, ON LES A SYSTÉMATIQUEMENT ABUSÉS. IL FAUT QU’ON LE SACHE. »

Pourquoi faut-il que nombre de prêtres et de religieux français se refusent aujourd’hui à le savoir ? Quels terribles lendemains ne risque pas de préparer cette anesthésie morbide ?

IV

En conséquence, n’y aurait-il pas, d’abord, un premier effort à faire pour s’informer ? pour connaître, par exemple, l’histoire religieuse de l’Allemagne en ces dix dernières années, celle de l’Autriche depuis trois ans, etc. ? pour connaître les écrits des principaux doctrinaires nazis, les premières applications des doctrines racistes, les procédés et les thèmes actuels de la propagande faite en France, les entreprises de séduction de la jeunesse, l’identité et la valeur de certains groupes de journalistes qui influent sur l’opinion catholique, etc. ?

N’y aurait-il pas lieu de veiller plus jalousement que jamais à notre liberté spirituelle, dans toute la mesure où elle dépend de notre vigilance ? Le service de notre patrie lui-même le demande ; à plus forte raison le service de l’Église. « Dieu n’aime rien tant ici-bas que la liberté de son Église. » Le souci de ne pas causer d’ennuis au gouvernement, si légitime qu’il soit, ou de ne pas lui « déplaire », ne doit jamais être le souci suprême, pas plus que le souci de savoir quelle attitude sera la plus « utile ». Ces vérités, que nul ne met en doute dans l’Église, ne pourraient-elles cependant faire l’objet d’un sentiment plus vif ? Et, pour prendre un exemple, ne serait-il pas bon de renoncer plus résolument à des gestes tels que celui de Cité nouvelle, se laissant grever, au départ même, de servitudes qui pourraient devenir lourdes ?

Ne faudrait-il pas aussi nous rappeler davantage que des actes peuvent être contraires au christianisme, même quand ils ne s’en prennent pas aux institutions ou aux hommes d’Église ? De même que les honneurs officiels que ceux-ci peuvent recevoir ne coïncident pas forcément avec un renouveau chrétien, ainsi n’est-ce pas seulement lorsque nos personnes commencent à souffrir que la morale chrétienne et la foi même sont en péril. Toutes les fois que la charité et la justice sont touchées, non pas seulement en fait et en passant, mais en vertu d’un principe, l’Église est touchée par le fait même. Ce qui se fait aujourd’hui, par exemple, contre les Juifs, pourra se faire demain contre nous, le même genre d’horreurs a été répandu en Allemagne sur eux et sur le clergé : or, quel droit aurons-nous à nous plaindre demain, si nous nous accommodons de tout aujourd’hui ? Au reste ne nous y trompons pas : l’antisémitisme actuel n’est plus celui qu’ont pu connaître nos pères ; outre ce qu’il a de dégradant pour ceux qui s’y abandonnent, il est déjà de l’antichristianisme. C’est à la Bible qu’on en veut, c’est à l’évangile aussi bien qu’à l’Ancien Testament, c’est à l’universalisme de l’Église, à ce qu’on appelle « l’Internationale romaine » ; c’est à tout ce que Pie XI revendiquait comme nôtre à la suite de saint Paul, le jour où il s’écriait : « Spirituellement, nous sommes des Sémites ! » (11). Il importe d’autant plus d’y prendre garde, que cet antisémitisme fait déjà des ravages jusque dans les élites catholiques, jusque dans nos maisons religieuses. Voilà un danger qui n’est que trop réel.

La jeunesse surtout risque de s’y laisser prendre, de même qu’à tout cet idéal néo-païen, qui par certains côtés sait se montrer si séduisant. Certes une élite restreinte formée avant la guerre surtout dans les mouvements spécialisés d’action catholique, est solide. Elle est aujourd’hui notre meilleur espoir. Mais que cette digue est petite, contre la marée qui commence à monter ! Ce n’est pas ici le lieu d’examiner comment un christianisme plus approfondi et plus intégralement vécu, offrant moins de prise aux caricatures de l’adversaire, supposant peut-être plus d’une réforme dans nos habitudes et nos méthodes, doit constituer la seule sauvegarde totale. Mais au moins, en ce qui concerne les clercs et les jeunes religieux, ne faudrait-il pas songer à leur inculquer plus fortement les principes chrétiens qui risquent de s’obnubiler chez eux dans l’atmosphère trouble que nous respirons tous malgré nous ? N’y aurait-il pas en tout cas, alors que beaucoup sont portés sans bien s’en rendre compte à « flotter à tout vent de doctrine » [cf. Ep 4, 14], des vertus plus opportunes à leur prêcher que la « vertu de souplesse » (12) ?

Si l’on me demandait maintenant pourquoi j’écris ces choses, je répondrais que chacun porte toujours sa petite part des grandes responsabilités collectives, et que dans les temps de crise exceptionnelle comme celui que nous vivons – « heures tragiquement historiques », disait déjà Pie XI -, c’est pour chacun un devoir plus impérieux d’en prendre conscience et d’agir en conséquence. En attirant ainsi l’attention sur la situation religieuse présente et sur l’attitude qu’elle me semble devoir susciter en nous, je n’ai d’ailleurs aucunement l’intention de réclamer de qui que ce soit, je ne sais quel éclat, quelle condamnation ou quelle intervention tapageuse. Je n’attends et ne désire de nos chefs spirituels aucune activité d’ordre politique, aucune « croisade » impossible. Ce que je voudrais simplement, c’est qu’ils soient plus amplement informés, afin qu’ils puissent mieux donner à ceux qui l’ignorent la connaissance du péril, qu’ils soient mieux à même d’encourager notre foi et de nous aider à sauver nos âmes ; c’est que ne pénètre point peu à peu dans les consciences cette impression que, face au terrible bouleversement du monde, le catholicisme démissionne. Impuissant à atteindre ceux que j’aurais pourtant voulu contribuer à renseigner, c’est naturellement vers les Supérieurs que Dieu m’a donnés que je me tourne. Je m’y sens encouragé par la pensée que mes préoccupations répondent à leurs propres préoccupations, et que ce rapport va en quelque sorte au-devant de leur désir et leur sera peut-être utile. Après tout, n’auraient-ils pas lieu de se plaindre, absorbés qu’ils sont forcément par les soucis quotidiens de leur charge, s’ils devaient constater plus tard qu’ils n’ont pas pu porter remède au mal lorsqu’il en était encore temps, parce que ceux de leurs inférieurs qui en avaient les moyens n’ont pas pris l’initiative de les informer et de les alerter ?

H. L.

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Notes

[Note initiale de Chélini]

(*) Au cours de l’une de nos rencontres, le Père de Lubac me remit plusieurs documents, dont celui-ci, en septembre 1982. Étant donné son grand intérêt historique – il est antérieur de plusieurs mois au premier Cahier du Témoignage chrétien paru en novembre 1941 –, j’ai sollicité l’autorisation de le publier. Le Père de Lubac me donna son accord sous réserve de la permission de ses supérieurs. Il me la fit connaître quelques jours après par un coup de téléphone cordial. Le lendemain j’apprenais son élévation au cardinalat. [L’Église sous Pie XII, p. 310, note 1.]


[Notes de H. de Lubac]


1. En annexe de l’original, le résumé de la lettre pastorale de Mgr Gröber, d’après Radio-Vatican.

2. Les faits concernant l’Alsace et la Lorraine (depuis la désaffectation de la cathédrale de Strasbourg jusqu’aux expulsions d’évêques, prêtres, religieux, religieuses, fermeture des grands et petits séminaires, etc.) peuvent être connus par les Pères alsaciens ou lorrains qui sont au milieu de nous. L’auteur joint à l’original un document fournissant un exemple de propagande païenne qui s’exerce en Alsace (fêtes pascales).

3. Etudes, 5 mars 1940 : « La croix gammée contre la croix du Christ » ; 5 juin : « L’occupation allemande en Pologne ». Il serait très opportun de faire relire ces articles aujourd’hui. Pour la Pologne, une nouvelle documentation est arrivée au Vatican qui a cité quelques faits à la radio. [L’auteur joint quelques extraits des articles du P. Lebreton.]

4. Exemple : extrait d’un article paru en 1938 dans la revue de Rosenberg, sous ce titre : « L’Église romaine se détourne de l’Europe ». [Il s’agit, semble-t-il du Völkischer Beobachter, organe du parti nazi, dont il était rédacteur en chef.]

5. Condamner l’antisémitisme n’est pas nier l’existence d’une question juive, pas plus que condamner le racisme n’est refuser d’envisager les problèmes concernant la race, ou que repousser le socialisme n’est se désintéresser des problèmes sociaux. Il ne faut pas confondre la position d’un problème avec une certaine solution du problème posé.

6. Ici encore, l’exemple de l’Allemagne est instructif. Cf. [Jules] Lebreton, « La croix gammée… », pp. 264-265. Depuis le début de 1937, toutes les encycliques pontificales ont été interdites ; depuis 1935, presque toutes les lettres pastorales des évêques ont été saisies, etc.

7. En octobre 1938, cette revue insérait (pp. 643-647) un long article paru d’abord dans la Revue hebdomadaire, dans lequel on prétendait qu’il n’y avait aucune persécution religieuse en Allemagne, et que la condamnation du racisme par le pape n’était qu’un épisode sans importance. « Je sais que les dirigeants nationaux-socialistes n’en sont pas très contents, mais je pense à part moi que le syllabus de Pie IX a condamné aussi bien d’autres choses assez oubliées de nos évêques. » Malgré la pâle esquisse d’une réserve en note, la revue faisait sien cet article, en présentant cette insertion comme une « rectification » de sa part, pour s’excuser d’avoir auparavant parlé trop peu favorablement du nazisme…

8. De tous côtés arrivent des informations directes, montrant qu’une partie importante du clergé est dans un état d’aveuglement. Il serait facile de dresser une longue liste de propos extraordinaires qui attestent ce fait douloureux.

9. L’auteur joint quelques citations de Rosenberg, tirées de son ouvrage Le Mythe du XXe siècle et de son discours de Nuremberg de 1938.

10. L’auteur cite l’article de Jacques de Lesdain paru dans La Gerbe. [Sur ce journaliste, voir : Jacques de Lesdain… Rédacteur politique à l’Illustration. Itinéraire d’un collaborateur.]

11. L’auteur cite un extrait du discours prononcé par Pie XI au pèlerinage de la Radio catholique belge, en 1938.

12. De même pourquoi rappeler avec tant d’insistance que « notre temps est essentiellement providentiel », comme si tout temps n’était pas providentiel ? Il y a là une déformation du dogme de la Providence, qui tend au fatalisme, à l’acceptation passive de n’importe quoi. C’est aussi, je le crains, se méprendre grandement que d’affirmer le « dynamisme » de certaines jeunesses comme la jeunesse hitlérienne, qui au lieu de dire à la façon de Descartes : « Je pense », disent : « Dieu se pense en moi », et dans cet élan admirable, rencontrent naturellement Dieu ! Nous avons là au contraire un des signes de la paganisation de cette jeunesse, et l’un des leitmotive qu’on lui inculque contre le Dieu du christianisme et de l’Église.

(Ces traits sont empruntés à une conférence faite à Fourvière, le mardi de Pâques 1941, par le Père X. Tout en conservant à son égard nos sentiments de profonde estime et même de vénération, et sans méconnaître les services présents qu’il rend encore à l’Église, nous ne pouvons nous empêcher de penser que l’attitude adoptée en ce moment par lui n’est pas sans danger.)

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Henri de Lubac, s.j.

© Fayard

 

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13. Les chrétiens sont-ils en état de « pré-apostasie » ?


Le devoir de se démarquer
 

Le déchaînement médiatique à l’encontre d’Israël, qui se donne libre cours depuis plusieurs décennies et ne cesse de s’intensifier, constitue – comment le nier désormais ? – une incitation consciente et volontaire à la haine de l’État juif et, par voie de conséquence, à celle des juifs du monde entier, censés être complices de la souffrance infligée au peuple palestinien et même y contribuer de toutes les manières possibles.

Il est à craindre que la complicité – au moins tacite - de la majeure partie de l’humanité avec la diabolisation planétaire d’Israël, ou l’indifférence à l’égard de ce processus inexcusable, ne favorisent la ghettoïsation de cet État honni, prélude à l’éviction, voire à l’extermination de sa population, dont rêvent ses ennemis.

Que jamais ne nous parvienne d’Israël l’adieu désespéré qu’adressaient, en 1943, aux Juifs de Palestine, les représentants du judaïsme polonais, alors agonisant. Tous sont morts. Seul leur texte a survécu, comme un acte d’accusation, gravé pour toujours dans la conscience, « marquée au fer rouge » – (cf. 1 Tm 4, 2) – d’une humanité indifférente, ou au mieux, impuissante. J’en cite ici un extrait, en modifiant juste ce qu’il faut pour illustrer le parallèle possible, si – ce qu’à Dieu ne plaise ! – la portion du peuple juif qui a choisi de vivre sur la terre de ses ancêtres devait se trouver un jour dans une situation aussi désespérée :

À la dernière minute avant leur anéantissement total, les derniers survivants du peuple juif en [Israël] ont lancé un appel au secours au monde entier. Il n’a pas été entendu. Nous savons que vous, Juifs de [la Golah], vous souffrez cruellement de notre martyre incroyable. Mais que ceux qui avaient les moyens de nous aider et ne l’ont pas fait sachent ce que nous pensons d’eux. Le sang de [...] millions de Juifs hurle vengeance, et il sera vengé ! Et ce châtiment ne frappera pas seulement les [nouveaux] cannibales nazis, mais tous ceux qui ne firent rien pour sauver un peuple condamné. Que cette dernière voix, sortant de l’abîme, parvienne aux oreilles de l’humanité tout entière (1).

Tout ce que nous pouvons espérer, c’est que notre appel à nous en faveur de ce peuple honni des nations – un cri qui, pour l’instant, n’est guère plus audible que celui d’un oiseau au-dessus d’un océan déchaîné -, répété sans cesse et transmis par Internet et le courrier électronique, incite celles et ceux à qui le Seigneur « aura fait des lèvres pures pour qu’ils puissent tous invoquer Son nom » (cf. So 3, 9), à Le supplier de « venir en aide » à Son peuple (Ps 121, 1 ; 124, 8).

Notre seule arme est celle des hommes et des femmes « persécutés pour la justice » (cf. Mt 5, 10) : le témoignage, – si dangereux qu’il soit de nos jours (2), qui consistera à exposer au grand jour, avec courage, le mécanisme machiavélique des méthodes des calomniateurs et des subvertisseurs de l’opinion (3), et à prévenir que quiconque diffuse et accrédite ces propos de haine tombe sous le coup de l’invective du Christ :

Vous êtes du diable, votre père, et ce sont les désirs de votre père que vous voulez accomplir. Il était homicide dès le commencement et n’était pas établi dans la vérité, parce qu’il n’y a pas de vérité en lui : quand il profère le mensonge, il parle de son propre fonds, parce qu’il est menteur et père du mensonge. (Jn 8, 44).

Ce que corrobore un passage de l’œuvre maîtresse d’Irénée de Lyon (IIe s.), que j’ai cité dans la dixième méditation (« Croire dès maintenant « pour que le Jour du Seigneur ne nous surprenne pas comme un voleur » (Cf. 1 Th 5, 4) », où cet éminent Père de l’Église affirme que « l’Apostasie [du diable] a été mise au jour par le moyen de l’homme ». Et de préciser que « l’homme avait été le révélateur de ses dispositions intimes » (4).

L’idée sous-jacente à ce texte est que c’est l’événement qui révèle (ou met au jour) les dispositions intérieures de celui ou celle qui y est confronté. Je me limiterai ici à deux exemples – l’un biblique, l’autre contemporain.

Avant que l’occasion ne lui soit donnée de trahir son Maître, Judas n’avait pas mis en œuvre ce qui n’était encore, chez lui, qu’une tentation (cf. Jn 13,2), avant qu’il y donne son assentiment intérieur (cf. Jn 13, 27) et ne passe finalement à l’acte (cf. Mt 26, 14-16 ; 26, 45-50).

De même, durant l’Occupation allemande, c’est par lâcheté, appât du gain, ambition, soif de puissance, et sous l’empire d’autres vices qu’ils portaient en eux, que des citoyens ordinaires sont devenus collaborateurs, traitres, voire tortionnaires et assassins, quand l’occasion leur a été donnée d’assouvir ces passions cachées.

Deux passages de l’Écriture, entre autres, nous mettent en garde de résister à ces mauvais instincts :

Gn 4, 7 : L’Éternel dit à Caïn: « Pourquoi es-tu irrité et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu agis bien, tu garderas la tête haute. Mais si tu n’agis pas bien, le péché n’est-il pas tapi à la porte, qui te convoite et qu’il te faut dominer ? »

Dt 30, 19 : Je prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre: j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Alors choisis la vie, pour que toi et ta postérité vous viviez.

Quant à Jésus, Il a donné, dans une parabole – que nous lisons, hélas, trop distraitement – l’illustration saisissante de ce que l’on pourrait appeler un « flagrant délit » de malversation spirituelle, quand les artisans d’iniquité révéleront, par leurs actes mêmes, le mal dont leur cœur était rempli, et auquel il ne manquait que l’occasion pour se révéler au grand jour :

Mt 7, 16-20 : C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur des épines ? Ou des figues sur des chardons ? Ainsi, tout arbre bon produit de bons fruits, tandis que l’arbre corrompu produit de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un arbre corrompu porter de bons fruits. Tout arbre qui ne donne pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu. Ainsi donc, c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez.

Jésus exerçait déjà cette fonction de révélateur des mauvais desseins du cœur de l’homme, comme le prophétise mystérieusement le vieillard Syméon :

Lc 2, 35 : Celui-ci [Jésus] constitue un motif de chute et de relève­ment de beaucoup en Israël et un signe de contradiction [...] en sorte que se révèlent les pensées de bien des cœurs.

Et Paul a une formule frappante pour décrire ce processus dans sa phase eschatologique :

1 Co, 4, 5 : Ainsi donc, ne jugez de rien avant que ne vienne le Seigneur; c’est Lui qui éclairera les secrets des ténèbres et manifestera les desseins des coeurs. Et alors chacun recevra de Dieu sa louange.

J’ai expliqué ailleurs (6) que c’est ce qui se passera, à l’échelle de l’histoire, quand le « temps des nations » arrivera à sa fin ; et je l’ai illustré par plusieurs passages de l’Écriture, dont celui-ci :

Mi 4, 11-13 : Maintenant, des nations nombreuses se sont assemblées contre toi. Elles disent: « Qu’on la profane et que nos yeux se repaissent de Sion ! ». C’est qu’elles ne connaissent pas les pensées de l’Éternel et qu’elles n’ont pas compris son dessein: il les a rassemblées comme les gerbes sur l’aire. Debout! foule-les, fille de Sion ! car je rendrai tes cornes de fer, de bronze tes sabots, et tu broieras des peuples nombreux. Tu voueras à l’Éternel leurs rapines, et leurs richesses au Seigneur de toute la terre.

J’ose le dire ici : « l’heure vient, et c’est maintenant » (cf. Jn 4, 23), où, soumis à la tentation d’aboyer avec les loups, de calomnier ou de trahir un peuple qui ne leur a fait aucun tort, de le mettre, ou de le laisser mettre à mort, les hommes devront « dominer le péché qui les convoite » (cf. Gn 4, 7), choisir « la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction » (cf. Dt 30, 19), avant que ne les surprenne le jugement de Dieu, inattendu et sans appel, comme Il les en a avertis par avance, par la bouche du prophète Joël :

Jl 4, 2 : Je rassemblerai toutes les nations, je les ferai descendre à la Vallée de Josaphat ; là j’entrerai en jugement avec elles au sujet d’Israël, mon peuple et mon héritage, car ils l’ont dispersé parmi les nations et ont divisé mon pays… (5).

Tel est le jugement, dont parle abondamment l’Écriture, Nouveau Testament compris. Il nous fixera dans l’état où nous trouverons alors de par notre propre volonté manifestée par nos actes, dont la bonté ou la corruption nous vaudront la rétribution correspondante, ainsi que l’expose laconiquement l’apôtre Paul :

2 Co 5, 10 : Car il faut que tous nous soyons mis à découvert devant le tribunal du Christ, pour que chacun recouvre ce qu’il aura fait pendant qu’il était dans son corps, soit en bien, soit en mal.

Tel est le témoignage que nous devons porter devant nos contemporains - et tout particulièrement ceux qui se réclament du « beau nom [chrétien] qui a été invoqué sur eux » (cf. Jc 2, 7) –, si nous ne nous illusionnons pas sur nous-mêmes et avons bien reçu le « charisme d’avertissement », comme il sied à des « guetteurs » dans l’esprit d’Ezéchiel (6).

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Notes

(1) Appel du Comité national de la Résistance juive en Pologne, daté du 15 novembre 1943, à Varsovie, et adressé aux Juifs en Palestine. Cité par Léon Poliakov, Bréviaire de la haine. Le IIIe Reich et les Juifs, éditions Complexe, Paris, 1951, p. 353, et note 478, p. 381.

(2) Pour mémoire, en grec, le mot témoin, se dit « martus », qui signifie à la fois « témoin » et « martyr », au sens de celui qui est prêt à mourir plutôt que de renier sa foi ou de parler contre sa conscience.

(3) Parmi des dizaines de cas, je signale ici celui du mythe – dont on parle trop peu – d’un prétendu « âge d’or de Cordoue, de l’hospitalité et de la tolérance du monde arabe qui, par ces qualités, se serait foncièrement distingué des turpitudes de l’Europe et qui fait dire encore aujourd’hui, en dépit de la réalité passée et présente, que l’antisémitisme n’a concerné que l’Europe chrétienne » (Elias Levy, « L’Exode et la spoliation des Juifs des pays arabes ».

(4) Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, V, 24, 4. J’ai choisi le terme « révélateur » pour rendre le terme examinatio de la version latine, qui peut aussi se traduire par épreuve.

(5) Même idée en Za 2, 12 : « Qui vous touche, touche à la prunelle de mon œil » (Cf. Dt 32, 10).

(6) Voir, en particulier, la Conclusion de mon premier livre, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, éditions Docteur angélique, Avignon, 2009, p. 357 ss ; ainsi que la IIIe Partie de mon second livre, Les Frères retrouvés, éditions de l’Œuvre, Paris, 2011, au chapitre « Résistance à l’apostasie », surtout, p. 252 ss.

(7) Voir ci-dessus : « 4. Éprouver les esprits : prophétie et avertissement ».

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14. Du risque de se prendre pour un prophète et comment le pallier

Mais, nous objectera-t-on peut-être, à la lecture de ce qui précède, n’est-ce pas là prendre et faire prendre à d’autres un risque non minime ? En ces temps troublés, dira-t-on, n’êtes-vous pas en train de battre le ban et l’arrière-ban des illuminés de tout acabit, dont les vaticinations enfiévrées s’étalent déjà sur des centaines de milliers de pages du Net ? Il y a gros à parier que nombre d’entre eux sauteront sur l’occasion et s’autoproclameront « guetteurs dans l’esprit d’Ezéchiel ».

Nous sommes conscients de cette possibilité, encore qu’il y ait lieu de douter que des personnes de ce genre soient prêtes à s’astreindre à la rigueur des exigences spirituelles et ascétiques que s’imposent volontairement celles et ceux qui adhèrent à notre mode d’action. Et puis, il suffit de lire avec attention les deux versets bibliques où est évoquée cette mission du prophète Ezéchiel,

Ez 3, 17 (= 33, 7) : Et toi, fils d’homme, je t’ai fait guetteur pour la maison d’Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part.

pour noter deux éléments importants, mis en exergue par les italiques, ci-dessus :

  1. C’est Dieu qui impartit à Ezéchiel la tâche de « guetteur ».

  2. Cette mission ne semble pas permanente ; en effet, Dieu précise au prophète qu’il ne devra avertir le peuple que lorsque Lui, Dieu, lui en donnera l’ordre.

De plus, le contexte rend clair qu’Ezéchiel ne se voit pas confier d’oracles, ni même de prophéties, au sens habituel du terme. Dieu lui fait part de l’imminence de catastrophes qui vont frapper le peuple d’Israël et lui ordonne de l’avertir. Il s’agit donc de l’annonce d’événements et d’un appel à s’y préparer, et non, à proprement parler d’un dévoilement des desseins mystérieux de Dieu. Ceci, sur base de l’exégèse rigoureuse du texte. Et c’est exactement ce que nous faisons, en nous efforçant de distinguer les « signes de ce temps-ci », comme Jésus y invitait ses contemporains (Mt 16, 3 ; Lc 12, 56).

Mais nous appliquons aussi d’autres critères de discernement. Et tout d’abord, nous avons toujours présent à l’esprit l’avertissement salutaire de l’apôtre Jean, déjà cité :

1 Jn 4, 1 : Bien-aimés, ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu, car beaucoup de faux prophètes sont venus dans le monde.

En effet, tout esprit ne vient pas de Dieu. Cependant, même s’ils ne suffisent pas toujours, le bon sens et l’expérience permettront de se faire une idée du sérieux de la démarche de quiconque voudra se joindre à notre « cordée ». On se souvient de la genèse de cette métaphore, développée plus haut (voir : « 1. Avant la mise en route »), et que nous devons à Jean. Elle s’avère féconde, comme l’illustre le recours que j’y fais ici.

Si donc quelqu’un croit avoir reçu de Dieu le charisme de « l’avertissement » et veut se joindre à nous pour l’exercer, il devra le faire à notre manière, et, avant tout, se soumettre au discernement collégial des membres de la « cordée » déjà constituée. Ce n’est pas là une exigence exorbitante : les congrégations religieuses et les mouvements d’Église ne procèdent pas autrement, et certains groupes du Renouveau ont, en la matière, une discipline plus rigoureuse encore, que d’aucuns considèrent comme indue.

Nous estimons que cette exigence est plus indispensable encore à quiconque croit devoir ramener les autres dans le droit chemin et s’expose, ce faisant, à la tentation de s’ériger en juge, si ce n’est à se croire investi d’une mission de « police des polices » en matière de réforme des mœurs, en général, et de comportement religieux, en particulier.

Ces précisions et mises en garde étant émises, il n’en résulte pas – tant s’en faut - qu’il faille se taire et ne pas avertir nos contemporains de ce qui, semble-t-il, est sur le point d’advenir. Dieu ne laisse planer aucun doute sur ce qui attend le messager qui se tait :

Ez 3, 18 : Si je dis au méchant: Tu vas mourir, et que tu ne l’avertis pas, si tu ne parles pas pour avertir le méchant d’abandonner sa conduite mauvaise afin qu’il vive, le méchant, lui, mourra de sa faute, mais c’est à toi que je demanderai compte de son sang.

Une autre sorte de difficulté attend les véritables « guetteurs » selon le cœur de Dieu : la dénégation opposée par ceux et celles qui ont la faveur des gens, parce qu’ils leur assurent que tout ira bien. En témoigne l’altercation, relatée dans l’Écriture, entre le prophète Jérémie et un autre du nom de Hananya :

Jr 28, 1-17 : […] au début du règne de Sédécias, roi de Juda […] le prophète Hananya […] parla ainsi à Jérémie, dans le Temple de L’Éternel, en présence des prêtres et de tout le peuple : « Ainsi parle L’Éternel Sabaot, le Dieu d’Israël. J’ai brisé le joug du roi de Babylone ! Encore juste deux ans et je ferai revenir en ce lieu tous les ustensiles du Temple de L’Éternel que Nabuchodonosor, roi de Babylone, a enlevés d’ici pour les emporter à Babylone. De même Jékonias, fils de Joiaqim, roi de Juda, avec tous les déportés de Juda qui sont allés à Babylone, je les ferai revenir ici, oracle de L’Éternel, car je vais briser le joug du roi de Babylone ! » Alors le prophète Jérémie répondit au prophète Hananya, devant les prêtres et tout le peuple présents dans le Temple de L’Éternel. Le prophète Jérémie dit : « Amen ! Qu’ainsi fasse L’Éternel ! Qu’il accomplisse les paroles que tu viens de prophétiser et fasse revenir de Babylone tous les ustensiles du Temple de L’Éternel ainsi que tous les déportés. Cependant, écoute bien la parole que je vais prononcer à tes oreilles et à celles de tout le peuple : Les prophètes qui nous ont précédés, toi et moi, depuis bien longtemps, ont prophétisé, pour beaucoup de pays et pour des royaumes considérables, la guerre, le malheur et la peste ; le prophète qui prophétise la paix, c’est quand s’accomplit sa parole qu’on le reconnaît pour un authentique envoyé de L’Éternel ! » Alors le prophète Hananya enleva le joug de la nuque du prophète Jérémie et le brisa. Et Hananya dit devant tout le peuple : « Ainsi parle L’Éternel. C’est de cette façon que dans juste deux ans je briserai le joug de Nabuchodonosor, roi de Babylone, l’enlevant de la nuque de toutes les nations ». Et le prophète Jérémie s’en alla. Or, après que le prophète Hananya eut brisé le joug qu’il avait enlevé de la nuque du prophète Jérémie, la parole de L’Éternel fut adressée à Jérémie : « Va dire à Hananya : ainsi parle L’Éternel. Tu brises les jougs de bois ? Eh bien, tu vas les remplacer par des jougs de fer ! Car, ainsi parle L’Éternel Sabaot, le Dieu d’Israël : c’est un joug de fer que je mets sur la nuque de toutes ces nations, pour les asservir à Nabuchodonosor, roi de Babylone […] Et le prophète Jérémie dit au prophète Hananya : « Ecoute bien, Hananya : L’Éternel ne t’a point envoyé et tu as fait que le peuple se confie au mensonge. C’est pourquoi, ainsi parle L’Éternel. Voici que je te renvoie de la face de la terre : cette année tu mourras, car tu as prêché la révolte contre L’Éternel ».

Cet épisode est intéressant à plus d’un titre. Tout d’abord, les hommes qui sont aux prises, ont tous les deux prouvé, par le passé, leur qualité de prophètes. Et pourtant, l’un annonce la guerre, l’autre la paix. Ici, se vérifie le critère établi par Moïse pour juger de la véracité d’une prophétie :

Dt 18, 20-22 : Mais, si un prophète a l’audace de dire en mon nom une parole que je n’ai pas ordonné de dire – et s’il parle au nom d’autres dieux – ce prophète mourra. Peut-être vas-tu dire en ton coeur : « Comment saurons-nous que cette parole, L’Éternel ne l’a pas dite ? » Si ce prophète a parlé au nom de L’Éternel et que sa parole reste sans effet et ne s’accomplit pas, alors L’Éternel n’a pas dit cette parole-là. Le prophète a parlé avec présomption. Tu n’as pas à le craindre.

Mais il est intéressant de noter que, dans un premier temps, Jérémie, après avoir émis ses doutes, s’en remet au jugement de Dieu. Il n’invective pas son collègue, ni ne lui dénie la qualité de prophète : il se tait et s’en va (v. 10-11). Ce n’est que lorsque Dieu l’éclaire (v. 12 ss) qu’il convainc l’autre de mensonge, ou, à tout le moins, de présomption. Il est symptomatique que cette fausse prédiction de Hananya soit appelée révolte contre Dieu. On comprend mieux ainsi la grande responsabilité du prophète : dire ce que Dieu n’a pas dit, vouloir ce qu’il n’a pas voulu, concevoir ce qu’il n’a pas conçu, est une révolte, une apostasie ; c’est l’oeuvre de Satan, l’Adversaire; comme en témoigne, dans un autre contexte, la réaction de Jésus aux remontrances de Pierre qui ne croit pas à la Passion prochaine de son maître et veut le dissuader de faire une telle « folie » :

Mt 16, 23 : Écarte-toi de moi, Satan ! Tu me fais scandale, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.

En résumé, nous devons nous garder de nous prendre pour des prophètes, sans exclure pour autant que, dans Son immense miséricorde, le Seigneur daigne se servir de nous, si petits que nous soyons à nos propres yeux. De même, nous n’avons pas à craindre la contradiction, voire les moqueries que ne manqueront pas de nous infliger les prophètes de bonheur, que fustigeait cruellement Michée, en ces termes :

Mi 3, 5-8 : Ainsi parle L’Éternel contre les prophètes qui égarent mon peuple:  S’ils ont quelque chose entre les dents, ils proclament: « Paix ! »  Mais à qui ne leur met rien dans la bouche ils déclarent la guerre. C’est pourquoi la nuit pour vous sera sans vision, les ténèbres pour vous sans divination. Le soleil va se coucher pour les prophètes et le jour s’obscurcir pour eux. Alors les voyants seront couverts de honte et les devins de confusion ; tous, ils se couvriront les lèvres, car il n’y aura pas de réponse de Dieu. Moi, au contraire, je suis plein de force et de l’Esprit de L’Éternel, de justice et de courage, pour proclamer à Jacob son crime, à Israël son péché.

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15. Nous n’ambitionnons pas d’être un mouvement d’Église, mais seulement des « guetteurs », prêts à l’avertir si Dieu nous le demande

On nous demande souvent si nous sommes un mouvement d’Église, et sur notre réponse négative, on s’étonne que nous ne le soyons pas. Certains nous soupçonnent de constituer un groupe marginal, voire sectaire, que l’Église n’approuve pas, ou même qu’elle récuse.

Voici ce qu’il en est exactement.

Ce fut la volonté des premiers membres du groupe que nous formons, de ne pas ajouter une famille spirituelle ou religieuse à celles, nombreuses et vénérables, qui ont fait la preuve de l’authenticité et de l’efficacité de leur charisme propre pour l’édification du corps universel de l’Église. Conscients de la singularité de leur démarche, et pour ne pas mettre les autorités religieuses dans l’embarras, les promoteurs de notre initiative n’ont pas voulu ériger notre groupe en association, même informelle, de fidèles, ni solliciter pour lui une reconnaissance ecclésiale. Il suffit de lire notre profession de foi pour comprendre la lucidité de cette décision :

L’esprit qui nous anime nous pousse à appeler les chrétiens à croire que Dieu a pleinement rétabli le peuple juif dans ses prérogatives d’antan – qui n’avaient jamais été abolies –, et à « porter un fruit digne du repentir » pour l’avoir persécuté ou laissé persécuter, au fil des siècles, puis abandonné à la mort, et à la mort de l’Extermination.

Il est clair en effet, que, même s’ils acceptaient de confesser leur culpabilité – au moins solidaire –, dans la discrimination et les mauvais traitements dont les juifs ont été victimes de leur part au fil des siècles, ni les autorités religieuses, ni le peuple chrétien dans son ensemble, ne seraient prêts, au stade actuel, à faire leur notre foi au rétablissement, déjà accompli, du peuple juif.

C’est parce que nous sommes conscients de la difficulté théologique considérable que constitue, pour la théologie chrétienne, une telle conception – et davantage encore sa diffusion publique –, que nous choisissons d’agir de manière indépendante et sans mandat ni approbation formels de l’Église (mais pas à son détriment). Ainsi, il n’y aura pas d’ambiguïté : nul ne pensera que nous parlons au nom de l’Église, ni que nous bénéficions de son approbation.

Pour ce qui est de l’aspect formel de notre initiative, nous accueillons quiconque veut faire sienne notre démarche (sans nécessairement adhérer à notre foi dans le rétablissement déjà accompli du peuple juif), et accepte de prononcer la formule pénitentielle suivante (*) :

Nous avons besoin de pardon. Car nous avons contribué à travers les siècles à la « séparation » des Juifs. Nous les avons considérés comme étrangers, alors qu’ils sont nos pères selon l’esprit. Nous avons été parfois les instigateurs, parfois les complices, parfois les témoins, indifférents ou lâches, de toutes les persécutions qui les ont décimés […] Nous nous sommes souvent reposés, mensongèrement […] sur notre sécurité de « Nouvel Israël », satisfaits d’avoir, nous du moins, le secret de ce mystère. Et nous avons méprisé l’avertissement redoutable de l’Apôtre : « Tu subsistes par la foi. Ne t’enorgueillis pas, mais crains… » (Rm 11, 20) […] Père, pardonne-nous, pardonne-nous…

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On notera que cette démarche n’est pas nouvelle. Tel était l’état d’esprit de nombreux dignitaires de l’Église, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et par la suite. En voici quelques extraits :

  • Nous nous déclarons solidairement coupables, par nos omissions et par nos silences, devant le Dieu de miséricorde, des crimes qui ont été commis contre les juifs par des membres de notre peuple [...]. 

    Déclaration des Synodes de l’Église évangélique d’Allemagne (Berlin-Weinssensee, 27 avril 1950).
  • En présence de ce crime dont nous portons la responsabilité en tant que nation, nous ne pouvons fermer les yeux et les oreilles. Tous les Allemands qui, en âge de raison, ont assisté à l’horreur de l’extermination des juifs, même ceux qui ont secouru leurs concitoyens dans la détresse, tous doivent reconnaître devant Dieu que, par manque de vigilance et d’esprit de sacrifice dans l’amour, ils se sont rendus complices [...] C’est pourquoi nous voulons nous soumettre au jugement de Dieu et reconnaître notre manque d’amour, notre indifférence et notre crainte, voire notre complicité avec le crime, comme notre propre part à cette faute. Nous voulons nous encourager mutuellement à expier notre complicité et à croire, du fond du cœur, que le pardon de Dieu nous donne la vraie liberté et la vie.
Résolution du Synode de l’Église évangélique en Allemagne, au sujet du procès d’Eichmann (1961).
  • Nous sommes le pays dont l’histoire politique récente a été assombrie par la tentative d’extermination systématique du peuple juif. Malgré la conduite exemplaire de quelques individus et groupes, nous avons été en général, à cette époque du National-Socialisme, une communauté ecclésiale qui a vécu en tournant le dos au destin de ce peuple persécuté, une communauté obsédée par la crainte pour ses institutions menacées, une communauté qui a gardé le silence en face des crimes perpétrés contre les juifs et le judaïsme. Aussi, un grand nombre d’entre nous se sont-ils rendus coupables purement et simplement parce qu’ils ont eu peur de risquer leur vie. Et c’est pour nous une humiliation particulière que des chrétiens aient pu prendre une part active à cette persécution. La sincérité réelle de notre désir de renouvellement dépendra de l’aveu de ces fautes et de notre disponibilité à nous laisser douloureusement instruire par l’histoire des forfaits de notre pays et de notre Église.
Déclaration du Synode des évêques catholiques de la République fédérale allemande (Würzburg, 22 novembre 1975).
  • La faute et les souffrances de ce passé ne sauraient être refoulées et oubliées. Les événements de cette époque se sont produits au vu et au su de tous, dans d’innombrables villes et villages de notre pays. Nos concitoyens juifs se sont trouvés abandonnés. Les Églises et les communautés chrétiennes ont, pour la plupart, gardé le silence devant ce déni de justice publique. C’est pourquoi, pour nous chrétiens, le 9 novembre est un jour de tristesse et de honte.
Texte à lire dans toutes les paroisses catholiques d’Allemagne fédérale, à la demande de la Conférence épiscopale allemande, à l’occasion du 40e anniversaire de la «Nuit de Cristal» (9 novembre 1978).
  • Dans de larges milieux de la population allemande existait une tradition antisémite, et les catholiques n’y échappaient pas. Mais la position de l’Église se fondait sur une divergence doctrinale traditionnelle et non sur une idéologie raciste [...] Il est d’autant plus difficile de comprendre aujourd’hui que, ni lors du boycottage des commerces juifs, le 1er avril 1933, ni à l’occasion des lois raciales de Nuremberg, en septembre 1935, ni à la suite des excès commis après la « Nuit de Cristal », des 9-10 novembre 1938, l’Église n’ait pas pris une position suffisamment claire et actuelle.
« L’Église catholique et le National-socialisme». Déclaration du Secrétariat de la Conférence épiscopale allemande (31 janvier 1979).
  • Les chrétiens doivent prendre conscience de cette histoire au cours de laquelle ils ont profondément aliéné les juifs. Il est indéniable que les nations chrétiennes ont initié et approuvé la persécution. Des générations entières de chrétiens ont considéré avec mépris ce peuple (qu’elles croyaient) condamné à rester errant sur la terre, du fait de la fausse accusation de déicide. Les chrétiens devraient reconnaître, avec repentance et profond regret, la part qui est la leur dans cette tragique histoire de l’aliénation (juive) [...].
L’Église luthérienne et la communauté juive (1979).
  • L’Église est amenée (à développer de nouvelles relations avec le peuple juif) par (plusieurs) facteurs (dont, entre autres) : la reconnaissance de la co-responsabilité et de la culpabilité chrétiennes dans l’Holocauste – la diffamation, la persécution et le meurtre de juifs dans le Troisième Reich [...] En conséquence, le Synode provincial déclare que, frappés, nous confessons la co-responsabilité et la culpabilité de l’Église allemande dans l’Holocauste [...].
« Vers la rénovation des relations entre chrétiens et juifs ». Déclaration du Synode de l’Église protestante de la région rhénane (1980).
  • Des enseignements du mépris des juifs et du judaïsme dans certaines traditions se sont avérés être un terreau fertile pour l’iniquité de l’Holocauste nazi [...].
« Considérations oecuméniques sur le dialogue entre juifs et chrétiens ». Conseil mondial des Églises (1982).
  • Au cours des siècles, la théologie chrétienne, l’enseignement et les actes de l’Église ont été viciés par l’idée que le peuple juif était rejeté par Dieu. Cet antijudaïsme chrétien devint l’une des racines de l’antisémitisme. En conséquence, nous qui sommes concernés, confessons que la Chrétienté en Allemagne porte la responsabilité et la culpabilité communes de l’Holocauste [...].
Déclaration du Synode de l’Église évangélique allemande de la Province de Baden, sur les relations entre chrétiens et juifs (mai 1984).
  • Aujourd’hui, bien des gens regrettent que les Églises n’aient pas prononcé publiquement une parole de condamnation (du pogrome de la « Nuit de Cristal », en novembre 1938). [...] nos prédécesseurs (les évêques et cardinaux) n’élevèrent aucune protestation collective du haut de la chaire [...]. Une protestation officielle, un geste fortement explicite d’humanité et de solidarité, n’auraient-ils pas été la réponse qu’exigeait le ministère de vigilance de l’Église ?
« Accepter le poids de l’histoire ». Déclaration commune des Conférences épiscopales d’Allemagne fédérale, d’Autriche et de Berlin (20 octobre 1988).
  • Les évêques des Pays-Bas […] affirment que, par son antijudaïsme, l’Église néerlandaise a contribué au climat qui a rendu possible le génocide des juifs pendant la dernière guerre. Ils écrivent notamment : « nous sommes remplis de honte et d’effroi quand nous repensons à la Shoah [...] Il est certain que les instances de l’Église ont, elles aussi, commis des fautes [...]. Une tradition théologique et ecclésiale d’antijudaïsme a contribué à la naissance d’un climat dans lequel la Shoah avait sa place [...].
La responsabilité des catholiques dans la persécution contre les juifs. Déclaration des évêques des Pays-Bas (1996).
  • […] Dans leur majorité, les autorités spirituelles, empêtrées dans un loyalisme et une docilité allant bien au-delà de l’obéissance traditionnelle au pouvoir établi, sont restées cantonnées dans une attitude de conformisme, de prudence et d’abstention, dictée, pour une part, par la crainte de représailles contre les oeuvres et les mouvements de jeunesses catholiques. […] Ainsi, face à la législation antisémite édictée par le gouvernement français […] face aux décisions d’internement dans des camps de juifs étrangers qui avaient cru pouvoir compter sur le droit d’asile et sur l’hospitalité de la France, force est de constater que les évêques de France ne se sont pas exprimés publiquement, acquiesçant par leur silence à ces violations flagrantes des droits de l’homme et laissant le champ libre à un engrenage mortifère. […] des intérêts ecclésiaux entendus d’une manière excessivement restrictive l’ont emporté sur les commandements de la conscience […] Force est d’admettre, en premier lieu, le rôle, sinon direct du moins indirect, joué par des lieux communs antijuifs, coupablement entretenus dans le peuple chrétien, dans le processus historique qui a conduit à la Shoah. […] Devant l’ampleur du drame et le caractère inouï du crime, trop de pasteurs de l’Église ont, par leur silence, offensé l’Église elle-même et sa mission. Aujourd’hui, nous confessons que ce silence fut une faute. Nous reconnaissons aussi que l’Église en France a alors failli à sa mission d’éducatrice des consciences et qu’ainsi elle porte avec le peuple chrétien la responsabilité de n’avoir pas porté secours, dès les premiers instants, quand la protestation et la protection étaient possibles et nécessaires […] Nous confessons cette faute. Nous implorons le pardon de Dieu et demandons au peuple juif d’entendre cette parole de repentance.
Déclaration de repentance de dix-huit évêques de France (30 septembre 1997).
  • Nos Églises reconnaissent dans la honte ne pas s’être montrées sensibles au sort des juifs et d’innombrables autres persécutés […] Les Églises n’ont pas protesté contre le tort bien visible qui s’exerçait, elles se sont tues, ont détourné le regard, elles n’ont pas « empêché la roue de tourner » (Bonhoeffer). Et c’est ainsi que non seulement des chrétiens et des chrétiennes, mais également nos Églises, partagent la faute de l’Holocauste de la Shoa.
« Le temps de la conversion – Les Églises évangéliques d’Autriche et les juifs » (Extrait de la déclaration du Synode général du 28 octobre 1998).

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Forts de ces propos admirables – qu’on n’entend plus guère aujourd’hui de la bouche des Pasteurs et des fidèles chrétiens – interpellons hardiment celles et ceux qui se sont assoupis en attendant l’Époux qui tarde (cf. Mt 25, 5), et ce dans les termes mêmes de l’avertissement que leur adresse l’Écriture :

Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison va venir, le soir, à minuit, au chant du coq ou le matin, de peur que, venant à l’improviste, il ne vous trouve endormis. (Mc 13, 35-36).

Je connais ta conduite: tu n’es ni froid ni chaud – que n’es-tu l’un ou l’autre! – Ainsi, puisque te voilà tiède, ni chaud ni froid, je vais te vomir de ma bouche. […] Aussi, suis donc mon conseil : achète chez moi de l’or purifié au feu pour t’enrichir ; des habits blancs pour t’en revêtir et cacher la honte de ta nudité ; un collyre enfin pour t’en oindre les yeux et recouvrer la vue. Ceux que j’aime, je les semonce et les corrige. Allons ! Un peu d’ardeur, et repens-toi ! (Ap 3, 15-19).

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Note

(*) Cette prière a été composée par le pasteur Pasteur Charles Westphal, alors vice-président de la Fédération Protestante de France ; elle a paru dans le Premier Cahier d’études juives (avril 1947), de la revue revue Foi et Vie qu’il dirigeait.

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Un précieux document d’archives [1973]: ‘L’équivoque palestinienne’, R.-P. Michel Riquet

Un témoignage instructif sur l’histoire de l’antagonisme arabe à l’encontre d’Israël, paru en mars 1973, dans la Revue des Deux Mondes. Il est l’oeuvre d’un prêtre, contemporain des faits, qui fut aussi un grand Résistant durant la Seconde Guerre mondiale. Nous devons la communication de ce document à Patrick Gordon. Qu’il en soit remercié. (Menahem Macina).
17/03/09

Le R-P. Riquet, jésuite, résistant, ancien déporté et grand ami d’Israël

Au moment où s’achève le conflit qui, pendant trente ans, a mis à feu et à sang ce qui fut l’Indochine, les amis de la paix aspirent à trouver une solution à celui qui, dans le même temps, ensanglante et déchire ce qui fut et devrait demeurer la Terre Sainte.

Au cœur du drame palestinien, il y a celui des milliers de réfugiés réduits à vivre, plus ou moins misérablement, dans les camps où la générosité des Nations Unies les entretient dans un état de précaire médiocrité. Mais il y a aussi, certains voudraient l’oublier, la tragédie de milliers de Juifs chassés d’Europe par les pogromes de Russie et de Pologne, au xixème siècle, puis, au xxème, par le monstrueux génocide de six millions d’Israélites, dont un grand mufti de Jérusalem n’hésitait pas à féliciter Hitler.

Il n’était pas question pour ceux qui furent les premiers pionniers du retour dans la terre d’Israël, Eretz Israel, d’en chasser ceux qui, depuis plus ou moins longtemps, y avaient élu domicile. Ils pensaient seulement y retrouver, eux aussi, leur patrie. Car, s’il est une terre au monde où les Juifs peuvent se considérer chez eux, c’est bien la Judée qui porte leur nom.

Ils y étaient bien avant les musulmans arabes qui envahirent la Palestine, en 638, sans autre droit que celui de leurs armes.

Ce qu’on prétend être, aujourd’hui, la nation palestinienne, n’a jamais existé. Les seuls moments de l’histoire où Jérusalem ait été capitale d’un État souverain sont ceux où les rois d’Israël, de David aux Macchabées, pendant près d’un millénaire, régnèrent sur la Pales­tine, « de Dan à Bersabée », c’est-à-dire de la Haute Galilée au Néguev.

Après comme avant, la Palestine, dont les frontières ne furent jamais précisément fixées, fut surtout un lieu de passage et de ren­contre où s’affrontèrent les empires rivaux de l’Égypte, de l’Assyrie, de Babylone et des Perses. Les Romains en firent une sous-préfecture de la province de Syrie, Byzance y maintint son empire jusqu’au jour où il fut supplanté, au viième siècle, par celui des conquérants arabes au nom de l’islam mais, dès le xiiième siècle, ils seront, à leur tour, relayés par les Turcs seldjoukides, puis ottomans. De 1517 à 1918, pendant quatre siècles, Jérusalem fut un sandjak du vilayet de Syrie, simple province, comme l’Arabie, d’un empire dont la capitale était Constantinople.

Pendant les treize siècles de domination musulmane, arabe puis turque, comme pendant les trois siècles de l’empire byzantin, il ne fut jamais question d’une nation palestinienne. D’une part, il y avait la communauté musulmane, l’umma, gouvernée par le khalife de Damas, puis de Bagdad, jusqu’à Cordoue en Espagne. C’était la nation unique soumise à un chef unique à la fois militaire, politique et religieux. Elle était, il est vrai, composée d’un agrégat de populations multiples, Syriens, Phéniciens, Druses, Kurdes, Iraniens, Coptes, Berbères, Ibères, progressivement ou brutalement arabisées et islamisées.

Au sein de cette communauté musulmane constituée par cet agglo­mérat de peuples divers, survécurent des communautés ethniques et religieuses soumises politiquement à la domination musulmane mais conservant, avec leur religion, une autonomie relative. Telle fut la condition des communautés chrétiennes et juives de Jérusalem et de Palestine, d’Égypte, de Syrie, comme d’Espagne et du Maghreb. Elles étaient « protégées ». Grâce à quoi, elle ne furent pas absorbées par l’islamisation et gardèrent, tant bien que mal, leur identité, leurs biens, leurs lieux de culte.

Or, la communauté juive de Jérusalem, héritière des traditions mo­saïques et talmudiques, n’a jamais cessé de s’y maintenir, comme, d’ailleurs, celles de Jaffa, de Tibériade ou de Safed en Galilée. Elle n’a jamais cessé, non plus, d’accueillir les Juifs répandus dans le monde entier mais pour lesquels Jérusalem demeurait le centre de leur vie religieuse et nationale. Car, s’il n’y eut jamais une nation palesti­nienne, il y a, depuis Moïse et même Abraham, un peuple juif qui n’a jamais renoncé à considérer la Judée comme sa patrie et Jérusalem sa capitale. Toute la Bible en témoigne. Mais aussi Flavius Josèphe, Strabon et Tacite, comme aujourd’hui les historiens tant soit peu sé­rieux.

Cela ne supprime pas pour autant les titres de propriété légitime­ment acquis en Palestine par d’autres que les Juifs. Mais cela ne permet pas aux Arabes de se prétendre les seuls maîtres légitimes d’une terre que d’autres qu’eux ont occupée, cultivée et gouvernée bien avant eux et, souvent, beaucoup mieux qu’eux.

Bien avant la déclaration Balfour de 1917, bien avant le livre de Hertzl sur l’État juif, en 1896, la communauté juive de Jérusalem est déjà, et depuis trois siècles, la plus nombreuse. Sur 15.510 habitants, en 1844, on dénombre 7.120 Juifs pour 5.000 musulmans et 3.390 chrétiens. De 500 familles en 1621, la population juive de Jérusalem est passée à 1.200 familles en 1700 et 3.000 en 1824. En 1896, 28.400 Juifs représen­tent 61,9 °/o de la population de Jérusalem, en face de 8.560 musulmans et 8.748 chrétiens. En 1905, les statistiques turques font apparaître 40.000 Juifs à Jérusalem, 12.000 à Safed, 5.500 à Tibériade. A cette date, dans l’ensemble de l’actuelle Palestine, il y a 17 colonies juives instal­lées sur des terres en friches ou marécageuses, cédées un bon prix par leurs propriétaires turcs, persans ou levantins. C’est le cas, notam­ment, de la ferme-école Mikveh-Israel créée par l’Alliance israélite universelle, fondée à Paris, en 1870, par Charles Netter et Adolphe Crémieux. Celle de Rishon-le-Tzion s’est établie en 1882, grâce au baron Edmond de Rothschild. A cette époque, le territoire qui deviendra, en 1948, celui de l’État d’Israël, compte à peine 200.000 habitants, dont 60.000 Juifs. En 1914, ceux-ci seront 85.000, dont la moitié, 45.000, à Jérusalem. Ainsi, depuis Titus et Hadrien, des Juifs n’ont jamais cessé de se maintenir en Palestine, cependant que les millions d’autres dis­persés à travers le monde vivaient dans l’espérance du retour : « L’an prochain à Jérusalem ».

De quel droit, dès lors, prétendre que les Juifs sont des étrangers et des intrus au pays de leurs pères et de leurs patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, dont Hébron conserve encore les tombeaux? Les Juifs se considèrent en Judée comme les Polonais en Pologne, les Armé­niens en Arménie, les Irlandais en Irlande, même quand ceux-ci revien­nent après en avoir été exilés pendant plus d’un siècle.

Leur droit d’y revenir est d’autant moins contestable que, dans la plupart des pays où ils s’étaient réfugiés, ils ont eu à souffrir de vexations et de sévices particulièrement odieux, voire de massacres, de spoliations et d’expulsions. Les pays arabes n’ont pas fait exception, à commencer par ces tribus juives de Médine, massacrées ou expul­sées par Mahomet.

Aux quelque 800.000 Palestiniens qui auraient quitté, en 1948, le territoire où fut fondé l’État d’Israël, on peut opposer un nombre égal de Juifs que les événements de 1948 à 1967 ont contraints de quit­ter les États arabes, Irak, Syrie, Égypte et Maghreb, en y laissant la plupart de leurs biens. La masse de ceux-ci n’est certes pas inférieure à ceux que les réfugiés palestiniens prétendent avoir abandonnés, mais qui sont, aujourd’hui encore, sous séquestre à moins qu’ils n’aient été dûment remboursés à leurs propriétaires. De plus les immigrants juifs en Palestine n’y sont pas venus en parasites. Les premiers pion­niers arrivés de Russie, à partir de 1880, s’appliquent à transformer des terres en friches et des marécages en cultures productives. Les vallées de Yizréel et de Sharon, devenues stériles et malsaines, retrou­vent leur fécondité d’antan grâce à l’effort des kiboutzniks qui les ont drainées, assainies, cultivées. Les rendements s’améliorent en même temps que se perfectionnent les procédés de culture et d’irrigation. Mais les immigrants vont également implanter des industries jusque-là inconnues dans ce pays, alors sous-développé. C’est, d’ailleurs, ce qui provoque un afflux d’Arabes des pays voisins, en quête de travail.

Si, de 1919 à 1948, la population juive de Palestine s’est accrue de 483.000 immigrants, la population arabe, elle aussi, s’est augmentée de 558.085 âmes. Mais la natalité n’est pas le seul facteur de cet accrois­sement, alors que la mortalité infantile est encore de 150 pour mille. Comme le remarque un rapporteur de l’U.N.R.W.A. : « Après 1931 les emplois du temps de guerre et, d’une façon générale, le développe­ment de l’industrie, plus rapide en Palestine que dans les pays arabes voisins, ont attiré de nombreux ressortissants de ces pays, sans bien souvent que les autorités aient enregistré leur entrée sur le territoire. » C’est ainsi que la population de la Palestine sous mandat va passer de 752.048, en 1922, à 1.676.571, au 31 décembre 1943, dont 1.028.715 musulmans, 502.912 Juifs, 131.281 chrétiens.

Ainsi la présence accrue des Juifs en Palestine, loin d’entraîner un appauvrissement du pays, y apporte richesse et augmentation de l’em­ploi telles que les Arabes des pays voisins viennent s’y embaucher et s’y fixer. C’est ce que tenait à souligner, dans une déclaration à la B.B.C., le 23 mai 1939, M. Lloyd George :

« L’immigration juive a élevé le niveau de vie des Arabes en Pales­tine. Leurs salaires ont triplé. Leur hygiène s’est améliorée grâce aux institutions médicales et aux aménagements sanitaires réalisés par les Juifs. En de nombreuses régions, l’eau est abondamment fournie pour l’irrigation, l’énergie électrique et les besoins domestiques. La malaria disparaît grâce à l’assèchement des marais; grâce à l’exemple juif également, les méthodes primitives de culture se transforment petit à petit. Aucun Arabe n’a été exproprié de sa terre contre son gré. Les Juifs achètent des marais arides et désolés par la malaria, ainsi que des collines pierreuses, en les payant à leurs propriétaires arabes des prix exorbitants. Ensuite ils drainent ces déserts, les irriguent, les fer­tilisent et les ensemencent jusqu’à ce que la terre de Canaan, où cou­laient jadis le lait et le miel, apparaisse à nouveau. »

Le secrétaire aux colonies, cependant peu favorable aux sionistes, Malcolm Mac Donald, n’hésitait pas à confirmer les dires de Lloyd George : « C’est parce que les Juifs qui sont venus en Palestine ont créé des services sanitaires modernes et apporté un certain nombre d’autres avantages, que les Arabes, hommes et femmes, qui autrement seraient morts, sont aujourd’hui en vie et que des enfants arabes gran­dissent, qui autrement ne seraient jamais nés. »

Cependant, si le droit de retour des Juifs au pays de leurs ancêtres n’est pas moins certain que celui des Arméniens en Arménie, des Polonais en Pologne, des Irlandais en Irlande, si ce retour a été, pour la terre d’Israël, un incontestable bienfait dont la main-d’œuvre arabe a très largement profité, grâce aux emplois qu’elle y a trouvés, c’est un fait que, de 1919 à 1948, l’opposition des Arabes à Israël s’est faite de plus en plus agressive et virulente. Les notables, les grands féo­daux arabes de Jérusalem, les effendis, réveillent et attisent dans la masse le ferment nationaliste. Le plus acharné apparaît alors un effendi de Jérusalem, Hadj-Amin-el-Husseini. Il est le principal res­ponsable de l’agitation qui, dès février 1920, saisit la foule arabe. Les colonies juives de Haute-Galilée, Tel-Haï, Kfar Guiladi, Metoulla, sont attaquées par des Arabes armés de couteaux. Il y a dix morts. A Jéru­salem, à l’occasion de la Pâque de cette année 1920, les Arabes atta­quent les Juifs à coups de pierres, de matraques, de couteaux, pil­lent maisons et magasins. Cent quatre-vingts Juifs sont blessés, plu­sieurs à mort, Hadj-Amin-el-Husseini est arrêté, mais on arrête aussi Vladimir Jabotinski coupable d’avoir organisé la défense des Juifs sauvagement attaqués. Dans un but d’apaisement le gouvernement britannique nomme alors Haut-commissaire : Sir Herbert Samuel, un israélite anglais. Arrivé le 1er juillet 1920, il proclame une amnistie générale, Jabotinsky est libéré, mais aussi Hadj-Amin-el-Husseini, qui devient, en 1921, grand mufti de Jérusalem, chef suprême des Arabes de Palestine.

Dès le mois de mai 1921, de nouveaux troubles éclatent. A Jaffa et à Tel-Aviv, on tue des Juifs sans défense, tel que le poète Haïm Brenner et sa famille. Tandis qu’on laisse armes et munitions aux Arabes, tout Juif porteur d’un revolver est arrêté.

A Hébron, le 23 août 1929, au témoignage de Sir John Chancelier on déplore « les meurtres sauvages perpétrés sur des membres sans dé­fense de la communauté juive, sans égard pour l’âge ou le sexe et accom­pagnés d’actes de férocité indicibles, incendie des fermes et des maisons, dans les villes et les campagnes, pillage et destruction des biens ». Dans le même temps, à Jérusalem, à Safed, à Tel-Aviv, les mêmes mas­sacres des Juifs se reproduisent. La plupart des victimes ont reçu au moins trois blessures, plus d’une en a reçu douze à dix-huit sur tou­tes les parties du corps. Quarante-cinq pour cent d’entre elles sont des femmes, dix-neuf pour cent des enfants de un à dix ans.

La réponse de l’administration britannique fut la publication, en octobre 1930, d’un premier Livre blanc qui limitait l’émigration juive en Palestine et, d’autre part, décidait des mesures draconiennes qui devaient empêcher les Juifs de s’armer pour leur défense. Il ne leur restait qu’à organiser clandestinement leur résistance. C’est à quoi répond la création de la Hagana de Jabotinsky, à quoi s’ajouteront les organisations parallèles de l’Irgoun et du groupe Stern.

Mais tandis que David Shaltiel, parti chercher des armes en Eu­rope, se fait coiffer par la Gestapo et envoyer à Dachau et Buchenwald jusqu’au 18 mars 1939, le grand mufti de Jérusalem se fait ravitail­ler par Hitler. Exilé par les Anglais, en juillet 1937, il continue son action à Bagdad où l’accueille Nouri-Saïd. En 1941, il se réfugie à Berlin auprès de Hitler, auquel il offre la collaboration d’une brigade de Waffen SS arabes. Accompagné d’Eichmann il visite les chambres à gaz d’Auschwitz et encourage la solution finale qu’elles apportent à la question juive.

Alors que la persécution des Juifs fait rage en Allemagne, en Autri­che et, après Munich, en Tchécoslovaquie, les Arabes, en Palestine, continuent de se livrer contre les Juifs à de sauvages agressions. Le 4 octobre 1938, 19 Juifs sont brûlés ou poignardés à Tibériade. La synagogue est incendiée. A cela, l’administration de Sa Majesté répond par un nouveau Livre blanc, le 17 mai 1939. Il limite pour cinq ans l’émigration juive.

La guerre, qui survient en septembre 1939 va, un moment, estomper le conflit entre Juifs et Arabes. D’une part, le principal agitateur, Hadj-Amin-el-Husseini, est en Allemagne collaborant avec Hitler. De l’au­tre, les Juifs sont à côté des alliés et participent de leur mieux à leur combat. Des milliers de Juifs servent dans l’armée britannique au Moven-Orient, tel Moshé Dayan qui perd un œil après avoir, par un coup d’audace, pris le fort Gouraud. Ils sont à Bir-Hakeim avec Koenig et rendent plus d’un service à Montgomery, en Cyrénaïque. Cepen­dant, le projet d’une brigade juive se battant comme telle au côté des armées alliées ne recevra l’approbation du Cabinet britannique qu’en mars 1945. Cela lui permettra d’être à Berlin pour la capitulation du IIIème Reich.

Mais, à peine terminée la guerre et achevé le monstrueux génocide de six millions d’israélites, la situation des Juifs en Palestine se heurte aux mêmes difficultés, aux mêmes hostilités qu’en 1939. Les malheu­reux rescapés des camps de la mort que soutenait l’espérance de re­trouver une patrie à Jérusalem se voient refoulés par la police bri­tannique. On leur interdit l’entrée en Palestine, on en interne plus de 20.000 à Chypre, dans des camps de sinistre mémoire.

Les bateaux où on les entasse connaissent parfois un tragique destin. Le Patria coule dans le port même de Haïfa où 1.800 émigrants sont noyés. Le Salvador s’engloutit dans la mer de Marmara avec 326 émi­grants, le Struma coule dans le Bosphore avec 769 Juifs échappés de Roumanie. Enfin, c’est la tragédie de l’Exodus avec 4.500 passagers, dont 400 femmes enceintes qui, après un hallucinant voyage, vont se retrou­ver parqués dans un camp en Allemagne.

On comprend l’exaspération qui entraîne alors l’Irgoun et la Hagana dans une lutte acharnée, à la fois contre la police britannique et contre les commandos arabes qui ne cessent de les attaquer. Pour protester contre les arrestations massives (2.718) de juin 1946, l’Irgoun fait sau­ter l’hôtel King David, mais après avoir prévenu les occupants qui, malheureusement, n’en tiennent pas compte. Il y a 200 morts.

Enfin, le 29 novembre 1947, les Nations unies prennent la décision de partager la Palestine en trois zones : 1° celle d’Israël qui compren­drait 546.000 Juifs et 350.000 Arabes sur 14.477 kilomètres carrés ; 2° celle des Arabes avec 945.000 habitants, dont 8.000 Juifs sur 11.655 kilomètres carrés ; 3° une zone internationale autour de Jérusalem avec 170.000 habitants dont 106.000 Juifs.

Aussitôt, les Arabes s’insurgent contre cette décision à laquelle, malgré tout, Israël se rallie. Le 3 décembre 1947, à Jérusalem, 200 Ara­bes poignardent les passants, pillent des magasins, brûlent les mar­chandises. Le 31 décembre 1947, les employés arabes de la raffinerie de Haïfa attaquent 400 ouvriers juifs de la même entreprise, 39 sont assassinés, 7 autres blessés. Le 18 janvier 1948, 35 étudiants de l’Uni­versité hébraïque de Jérusalem sont attaqués, massacrés jusqu’au der­nier et leurs corps odieusement mutilés. Le 22 février 1948, une formida­ble explosion dans la rue Ben-Yehouda fait 50 morts et 150 blessés avec des ruines énormes. Le 14 avril 1948, un convoi de 10 véhicules transportant médecins, infirmières, malades et personnel de l’Univer­sité vers le Mont Scopus, se trouve attaqué, malgré le drapeau de la Croix-Rouge : 35 tués, 20 blessés.

C’est dans ce climat de violence et de guérilla qu’il faut, pour le comprendre, situer le drame de Deir Yâsin que la propagande arabe va grossir et exploiter à plaisir.

Les Anglais ayant annoncé la fin de leur mandat et le départ de leurs troupes pour le 14 mai 1948, Juifs et Arabes se préparaient à la lutte finale. Pour Israël il s’agissait alors de sauvegarder la voie unique qui reliait Jérusalem à Tel-Aviv et à la mer. Les Arabes ne manquèrent pas de s’installer sur les hauteurs d’où ils pourraient intercepter les convois israéliens. C’est pourquoi ils fortifièrent le village de Deir-Yâsin et celui du Qastel. Le 10 avril 1948, l’Irgoun entreprit de les en déloger. Mais avant d’ouvrir le feu sur Deir Yâsin, ils invitèrent, par haut-parleurs, la population civile, femmes et enfants, à évacuer les lieux. 200 villageois en profitèrent effectivement pour se mettre à l’abri dans la vallée. Alors seulement l’Irgoun passe à l’attaque. Ils n’avaient d’ailleurs ni canons ni mortiers, rien que des armes légères, une mi­trailleuse Bren et des grenades. Les Arabes ayant arboré aux fenêtres des drapeaux blancs, l’avant-garde fut surprise d’être accueillie par un déluge de feu qui toucha le commandant de l’unité. La bataille fut acharnée, progressant maison par maison, les assaillants jetaient des grenades par les fenêtres. Leur stupeur fut grande de trouver, parmi les cadavres de soldats irakiens et palestiniens, des femmes et des enfants. Le nombre des victimes civiles et militaires fut de 200, l’Irgoun ayant eu 4 tués et 37 blessés. Un des notables de Deir Yâsin, Yunes Ahmad Assad déclarera dans le quotidien jordanien, Al Urdun, du 9 avril 1955 : « Les Juifs n’ont jamais eu l’intention de porter atteinte à la population du village, mais s’y trouvèrent forcés quand ils eurent à faire face au feu de l’adversaire placé au milieu de cette population. »

Si la propagande arabe s’empressa de faire de Deir Yâsin le symbole de la barbarie sioniste, elle ne dit rien de l’atroce massacre que les Palestiniens accomplirent, peu après, le 12 mai 1948, à Kfar Etzion sur la route de Jérusalem à Hébron. Ce sont les blindés de la Légion arabe qui encerclent le village où les Juifs résistent avec de pauvres moyens. Dans le combat 239 hommes, femmes et enfants juifs furent tués, mais, après la reddition, 110 autres furent massacrés et mutilés sauvage­ment.

Le 14 mai 1948, à minuit, prenait fin le mandat britannique. Bien avant l’heure, militaires et fonctionnaires vident les lieux. A 16 heures dans la salle bondée du musée de Tel-Aviv, Ben Gourion proclame la fondation de l’État juif en Terre Sainte, qui portera le nom d’Israël. Mais déjà les armées régulières de l’Irak, de la Syrie, de la Jordanie, du Liban et de l’Égypte apportent l’appui de leurs chars, de leurs canons et de leurs mitrailleuses lourdes aux Arabes de Palestine.

Pour défendre Jérusalem, la Hagana ne dispose que de 1 400 hommes et d’un armement dérisoire, 2 voitures blindées munies de canon, une autre sans canon, 2 mortiers et 4 mitrailleuses lourdes. Avec cela, ce­pendant, la Hagana va tenir tête à la Légion arabe de Glubb Pacha, puissamment armée. Seule la vieille ville tombera en leurs mains. Dans toute la Palestine, des combats acharnés opposent les Israéliens mal armés aux armées de Syrie, de l’Irak et de l’Égypte. Le conseil de sécu­rité de l’O.N.U. réussit enfin à imposer une trêve effective le 10 juin, mais le 9 juillet, la bataille reprend encore jusqu’à un nouvel armis­tice le 19 juillet 1948. Ce n’est qu’en 1949, à Rhodes, que seront signés les traités d’armistice qui vont fixer les frontières provisoires de l’État d’Israël avec ses voisins. Ne tenant aucun compte du plan de partage adopté par les Nations unies, la Jordanie annexe la vieille ville de Jéru­salem, Bethléem, Hébron, la Samarie, l’ouest du Jourdain. La Syrie s’installe sur les hauteurs qui dominent le lac de Tibériade. L’Égypte s’étend jusqu’à Gaza et Charm-el-Cheik.

Ces sanglants affrontements entre Juifs et Arabes au long des an­nées 1947-1948 ont provoqué un large exode des populations de Palestine. Le quartier juif de la vieille ville de Jérusalem est entière­ment vidé de ses occupants séculaires, les synagogues transformées en écuries et en latrines, les cimetières juifs du Mont des Oliviers profa­nés. Dans le monde arabe, en Irak, Syrie, Yémen, Égypte, Maghreb, la situation faite aux Juifs va les contraindre à s’exiler. La plupart vont se réfugier en Israël. De 1948 à 1956, 254.399 Juifs passèrent du Yémen, de l’Irak, de la Syrie et du Liban en Israël, 197.388 d’Égypte et du Maghreb, au total 441.787, soit 56 % des immigrés. Un nombre à peu près égal d’Arabes palestiniens, au cours de la période 1947-48, ont quitté leur foyer pour se réfugier au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Égypte. Ont-ils été chassés? Les Arabes le prétendent. Israël assure qu’il a tout fait pour les retenir. Ce qui est certain, c’est que la Pales­tine sous mandat, à la veille des événements de 1948, comptait 1.887.000 habitants dont 1.143.000 musulmans. De ceux-ci, 560.000 habitaient la partie annexée par la Jordanie, 132.510 la bande de Gaza annexée par l’Égypte; de plus, 140.000 Arabes demeurèrent dans la zone occupée par Israël conjointement avec 655.000 Juifs. Ce qui représente un total de 1.421.000 personnes restées sur place. Il n’y aurait donc que 460.000 Palestiniens à avoir quitté leur habitation située en Israël.

D’où vient alors que les statistiques de l’U.N.R.W.A. font état, en juin 1950, de 960.000 réfugiés immatriculés qui deviennent, en juin 1972, 1.506.640 ?

Une note discrète du Rapport présenté par le commissaire général de l’U.N.R.W.A. à l’Assemblée générale de l’O.N.U. en 1963 nous l’expli­que. « Les données statistiques ci-dessus sont établies d’après les listes d’immatriculation de l’Office et, en raison de facteurs tels que le nom­bre élevé des décès non déclarés et des immatriculations injustifiées et non décelées, elles n’indiquent pas nécessairement l’effectif réel de la population réfugiée. »

A partir du moment où l’inscription sur les listes de l’U.N.R.W.A. donnait droit à des rations alimentaires, à des services sanitaires et scolaires, voire à un logement, les candidats ne manquèrent pas. On réussit même à camoufler les décès et à déclarer plusieurs fois les nais­sances. Nous sommes en Orient. Qui connaît les modes de vie des popu­lations de ces régions sait qu’elles comportent une bonne part de noma­des et de semi-nomades. La création de camps de réfugiés entretenus par les distributions alimentaires et autres que subventionnent les Na­tions unies crée une puissante attraction pour des populations mouvan­tes et mal loties qui vont s’y nicher. A quoi s’ajoute la panique provo­quée par la propagande arabe invitant les Palestiniens à s’enfuir pour revenir après la victoire qui les rendrait propriétaires des riches cul­tures et des industries crées par l’ingéniosité, mais aussi par le travail des Juifs.

La conjonction de ces facteurs sociologiques et politiques aboutit à la création d’un abcès qui, depuis plus de vingt-cinq ans, empoisonne la vie du Proche-Orient, mais aussi de l’Organisation des Nations unies, donc du monde entier.

Lorsque l’on se rappelle comment, de 1945 à 1961, 57 millions de personnes déplacées (D.P.) par la Guerre mondiale ont été relogées et réintégrées par les soins du Haut-Commissariat aux Réfugiés, l’Allema­gne fédérale, à elle seule, en intégrant douze millions, on s’étonne que les efforts de l’U.N.R.W.A. spécialement chargée par l’O.N.U. de résou­dre ce problème, n’aient pas réussi à faire absorber par le monde arabe les réfugiés palestiniens qui ne pouvaient être, en 1948, plus de cinq à six cent mille au maximum.

A l’exception de la Jordanie, qui accueillit le plus grand nombre de réfugiés et leur conféra la nationalité jordanienne en même temps qu’elle leur offrait les plus grandes facilités d’intégration parmi les Jordaniens qui sont leurs frères, le Liban, la Syrie, et l’Égypte se refusèrent à intégrer les réfugiés palestiniens dans leur population et les contraignirent à vivre parqués dans des camps, parfois même, comme à Gaza, sans pouvoir en sortir pour circuler librement.

Cependant, cette intégration fut envisagée par les Nations unies qui, en créant l’U.N.R.W.A., lui donnaient pour objectif de « promouvoir des projets économiques constructifs dans les pays arabes hôtes pour aider ceux-ci à installer les réfugiés ». Un crédit de 200 millions de dollars fut ouvert à cette fin. L’opposition des pays arabes fit obstacle à la réalisation de ce projet.

Quoi qu’il en soit de cet échec, on doit rendre hommage au dévoue­ment, à l’ingéniosité, déployés par les fonctionnaires et collaborateurs de l’U.N.R.W.A. au service des réfugiés. Depuis 1950, ils ont assuré à un nombre croissant de réfugiés — de 816.667 en 1951 à 1.506.640 en 1972 — la distribution régulière de rations alimentaires, des logements, des services de santé et des services sociaux pour tous ceux qui en au­raient besoin. Plus encore mérite l’éloge l’effort considérable accom­pli pour la scolarisation des jeunes réfugiés. Au 31 mai 1963, l’U.N.R.W.A., conjointement avec l’U.N.E.S.C.O. avait créé 403 écoles primaires et primaires supérieures fréquentées par 145.458 élèves ; 8 écoles profes­sionnelles, 4 écoles normales d’instituteurs étaient fréquentées par 4.500 élèves cependant que des bourses permettaient à 544 étudiants de fré­quenter les universités du Proche-Orient.

Pour l’ensemble de ces activités et services, l’U.N.R.W.A. recevait des Nations unies, de l’U.N.E.S.C.O., de l’O.M.S. une contribution annuelle d’environ 35 millions de dollars, auxquels s’ajoutaient les dons d’organi­sations charitables qui furent, en 1963, de 622.408 dollars.

Grâce à cet effort de scolarisation et d’enseignement professionnel, auquel l’U.N.R.W.A. consacre 47 % de son budget, un grand nombre de jeunes réfugiés palestiniens ont pu trouver un travail bien rému­néré dans les pays arabes, particulièrement ceux qui sont producteurs de pétrole, notamment le Koweït et l’Arabie Séoudite.

A quoi il faut ajouter l’efficacité des services sanitaires, dispen­saires et hôpitaux, organisés par l’U.N.R.W.A. dans les 56 camps où sont logés 40 % des réfugiés. Des milliers d’enfants ont été préservés de la mortalité infantile, du rachitisme, de la tuberculose, de la polio­myélite, des affections oculaires et intestinales endémiques. Il en est résulté un accroissement démographique considérable. De 1953 à 1963, en dix ans, le nombre des réfugiés immatriculés est passé de 904.122 à 1.210.170 dont 483.490, un bon tiers, avaient moins de quinze ans.

Cependant, l’œuvre éminemment humanitaire de l’U.N.R.W.A. qui, en vingt-cinq ans, aura coûté plus d’un milliard de dollars aux Nations unies, aboutit à maintenir dans les camps de Gaza, du Liban et de Syrie des foyers virulents de haine et d’insurrection contre Israël. Le Fath recrute parmi les étudiants, nés et grandis dans ce milieu, les plus excités et les plus fanatiques de ses militants. Au lendemain de la Guerre des Six-Jours, dans les camps et les écoles de la bande de Gaza, nous avons pu constater par quels moyens les écoliers étaient entraînés à l’exécration d’Israël et à sa destruction par tous les moyens. N’est-il pas considéré et présenté comme l’unique responsable de l’inhu­maine condition des réfugiés palestiniens ?

Cependant, jamais Israël n’a manifesté le projet ou la revendica­tion d’éliminer de Palestine les populations diverses qui, depuis des siècles, l’habitaient. Avec lyrisme, mais sans fausser les réalités de l’Histoire, dans sa Lettre à un ami Arabe, André Chouraqui a évoqué ce que fut, pendant des siècles, en Terre Sainte et notamment à Jéru­salem, la coexistence pacifique et souvent fraternelle des Juifs et des musulmans arabes, druzes ou araméens. La Bible recommande et im­pose à Israël le respect et l’amour de l’étranger, plus encore du voi­sin. Aujourd’hui même, les rabbins aiment à rappeler le verset d’Isaïe : « Les Égyptiens se convertiront à Yahvé qui les exaucera et les gué­rira. Ce jour-là il y aura une route allant d’Égypte vers l’Assyrie. Ce jour-là, Israël, le troisième avec l’Égypte et Assur, sera béni au milieu de la terre. Yahvé Sabaoth les bénira en disant : « Bénis soient mon peuple d’Égypte, Assur, l’œuvre de mes mains et Israël, mon héritage » (Is. 19, 23-25). Dans la perspective biblique, tous ces peuples du Proche-Orient sont frères, issus du même patriarche Abraham. Ethniquement ils sont tous des sémites et parlent des langues sœurs.

La déclaration Balfour et les accords internationaux n’envisageaient nullement que la fondation d’un foyer national du peuple juif en Pales­tine entraînât l’exclusion des autres communautés musulmanes ou chrétiennes. Leurs droits devaient être sauvegardés.

C’est dans cet esprit que les premiers pionniers s’installèrent dans la Palestine soumise à la domination ottomane et c’est dans les mêmes conditions que se poursuivait, sous le mandat britannique, l’implan­tation des colonies agricoles juives, Kiboutzim et Moshavim. Il fallut l’hostilité, les brutalités, les voies de fait et les massacres suscités par le grand mufti de Jérusalem et la Ligue arabe, de 1920 à 1939, pour que les Juifs de Palestine se décident à organiser leur défense et à devenir, non seulement des laboureurs mais des soldats. C’est ainsi que l’on aboutit au Plan de partage adopté par les Nations unies, le 29 novembre 1947. Il n’éliminait personne, mais créait une Palestine à majorité arabe, une autre à majorité juive, autour d’une Jérusalem internationalisée, mais avec la majorité juive qui s’y maintenait de­puis des siècles. Ce plan donnait partiellement satisfaction aux vœux des Israélites qui l’acceptèrent. La Ligue arabe et les Arabes de Pales­tine le refusèrent et s’apprêtèrent à expulser tous les Juifs de Pales­tine.

Le 14 mai 1948, la déclaration d’indépendance d’Israël proclamait : « Nous tendons la main de l’amitié, de la paix et du bon voisinage à tous les États qui nous entourent et à leurs peuples, et nous les invitons à coopérer pour le bien commun avec la nation juive indé­pendante.« 

Le 15 mai 1948, au Caire, le secrétaire général de la Ligue arabe, Azzam Pacha, appelait tous les Arabes à la guerre sainte contre Israël et déclarait :

« Ce sera une guerre d’extermination, un massacre dont on parlera comme on parle des massacres des Mongols et des croisés. »

Les États arabes, Égypte, Syrie, Jordanie, Liban, Arabie Séoudite et Irak envahirent alors la Palestine avec 3.110 chars, 885 avions, 517.000 soldats. Ils échouèrent devant la résistance d’une poignée de Juifs comme ceux de Massada et de Miçpa. La panique fit alors s’enfuir quelque 500.000 Palestiniens arabes. Avant de réintégrer dans ses frontières cette masse de fugitifs plus ou moins hostiles, l’État d’Israël était en droit d’exiger des garanties et, d’abord, que les États arabes voisins lui recon­naissent des frontières sûres. C’est précisément ce que, jusqu’à présent, Israël n’a jamais pu obtenir. A la veille du 5 juin 1967, le chef et porte-parole de l’Organisation de la Libération de la Palestine, Choukeiri, décla­rait sans ambages : « Ce sera nous ou Israël, il n’y a pas de moyen terme, rien ne sera accepté en dehors d’une libération. En cas de conflit, il ne resterait pratiquement pas de survivants juifs  » (Le Monde 2.6.1967).

Nous savons ce qui s’ensuivit. Mais ce n’est pas cela qui résoudra le problème des réfugiés palestiniens. Au contraire, leur nombre s’est accru car une partie de la terre palestinienne précédemment annexée par l’Égypte, la Jordanie et la Syrie se trouve maintenant soumise à l’administration israélienne qui, du coup, se trouve avoir à admi­nistrer un État dont la population globale comprend 300.800 musul­mans, 72.150 chrétiens, 33.000 Druses et autres qui avec 2.434.800 Juifs constituent la population de l’État d’Israël et participent à droits égaux à son gouvernement démocratique. A ces 2.891.100 citoyens israéliens, s’ajoutent, dans les territoires administrés par Israël depuis juin 1967, 990.000 Arabes dont 952.000 musulmans, 32.000 chrétiens et 6.000 Dru­ses. Ainsi, depuis 25 ans, 300.000 Arabes musulmans et, depuis 5 ans, 952.000 autres, soit 1.252.000, font l’expérience de la vie quotidienne avec les Juifs dans un État à majorité juive. De l’avis des observa­teurs étrangers, cette population arabe d’Israël, comme celle des terri­toires administrés, connaît une amélioration considérable de son ni­veau de vie. Le rendement des cultures s’accroît, grâce au progrès des techniques enseignées et subventionnées par l’État d’Israël. Le chô­mage dont souffrait la Cisjordanie et la bande de Gaza tend à dispa­raître en raison des emplois offerts en Israël, lesquels sont rémunérés à des taux cinq fois supérieurs aux précédents, en même temps que les salariés bénéficient d’un régime de sécurité sociale effectif.

Pour ce qui est des droits de l’homme, la liberté de circulation a été donnée à tous, y compris ceux qui, notamment dans la bande de Gaza, en étaient privés par les gouvernements arabes. Entre la Jor­danie et Israël, les ponts sont largement ouverts permettant, non seu­lement le passage des convois de vivres et de produits variés, mais celui des personnes allant visiter leurs parents d’une rive à l’autre du Jourdain, ou simplement visiter les Lieux Saints situés en Israël.

Dans les territoires administrés par Israël, les villages et les villes ont été encouragés à se donner une administration municipale démo­cratiquement élue et responsable de la gestion des biens et services communaux. Quant aux Arabes, musulmans ou chrétiens, citoyens de­puis 1948 de l’État d’Israël, ils y jouissent des mêmes droits y compris le droit de vote et d’éligibilité à la Knesset, parlement israélien.

Ainsi, par la force des choses, dans les actuelles mais provisoires frontières contrôlées par Israël, se poursuit la réalisation, appa­remment utopique, d’une coexistence pacifique, voire fraternelle, entre Juifs, chrétiens et musulmans. Les tristes exploits des terroristes feddayin ont parfois obligé la police israélienne à des mesures de con­trôle, de surveillance, voire de répression énergique. Mais, le calme et l’ordre rétablis, ces 1.200.000 Arabes associés à la vie de 2.434.800 Israélites connaissent une situation sociale, économique et culturelle très supérieure à celle de leurs devanciers. Ils jouissent des droits et libertés que leur refusait, il y a seulement soixante ans, la puissance ottomane.

Cependant, chaque Assemblée générale des Nations unies tient à « réaffirmer les droits inaliénables du peuple de Palestine, tels qu’ils sont énoncés dans la Charte des Nations unies et dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme ».

Elle « note avec un profond regret que ni le rapatriement ni l’in­demnisation des réfugiés n’ont encore eu lieu, qu’aucun progrès notable n’a été réalisé, en ce qui concerne le programme de réintégration des réfugiés, soit par le rapatriement, soit par la réinstallation ».

Mais on se tait sur un certain nombre de faits : 1° jamais encore Israël n’a pu discuter face à face avec les États arabes intéressés au problèmes des réfugiés ; 2° la réintégration des réfugiés de 1948 comme de 1967 suppose au moins que soient définies « les frontières sûres et reconnues« , auxquelles Israël a droit : or, sur ce point, les décisions des Nations unies de 1947 et de 1967 n’ont pas encore été acceptées par les Arabes ; 3° si l’on reconnaît aux réfugiés palestiniens des droits inaliénables, on doit reconnaître aussi les mêmes aux Juifs. C’est ce que contestent cent déclarations des gouvernements du Caire, de Bag­dad et de Damas comme celles de l’Organisation de Libération de la Palestine. C’est aussi ce que contredisent gravement les mesures op­pressives et discriminatoires adoptées contre les Juifs d’Irak, de Syrie et d’Égypte. Eux aussi ont dû s’exiler et laisser leurs biens et leur situation au sein des nations arabes. La somme des avoirs juifs aban­donnés ou confisqués dans les pays arabes compenserait largement les pertes subies par les réfugiés palestiniens.

Dans ces conditions, la proclamation des droits inaliénables des Palestiniens n’est plus qu’une mystification aux dépens, tout à la fois d’Israël et des Palestiniens. Reste que le problème demeure posé à la conscience universelle d’une masse humaine injustement malheu­reuse et misérable. Même si ses conditions de vie sont, malgré tout, meilleures que celles de beaucoup d’autres populations du Tiers Monde, les réfugiés palestiniens se sentent frustrés et brimés. Ils gardent la nostalgie de ce qu’ils considèrent comme leur patrie, encore que la moitié, voire les deux tiers, d’entre eux n’y soient pas nés et n’y aient jamais vécu.

Peut-être faudrait-il, d’abord, démystifier la propagande qui s’exerce en leur faveur dans une complète méconnaissance et de l’histoire et des réalités d’aujourd’hui. Pendant des millénaires, les territoires actuelle­ment occupés soit par Israël, soit par le Liban, la Syrie, la Jordanie et, pour une part, l’Irak, n’ont formé qu’une seule et même province habi­tée par des populations multiples, diverses et mouvantes. En dehors des cités et des bourgades qui fixaient les sédentaires, il y avait une large population de nomades et d’errants pour qui l’idée de patrie n’avait au­cunement les contours précis qu’elle comporte pour les occidentaux. Il n’est donc pas a priori exclu qu’un réfugié palestinien se trouve aussi bien chez lui à l’orient qu’à l’occident du Jourdain, au nord qu’au sud de l’actuel État d’Israël. Si le Liban, la Syrie et l’Égypte avaient intégré les réfugiés palestiniens, comme le fit et le fait encore la Jordanie, le pro­blème serait déjà résolu.

Mais voici qu’aujourd’hui les deux tiers des 1.500.000 réfugiés imma­triculés par l’U.N.R.W.A. se trouvent, soit en Jordanie orientale, soit dans les territoires administrés par Israël. La solution du problème des réfugiés palestiniens dépend donc, pour la plus grande part, de deux interlocuteurs seulement, Israël et la Jordanie. Or, ce sont les deux États qui ont montré le plus de compréhension et d’humanité dans leurs rapports réciproques comme dans la manière de considérer et de traiter les réfugiés palestiniens. Le roi Hussein est le seul à leur avoir, dès le début, offert la nationalité jordanienne et à leur laisser la plus grande liberté de s’intégrer à la population de son royaume. D’ailleurs, la Transjordanie, à l’est du Jourdain, la Cisjordanie à l’ouest, formaient dans le passé une même province avec la Palestine. Les mêmes peuples, en majorité arabe, y vivaient de la même manière, parlaient la même langue. Il suffirait que les deux gouvernements d’Amman et de Jérusalem s’entendent entre eux pour que soit norma­lisé équitablement et humainement le problème palestinien, y compris celui d’un million de réfugiés.

Déjà, entre la Jordanie et Israël, une politique « des ponts ouverts » permet une très large circulation entre les deux rives du Jourdain. Des milliers de familles ont pu se réunir, ou, du moins, se rendre visite et communiquer. Des réfugiés de Gaza ont pu aller en Jordanie ou en Galilée avec une liberté dont, pendant 25 ans, ils avaient été privés par l’Égypte. Bien plus, on va travailler les uns chez les autres, Israël offrant des emplois aux uns et aux autres et ne s’opposant pas à ce que, de Cisjordanie on aille travailler en Transjordanie et vice versa.

Seul un terrorisme aveugle et stérile oblige encore, par souci de sécurité, à restreindre des libertés qui sont cependant beaucoup plus grandes que naguère, dans la bande de Gaza, en Syrie ou au Liban.

A ce dialogue entre Israël et la Jordanie quels sont encore les obs­tacles ?

La solidarité arabe, d’abord. C’est elle qui, en juin 1967, a forcé le roi Hussein à prendre l’offensive contre Israël alors que celui-ci lui avait donné l’assurance qu’il ne serait aucunement attaqué. Il ré­gnerait encore à Jérusalem et à l’ouest du Jourdain s’il ne s’était pas engagé dans la Guerre des Six-Jours.

Mais s’il y a une équivoque palestinienne, il y a aussi, et surtout, l’immense équivoque arabe. Parce qu’au viième siècle, les cavaliers de l’islam ont supplanté, en Asie, en Afrique, et en Espagne, l’empire mori­bond de Byzance, héritière de Rome, il ne s’ensuit nullement que les peuples multiples et divers de ces pays conquis par une poignée d’Ara­bes aient pour autant renoncé à leur identité première, coptes en Égypte, Berbères au Maghreb, Ibères en Espagne. Ils ont été, plus ou moins, arabisés et islamisés, mais beaucoup sont restés juifs ou chrétiens, ils ont souvent aussi, conservé l’habitude de parler le lan­gage de leurs ancêtres à côté de l’arabe devenu la langue officielle de l’administration mais aussi de la culture et du commerce comme de la religion d’État. Sur quatre à cinq cents millions de musulmans répandus dans le monde, il n’y a que soixante millions d’arabophones, mais sur ces soixante millions qui parlent arabe il n’y a de vrais Arabes que douze à quinze millions. Par exemple, en Égypte, 85 % de la popu­lation est d’origine copte et six millions d’Égyptiens sont demeurés fidèles à la religion chrétienne de rite copte, que pratiquaient leurs ancêtres d’Alexandrie et d’Héliopolis, cinq siècles avant la venue des escadrons du khalife Omar, tout comme les nombreuses communau­tés juives, qui, elles, y étaient installées depuis plus longtemps encore.

Il en fut de même dans tout le Proche-Orient où des peuples divers, par vagues successives, sont venus aboutir du Nord et de l’Est, voire de l’Ouest. Dans ces conditions, la prétention de faire de la Pales­tine une terre originairement et irréversiblement arabe, contredit la vé­rité de l’histoire. On ne peut surtout pas contester que Jérusalem ne fut une vraie capitale qu’au temps des rois d’Israël et devint le centre religieux du judaïsme, bien avant que naquît Jésus-Christ, lequel de­vance Mahomet de six cents ans.

Ceci dit, on doit reconnaître que le peuple arabe est proche parent d’Israël. La Bible leur attribue un ancêtre commun : le patriarche Abraham. Le Coran également. Bien avant la naissance de l’islam, les Arabes d’Arabie remontant, du sud au nord, le Wadi-Arabi s’ins­tallèrent à l’est du Jourdain, dans l’actuelle Transjordanie. Ils y sont incontestablement chez eux, mais ni plus ni moins que les Juifs en Palestine.

Il s’agit d’organiser entre Juifs, Arabes et autres, tels les Circassiens installés à Amman au siècle dernier, ou les Druses, une coexistence pacifique, voire fraternelle, dans une parfaite égalité de droits. Celle-ci est déjà réalisée entre tous les citoyens de l’État d’Israël sans au­cune discrimination de race ou de religion. Les Palestiniens d’El Fath protestent aujourd’hui qu’ils ont le même projet, mais dans une Pales­tine où les Arabes seraient majoritaires. C’est ce que nos amis israé­liens admettraient difficilement étant donné la situation humiliée qui fut souvent la leur, dans le passé, au sein de l’empire arabo-musulman et qui, depuis trente ans, est devenue pire encore en Syrie, en Irak, en Égypte, voire au Maghreb d’où la plupart ont dû se réfugier en Israël. L’ombre sinistre d’Auschwitz, mais aussi les émeutes et les massacres suscités par le grand mufti de Jérusalem justifient certaines réticences et certaines précautions des Juifs d’Israël. C’est pour cela, d’ailleurs, que les Nations unies, en 1947, adoptèrent la solution du partage de la Palestine en trois zones, celle où les Juifs seraient majo­ritaires, celle où les Arabes le seraient et, entre les deux, une Jérusalem internationalisée avec une majorité juive.

L’idéal serait, évidemment, que tous ces sémites, arabes ou juifs, ne forment qu’une nation comme les Alsaciens, les Basques, et les Bretons sont redevenus français avec les Normands et les Provençaux. Mais il fallut des siècles pour que la France s’unifie, comme demain devrait s’unifier l’Europe. Dans une Palestine, aujourd’hui déchirée par des passions surexcitées, du dehors plus que du dedans, il faut prévoir des étapes. La plus proche pourrait être une fédération entre l’État que gouverne Hussein d’Arabie, légitime héritier du chérif de La Mecque, et celui d’Israël, après un ajustement de leurs frontières et des échanges de population permettant de réinstaller convenable­ment le million de réfugiés qui subsistent actuellement dans les ter­ritoires contrôlés par l’un et l’autre États. L’Égypte pourrait alors discuter avec Israël de l’évacuation du Sinaï et de la situation de Gaza, à moins, comme il conviendrait, que la population de cette bande ne soit admise à décider, si elle le veut, de son entrée dans la Fédération Israélo-Jordanienne. Après quoi, le Liban ne manque­rait pas de se rallier, peut-être aussi la Syrie.

Alors, Jérusalem, capitale fédérale d’un ensemble arabo-israélien, réaliserait son nom et son destin : « Ville de la Paix ». Alors aussi, les paroles du Psaume prendraient une immense signification :

De Sion l’on dira : « C’est ma mère », en elle tout homme est né. En toi sont toutes nos sources.

Je rêve, penserez-vous, mais l’action est fille du rêve, et la force d’Israël est de n’avoir jamais cessé d’espérer. « Nous de l’Espérance », disait Edmond Fleg. Il s’agit, aujourd’hui, d’unir nos efforts et nos amitiés pour que le rêve et l’espoir deviennent réalité dans la justice et dans la paix.


R. P. Michel Riquet


© Revue des Deux Mondes

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Quand un roi d’Arabie et un dirigeant juif américain croyaient à la paix entre Sionistes et Arabes

 

Texte repris du site Harissa

Je remercie M. Tubiana de m’autoriser à le mettre en ligne ici.

J’ai présenté ces documents que j’ai recherchés pour démontrer la vision que les leaders arabes et les leaders juifs avaient en 1919, et que depuis le début les forces étrangères ont tout fait pour capitaliser sur les petites différences de détails entre les peuples, dans leur intérêt. J’espère qu’à l’heure actuelle, le peuple juif et le peuple arabe cherchent une solution positive, la sagesse juive et arabe suivra les pas des deux grands visionaires arabe et juive et que les deux peuples pourront faire du Moyen Orient une zone florissante de la terre, où chaque personne trouvera sa dignité, sa sécurité et son confort culturel et économique.

Emile Tubiana
—————————

 

Délégation Hedjazienne, Paris 1.III.1919

Cher M. Frankfurter,
Je veux saisir cette occasion de mon premier contact avec les Sionistes américains pour vous dire ce que j’ai souvent pu dire au Dr Weizmann dans le passé.

Nous estimons que les Arabes et les Juifs sont des cousins de race, ont souffert d’oppressions semblables des mains de puissances plus fortes qu’eux et, par une heureuse coïncidence ont pu franchir ensemble la première étape de l’accomplissement de leurs idéaux nationaux.

Nous Arabes, particulièrement ceux qui sont instruits, regardons avec la plus profonde sympathie le mouvement sioniste. Notre délégation, ici à Pars, est dûment mise au courant des propositions soumises hier par l’organisation sioniste à la Conférence de la Paix, et nous les considérons comme modérées et appropriées. Nous ferons de notre mieux, pour autant que nous sommes concernés, pour aider à leur réception : nous souhaiterons aux Juifs une chaleureux bienvenue chez eux.

Nous avons et continuons à avoir les relations les plus étroites avec le chef de votre mouvement, le Dr Weizmann. Il a beaucoup contribué à notre cause, et j’espère que les Arabes seront bientôt en mesure de rendre aux Juifs le bien qu’ils nous ont fait. Nous travaillons ensemble pour un Proche-Orient réformé et amélioré, et nos deux mouvements se complètent mutuellement. Le mouvement juif est national et non impérialiste, et il y a de la place pour nous deux en Syrie. [La Syrie d’alors comprenait les territoires situés dans la région de Suez, en Israël, en Jordanie, au Liban et dans la Syrie actuelle].

J’estime, en effet, que l’un ne peut vraiment réussir sans l’autre.

Les gens moins informés et moins responsables que nos dirigeants et les vôtres, ignorant la nécessité d’une coopération entre Arabes et Sionistes, avaient essayé d’exploiter les difficultés locales qui doivent nécessairement surgir en Palestine dans les premiers pas de nos mouvements respectifs. Je crains que certains d’entre eux aient mal présenté vos objectifs aux peuples arabes et nos objectifs au peuple juif, avec pour résultat que les parties intéressées ont pu capitaliser sur ce qu’ils appellent nos différences.

Je veux vous exprimer ma ferme conviction que ces différences ne portent pas sur des questions de principe, mais sur des problèmes de détails, comme il s’en produit inévitablement à chaque contact entre peuples voisins, mais qui peuvent être réglés aisément avec une bonne volonté mutuelle. En effet presque tous disparaîtront quand nous nous connaîtrons mieux.

Mon peuple et moi aspirons à un avenir où nous nous aiderons mutuellement, de sorte que les pays auxquels chacun de nous s’intéresse puissent à nouveau prendre leur place respective dans la communauté des peuples civilisés du monde.

Avec mes sincères salutations.

(Signé) Feisal

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A celles et ceux qui sont prêts à résister à l’Antichrist

28 juillet 2011

Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. (Is 29, 13 = Mt 15, 8).

Le Seigneur L’Éternel m’a donné un langage de disciple pour que je sache apporter à l’épuisé une parole de réconfort. (Is 50, 4a).

La méditation qui suit est le fruit de mes fréquents et longs entretiens des mois écoulés avec l’un des rares chrétiens que je connaisse, qui, comme moi, estime que « c’est le moment d’agir pour le Seigneur » (cf. Ps 119, 126) et, en conséquence, s’est engagé dans la radicale révision de vie et le sincère proces­sus de conversion intérieure auxquels nous invitent les événe­ments actuels. Comme tous ceux qui ont pris conscience de l’assoupissement de notre vigilance (cf. Mc 13, 36), de l’affadissement du sel de notre foi (cf. Lc 14, 34-35), du refroidissement de notre amour (cf. Mt 24, 12), et de l’extinction qui menace la lampe de notre discernement (cf. Mt 25, 1-13), nous avons compris que, faute de remédier à cet état de choses, nous risquons d’être emportés comme au temps du déluge (cf. Mt 24, 39), à « l’heure de l’épreuve qui va fondre sur le monde entier pour éprouver les habitants de la terre » (cf. Ap 3, 10), au « temps de la détresse » (Is 33, 2; Jr 30, 7; Lc 21, 23, etc.), et au « jour de la colère de l’Éternel » (So 1, 18).

Nous reconnaissons qu’il ne sert à rien de nous lamenter sur « l’agnosticisme et la dépravation de la société », ni d’en appeler à Dieu pour qu’il convertisse « les autres », comme si nous-mêmes n’avions pas besoin qu’il nous « délivre de la colère qui vient » (cf. 1 Th 1, 10). Nous percevons que, quand paraîtra le dernier Précurseur qu’annonce l’Ecriture – Élie (Si 48, 10) –, cette sévère apostrophe du premier – Jean le Baptiste (Mt 3, 7-12) – prendra tout son sens :

Engeance de vipères, qui vous a suggéré d’échapper à la Colère qui vient ? Produisez donc un fruit digne du repentir et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes: Nous avons pour père Abraham. Car je vous le dis, Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu. Pour moi, je vous baptise dans l’eau en vue du repentir; mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, dont je ne suis pas digne d’enlever les sandales ; lui vous baptisera dans l’Esprit saint et le feu. Il tient en sa main la pelle à vanner et va nettoyer son aire; il recueillera son blé dans le grenier ; quant aux bales, il les consumera au feu qui ne s’éteint pas.

Il est patent, en effet, que Jésus n’a pas réalisé à la lettre ce que prophétisait Jean. Et le baptême de feu qu’il annonçait n’est pas le « feu de l’amour », comme le prêchent les « prophètes de paix » (Jr 28, 9), qui passent sous silence la « pelle à vanner » et les « bales » que « consumera le feu qui se s’éteint pas ». Jean annonçait le jugement eschatologique, que peu de clercs et de fidèles prennent vraiment au sérieux aujourd’hui, ou qu’ils repoussent tellement aux calendes de l’histoire, qu’il en devient irréel et n’interpelle plus les fidèles.

Convaincus que, malgré les apparences, il ne se pouvait pas que nous soyons les seuls au monde à nous inquiéter de cet état de choses, mon ami et moi avons évoqué l’angoisse d’Élie, qui correspondait si bien à la nôtre et, ouvrant notre bible, nous y avons lu (1 Rois 19, 14-15a.18) :

14. [Élie] répondit : Je suis rempli d’un zèle jaloux pour L’Éternel Sabaot, parce que les Israélites ont abandonné ton alliance, qu’ils ont abattu tes autels et tué tes prophètes par l’épée. Je suis resté moi seul, et ils cherchent à m’enlever la vie. 15. L’Éternel lui dit : […] 18. je laisserai en Israël sept milliers, tous les genoux qui n’ont pas plié devant Baal et toutes les bouches qui ne lui ont pas envoyé des baisers.

Nous nous sommes réjouis de constater que, c’est en se référant à cet épisode, que Paul avait conclu, dans l’Esprit Saint, au non-rejet du peuple juif (Romains 11, 1-5), et avait considéré ceux des juifs qui avaient cru au Christ comme le germe de ce « reste » dont parle l’Ancien Testament (p. ex. et entre autres : 2 R 19, 31 ; Is 10, 21.22 ; 37, 32 ; Mi 4, 7) :

1. Je demande donc : Dieu aurait-il rejeté son peuple ? Certes non ! Ne suis-je pas moi-même Israélite, de la race d’Abraham, de la tribu de Benjamin ? 2. Dieu n’a pas rejeté le peuple que d’avance il a discerné. Ou bien ignorez-vous ce que dit l’Écriture à propos d’Élie, quand il s’entretient avec Dieu pour accuser Israël : 3. Seigneur, ils ont tué tes prophètes, rasé tes autels, et moi je suis resté seul et ils en veulent à ma vie ! 4. Eh bien, que lui répond l’oracle divin ? Je me suis réservé sept mille hommes qui n’ont pas fléchi le genou devant Baal. 5. Ainsi pareillement, au temps présent, il y a un reste, élu par grâce.

Nous nous sommes alors souvenus que le Livre de l’Apocalypse dévoile par avance ce qu’il adviendra de ce « reste » au temps de la fin, et nous y avons lu la détresse et le sentiment d’abandon que tant de justes ont éprouvé au fil des siècles et qui atteindra son paroxysme lors de la persécution de l’Antichrist (Ap 6, 9-11) :

9. Lorsqu’il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes de ceux qui furent égorgés pour la Parole de Dieu et le témoignage qu’ils avaient rendu. 10. Ils crièrent d’une voix puissante : Maître saint et vrai, qu’attends-tu pour juger et faire justice de notre sang sur les habitants de la terre ? 11. Alors on leur donna à chacun une robe blanche en leur disant de se reposer encore un peu de temps, jusqu’à ce que fussent au complet leurs compagnons de service et leurs frères qui doivent être mis à mort comme eux.

Nous avons constaté l’existence, dans le même livre, de la phrase étonnante qui figure au verset 10 du passage suivant de l’Apocalypse (Apocalypse 13, 7-10) :

7. On donna [à la Bête] de mener campagne contre les saints et de les vaincre ; on lui donna pouvoir sur toute race, peuple, langue ou nation; 8. et ils l’adoreront, tous les habitants de la terre dont le nom ne se trouve pas écrit, dès l’origine du monde, dans le livre de vie de l’Agneau égorgé. 9. Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! 10. Les chaînes pour qui doit être enchaîné ; la mort par le glaive pour qui doit périr par le glaive ! D’où l’endurance et la foi des saints.

Autre évidence : l’apôtre Pierre ne laisse aucun doute sur l’issue inéluctable des prophéties qui annoncent ces événements ultimes (2 Pierre 3, 3-10) :

3. Sachez tout d’abord qu’aux derniers jours, il viendra des railleurs pleins de raillerie, guidés par leurs passions. 4. Ils diront : Où est la promesse de son avènement ? Depuis que les Pères sont morts, tout demeure comme au début de la création. 5. Car ils ignorent volontairement qu’il y eut autrefois des cieux et une terre qui, du milieu de l’eau, par le moyen de l’eau, surgit à la parole de Dieu 6. et que, par ces mêmes causes, le monde d’alors périt inondé par l’eau. 7. Mais les cieux et la terre d’à présent, la même parole les a mis de côté et en réserve pour le feu, en vue du jour du Jugement et de la ruine des hommes impies. 8. Mais voici un point, très chers, que vous ne devez pas ignorer : c’est que devant le Seigneur, un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. 9. Le Seigneur ne retarde pas l’accomplissement de ce qu’il a promis, comme certains [qui] l’accusent de retard, mais il use de patience envers vous, voulant que personne ne périsse, mais que tous arrivent au repentir. 10. Il viendra, le Jour du Seigneur, comme un voleur ; en ce jour, les cieux se dissiperont avec fracas, les éléments embrasés se dissoudront, la terre avec les œuvres qu’elle renferme sera consumée.

Il nous a semblé que, par cette dure prophétie, Pierre anticipe le triomphe blasphématoire temporaire des « railleurs » qui, constatant le temps considérable écoulé entre la menace et l’exécution des châtiments, se convainquent et tentent d’en persuader les autres que les prophéties ne se réaliseront jamais. L’apôtre prévient du même coup les fidèles du découragement et de la souffrance atroces qui seront le lot des justes qui attendent la justice de Dieu, quand ils subiront la persécution de l’Antichrist et les sarcasmes de ceux qui se seront rangés dans son camp, durant une période qui leur paraîtra interminable, bien qu’elle soit limitée dans le temps – environ trois ans et demi, selon l’Apocalypse (Ap 11, 2.3) et le Livre de Daniel (12, 11.12). L’ampleur et l’horreur de l’épreuve qui précédera le Jour du Seigneur, s’expriment dans cette phrase inquiétante de Matthieu (24, 24) :

Il surgira, en effet, des faux Christs et des faux prophètes, qui produiront de grands signes et des prodiges, au point d’abuser, s’il était possible, même les élus.

Et Luc (21, 19) ne fait pas mystère de l’héroïsme dont il faudra faire preuve alors :

C’est par votre persévérance que vous vous sauverez !

Il nous est apparu que c’est la future résistance surnaturelle de ce « reste », prophétisée par ces textes, qu’anticipent, de génération en génération et jusqu’à la confrontation finale, les bons et loyaux serviteurs de Dieu, inextricablement mêlés aux impies dans le temps de l’histoire, sans que le Seigneur les secoure, comme l’explique le Christ dans sa parabole sur l’ivraie et le bon grain (Matthieu 13, 24-30 ; 37-43) :

24. Il leur proposa une autre parabole : Il en va du Royaume des Cieux comme d’un homme qui a semé du bon grain dans son champ. 25. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu, il a semé à son tour de l’ivraie, au beau milieu du blé, et il s’en est allé. 26. Quand le blé est monté en herbe, puis en épis, alors l’ivraie est apparue aussi. 27. S’approchant, les serviteurs du propriétaire lui dirent : Maître, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il s’y trouve de l’ivraie ? 28. Il leur dit : C’est un ennemi qui a fait cela. Les serviteurs lui disent : Veux-tu donc que nous allions l’enlever ? 29. Non, dit-il, vous risqueriez, en ramassant l’ivraie, d’arracher en même temps le blé. 30. Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson ; et au moment de la moisson je dirai aux moissonneurs : Ramassez d’abord l’ivraie et liez-la en bottes que l’on fera brûler ; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier. […] 37. Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ; 38. le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les sujets du Royaume ; l’ivraie, ce sont les sujets du Mauvais ; 39. l’ennemi qui la sème, c’est le Diable ; la moisson, c’est la fin de [cette] ère ; et les moissonneurs, ce sont les anges. 40. De même donc qu’on enlève l’ivraie et qu’on la consume au feu, de même en sera-t-il à la fin du monde : 41. le Fils de l’homme enverra ses anges, qui ramasseront de son Royaume tous les scandales et tous les fauteurs d’iniquité, 42. et les jetteront dans la fournaise ardente : là seront les pleurs et les grincements de dents. 43. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père. Entende, qui a des oreilles !

A comparer avec cet oracle de Malachie (3, 19-21) :

19. Car voici : le Jour vient, brûlant comme un four. Ils seront de la paille, tous les arrogants et malfaisants ; le Jour qui arrive les embrasera – dit L’Éternel Sabaot – au point qu’il ne leur laissera ni racine ni rameau. 20. Mais pour vous qui craignez mon Nom, le soleil de justice brillera, avec la guérison dans ses rayons; vous sortirez en bondissant comme des veaux à l’engrais. 21. Vous piétinerez les méchants, car ils seront de la cendre sous la plante de vos pieds, au Jour que je prépare, dit L’Éternel Sabaot.

Des textes qui précèdent, quatre conclusions peuvent être tirées :

  1. Tous les « desseins » – bons et mauvais – des hommes, avec leur cortège d’iniquités et d’actes de piété, connus de la prescience de Dieu, doivent se manifester dans l’histoire et aller à leur terme (cf. 1 Ch 28, 9 ; Lc 2, 25 ; 1 Co 4, 5), donnant aux impies l’occasion de se repentir mais aussi de perpétrer, en tout temps, tout le mal qu’ils projettent, et fortifiant intérieurement les justes qui accomplissent le bien auquel ils tendent, et ce jusqu’au jour du Jugement.

  2. Attendre passivement qu’adviennent les tribulations prophétisées dans l’Ecriture pour la fin de notre ère, nous expose à apostasier quand se déchaînera l’iniquité.

  3. Nous préparer à affronter ces événements et en avertir nos frères et sœurs dans la foi est un devoir absolu.

  4. Diffuser ce message sur le Net, ou de toute autre manière, est, dans le monde et la culture d’aujourd’hui, l’équivalent de la prédication itinérante des apôtres et des disciples, au premier siècle de notre ère, pour diffuser leur foi ; c’est aussi le seul moyen de faire signe, par delà l’espace, à celles et ceux, dont le Seigneur seul sait le nombre, qui n’ont pas plié le genou devant « le dieu de ce monde » (2 Co 4, 4).

En conséquence, soucieux de porter notre témoignage à l’attention de ceux et celles qui voudront bien en examiner la teneur sans idée préconçue, nous le leur exposons par ce message, afin de savoir si nous n’avons pas « couru en vain » (cf. Ga 2, 2), et dans le but de mettre en commun avec la leur notre espérance et de bénéficier de leur discernement et de leur collaboration éventuels.

 


Menahem Macina (
rivtsion@scarlet.be)

Olivier Peel

Site : www.rivtsion.org

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Repentance et pardon dans le judaïsme, Frère Pierre Lenhardt

Article paru sur le site de l’association COEUR : Comité OEcuménique d’Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

Paru dans Yerushalaim n° 12

La repentance tient une très grande place dans la vie religieuse des Juifs. Elle est enseignée et pratiquée dans une liturgie quotidienne, sobre et significative, dont nous allons admirer la pédagogie. La repentance, en effet, est si importante qu’on doit la faire tous les jours. Vous avez peut-être déjà entendu le conseil austère et humoristique, que Rabbi Eliezer-le-Grand, maître de Rabbi Aqiba donnait à chacun de ses disciples dans la deuxième moitié du premier siècle de notre ère: « Fais repentance un jour avant ta mort » et aux disciples qui s’étonnaient: « Mais l’homme sait-il quel jour il mourra ? », il répondait simplement: «Qu’il fasse repentance aujourd’hui de peur qu’il ne meure demain ! De la sorte, il fera repentance chaque jour »(Mishnah Abot 2,10. T.B. Shabbat 153 a)

Une autre expression de l’importance de la repentance se trouve dans des éloges sous forme de litanie, avec répétition des mots « Grande est la repentance car… ». C’est ainsi que nous avons : « Grande est la repentance car elle fait parvenir jusqu’au trône de Gloire, car il est dit (Os.14,1): « Reviens, Israël, jusqu’au Seigneur ton Dieu » (T.B.Yoma 86 a). Il n’y a pas de chemin qui soit plus haut que celui de la repentance, du retour à Dieu qui aboutit à Dieu lui-même.

Il est également enseigné que Dieu lui-même montre aux pécheurs le chemin de la repentance. C’est ce qui est proposé comme interprétation du psaume 25:8: « Le Seigneur est bon et droit (=juste) » On se demande comment le Seigneur peut être en même temps bon et juste; en effet, s’il est bon, il ne punit pas le pécheur; s’il est juste, il doit punir. La réponse est donnée par la deuxième partie du verset (Ps.25:8) « … c’est pourquoi il guide les pécheurs sur le chemin« , il leur montre le chemin de la repentance (Pesqta de Rav Kahana Pis. 24 S/Os 14,2). Ainsi Dieu fait-il tout ce qui est possible pour que le pécheur fasse repentance et soit justifié. On voit donc comment Dieu est à la fois bon et juste.

Après ces préliminaires, je vous propose deux étapes pour notre réflexion: la première, à partir de la prière quotidienne; la seconde à partir de la liturgie des Jours Terribles, des Jours de la Crainte, ces dix jours de la repentance qui vont de Rosh ha-Shanah à Kippour.

Première étape: la liturgie quotidienne

La prière communautaire des jours ordinaires, le soir, le matin et l’après-midi, comporte une brève liturgie pénitentielle composée de trois bénédictions. Ces bénédictions sont des bénédictions de demande, comme nous allons le voir. Elles ne sont pas dites les jours de sabbat et de fête, où en principe la demande n’est pas de mise et où la louange prend toute la place.

La première des trois bénédictions, qui est la quatrième des bénédictions de la prière communautaire, demande la connaissance (Da’at). Elle se conclut ainsi: « Béni es-Tu, Seigneur qui donnes par grâce la connaissance d’amour, la connaissance par laquelle « l’homme (Adam) connut Eve sa femme » (Genèse 4:1). La prière demande à Dieu de donner la connaissance de ce qu’Il est et de ce que le pécheur est devant Lui. Il faut que le pécheur prenne conscience de la distance qui s’est établie entre Dieu et lui à cause de son péché. C’est de cela que parle le prophète Isaïe (Is 59,2) cité dans la prière de Kippour: « Ce sont vos fautes qui ont fait la séparation entre vous et votre Dieu ». Certaines traductions disent: «  qui ont créé un abîme entre vous et votre Dieu ». Il faut prendre conscience de cet abîme pour se remettre dans la bonne direction (metanoïa) et se lancer dans la repentance, dans le retour (teshouva) jusqu’à Dieu. La connaissance qui est demandée est si profonde que Dieu seul peut la donner gratuitement, par grâce. Dieu seul en effet connaît vraiment la profondeur du mal (lequel a atteint son comble dans la Shoah). Notons ici l’enseignement de la prière et des commentaires que lui donnent des maîtres juifs: la connaissance demandée est celle que Dieu donne au pécheur, par grâce, par l’Esprit Saint (E. Munk, Le monde des prières, C.I.K.H., Paris, 1970, Tome I, p. 155). Cette connaissance donnée par Dieu fait éprouver l’horreur du mal, le besoin de faire repentance et la nécessité d’aller jusqu’au bout de la réparation possible.

A partir de cette première bénédiction, nous sommes invités à nous connaître, à connaître et reconnaître notre péché, à faire connaître le mal commis par nous ou autour de nous. Cette double obligation de connaître est bien manifestée par les commentaires juifs sur le verset de l’Exode (31:13) qui prescrit la « garde » (observance) du Shabbat: « Vous garderez bien qu’on sache que je suis le Seigneur, celui qui vous sanctifie ». Le verset est imprécis: « afin qu’on sache » dit-il; alors qui doit savoir ? La réponse est double: c’est Israël qui doit savoir (Abraham Ibn Ezra); ce sont les nations qui doivent savoir (Rashi). Comment les nations sauraient-elles qu’il y a un Dieu Créateur du ciel et de la terre ? Par Israël, qui connaît et fait connaître. Le domaine du Shabbat est entièrement positif et lumineux. La Shoah est entièrement ténèbres, mais c’est précisément pour cela qu’elle exige que l’on connaisse et fasse connaître. L’Institut Yad Vashem répond à cette double nécessité et votre action comporte elle-même ces deux dimensions préalables à la repentance dont nous allons maintenant parler.

La deuxième bénédiction, qui est la cinquième bénédiction de la prière communautaire, demande la repentance (Teshouva). Je cite la conclusion de cette bénédiction: « Béni es-Tu, Seigneur, qui Te complais dans la repentance ! Nous voyons ici encore que Dieu se situe, pour ainsi dire, à l’intérieur de la liberté de l’homme. Comme Il le fait pour la connaissance, nous venons de le voir, Il le fait pour la repentance, pour orienter et soutenir le pécheur en marche sur le chemin du retour (repentance = Teshouva = retour). Il ne suffit pas en effet de se remettre dans la bonne direction. Certes, il faut commencer par cela, par le retournement (metanoïa), par la conversion. Mais il faut ensuite aller jusqu’au bout, selon l’appel transmis à Israël par le prophète Osée que nous avons déjà cité (14,2): « Reviens (Shuvah), Israël, jusqu’au Seigneur ton Dieu ». Il est dit en effet, dans le corps de la bénédiction: « Fais-nous revenir devant Toi par une repentance parfaite (Shelemah) ». Mais est-il possible de faire une repentance qui soit parfaite ? Oui, c’est possible parce que Dieu « se complaît dans la repentance ». Il veut qu’une repentance parfaite soit possible. C’est pourquoi il ira au-devant du pécheur qui ne peut faire tout le chemin. La tradition d’Israël, et Jésus-Christ enraciné dans cette Tradition, enseignent que Dieu va d’abord vers ceux qui sont loin et va au devant du fils qui se repent (T.B. Berakot 34 b Is 57,19; Pesiqta Rabbati, Pisq.44, & 9 s/Os 14,2; Lc 15).

Nous devons encore remarquer le lien qu’établit la prière entre la repentance et la Torah. Il est dit au début de la bénédiction: « Fais-nous revenir à ta Torah ! » Le retour à Dieu se fait par la Torah. Ceci a, pour nous chrétiens, une très forte résonance avec l’Evangile de Jean qui présente Jésus comme la Parole incarnée de Dieu et dans lequel Jésus se déclare être le chemin qui mène au Père (Jn 1:14 – 14:6). Revenir à Dieu se fait par le retour à Sa Torah et aussi, il faut ici le souligner, par le retour à la Terre d’Israël en direction de son centre Jérusalem. Ce n’est pas dit ici de manière explicite, dans la bénédiction de la repentance, mais l’Ecriture et la Tradition d’Israël ne laissent aucun doute sur la valeur spirituelle de la dimension concrète, géographique et territoriale de la repentance. Il ne nous est pas possible de traiter ici et maintenant de cette réalité très importante. Je me contente de vous rappeler les données bibliques les plus explicites: dans le Deutéronome (Dt 4:29-40; 30:2-5), dans le premier Livre des Rois (1 R 8:46-51) et en Jérémie (Jér. 29: 13-14). Mais la Bible ne suffit pas car, vous le savez bien, la Tradition d’Israël n’est pas fondamentaliste; elle interprète l’Ecriture et n’a jamais fini de l’actualiser en fonction des besoins des personnes et du peuple dans le temps et dans l’espace où ils se trouvent. Il faudrait donc écouter ce qui se dit dans le peuple d’Israël, en Terre d’Israël et dans la Diaspora, au sujet du lien qui lie repentance et retour en Terre d’Israël. Pour nous chrétiens, il est essentiel d’écouter Israël qui vit et renouvelle sa Tradition dans la réalité de ce monde et en Terre d’Israël. Le fait de ne pas avoir écouté cette Tradition, de l’avoir méconnue et trop souvent méprisée, a contribué à rendre possible la Shoah dans une Europe peuplée de baptisés. En écoutant la bénédiction de la repentance, nous entendons que nous aussi devons aller vers Dieu et jusqu’à Dieu. Dieu nous aidera à faire cela si nous suivons le chemin indiqué par Israël, si nous reconnaissons la valeur d’une repentance d’Israël qui comporte, avec d’immenses difficultés, le retour en Terre d’Israël. Il s’agit cependant d’aller jusqu’à Dieu et de ne pas s’arrêter à Israël. Notre repentance au contact d’Israël ne doit pas dégénérer et tomber dans une sorte d’idolâtrie d’Israël, dans un philosémitisme dont les Juifs n’ont que faire. La repentance des Juifs est une lumière sur le chemin de notre repentance vers Dieu et jusqu’à Dieu.

La troisième bénédiction, qui est la sixième des bénédictions de la prière communautaire, demande le pardon (Selihah). Elle commence par ces mots: « Pardonne-nous, ô notre Père, car nous avons péché ! Efface nos péchés, car nous avons fauté!… ». Nous avons là un embryon de confession. Les confessions de Kippour, nous y viendrons plus loin, sont beaucoup plus développées. Une confession brève suffit cependant, dans la liturgie quotidienne, pour fonder la demande du pardon. Cette demande est adressée au « Père » bien connu comme « Père miséricordieux. » (Cf. La bénédiction « Ahavah Rabbah » de la prière du Shema Israël et 2 Co 1:3).

La conclusion de la bénédiction confirme qu’on s’adresse à ce Dieu, appelé aussi « Dieu plein de miséricorde » (Cf. Prière des funérailles et Prière « Yizkor » à la mémoire des défunts). Elle est ainsi formulée: « Béni es-tu, Seigneur, qui multiplies le pardon ». Ceci est une adaptation directe de l’appel qu’Isaïe adresse à tout pécheur (Is 55: 6-7): « Cherchez le Seigneur, pendant qu’il se laisse trouver… que le méchant abandonne sa voie … qu’il revienne au Seigneur qui lui fera miséricorde, à notre Dieu qui multiplie le pardon ». Ces paroles de la Tradition et de l’Ecriture sont à la racine de ce que Saint Paul affirme dans son épître aux Romains (5:20): « Là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé ».

Le contact avec la liturgie juive ne nous aide pas seulement à mieux entendre l’enseignement de Saint Paul; il nous invite à entrer davantage dans le grand renouvellement de la vie de l’Eglise proposé par le Concile Vatican II. Le Concile n’a évidemment pas découvert que Dieu est miséricorde, mais il a mis l’accent, sous l’impulsion de Jean XXIII, sur la miséricorde divine (Cf.A. et G. Alberigo, La miséricorde chez Jean XXIII, La Vie Spirituelle, mars-avril 1992). Cette tendance a été confirmée par Jean-Paul II dans sa deuxième encyclique « La Miséricorde Divine (Dives Misericordia) » du 3O novembre 1980. Nous retrouvons ainsi le grand courant de la Tradition d’Israël et de l’Eglise. Dieu est UN, mais il faut dire que, d’une certaine manière, Sa miséricorde enveloppe Sa justice. Il est UN et Il est à la fois droit (=juste) et bon, nous l’avons vu en interprétant le Ps 25 veset 8, parce qu’Il montre aux pécheurs le chemin de la repentance. Philon d’Alexandrie disait de Dieu, au premier siècle de notre ère: « En Lui, la miséricorde est plus ancienne que la justice » (Quod Deus Immutabilis sit, 16). Une telle antériorité n’est évidemment pas chronologique mais ontologique. Elle exprime quelque chose du mystère de l’Unité divine proclamée dans la lecture-prière du Shema Israël. L’interprétation des noms divins, déjà traditionnelle en Israël à l’époque de Philon et de Jésus, permet de lire et d’entendre ainsi le premier verset de la lecture (Deut 6:4): « Ecoute, Israël, le Seigneur (YHWH, le nom révélé, ineffable, qui signifie la miséricorde), notre Dieu (EL, le nom commun qui signifie la miséricorde de Dieu) précède sa justice, qu’elle enveloppe sa justice, que Dieu est le Seigneur (=miséricorde) avant le péché et qu’il reste Seigneur (=miséricorde) après le péché (Cf. Rashi s/Ex 34,6 et d’autres traditions citées par P. Lenhardt, La miséricorde divine dans la tradition d’Israël, La Vie Spirituelle, mars-Avril 1992).

Revenons sur la conclusion de cette bénédiction du pardon. Elle nous enseigne que Dieu multiplie le pardon. C’est de cette surabondance de miséricorde que provient la joie toute particulière des Jours Terribles, des Jours de la Crainte dont nous parlerons plus loin. Vous savez, pour l’avoir éprouvé au contact des Juifs en prière, que les Jours de la Crainte ne sont pas des jours de tristesse, mais des jours de préparation à la joie. La liturgie de Kippour, vous l’avez sans doute remarqué s’ouvre par le verset du Psaume 97:11: « Une lumière est semée pour le juste, et pour les hommes au coeur droit, la joie. » Les hommes au coeur droit sont ceux qui rendent droit leur coeur par la repentance. La repentance mène à Dieu, elle mène à la joie. La crainte des Jours de la Crainte n’exclut pas la joie, elle la prépare. Elle met le pécheur en face du Dieu transcendant, du Dieu qui juge mais qui, en même temps, se prépare à faire miséricorde. La joie du pécheur repenti et pardonné puise sa force dans la joie du Dieu qui pardonne. Nous nous rappelons tous la magnifique parole de Jésus en Lc 15,7: « Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de repentance ». Cette parole est en résonance avec le verset d’Isaïe 57:19, lu à Kippour: « Paix! Paix ! à qui est loin et à qui est proche, dit le Seigneur. », et qu’on peut interpréter en disant que Dieu s’intéresse d’abord à celui « qui est loin », c’est à dire au pécheur (Cf.T.B. Berakot 34 b).

Nous devons encore préciser un point important: C’est Dieu seul sans doute qui donne le pardon, mais il peut déléguer son pouvoir. Vous connaissez l’enseignement traditionnel donné à propos de Kippour: « Pour les fautes à l’égard de Dieu, le jour de Kippour donne l’expiation, pour les fautes à l’égard du prochain, le jour de Kippour ne donne pas l’expiation aussi longtemps que celui qui a commis la faute n’a pas obtenu de son prochain la réconciliation »(Mishnah Yoma 8,9). Vous avez aussi entendu de nos amis Juifs cette question qui est en réalité déjà une réponse négative: « Peut-on pardonner à la place de ceux qui sont morts ? » Avec la Shoah, c’est donc un gouffre qui s’est ouvert devant nous et qui restera toujours ouvert. Dieu peut pardonner, mais pardonne-t-Il les péchés que les victimes n’ont pas pu pardonner elles-mêmes ? Nous ne pouvons pas répondre à cette question. Est-ce à dire cependant que tout s’arrête là? Je ne le crois pas. Nous devons toujours, si nous le pouvons, rester en contact avec notre Dieu, dont le premier et le dernier mot sont miséricorde. Nos respectons absolument ceux qui ne peuvent plus prier un Dieu, qui s’est caché pendant la Shoah et a laissé massacrer Son peuple. Nous respectons ceux qui demandent à Dieu de ne pas pardonner. Mais nous ne pouvons, comme chrétiens, cesser de dire le « Notre Père ». Nous devons continuer à dire: « Pardonne-nous nos offenses comme nos pardonnons à ceux qui nous ont offensés ! » Nous n’avons de leçon à donner à personne. Nous ne pouvons qu’une chose: essayer de pardonner à ceux qui nous ont offensés, essayer d’imiter Dieu dans Sa miséricorde, comme le demande la Torah d’Israël et l’Evangile (T.B. Sotah 14 a s/Dt 13,5; Sifré s/Dt 11,22; Maïmonide, Normes de la Repentance 2,9-11; Mt 6,14-15, 18,15-18,21-22.35; Lc 6,36; 17,3-4). Remercions Dieu qu’il y ait encore des Juifs capables de prier le Dieu de miséricorde; prions comme eux et, s’ils l’acceptent, avec eux!

Retenons enfin de cette écoute de la prière quotidienne que Dieu se rend proche du pécheur, mais qu’Il reste transcendant et qu’Il nous laisse avec des questions sans réponse. Le Peuple Juif témoigne, dans la souffrance et la joie, de ce Dieu présent et absent. Au contact des Juifs, nous n’avons pas le droit d’oublier que la foi chrétienne en Jésus-Christ nous fait connaître paradoxalement le Dieu inconnu qui nous sauve (Is 45,15; Jn 1,18; Col 1,15; Tm 6,13-16; Pascal, Pensées, Ed. Brunschvicg & 585; H.de Lubac: Commentaire de la Constitution Dogmatique de Vatican II, « Dei Verbum » commentaire du N°2).

Seconde étape: la liturgie des jours terribles

La repentance est si importante qu’elle doit être vécue tous les jours. Mais elle requiert aussi des temps forts: les « Dix jours de la Repentance », les « Jours Terribles », c’est à dire les jours de la Crainte de Dieu; crainte unie à l’Amour de Dieu, crainte qui soutient la demande du pardon et qui mène à la joie de ce pardon.Je ne reviens pas sur ce que nous avons déjà vu sur la crainte, et sur la liberté et la joie du pécheur repenti et pardonné. Avec les Dix Jours de Repentance, nos retrouvons le « Shabbat Teshuvah », ou, « Shabbat Shuvah » (ainsi nommé à cause de la lecture d’Osée 14,2: « Reviens = Shuvah, Israël, jusqu’au Seigneur ton Dieu… »), qui tombe nécessairement entre le premier jour, Rosh ha-Shanah, et le dixième jour, Kippour. A propos de ce shabbat, je signale le grand message des homélies sur Osée 14:2 et suivants. Et surtout les appels prophétiques à la repentance. Ce message est sans cesse repris et renouvelé par chaque maître, à chaque génération. Je mentionne au passage Maïmonide (1135-12O4), Normes de la Repentance (= Hilkot Teshuvah, traduites sous le titre de « De la conversion à Dieu » dans « le Livre de la Connaissance » Presse Universitaires de France, Paris, 1961), et le Rav. Joseph. B.Soloveitchik, maître spirituel de nombreux juifs aux U.S.A, récemment décédé (Message recueilli par son disciple le Rav. Pinchas H.Peli, On Repentance Jerusalem, 1980).

La liturgie de Rosh ha-Shanah et de Kippour est très développée et d’une immense richesse. Je dois nécessairement me limiter aux points qui me paraissent importants pour notre démarche de repentance.

Rosh ha-Shanah veut dire en hébreu « la Tête de l’Année », c’est à dire le début de l’année. C’est le Nouvel An du calendrier religieux d’Israël, avec tout ce que cela comporte de souhaits et d’espoir. Dans la perspective de notre rencontre, il faut remarquer que l’année juive commence par le premier des « Dix jours de la Repentance ». L’année, dès son début, est une marche vers Dieu.

Signalons tout d’abord qu’un tel début est très peu évoqué dans la Bible alors qu’il est très abondamment décrit et valorisé dans la Tradition et dans la liturgie que cette Tradition institue. Une telle liturgie, sans doute amplifiée au cours des siècles, existait déjà, pour l’essentiel, avant la destruction du deuxième Temple en l’an 70 de notre ère. Cette liturgie était et reste l’expression autorisée de la Tradition d’Israël, laquelle selon les pharisiens du temps de Jésus et leurs légitimes successeurs jusqu’aujourd’hui, est Torah orale, Parole de Dieu tout autant que l’Ecriture. L’Evangile de Luc souligne spécialement l’attachement de la famille de Jésus et de Jésus lui-même à la liturgie du Temple et à la liturgie synagogale que les pharisiens avaient réussi à organiser en liaison étroite avec la vie du Temple. Nous pouvons donc, en toute confiance, enrichir notre foi et notre prière au contact de la liturgie de Rosh ha-Shana.

Voici ce que la Bible dit au sujet de Rosh ha-Shanah, qu’elle ne nomme pas de ce nom (Lv 23,24): « …le premier du mois, il y aura pour vous jour de repos, souvenir avec sonnerie, sainte convocation « . Souvenir avec sonnerie, il y a dans la liturgie ces deux éléments: le souvenir fait l’objet des lectures principales de Rosh ha-Shanah, dont la liturgie organise la célébration en deux jours consécutifs, pour des raisons que nous ne pouvons pas étudier ici, faute de temps. La lecture du premier jour fait entendre que « le Seigneur visita Sarah . » pour qu’elle conçoive Isaac (Ni 22,1ss); la lecture du deuxième jour fait entendre que « le Seigneur se souvint » d’Anne pour qu’elle conçoive Samuel (1 Sa 1,19 ss). Le Seigneur se souvient de tout. Il se souvient et visite pour donner ce qu’Il a promis. Remarquons le rôle fondamental des « Mères », sans lesquelles il n’y aurait ni Isaac, ni Samuel, ni Israël, ni la Vierge Marie, ni Jésus , ni l’Eglise.

Ainsi Dieu est-il célébré par les lectures comme Celui qui se souvient. Au centre de l’Office Additionnel, qui suit les lectures, la liturgie institue, le deuxième jour comme le premier, la bénédiction des « Souvenirs ». Le pluriel signifie que le Seigneur ne cesse de se souvenir de l’humanité et de ceux quIil choisit en elle pour réaliser son plan de salut universel. C’est ainsi que la bénédiction célèbre Dieu qui se souvient de Noé (Gn 8,1), de l’alliance avec Abraham, Isaac et Jacob (Ex 2:24 et aussi Lév 26:42 avec le souvenir de la Terre), de l’alliance avec les « premiers » (Lév 26:45, le peuple sorti d’Egypte). Avec cela nous avons atteint l’alliance du Sinaï, considérée par la Tradition comme la conclusion de la libération d’Egypte. C’est cette alliance qui constitue aujourd’hui encore le cadre de la vie juive. Mais Dieu n’oublie pas l’avenir; il se souvient de l’alliance éternelle qu’Ezéchiel a annoncée (Ez 16:60). La conclusion de la bénédiction résume tout cet enseignement par la formule: « Béni es-tu, Seigneur, qui te souviens de l’alliance ». Remarquons: « l’alliance » au singulier. Toutes les alliances du passé, du présent et de l’avenir sont les étapes de la seule et unique alliance. Ceci est en résonance avec ce qu’a dit Jean-Paul II, désignant le Peuple Juif comme le « Peuple de Dieu de l’Ancienne Alliance qui n’a jamais été révoquée » (Allocution aux représentants de la communauté juive de Mayence, 17 Novembre 1980). La formule du Pape a été reprise par les « Notes de la Commission du Saint-Siège pour les relations avec le Judaïsme » (24 Juin 1985).

Il n’y a qu’une seule alliance, qui n’a jamais été révoquée et qui ne sera jamais révoquée. Nous devons donc confesser notre faute quand nous, chrétiens, dans la réalité d’aujourd’hui, nous ne tenons pas compte de cette permanence vivante et vivifiante de l’alliance vécue avec les Juifs, de l’alliance du Sinaï avec les commandements, alliance qui reste valide dans la perspective chrétienne et qui continue à apporter grâce et lumière aux chrétiens et au monde entier. Nous péchons gravement si nous ne cherchons pas à connaître et à faire connaître la valeur de ‘’ l’alliance du Sinaï. »

La sonnerie du Shofar est le rite le plus caractéristique de Rosh Ha-Shanah. Le Shofar est une corne de bélier, pour rappeler le bélier offert en sacrifice à la place d’Isaac (Gen. 22:13). Parmi les multiples significations du rite, retenons celle que souligne la liturgie de Rosh ha-Shanah, et même la prière communautaire des jours ordinaires: il s’agit du « Grand Shofar » dont parle Isaïe (27:13), qui déclenchera le grand rassemblement de tous les exilés d’Israël à Jérusalem. Il est précisé, dans l’Office Additionnel de Rosh ha-Shana, par la citation de Zacharie (9:14-15), que c’est le Seigneur lui-même qui sonnera le Shofar de la fin des temps. Le Shofar des Juifs d’aujourd’hui annonce déjà le Shofar de Dieu qui, au jour du jugement, sonnera pour tous les hommes. Ecouter le Shofar aujourd’hui, c’est nous préparer au jugement, c’est entrer avec les Juifs dans la crainte de Dieu. Il ne s’agit pas d’une crainte servile, qui détruit la liberté, ainsi que nous l’avons déjà vu tout à l’heure. Une telle crainte doit être guérie, si c’est nécessaire, par recours au psychiâtre ou au psychanalyste. La crainte de Dieu, elle, libère et guérit de toutes les fausses et mauvaises craintes. Elle mène à l’amour de Dieu, selon le grand message d’unification donné par la proclamation de l’Unité de Dieu dans le « Shema Israël »: le Dieu UN unifie le coeur de l’homme et unifie en ce coeur la crainte et l’amour. Nous nous rappelons, bien sûr, que Jésus enseigne la crainte de Dieu à ses disciples (Mt 10:28): « Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps… Craignez plutôt celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps ». Cette crainte de Dieu libère des autres craintes, comme le dit Jésus plus loin (Mt 10:31): « Soyez donc sans crainte… ». Voici donc ce que je voulais vous proposer à partir de la liturgie de Rosh ha-Shanah. C’est peu de chose par rapport à tout ce qu’il faudrait étudier et éprouver au contact de cette liturgie.

Un mot encore sur le Shabbat Shuvah qui est célébré entre Rosh ha-Shanah et Kippour. Comme il y a dix jours de repentance, allant d’une fête à l’autre, et comme ces jours sont austères, bien qu’ils ne soient pas tristes, il est bon d’être réconforté par le prohète Osée (14:2): « Reviens (Shuvah), Israël, jusqu’au Seigneur ton Dieu ». Les homélies, nous l’avons vu, font connaître le Dieu de miséricorde. La joie du pécheur repenti, déjà pressentie avant le pardon de Kippour, vient s’ajouter aux « délices (Oneg) du Shabbat » (Is 58:13) qui, plus que la joie des fêtes de pèlerinage, sont un avant-goût de la vie avec Dieu. Ceci, pour un chrétien, peut faire penser à la lumière de la Transfiguration qui, avant la résurrection de Jésus, signifie déjà la vie éternelle.

Kippour en hébreu veut dire expiation. Je n’entrerai pas dans l’explication de ce mot. Je signale seulement la richesse de ses connotations bibliques, présentées de façon grandiose dans le chapitre 16 du Lévitique lu le jour de la fête. Pour celle-ci, à la différence de Rosh ha-Shanah, il y a de substantielles données scripturaires, parfois difficiles à concilier avec le très important développement de la liturgie intervenu au cours des siècles. Nous devons nécessairement nous limiter et je renonce à vous parler de l’ensemble de cette liturgie. Je voudrais vous inviter à réfléchir sur les confessions de ce jour. Elles sont faites deux fois à chacun des cinq offices: soir, matin, fin de matinée (Office Additionnel – Mussaf), après-midi, clôture (= Neilah). Pour chaque office, la première confession est communautaire; elle est faite au milieu de l’office; la deuxième confession, individuelle, est faite après l’office. Les deux confessions ne sont pas identiques et il serait intéressant d’étudier le message qui ressort de leur différence, mais la question qui nous intéresse ici est de savoir pourquoi il faut tant de confessions avec des préambules et d’impressionnantes énumérations de péchés. La réponse nous est indiquée par la Tradition, magistralement présentée par Maïmonide dans ses « Normes de la Repentance » dont je vous avais parlé. Ne retenons que ceci: « Ils se confesseront du péché qu’ils ont fait «  (Nomb 5:7). Cette confession exige d’être articulée (avec les lèvres) et constitue un commandement positif. Comment doit procéder le pécheur qui se confesse ? Il dit: « Hélas, Seigneur, j’ai péché, j’ai mal agi, j’ai fauté devant toi en me comportant de telle et telle manière » (Normes…&,1) » La confession doit être articulée et détaillée. Il faut avouer la faute, la faire sortir du tréfonds de la conscience; il faut nommer la faute et détailler les fautes pour que la demande du pardon soit réelle, pour qu’elle parte du lieu où l’on est.

C‘était le souci de Dieu après le péché d’Adam; Dieu appela Adam et lui demanda: « Où es-tu ? ». La question ne porte pas sur un lieu purement matériel mais sur une situation spirituelle. La confession donne un point de départ pour la repentance, pour la marche vers le lieu de notre bonheur, vers le paradis, vers la vie avec Dieu. N’oublions pas cependant que le lieu spirituel, pour les Juifs, ne peut pas se couper du lieu matériel par lequel passe le chemin du retour, la Terre d’Israël. La Terre n’est d’ailleurs pas seulement le support matériel du retour à Dieu dans la repentance. Elle est aussi le lieu privilégié où la Torah peut être au mieux étudiée, enseignée et pratiquée. Or, le retour à Dieu, nous l’avons vu, passe nécessairement par le retour à la Torah. Jésus assume cette nécessité de recevoir la Torah des Juifs, à partir du centre de la Terre d’Israël quand il dit à la Samaritaine: « Nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs (Jn 4,22) ». Ces paroles ont, sans aucun doute, comme arrière-fond celles d’Isaïe (2:3): « Car de Sion vient la Torah et de Jérusalem la parole du Seigneur ».

Voyons maintenant le préambule des confessions. Ce préambule se trouve non seulement au début des confessions de Kippour mais également au début de la confession que la liturgie propose les jours ordinaires après l’office du matin. Voici un résumé de ce préambule: « Notre Dieu et Dieu de nos pères, que notre prière parvienne jusqu’à Toi… car nous ne dirons pas que nous sommes des justes et que nous n’avons pas péché, mais (aval = mais, en vérité), nous et nos pères, nous avons péché ». Le mot « mais (aval) » se réfère aux paroles des frères de Joseph qui se reconnaissent coupables (Gen 42:21): « En vérité (aval), nous expions ce que nous avons fait à notre frère ». Il s’agit donc pour les Juifs, dans la confession, et pour nous chrétiens qui les écoutons, de reconnaître et de « faire la vérité » (Jn 3:21 – 1 Jn 1:6). Nous devons aller jusqu’au bout de la recherche de la vérité, de ce qui s’est réellement passé, des crimes commis, des responsabilités prises dans l’affaire Dreyfus, dans la Shoah. Aurait-on trahi et abandonné les Juifs en France si l’on avait connu et fait connaître toutes les vérités dans l’affaire Dreyfus? De même, ne disons pas que nous sommes justes, mais disons qu’en vérité, oui en vérité, nous avons péché et que nos pères ont péché. Pour nous-mêmes d’abord, nous avons péché et nous péchons encore dans la mesure où nous ne faisons pas assez pour connaître et faire connaître. Sans doute l’action de COEUR correspond-elle déjà à cette exigence. Mais vous savez aussi combien il reste à faire, pour ce qui dépend de chacun d’entre vous. Cette exigence ne doit dégénérer ni en obsession du passé, ni en philosémitisme. Yad Vashem n’est pas un lieu où l’on se préoccupe seulement de faire la vérité sur le passé. C’est un lieu où l’on éduque en vue de l’avenir et où l’on marque la place des justes des nations. Encore une fois, il ne faut pas faire d’Israël une idole mais il faut, comme Israël et avec lui, aller vers Dieu et, avec son aide, jusqu’à lui.

Vous avez remarqué la formule: « Nous et nos pères, nous avons péché« . Certaines versions du préambule ne comportent pas la mention des pères, mais la majorité des communautés, notamment en Israël, la font et confessent donc « le péché des pères ». Voyons d’abord qu’une telle confession correspond à de nombreuses expressions bibliques de la solidarité entre les fils et les pères (par exemple: lieu 26,4O; Jr 3,25; Ps 1O6,6). Confesser le péché des pères, ce n’est pas un retour masochiste au passé, inventé par un certain Judaïsme tardif. C’est l’acte courageux d’un peuple qui a su, depuis toujours, dire et faire la vérité sur ses péchés. Israël n’a pas éliminé de la Bible le péché du veau d’or. L’Eglise n’a pas non plus expurgé les Evangiles des reniements de Pierre. Pour entrer davantage dans le message donné par la confession du péché des pères, je vous propose de faire jouer deux principes souvent mentionnés dans la Tradition d’Israël. Le premier de ces principes se formule à peu près comme ceci: « Tous en Israël sont responsables les uns des autres (Sifra s/Lv 26,37; T.B. Shevuot 39 a) ». Responsables et non coupables: les fils ne sont pas coupables des péchés des pères; ils en sont responsables et ils doivent en assumer les conséquences. S’ils ne le font pas, ils sont de mauvais fils. Cette solidarité n’est pas seulement entre les générations; elle joue entre les Juifs d’une même génération. Ce qui est vrai pour les Juifs est évidemment vrai pour nous chrétiens. Le second principe est que « Israël, même s’il a péché reste Israël » (T.B. Sanhédrin 44 a s/ Jos 7,11). Un Juif pécheur reste juif; la communauté peut l’exclure pour un temps, mais ceci est fait pour le réintégrer, quand il aura fait repentance. Il est remarquable qu’au tout début de la prière du Kippour, avant le « Kol Nidrei », on déclare associer à la prière les « transgresseurs » (et on vise par ce mot les apostats). Ainsi se trouve affirmée et enseignée la solidarité entre tous les membres de la communauté d’Israël, dans chaque génération et à travers toutes les générations.

Ceci peut nous aider à vivre en profondeur la réalité en laquelle nous croyons, selon notre Credo, la Communion des Saints. Nous devons reconnaître, confesser et assumer les péchés de nos pères. Nous devons aussi remercier Dieu pour tout le bien que nous avons reçu d’eux, et avant tout le don de la vie. Le message de Kippour, nous l’avons vu, n’est pas un message de tristesse. C’est un message de responsabilité et de courage.

Votre action à COEUR est en accord profond avec ce message. L’action que vous menez tend à ce que les chrétiens reconnaissent leurs péchés et les péchés de leurs pères commis contre les Juifs.

Réjouissons-nous de ce qui se fait déjà en direction d’une telle reconnaissance. Je parle de la « metanoïa », de la conversion qui se fait, par exemple dans l’Eglise Catholique et qui se manifeste depuis Jean XXIII, dès avant le Concile Vatican II. Je voudrais citer ici le début de la prière de Paul VI, faite à Jérusalem, dans le Saint-Sépulcre, le 4 Janvier 1964, en présence du Patriarche oecuménique Athénagoras: « Frères et Fils, c’est maintenant qu’il faut que nos esprits se réveillent, que nos consciences s’éclairent et que sous le regard illuminateur du Christ toutes les forces de nos âmes se tendent. Prenons maintenant conscience de ceux de nos pères, de ceux de l’histoire passée, prenons conscience de ceux de notre époque, de ceux du monde dans lequel nous vivons… » Cette confession du péché des pères par le pape Paul VI est une parole qui fait la vérité et qui libère du poids obscur du péché non avoué. Il reste à confesser nettement et clairement les péchés commis contre le Peuple Juif. Il me semble qu’une telle confession est trop importante, trop grave pour qu’elle soit dictée d’en haut, sans qu’elle ressorte d’une prise de conscience de l’ensemble des chrétiens. Ici encore écoutons la liturgie du Kippour qui, dans l’Office Additionnel, refait aujourd’hui les confessions du Grand Prêtre à l’époque du Temple. Le Grand Prêtre confessait ses fautes personnelles, puis les fautes de sa famille et enfin les fautes de tout Israël. Il y a des niveaux différents dans le péché, du point de vue de la culpabilité et de la responsabilité. Souhaitons qu’une prise de conscience se généralise dans l’Eglise à tous les niveaux, et s’exprimera un jour dans la liturgie, avec les nécessaires confirmations des autorités compétentes. La liturgie en effet n’est pas l’affaire de personnes ou de groupes isolés, mais l’affaire du peuple tout entier. Chaque personne, chaque groupe, et en particulier le groupe de COEUR, est invité à préparer une liturgie de demain qui s’appuie déjà sur la solidarité de tous, sur la Communion des Saints.

Pierre Lenhardt

Le frère Pierre LENHARDT de la congrégation de Frères de Sion, a été professeur à l’institut Ratisbonne à Jérusalem. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages destinés à faire connaître le judaïsme en milieu chrétien

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La substitution dans la littérature patristique, la liturgie et des documents-clé de l’Église catholique, M. Macina

16 juin 2011

Pour mémoire, la thèse chrétienne de la substitution pose que, suite au refus juif de croire à la messianité et à la divinité du Christ, l’Église a supplanté la Synagogue. La paternité de cette conception est généralement attribuée à Saint Paul, sur base d’une lecture « orientée » de Ga 6, 16, dans laquelle l’Apôtre parle de « l’Israël de Dieu », expression que, de nos jours, la quasi-totalité des chrétiens considèrent comme désignant les chrétiens, au point que le Lectionnaire catholique s’arroge le droit de lui donner, par l’adjonction d’un adjectif discriminant, le sens substitutionniste de « véritable Israël de Dieu » (1). Le premier écrivain ecclésiastique à avoir émis cette conception semble être le philosophe païen converti à la foi chrétienne, Justin (103-165), qui écrivait :

[…] la race israélite véritable, spirituelle, celle de Juda, de Jacob, d’Isaac et d’Abraham […], c’est nous qui, par ce Christ crucifié, avons été conduits à Dieu […] (2).

Quel qu’en soit le mode d’expression, la connotation de substitution, qui n’apparaît pas dans le texte de Paul, est manifeste chez les Pères et dans la tradition ecclésiale subséquente. Dès les premiers siècles de notre ère et par la suite, la certitude qu’a toujours eue la chrétienté d’être l’héritière de la vocation initialement confiée aux juifs, l’a conduite à lire l’Ancien Testament comme préfigurant exclusivement le Christ et l’Église (conçue comme le nouveau peuple de Dieu). Cet à priori a comme inhibé la perception chrétienne des perspectives eschatologiques que recèle l’Écriture et le rôle messianique du peuple juif qui y est prophétisé.

On se fût attendu à un changement au moins sémantique, suite au Concile Vatican II, réputé avoir tourné la page de la théorie de la substitution. Ce n’est pourtant pas le cas, comme l’attestent deux textes conciliaires.

La constitution Lumen Gentium énonce clairement, dans le droit fil d’une tradition multiséculaire, la certitude qu’a l’Église de constituer le « nouveau peuple de Dieu » :

Cette alliance nouvelle, le Christ l’a instituée : c’est la Nouvelle Alliance dans son sang (cf. 1 Co 11, 25), il appelle la foule des hommes de parmi les Juifs et de parmi les Gentils, pour former un tout selon la chair mais dans l’Esprit et devenir le nouveau Peuple de Dieu. Ceux, en effet, qui croient au Christ, qui sont « re-nés » non d’un germe corruptible mais du germe incorruptible qui est la parole du Dieu vivant (cf. 1 P 1, 23), non de la chair, mais de l’eau et de l’Esprit Saint (cf. Jn 3, 5-6), ceux-là constituent finalement « une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple que Dieu s’est acquis, ceux qui autrefois n’étaient pas un peuple étant maintenant le Peuple de Dieu » (1 P 2, 9-10) (3).

C’est également le cas du chapitre 4 de la Déclaration Nostra Aetate, consacré à définir la nature du lien entre l’Église et le peuple juif, et dans lequel on peut lire ce qui suit :

Du fait d’un si grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux Juifs, le saint Concile veut encourager et recommander la connaissance et l’estime mutuelles, qui naîtront surtout d’études bibliques et théologiques, ainsi que d’un dialogue fraternel. Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ [Jn 19, 6], ce qui a été commis durant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps. S’il est vrai que l’Église est le nouveau Peuple de Dieu, les Juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture. Que tous donc aient soin, dans la catéchèse et la prédication de la Parole de Dieu, de n’enseigner quoi que ce soit qui ne soit conforme à la vérité de l’Évangile et à l’esprit du Christ (4).

Il en va de même du Catéchisme de l’Église Catholique, qui, dans un chapitre intitulé « L’Église et les non-chrétiens », énonce ceci :

Par ailleurs, lorsque l’on considère l’avenir, le Peuple de Dieu de l’Ancienne Alliance et le nouveau Peuple de Dieu tendent vers des buts analogues : l’attente de la venue (ou du retour) du Messie. Mais l’attente est d’un côté du retour du Messie, mort et ressuscité, reconnu comme Seigneur et Fils de Dieu, de l’autre de la venue du Messie, dont les traits restent voilés, à la fin des temps, attente accompagnée du drame de l’ignorance ou de la méconnaissance du Christ Jésus (5).

Signalons enfin une locution étrange – le peuple de Dieu de l’ancienne et de la nouvelle Alliance – qui figure dans un document de 1985 intitulé « Notes pour une correcte présentation des juifs et du judaïsme » ; elle n’a pas, sauf erreur, de précédent ni d’équivalent. Mais le contexte indique clairement, semble-t-il, qu’il s’agit d’une juxtaposition-fusion des deux formules : « peuple de Dieu de l’Ancienne Alliance » et « Peuple de Dieu de la nouvelle Alliance », et que l’on a donc affaire à la même théorie de la substitution :

En […] soulignant la dimension eschatologique du christianisme, on arrivera à une plus grande conscience que, lorsqu’il considère l’avenir, le peuple de Dieu de l’ancienne et de la nouvelle Alliance tend vers des buts analogues: la venue ou le retour du Messie — même si c’est à partir de deux points de vue différents. Et on se rendra compte plus clairement que la personne du Messie à propos de laquelle le peuple de Dieu est divisé, est aussi un point de convergence pour lui […]. On peut dire ainsi que juifs et chrétiens se rencontrent dans une espérance comparable, fondée sur une même promesse, faite à Abraham (cf. Gen 12, 1-3; Hébr 6, 13-18) (6).


Exemple de confusion grave engendrée par cette mentalité substitutionniste

Le paragraphe 674 du Catéchisme, cité plus haut, s’achève sur ces considérations, plus homilétiques que théologiques :

L’entrée de la plénitude des juifs (cf. Rm 11, 12) dans le salut messianique, à la suite de la plénitude des païens (cf Rm 11, 25 ; Lc 21, 24) donnera au Peuple de Dieu de « réaliser la plénitude du Christ » (Ep 4, 13) dans laquelle « Dieu sera tout en tous » (1 Co 15, 28) (7).

Cet hymne à la « plénitude » cache mal la faiblesse exégétique du propos, outre qu’il comporte une grave erreur d’interprétation. Pour la clarté, voici le contenu des trois références citées par le Catéchisme :

  1. Et si leur faux pas a fait la richesse du monde et leur amoindrissement la richesse des païens, que ne fera pas leur totalité [plèrôma]! (Rm 11, 12).

  2. […] une partie d’Israël s’est endurcie [ou : un endurcissement partiel est advenu à Israël] jusqu’à ce que soit entrée la totalité [plèrôma] des païens. (Rm 11, 25).

  3. Ils tomberont sous le tranchant du glaive et ils seront emmenés captifs dans toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par des païens jusqu’à ce que soient accomplis [verbe plèroô] les temps des païens. (Lc 21, 24).

Pour quiconque a quelques notions de grec, il est facile de repérer la source du glissement sémantique et du contresens qui en est la conséquence. Les mêmes termes grecs se retrouvent dans les trois versets : ethnè (nations [païennes]), un substantif dérivé du verbe plèroô (accomplir) : plèrôma (plénitude, totalité), et une forme dérivée du même verbe : plèrôthôsin (que soient accomplis). Il est clair que le rédacteur du paragraphe 674 du Catéchisme, a cru voir dans ces trois citations la même connotation théologique : « accomplissement » et « plénitude », d’autant que, dans chacun d’eux, il est question des juifs et des nations. Et de fait, ce parallélisme se vérifie pour les deux premiers passages. Par contre, il est totalement inexistant pour le troisième.

En effet, l’ « accomplissement » dont il est question en Lc 21, 24 – qui décrit prophétiquement la prise de Jérusalem, dans un contexte visiblement eschatologique –, est celui du « temps des nations » ; il ne connote pas leur « plénitude », au sens d’épanouissement, qu’a cru y voir le rédacteur de ces considérations, mais au contraire la « fin » du temps qui avait été imparti à ces nations pour nuire à Jérusalem. On peut s’étonner d’un tel contresens, car l’expression d’« accomplissement », au sens de fin d’un processus, est classique dans l’Écriture, comme en témoignent, entre autres, ces versets :

Et quand tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères (2 S 7, 12).

[…] et les jours de ton deuil seront accomplis (Is 60, 20).

Or il advint, comme ils étaient là, que les jours furent accomplis où elle devait enfanter. (Lc 2, 6).

Et lorsque furent accomplis les jours pour leur purification. (Lc 2, 22).

Il ne s’agit pas d’une erreur minime. Le texte du Catéchisme de l’Église Catholique, même s’il n’entre pas dans le cadre dogmatique des définitions de foi, fait partie intégrante de l’enseignement ordinaire de l’Église et constitue, selon la Constitution Apostolique qui le promulgue,

[…] un exposé de la foi de l’Église et de la doctrine catholique, attestées ou éclairées par l’Écriture sainte, la Tradition apostolique et le Magistère ecclésiastique […] un instrument valable et autorisé au service de la communion ecclésiale et comme une norme sûre pour l’enseignement de la foi (8).

Il est à espérer qu’une prochaine édition du Catéchisme, corrigera au moins l’erreur manifeste exposée ci-dessus, et qu’elle en profitera pour esquisser les grandes lignes d’une reconsidération de la compréhension qu’a l’Église des événements de la Fin des temps, dont les modalités et les signes sont abondamment évoqués par les Écritures.

© Menahem Macina

(1) Sur le site de l’Association Épiscopale Liturgique Française.

(2) Dialogue, 11, 5 et 135, 3, cité ici d’après Philippe Bobichon (éd.), Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon, Academic Press, vol. I, Fribourg, 2003, p. 213 et 547.

(3) Lumen Gentium, II, 9. « La Nouvelle Alliance et le Peuple nouveau ».

(4) Nostra Aetate, § 4, texte en ligne sur le site du Vatican.

(5) Catéchisme de l’Eglise catholique, 1997-1998, chapitre 840.

(6) « Notes pour une correcte présentation des Juifs et du judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l’Eglise catholique », II, 10, publiées le 24 juin 1985 (en ligne sur le site du Vatican).

(7) Catéchisme de l’Eglise catholique, op. cit. p. 149.

(8) Jean-Paul II, Constitution Apostolique Fidei depositum, pour la publication du Catéchisme de l’Église catholique rédigé à la suite du Concile œcuménique du Vatican, cité ici d’après le Catéchisme de l’Église catholique, op. cit., p. 8.

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La lettre et l’esprit. Une clé de lecture pour les simples

L’explication de tes paroles illumine et donne aux simples de comprendre. (Ps 119, 130).

Vouloir saisir la compréhension juive de l’Écriture d’après les subtiles manipulations techniques de citations scripturaires effectuées par des rabbins soucieux avant tout de fixer, pour les fidèles, les lois et les coutumes religieuses, ou d’après les variations exégétiques, des plus savantes aux plus populaires, sur des thèmes agadiques, équivaudrait à prétendre rendre un compte exact de la religion chrétienne en étudiant les homélies et les commentaires scripturaires des Pères de l’Église, ou les apophtegmes (ou aphorismes) des Pères du désert.

Certes, la Mishnah, le Talmud, le Midrash et leurs commentaires traditionnels doivent être étudiés soigneusement par les spécialistes, avec toutes les ressources d’une herméneutique doublée d’une longue pratique de la casuistique rabbinique. Mais se limiter à cela, ou pis, faire de ce travail de classification, d’analyse littéraire et d’exégèse un but en soi serait non seulement vain et inefficace, mais risquerait, au terme d’un labeur gigantesque, de n’apporter que dispersion, incertitude et confusion.

De même qu’on ne saurait saisir l’essence d’un phénomène en le décomposant en ses éléments, ni même en faisant la nomenclature et l’étiologie des événements qui les affectent, mais qu’il importe de garder fidèlement la dimension dialectique d’une recherche qui doit sans cesse lutter contre le morcellement du multiple et s’efforcer de saisir l’unité qui le sous-tend, ainsi convient-il de rechercher résolument l’esprit qui préside aux étranges comportements de ces myriades de mini-exégèses, dont foisonne une littérature juive à allure de forêt vierge. Faute de pouvoir cerner avec certitude le « sens », la « position » de toutes ces particules intellectuelles, dont l’agitation moléculaire hallucinante nous est totalement incompréhensible, force nous est d’en contempler, avec émerveillement, les formes, les figures et les signes qu’elles dessinent, dans leurs mouvements d’ensemble qui paraissent obéir à des lois mystérieuses. Car ce n’est qu’à notre rassurant niveau macroscopique que l’image en est lisible, à défaut d’être compréhensible…

Et plaise à Dieu que nous ne renouvelions pas l’erreur grossière du scientiste rationaliste que fut Auguste Comte, dont la simpliste « loi des trois états » de l’humanité fait bien sourire aujourd’hui ! À l’instar de l’Iliade et de l’Odyssée, la Bible n’appartient pas à l’âge de pierre de l’intelligence. Malgré les formes mythiques, qui se révèlent à notre lecture humaine, de ce vaste fleuve énigmatique de mots, comme surgi d’un mystérieux jaillissement primordial, malgré « l’arbre de la connaissance du bien et du mal » (1), les « Séraphins de feu » (2), ou les « collines qui bondissent comme des béliers » (3), l’Écriture sainte n’est pas une lecture pour hommes de Cro-Magnon, ni une vilaine version confessionnelle des Mille et une Nuits ou des Contes d’Andersen, pas même une saga chauvine ou fétichiste…

Soyons plutôt reconnaissants à Dieu de s’être adapté à notre monde lilliputien. D’avoir volontairement oublié les « bottes de sept lieues » herméneutiques avec lesquelles il arpente l’Histoire, pour que le « Petit Poucet » croyant, perdu dans la forêt des interprétations, en rattrape miraculeusement le sens, par delà les milliards d’années-lumière séparant de la nôtre la nature divine ineffable de cet Époux divin de l’homme, qui fait semblant de « fuir comme un faon, sur les montagnes embaumées » (4), pour que nous ayons la nostalgie de sa présence adorable…

Ne jouons pas les élèves trop pressés de connaître, sans en avoir même abordé les prolégomènes, la formule de la théorie de la relativité, et qui presseraient insolemment le savant de la leur révéler. Ne mériteraient-ils pas, ces vilains petits drôles, de se voir pris au mot et de lire au tableau noir la sibylline réponse tant convoitée, mais pour eux ironiquement inutile : E = mc2 ?… Nous, de même, malheureux ignorants que nous sommes des « voies de Dieu, qui ne sont pas nos voies », comme de « ses pensées, qui ne sont pas nos pensées », que ferions-nous, à supposer qu’elle existât, de cette formule merveilleuse, puisque nous ne saurions même pas la déchiffrer ?…

Et si certains d’entre nous ont succombé, en secret, à cette démesure, en sommant Dieu qu’Il se révèle, tel qu’en Lui-même – Lui, dont « on ne peut voir la Face sans mourir » !… -, qu’ils s’humilient bien vite ! Qu’ils Lui soient reconnaissants d’avoir, par pure miséricorde, interposé entre Sa splendeur brûlante et notre insignifiance inflammable l’immense souffle azur de Sa Parole, qui « soutient toutes choses » (5) ! Sans cette « atmosphère » tutélaire, pourrions-nous supporter le « Soleil de Justice » (6) ? Oserions-nous seulement jeter vers Ses « formes » fulgurantes nos coups d’œil furtifs d’apprentis-sorciers de l’exégèse, abrités derrière les lunettes noires de notre science à demi aveugle ?

Allons, courage ! Le Livre est ouvert (7) : « Les cieux racontent la gloire de Dieu » (8). Certes, ce que nous percevons, ce que nous lisons, en caractères braille, ce qui nous est « signifié » là, ce n’est pas Lui. Ce n’est qu’une trace de Lui, un écho de Son essence et de Ses œuvres, qu’il nous faut interpréter, décoder, actualiser… Mais il n’y a pas lieu de nous attrister de l’infirmité congénitale de notre herméneutique, et encore moins de désespérer de jamais rien comprendre à ce langage. Il faut le croire fermement, Dieu a choisi, pour communiquer avec nous, le « code » le plus adéquat, celui-là même qu’il a conçu pour que les petits d’homme apprennent à dialoguer, au lieu de s’entretuer : la Parole. « L’Écriture parle le langage des hommes », ont sagement averti les rabbins et, à leur suite, les Pères de l’Église… Et si nous ne saisissons pas immédiatement le « sens » de ses mots, écoutons-en au moins le son, la « mélodie » qu’ils composent. Ressassons-les, essayons-nous à les prononcer, comme ces tout-petits qui ânonnent et bafouillent affreusement, aux premiers pas hésitants du langage articulé. Comme l’enfant, ayons confiance. Notre Père nous parle. Et même si nous ne « comprenons » pas ce qu’Il nous dit, nous « savons » que ce sont des mots d’amour…

Le temps n’est pas loin où elles deviendront « signifiantes », ces phrases encore incompréhensibles à notre « oreille incirconcise » (9). Jusqu’à maintenant, elles ne sont encore, pour beaucoup d’entre nous, que des agrégats de lettres, des éléments indistincts, impersonnels, énigmatiques, incohérents, obéissant à des lois statistiques ou au flux du hasard…

Dans un jadis qui a des dimensions d’éternité, ces photons intellectuels de l’onde omniprésente de la Parole préexistante ont été pris dans le champ d’une formidable tornade d’énergie spirituelle. On les a malaxés, croisés, combinés entre eux, des myriades et des myriades de fois. Leurs évolutions infinies et vertigineuses ont épuisé toutes les gammes du calcul des probabilités, épousé toutes les formes de géométries théoriques, dont les formulations mathématiques n’ont jamais été inventées, jusqu’à ce qu’ils fussent enfin agencés comme il fallait qu’ils s’agencent, écrivant éternellement une Histoire qui n’existait pas encore, et qui ne prendrait sens qu’infiniment plus tard, quand existeraient des hommes et des femmes capables de la lire…

Alors, la Création s’est accomplie et les événements sont advenus comme ils étaient écrits depuis toujours. Puis les êtres sont venus à l’existence, comme ils devaient être, tels que leur Créateur les avait « connus », aux siècles des siècles… Comme il s’en est donné du mal, le grand Livre de l’univers, pour attirer l’attention des petits d’homme, et pour qu’ils aient envie de le déchiffrer !…

Puis, Moïse est survenu, et un peuple est devenu : un peuple à qui Son Dieu apprend à lire. Sur la pierre d’abord… Mais les pierres, ça se brise, surtout quand elles tombent de haut, des mains d’un prophète en colère. Préférer un veau – fût-il en or – aux théophanies divines, cela donne à réfléchir, même à un Dieu ! Alors, sachant bien qu’il faudrait à Son peuple beaucoup de temps pour apprendre à lire, Il leur a écrit ce qu’Il avait à leur dire. Dans la tête d’abord, à coups d’invectives et d’objurgations de prophètes. Dans la peau, ensuite, à coups d’exils et de souffrances. Dans le cœur, enfin, à coup de remords d’amours infidèles… Et les Juifs ont appris à se souvenir. Alors, leur est venue l’idée d’écrire… Imaginez un peuple qui ne sait même pas lire son destin, et qui prétend mettre par écrit ce qui lui arrive !… Si cela a réussi, c’est que Dieu était de la partie.

Pensez donc : Il n’attendait que cela depuis une éternité…

Les Juifs ont conscience de leur destin exceptionnel, dans la gloire comme dans la déréliction, mais jamais, pour autant, ils n’auraient eu l’orgueil de croire qu’en écrivant leur histoire, ils scellaient le destin du monde entier. Comme la main parentale tient ferme celle de l’enfant, dans son ébauche des premiers signes d’écriture, l’Esprit de Dieu guidait la plume hésitante des scribes et des prophètes, qui scellaient, sans le savoir, le destin des nations, au travers des récits des malheurs qu’elles infligeaient à leur peuple. C’est ainsi qu’au fil des siècles, Israël avait composé un document dont il ne comprenait que le sens le plus évident, le plus trivial aussi : celui de l’antique appel de Dieu sur lui et de sa lutte pour vivre sa foi dans un environnement hostile, celui de ses extases et de ses reniements, de ses obéissances et de ses révoltes, de ses gloires et de ses humiliations, de ses fautes et de ses remords, de ses cris de joie et de douleur, de ses chants de triomphe et de ses appels à l’aide…

Les scribes écrivaient leurs annales, les prophètes admonestaient leurs contemporains, les lettres de l’alphabet hébraïque dansaient follement, selon des lois résolument étrangères à celles du hasard et au déterminisme de la nécessité.

Mais – ô merveille ! – le « programme » divin n’avait pas failli. Ce qui s’inscrivait sur les parchemins avait été lu dans le silence éternel de Dieu, avant que fût le temps…

Et quand tout fut écrit, il ne se trouva personne « pour interpréter les paroles du Livre. Et je pleurais beaucoup de ce que nul ne se trouvait digne d’ouvrir le livre et de le lire » (10)…

Jusqu’à ce qu’enfin, j’entrai dans le mystère. Ces mots, ces lettres, ces textes ne reprendraient vie, que lorsqu’ils s’imprimeraient dans un esprit, flamboieraient dans une âme, parleraient à un cœur… Il fallait seulement qu’un être les lise et les relise sans cesse, jusqu’à ce qu’ils deviennent « signifiants », au point d’avoir pour lui un autre goût, un autre son, un autre sens même que celui de leur syntaxe, de leur morphologie et de l’histoire de leur rédaction, qui ne concernent que les spécialistes…

Nous le savons : la lumière ne jaillit que lorsque le contact s’établit. Quand les « mots » éternels auront enfin rejoint « l’événement », quand, d’Incarnation en incarnations, d’Histoire en histoires, « l’intention » originelle du discours divin frappera dans le mille de la « fin des temps », tout prendra son sens définitif. Alors, la limaille de fer informe des myriades de milliards d’événements de nos existences individuelles, puissamment, irrésistiblement aspirée dans le fabuleux champ d’énergie spirituelle d’un Dieu d’Amour, focalisateur de l’Histoire et Sauveur de l’humanité, s’organisera pour composer l’histoire éblouissante de la volonté divine, inscrite, au ciel, dans « les livres qui contiennent les œuvres des hommes » (11). Alors, chacun pourra lire le sens, jusque-là « scellé », de cette « Histoire sainte », pour l’exultation des élus et la rage des ennemis de Dieu et de Son peuple.

Alors, comprenant définitivement ce que n’a jamais cessé de nous dire notre Père des cieux, « nous connaîtrons comme nous sommes connus. » (12) La foi cédera la place à la « vision » (13).

Là, plus besoin de la « lettre ».

Car – dit notre Dieu -

« Je répandrai mon Esprit sur ta race… » (14)

Et « la terre sera remplie de la connaissance

de la gloire de L’Eternel,

comme les eaux couvrent la mer ! » (15)


© Menahem Macina

Strasbourg, mai 1971


Notes

(1) Cf. Genèse 2, 9.17.

(2) Cf. Isaïe 6, 2.6.

(3) Cf. Psaume 114, 4.

(4) Cf. Cantiques 8, 14.

(5) Cf. Hébreux 1, 3.

(6) Cf. Malachie 3, 20.

(7) Cf. Apocalypse 5, 5.

(8) Cf. Psaume 19, 2.

(9) Cf. Jérémie 6, 10.

(10) Cf. Apocalypse 5, 4.

(11) Cf. Apocalypse 20, 12.

(12) Cf. 1 Corinthiens 13, 12.

(13) Cf. 2 Corinthiens 5, 7.

(14) Cf. Is 44, 3.

(15) Cf. Ha 2, 14.

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Viol et pillage dans le monde musulman, Raymond Ibrahim

FrontPageMagazine.com, 31 mai 2011

Middle East Forum

Le pillage et les atteintes à la vie et à la dignité des Chrétiens dans le monde islamique sont-ils des phénomènes accidentels, le résultat des habituelles causes invoquées par l’Occident – pauvreté, ignorance, injustice –, ou a-t-on affaire à un processus  systématique bénéficiant d’un soutien idéologique total?

Arrêtons-nous sur les dernières nouvelles en provenance du monde musulman :

  • Au Pakistan : Des propriétaires musulmans ont labouré au tracteur un cimetière chrétien pour s’emparer illégalement du terrain. Une jeune mère chrétienne a été violée par six hommes.

    « Dans les deux cas, la police a protégé les accusés.

  • En Iraq : Sa famille n’ayant pu payer la rançon de 70.000 euros exigée par ses ravisseurs, un jeune chrétien enlevé a été décapité.

    « Ce meurtre avait pour but d’intimider les Chrétiens, de sorte qu’à l’avenir ils paient plus rapidement les rançons exigées ».

  • En Egypte : Des jeunes filles chrétiennes sont régulièrement enlevées et contraintes à la conversion ou au concubinage (ce qui revient au même) et « détenues comme esclaves virtuelles ».

Rien de surprenant à cela quand on écoute les propos du prédicateur musulman Abu Ishaq al-Huwaini :

Si nous pouvions réaliser une invasion djihadiste ne serait-ce qu’une fois par an, ou, si possible, deux ou trois fois, alors beaucoup de gens dans le monde deviendraient musulmans. Et si certains s’opposent à notre dawa [prosélytisme], ou se mettent en travers de notre route, nous devons les tuer ou les prendre en otages, ou confisquer leur fortune, leurs femmes et leurs enfants. De telles batailles empliront les poches des Mujahids [combattants], qui pourront ramener chez eux trois ou quatre esclaves, trois ou quatre femmes et trois ou quatre enfants. Cela pourrait s’avérer une opération rentable si vous multipliez chaque prise par 300 ou 400 dirham. Cela pourrait constituer une sorte d’abri financier permettant à un djihadiste, en cas de besoin financier, de vendre une de ses prises (c’est-à-dire esclaves). [Texte traduit par Nonie Darwish ; enregistrement arabe original ici].

Huwaini a effectivement émis ces scandaleuses déclarations il y a dix-huit ans. Mais du fait qu’elles ont été dévoilées récemment, il a été invité par Hikma TV, la semaine dernière, à « clarifier » sa position. De manière surprenante, après avoir dit que ses paroles ont été « citées hors contexte », il n’en a pas moins réaffirmé, en des termes encore plus brutaux, que l’Islam justifie le pillage, l’esclavage et le viol des infidèles. (Voir l’intégralité de l’interview sur Al Youm 7, dont je traduis ci-dessous des extraits).

Selon Huwaini, quand des Musulmans avaient envahi et conquis une nation non musulmane – au cours d’une opération de djihad offensif – les infidèles et les personnes de leur entourage qui refusaient de se convertir ou de payer la jizya [impôt personnel frappant les non-musulmans] et de vivre comme des dhimmis soumis, devaient être capturés en tant que ghanima ou « butin de guerre ».

Huwaini citait le Coran comme référence d’autorité – se vantant d’avoir [à son appui] un chapitre entier intitulé « butin » – ainsi que la sunna [tradition] de Muhammad, et évoquant précisément le célèbre hadith Sahih Muslim, dans lequel le prophète ordonne aux armées musulmanes de proposer trois choix aux non-musulmans : la conversion, la captivité, ou la mort ([auxquelles peut se substituer] l’esclavage).

Huwaini affirmait que les infidèles captifs [qui constituent un] « butin de guerre », doivent être partagés entre les combattants musulmans (c’est-à-dire les djihadistes) et exposés sur le « marché aux esclaves où les jeunes femmes esclaves et les concubines sont vendues ». Il les désignait par leur appellation coranique déshumanisante : ma malakat aymanukum – « ce que possède votre main droite » – c’est-à-dire dans ce contexte, des esclaves sexuels : « Vous vous rendez au marché et vous l’achetez [la femme esclave], elle devient alors votre concubine légale – bien que sans contrat, sans tuteur ou quoi que ce soit de ce genre – et ceci a l’accord des ulémas [érudits religieux] ».

« En d’autres termes », concluait Huwaini, « quand je veux une esclave sexuelle, je vais au marché, je choisis la femme que je désire et je l’achète. »

Toutefois, pour éviter que les Musulmans se mettent à attaquer n’importe qui, Huwaini avait soin de souligner que l’Islam interdit aux Musulmans de piller ou de réduire en esclavage des individus ou des hérétiques musulmans, tels que les Shiites. Il prenait pour exemple la guerre entre l’Iran et l’Iraq, affirmant qu’un Sunnite n’a pas le droit de mettre en esclavage une femme shiite ou d’en abuser, « car elle reste une musulmane et est donc considérée comme libre ».

Malheureusement, la position de Huwaini n’est pas « radicale ». Il faut se souvenir que quand on demanda, en direct à la télévision au Cheikh Gamal Qutb si l’Islam permet aux hommes de violer leurs captives, celui qui fut autrefois grand mufti de l’université la plus qualifiée en matière d’Islam, Al Azhar (l’institution qui promulgua jadis l’ordonnance religieuse permettant aux femmes de « donner le sein à des adultes »), il refusa de répondre, et comme on insistait, il se mit en colère et quitta le plateau.

Pour en revenir aux actes barbares par lesquels nous avons commencé cet article, posons-nous la question suivante:

A la lumière de ce qui précède, faut-il s’étonner qu’en régime islamique des Chrétiennes soient régulièrement violées et mises en esclavage, alors même que les « humanitaires » occidentaux baillent d’ennui ?

Raymond Ibrahim *

* Co-directeur du Middle East Forum

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Voir aussi les autres articles (en anglais) de R. Ibrahim sur le même thème :

 

Islamists Project Islam’s Worst Traits onto Christians May 25, 2011
Conversion, Adultery, and Savagery Strike Egypt May 23, 2011
Muslim ‘Inferiority Complex’ Kills Christians May 14, 2011
Islam’s Christian Scapegoats April 29, 2011
The Silent Extermination of Iraq’s ‘Christian Dogs’ April 19, 2011
Destroying One Koran vs. Destroying Many Christians April 8, 2011
Muslim Jihad in Christian Ethiopia March 28, 2011
No ‘Revolution’ for Egypt’s Christians March 22, 2011
Mosques Flourish in America; Churches Perish in Muslim World March 3, 2011
Turkey’s Christians under Siege Spring 2011
Is the Media ‘Fair and Balanced’ on Christian Persecution? January 23, 2011
Islamists Target Christians ‘Wherever They Can Reach Them’ December 3, 2010
Islamists Accuse Egypt’s Christians of Behaving Like… Islamists? October 28, 2010
Egypt Cuts a Deal: Christians Fed to Muslim ‘Lions’ October 18, 2010
Unprecedented: Egyptian Government Suppresses Christian Doctrine June 16, 2010
Dissident Watch: Mohammed Hegazy Winter 2010
The Coptic Conundrum August 16, 2008
Islam’s ‘Public Enemy #1′ March 25, 2008
Anti-Christian Crusade November 30, 2007
Coptic minorities fleeing religious persecution in Egypt June 21, 2007
Islam gets concessions; infidels get conquered December 5, 2006
Editors’ Introduction: Why a Special Issue? Winter 2001
Conversion to Christianity Is a Capital Offense Winter 2001
Egypt – Persecution Winter 2001
Sudan – Civil War and Genocide Winter 2001
Prince El-Hassan bin Talal: « Jordanian Christians are Fully Integrated » Winter 2001
Christians in the American Court System Winter 2001
Are Christian Enclaves the Solution? Winter 2001
Syria and Iraq – Repression Winter 2001
Israel and the Territories – Disappearance Winter 2001
Arab Christians as Symbol Winter 2001
Book Title Date 
Green Crescent over Nazareth: The Displacement of Christians by Muslims in the Holy Land
by Raphael Israeli
Fall 2002
The Body and the Blood: The Holy Land’s Christians at the Turn of a New Millennium, A Reporter’s Journey
by Charles M. Sennott
Fall 2002
In the Lion’s Den: A Shocking Account of Persecution and Martyrdom of Christians Today & How We Should Respond
by Nina Shea


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Activités illégales de développement et de construction à Jérusalem


Source: « Illegal Development and Other Construction Activity in Jerusalem »

Adaptation française par Danilette

Lire le document entier en PDF : Activités de développement et de construction illégales

Le processus d’acquisition d’un permis de construire dans les quartiers de Jérusalem-est est le même pour les Arabes et pour les Juifs, et la Haute Cour israélienne a statué que les Musulmans, les Chrétiens et les Juifs peuvent acheter des terrains dans toutes les parties de la ville.

La population arabe de Jérusalem est passée de 26 % en 1967 à 35 % en 2007.

Bien que Jérusalem soit fréquemment accusée de tenter de modifier la démographie de Jérusalem, le maire de Jérusalem, Nir Barkat a déclaré : « La loi israélienne ne fait aucune discrimination entre Juifs, Musulmans et Chrétiens ou entre Jérusalem-est et Jérusalem-ouest » [4].

Par exemple, le gouvernement israélien avait annoncé en décembre 2009 (ce qui a déclenché un tollé international) qu’il approuvait la construction de 1200 logements neufs à la fois pour les habitants arabes et juifs de Jérusalem-est. 512 unités furent autorisées dans le quartier de Silwan pour la population arabe à Jérusalem-est et 692 unités de logements pour les quartiers à majorité juive de Har Homa, Neve Yaakov et Pisgat Zeev [5].

La majorité des terrains sur lesquels Neve Yaakov et Har Homa ont été construits, ont été achetés par des organisations juives ou des particuliers juifs avant l’établissement de l’État d’Israël en 1948, ou légalement acquis par le gouvernement israélien après 1967.

Constructions illégales

La direction palestinienne a activement encouragé et subventionné la construction illégale dans le cadre d’une stratégie de bataille démographique qui a atteint son objectif puisque la construction arabe à Jérusalem a effectivement dépassé la construction juive depuis 1967 [7].

Promotion de la construction illégale par l’Autorité palestinienne

L’autorité palestinienne (AP) a orchestré une campagne très bien financée de construction illégale à Jérusalem-est. Un officiel de l’AP a déclaré que sur une période de quatre ans, les Palestiniens avaient construit 6000 maisons sans permis. Sur ce nombre, Israël a ordonné la destruction de moins de 3,3 % des maisons (200).

En juillet 2009, le chef de l’agence israélienne de Sécurité intérieure, Yuval Diskin, a exposé la stratégie de bataille démographique de l’Autorité Palestinienne qui empêche les Arabes de vendre des terrains à des Juifs à Jérusalem. Il a dit que l’Autorité Palestinienne et ses forces de sécurité travaillent activement pour empêcher les Palestiniens de vendre des biens à des Juifs, en particulier à Jérusalem-est.

En 2002, le Dr Sari Nusseibei, chargé des affaires de Jérusalem au sein de l’AP, a estimé que les Arabes de Jérusalem auraient besoin d’environ 20 000 unités de logements pour assurer la croissance naturelle jusqu’en 2020 (la croissance naturelle des habitants des implantations n’existe pas, elle ?). Mais depuis 1999, la municipalité de Jérusalem a déjà approuvé un plan autorisant plus de 33 000 unités de logements jusqu’en 2005.

En dépit de cela, l’AP continue de soutenir la construction illégale à Jérusalem comme l’illustrent les exemples suivants :

  • L’Autorité Palestinienne assure le paiement des amendes et des frais juridiques des Palestiniens qui construisent illégalement. En 2000, l’autorité palestinienne a reçu au moins 38 requêtes d’aide financière pour des constructions illégales. Certains voulaient des aides pour rénover ou développer des unités de logements qui étaient en danger de démolition. D’autres ont demandé une aide parce qu’ils construisaient à la limite d’un quartier juif pour empêcher son expansion. Les requêtes documentées montrent que l’AP vient régulièrement en aide aux Arabes de Jérusalem pour leur permettre de construire illégalement.

  • En 2000, le gouverneur de l’Autorité palestinienne du district de Jérusalem, Jamil Nasser Othman, a écrit à Yasser Arafat : «Tout Arabe qui construit à Jérusalem accomplit un acte national du plus haut niveau».  Il a déclaré que cette position assure l’arabisation de Jérusalem et protège leurs terres de l’invasion des colons juifs. Othman a ensuite demandé à Arafat de continuer à payer les amendes pour la construction illégale.

Promotion de la construction illégale par d’autres entités et d’autres pays

Les constructions illégales ne sont pas financées exclusivement par l’AP. Il y a un effort concerté à la fois de l’OLP, de certains Etats du golfe et des millionnaires Palestiniens, tels Abd al-Majid Shuman et Munib al-Masri, pour acheter des biens et financer la construction illégale pour les Arabes de Jérusalem dans la partie est de la ville. Le fonds du trésor Jérusalem au Maroc a joué un rôle actif dans cette entreprise ainsi que la Fondation de Jérusalem pour le développement et l’investissement, dont le siège est en Jordanie. Plusieurs fondations semblables existent en Arabie Saoudite, et les dons en provenance du Qatar ont aidé à financer la récente construction de 58 logements arabes dans le quartier de Beit Hanina à Jérusalem-est.

En outre :

  • En 1995, le ministre du logement de l’AP, Zaharia el Ahia, déclarait que l’Autorité palestinienne avait déboursé 30 millions de dollars reçus de l’Arabie Saoudite pour construire 10.000 nouveaux appartements à Jérusalem et agrandir des bâtiments existants. L’AP a fourni une aide aux gens sans se soucier de savoir s’ils avaient des permis de construire.

  • En 1996, le Cheikh Hassan Tahboob, ministre du Waqf et des affaires religieuses, a obtenu un don de 1.144.000 dollars de la banque mondiale pour le développement musulman. L’argent a été utilisé pour effectuer des agrandissements et des rénovations de 850 immeubles à Jérusalem qui n’avaient pas de permis de construire.

  • La même année, le Congrès National palestinien a approuvé le projet de lever des fonds de pays et de particuliers arabes pour soutenir le développement et la construction et empêcher la Vieille Ville de devenir totalement juive.

  • En octobre 1996, le ministre de l’Autorité Palestinienne pour les Affaires de Jérusalem, Faisal Husseini, a demandé une aide financière aux dirigeants politiques du Qatar et d’Arabie Saoudite pour 10.000 unités de logements à Jérusalem. Les deux pays se sont engagés à verser des dizaines de millions de dollars en témoignage de « soutien à l’intifada contre l’occupation israélienne ».

Les Arabes et les Juifs ont le même pourcentage d’approbation dans leurs demandes de permis de construire, ils sont soumis au même délai de quatre à six semaines pour l’approbation du permis et payent les mêmes frais (3.600 $) pour les installations de raccordement à l’eau et aux égouts.

Lire la suite ici :    Activités de développement et de construction illégales

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L’avenir de Jérusalem, Colloque de ‘Raison garder’, par Véronique Chemla

Sur le Blog de l’auteure, 31 mai 2011


Le mouvement Raison garder a organisé un colloque international du même nom le 13 mars 2011. Des réflexions sur Jérusalem, la cité « où fut proclamée l’unité du genre humain », réunifiée après la libération, en 1967, de sa partie auparavant sous domination jordanienne et proclamée en 1980 par la Knesset « capitale éternelle et indivisible de l’Etat d’Israël« , sa centralité dans le judaïsme, et les revendications politiques et religieuses, notamment arabes et européennes, visant à sa division ou à sa palestinisation. Résumé à l’approche du Jour de Jérusalem.

A l’initiative d’intellectuels français, tels les professeurs Shmuel Trigano et Raphaël Drai, Raison garder est apparu au printemps 2010 comme une pétition électronique opposée à l’ »Appel à la raison » de JCall, lancé lui aussi sur Internet en avril 2010.

Rapidement, le nombre de signatures de Raison garder – 11 495 fin mai 2011 – a dépassé celui de JCall – 7 900 fin mai 2011 – qui bénéficiait pourtant d’un large écho médiatique.

Raison Garder se présente comme une « tribune qui a pour vocation de clarifier, de formuler et d’analyser l’ensemble des questions liées à la configuration politique et intellectuelle actuelle, dans leurs rapports avec les questions juives et le conflit du Moyen-Orient ». En un an, Raison garder s’est doté d’un site Internet, et a organisé des colloques, dont le troisième dédié à Jérusalem a attiré un public nombreux. Les actes de ce colloque sont publiés dans le n° 17 (juin 2011) de Controverses.

« Pour les concepteurs du processus d’Oslo qui voulaient d’abord créer un état de fait, la question de Jérusalem devait être évoquée lors de la dernière étape, car c’est la question la plus difficile : symbolique, politique, religieuse et identitaire », a déclaré Shmuel Trigano en ouvrant ce colloque.

Jérusalem, pour les Juifs et le judaïsme ? Plus de 600 occurrences « Jérusalem » dans la Bible. Le lieu d’édification des deux Temples abritant l’Arche d’alliance, construit par le roi Salomon, détruit par le roi Nabuchodonosor II en 587 avant l’ère commune, reconstruit après le retour des Juifs de leur captivité et de leur exil à Babylone (-536 – -515 avant l’ère commune) et détruit par l’empereur romain Titus en 70 – deux destructions commémorées par les Juifs depuis des millénaires, notamment par des jeûnes et le bris de verre lors de la cérémonie du mariage Juif. La ville vers laquelle les Juifs se tournent pour prier et dont le nom est rappelé dans leurs liturgie, chants et prières. L’espoir exprimé lors de la fête de Pessah (Pâque juive) et à Kippour  »L’an prochain à Jérusalem ». La seule capitale, passée et présente, de l’Etat juif…

Jérusalem terrestre et céleste indissociables

Professeur émérite de philosophie, Armand Abecassis a souligné « l’unité entre la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste comme condition de paix ». Remontant à l’époque des rois David et Salomon, il a souligné combien la Jérusalem céleste devient la cité fondée sur la justice.

Les Romains rasent Jérusalem après la révolte du patriote juif Bar Kokhba, vaincu par l’empereur romain Hadrien en 135; les Romains veulent détruire en Judée tout souvenir d’histoire juive, y compris les noms de Judée et de Jérusalem. Ils donnent à Jérusalem le nom de Ælia Capitolina, et, pour désigner ce territoire, ils forgent le terme « Palestine » à partir du mot Philistins, anciens ennemis des Hébreux et disparus (préhistoire). La Judée disparaît de la région de « Syria Palæstina » (Syrie Palestine). L’accès à Jérusalem est « interdit aux Juifs, et aux chrétiens d’origine juive ».

Jérusalem devient la « métropole de la diaspora » juive.

Dès sa refondation en 1948, l’Etat d’Israël proclame Jérusalem comme sa capitale.

Ajoutons que la ville est alors divisée : les Juifs spoliés de leurs biens sont alors contraints de fuir leurs quartiers sous domination illégale jordanienne, leurs synagogues sont saccagées, etc. Les Juifs sont interdits d’accès à leurs lieux saints. « Entre 1948 et 1967, aucun dirigeant arabe ne s’est rendu à Jérusalem, hormis tardivement le roi Hussein de Jordanie », a relevé l’écrivain Victor Sharpe. Preuve de l’indifférence du monde arabe pour Jérusalem, hormis pour des raisons politiques.

C’est seulement après la victoire israélienne lors de la guerre des Six jours qu’est établie la liberté religieuse à Jérusalem, pour toutes les religions.

Jérusalem, une « absence très présente dans la tradition coranique »

Orientaliste au ministère israélien de la Justice, Eliezer Cherki a dénoncé le tabou prévalent depuis les années 1920 et qui impose de discuter du conflit aux seuls niveaux politique et social. Or, exclure sa dimension religieuse rend insoluble ce conflit qui, pour les musulmans, est « porteur de significations politiques et religieuses ». Autre conséquence, le dialogue entre Israël et l’islam demeure embryonnaire depuis environ 1400 ans.

Certes le vocable « Jérusalem » n’apparaît pas formellement dans le Coran (6219 versets), mais cette absence est « très présente », a indiqué Eliezer Cherki qui lie la « crise profonde du monde islamique » à « la rupture entre Mahomet et les Juifs ». Lors de la période mecquoise de Mahomet (610-622), l’islam parle en termes élogieux des Juifs. Mais lors de l’Hégire (dès 622), Mahomet se mue en « chef de guerre en conflit avec les Juifs refusant de le reconnaître comme prophète » : des Juifs sont maudits, massacrés…

Certains musulmans allèguent que la sourate 17 évoque Jérusalem. Mais ce « verset est mystérieux ». Le voyage nocturne que Mahomet aurait fait de « la mosquée sacrée de La Mecque à l’endroit de culte le plus éloigné (al-Aqsa) qui soit » est-il double – horizontal et spirituel (« élévation spirituelle ») ? Selon Aïcha, Mahomet « n’a pas quitté son lit », et selon « des traditionnalistes, ce voyage céleste » résulte d’un rêve. Cependant, une interprétation tardive a visé une « preuve historique et archéologique apportée par celui qui a construit en 691 la coupole dorée du Rocher sur l’esplanade du Temple », le calife Abd al-Malik ben Marwan, cinquième calife omeyyade. Dans ce lieu, est inscrite cette sourate 17.

Remontant à l’Hégire, le changement de qibla – direction de la prière – oriente les musulmans vers La Mecque, et non plus vers Jérusalem. Pourquoi ce changement ? Dépit à l’égard des Juifs qui ont refusé de se convertir à l’islam ? « Renonciation à la tradition biblique, étrangère aux Bédouins, pour se raccrocher à la tradition arabique ». Désormais, en « tournant le dos à Jérusalem, l’islam adapte alors tout ce qui va avec : l’ethos bédouin, la razzia ou rapine, le pillage saisonnier, la vengeance, l’exaltation des liens tribaux et d’une sensualité débridée, la pratique de l’infanticide des femmes – une femme vue comme un objet de servilité, la vision binaire du monde estimant les nomades supérieurs aux sédentaires ».

Dans « le subconscient des musulmans, Jérusalem demeure le lieu de la révélation. Reconnaître Jérusalem les délivrerait de leur enfermement, de leur sacralisation du monde bédouin ».

Eliezer Cherki a conclu en prônant « la main tendue vers l’islam confronté à un dilemme mortel : soit il accepte le modèle occidental (la modernité) et perd son âme, soit il se replie sur l’islamisme et s’avère incapable de bâtir une société moderne ».

Quant aux églises chrétiennes, leur position sur Jérusalem a été décrite avec humour par Sergio Minerbi, ancien ambassadeur d’Israël en Côte d’Ivoire et auprès des Communautés européennes. L’internationalisation de Jérusalem permet au Vatican d’avoir un lien avec la Palestine. Le  »Vatican refuse de parler avec l’Etat d’Israël de Jérusalem qui réunit 32 lieux chrétiens : basilique du Saint-Sépulcre, Via Dolorosa, etc. » Ce qu’acceptent curieusement les gouvernements israéliens successifs.

Pire, « plusieurs ambassadeurs d’Israël sont incapables de discuter avec le Vatican ».

Et Sergio Minerbi de dénoncer la faiblesse d’Israël qui, malgré l’argumentation juridique en sa faveur, a renoncé à ses droits sur un bâtiment acheté par l’université hébraïque de Jérusalem à une institution chrétienne ; ce qui a accru le nombre des lieux catholiques sous le contrôle du Saint-Siège.

Et Sergio Minerbi de citer les déclarations de responsables catholiques rejetant « l’occupation israélienne car tout Jérusalem est une ville sacrée ».

L’attitude du Vatican à l’égard d’Israël diffère de celle qu’elle adopte vis-à-vis de l’islam ; une position marquée par la peur du fondamentalisme musulman, un long silence à l’égard des persécutions des chrétiens d’Orient - assassinat de Mgr Luigi Padovese, chef de l’Église catholique en Turquie, par son chauffeur musulman fondamentaliste le 3 juin 2010 -, et des critiques ciblant le seul Etat d’Israël lors du synode sur les chrétiens d’Orient (10-24 octobre 2010). Un Vatican qui « veut être celui qui assure la place de l’islam à Jérusalem, et non celui qui » noue des relations avec « Israël au détriment des islamiques ».

« Emprisonnée dans un processus de palestinisation », consciente de sa grande dépendance à l’égard du pétrole, l’Union européenne (UE) se montre partiale, selon Bat Ye’or qui décrit le but de l’UE : établir une Palestine ayant pour capitale al-Qods (Jérusalem). Ce faisant, l’UE entend « créer un peuple se substituant à Israël, l’occupant, s’en s’arrogeant l’histoire et la légitimité ». Bat Ye’or dénonce « cette entreprise de subversion au niveau international menée par l’OCI (Organisation de la Conférence Islamique) ». La « théologie islamique voit dans la Bible une version falsifiée du Coran : pour l’islam, les prophètes bibliques sont des prophètes musulmans ». Ce qu’a reconnu l’UNESCO en 2010.

Directeur de recherches au Jerusalem Center for Public Affairs (JCPA), Nadav Shragaï a décrit les opérations menées par des Israéliens afin de sauver les objets antiques déversés parmi un amoncellement de terres par des autorités palestiniennes – notamment le WAFQ qui décrète que « tout est islamique » – soucieuses de détruire tout vestige témoignant de la présence juive ancienne à Jérusalem. Ce chercheur a déploré que « les lois israéliennes en matière de construction ne soient pas appliquées ». Faycal Husseini, leader décédé des Arabes de « Jérusalem-est » – cette dénomination est géographiquement erronée et rappelle la division de Berlin – et ancien directeur de la Maison de l’Orient à Jérusalem, avait défini la construction illégale arabe comme « l’acte politique le plus important ».

Renoncer à l’unité de Jérusalem pour des motifs démographiques ? Accepter la partition de Jérusalem transformerait cette cité en « ville frontière », affaiblissant la sécurité des Israéliens. De plus, refusant cette division, de nombreux Palestiniens ayant la carte de résidents (environ 7 000) se réfugieraient en Israël, ainsi que tous les Palestiniens qui refusent de vivre sous contrôle de l’Autorité palestinienne. En outre, c’est grâce à une présence physique israélienne que les services de renseignements peuvent déjouer des attentats et en arrêter les auteurs.

Enfin, Raphaël Drai a brossé un panorama du droit international applicable. Les « frontières » sont en fait des lignes d’armistice, qui ne préjugent pas du tracé de futures frontières [convenues entre] les parties signataires.

Les récentes déclarations du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu – « fondation de la nation d’Israël » – du Congrès Juif européen (CJE), et du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), ont réaffirmé la place centrale de Jérusalem dans le judaïsme, et leur attachement à son unité.

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